CHAPITRE 20

Hôpital, chambre de Don

Alan pénétra dans la chambre de son fils pour y rejoindre Charlie qui avait tenu à rester près de lui pour la nuit. Pourtant, Don, la veille au soir, leur avait assuré qu'il se sentait bien et leur avait demandé de rentrer se reposer, ajoutant qu'ils semblaient en avoir besoin. Ils avaient donc quitté la pièce mais, comme la veille, arrivés en bas, ils n'avaient pu se résoudre à le laisser seul. Cette fois-ci, c'était Charlie qui était remonté, profitant du sommeil de son frère pour se glisser à nouveau près de lui.

Durant la journée, tous ses amis étaient venus le voir. D'abord Colby et David puis Amita et Larry et quelques collègues du F.B.I. Alan et Charlie avaient veillé à ce que les visites ne soient pas trop proches les unes des autres et qu'elles restent brèves. Ils n'avaient fait une exception que pour Robin, échappée de son procès vers dix-sept heures, qui avait passé un long moment auprès de l'homme qu'elle aimait, simplement à le regarder en tenant sa main dans la sienne, soulagée de le trouver bien mieux qu'elle n'osait l'espérer.

Epuisé par ces visites, Don s'était endormi très tôt. Charlie confirma à son père qu'il avait bien dormi, sans cauchemar, bien que des quintes de toux l'aient parfois secoué.

Alan contempla longuement le visage de son fils. Une infirmière avait procédé à sa toilette et on l'avait rasé, ce qui semblait encore accentuer sa pâleur. Un regard au moniteur, lui indiqua que sa fièvre avait monté d'un degré. L'inquiétude lui mordit instantanément le cœur.

« Qu'en dit le médecin ?

- Qu'il faut laisser le temps aux antibiotiques de faire leur effet.

- Mais il n'est pas inquiet ?

- Je ne sais pas trop, tu connais sa maxime sur l'inquiétude des familles…

- C'est quoi cette maxime ?

Don venait de se réveiller et s'interposait dans la conversation.

- Rien d'important. Comment te sens-tu ce matin ?

- Ça va, mais son ton était si las que les deux hommes ne furent pas dupes.

- Tu n'en as pas vraiment l'air.

- Juste un peu de fatigue, mais ça va aller, ne vous inquiétez pas. »

Une violente quinte de toux le secoua et un gémissement de douleur lui échappa : la toux n'était pas ce qui était le plus compatible avec ses blessures ! Il s'efforçait pourtant de ne pas montrer combien c'était pénible, ne voulant pas rajouter à l'inquiétude qu'il percevait à nouveau chez son père et son frère. Mais ceux-ci n'étaient pas aveugles.

Le médecin ne tarda pas à arriver et son visage soucieux après l'auscultation leur serra leur cœur dans un étau : quelque chose n'allait pas, c'était évident. D'ailleurs, ils n'avaient pas besoin de médecin pour le voir : Don respirait plus difficilement, sa fièvre augmentait encore malgré les antipyrétiques et il s'agitait de nouveau dans son sommeil. Chacune des fibres de leur corps leur disait que, après ce soulagement de courte durée, le temps de l'angoisse était de nouveau venu. Le laissant à demi-endormi, ils quittèrent sa chambre sur les pas du médecin.

« Que se passe-t-il ? Qu'est-ce qu'il a ? attaqua Charlie, le seuil à peine franchi.

- On entend des râles crépitants à la base des deux poumons, commença le médecin.

- Qu'est-ce que ça veut dire ? s'inquiéta Alan.

- Votre fils a une pneumonie. Cela n'a d'ailleurs rien d'exceptionnel après ce qu'il a subi.

- D'accord, mais ça se soigne une pneumonie, non ?

- Bien sûr, mais il est déjà sous antibiotiques et il ne semble pas que son état s'améliore. La fièvre continue d'augmenter et il devient moins cohérent. De plus il réagit anormalement à la lumière. Je crains qu'il n'y ait un début d'encéphalite. Il nous faut découvrir rapidement la source de l'infection.

- Que comptez-vous faire ?

- Il faut identifier l'agent pathogène : nous allons devoir faire une série d'analyses pour rechercher quelle est la bactérie en cause.

- Quels types d'analyses ?

- Prise de sang et ponction lombaire.

- Une ponction lombaire ? Non ! s'interposa Charlie.

- Docteur, vous savez ce qu'il vient de traverser. Vous ne pourriez pas lui épargner cette épreuve supplémentaire ?

- Je suis désolé, c'est le seul moyen d'adapter exactement le traitement à sa pathologie. Et puis la technique de la ponction lombaire a énormément évolué. Ce n'est plus l'examen horriblement douloureux que c'était. De nos jours, elle est pratiquement indolore si on sait s'y prendre et que le patient reste tranquille ensuite. Vous qui êtes un scientifique vous devriez le savoir, dit-il à Charlie d'un ton quelque peu chargé de reproches.

- Justement. En tant que scientifique je sais aussi que rien n'est jamais certain et… »

Ils furent interrompus par l'infirmière qui était restée auprès de Don et qui surgissait, affolée :

« Docteur, vite ! Il convulse ! »

Ils se précipitèrent dans la chambre. Horrifiés, Alan et Charlie, impuissants, virent Don tressauter sur son lit, les yeux révulsés, le corps tendu comme un arc, tandis que s'empressaient autour de lui le médecin et plusieurs infirmières. Des ordres fusaient qu'ils entendaient comme dans un brouillard, des mots qu'ils n'identifiaient pas. Une seringue s'enfonça dans le fil du goutte à goutte de Don et, petit à petit, les spasmes se calmèrent. Il retomba sur sa couche, calmé. Le médecin croisa le regard d'Alan :

« Il me faut votre accord pour la ponction lombaire monsieur Eppes, ça ne peut plus attendre !

- D'accord, mais je veux rester près de lui.

- Si vous y tenez… »

*****

Il leur fallut très peu de temps pour préparer Don à l'examen. Il avait repris conscience et s'inquiétait de ce qui était arrivé. En quelques mots Alan le mit au courant et l'informa de ce qu'on allait entreprendre. Don sentit dans sa voix toute la détresse qu'éprouvait son père à l'idée de cette manipulation, qu'il allait devoir subir, craignant qu'elle ne le fasse souffrir, malgré les assertions du médecin.

« Ça va aller papa, tu verras, j'en ai vu d'autres. »

Alan sourit à ce fils si courageux qui cachait trop souvent ses peurs et ses souffrances pour ne pas leur faire de mal. C'était typique de Don. Déjà petit, il avait cette propension à ne jamais se plaindre ou à minimiser son mal pour ne pas que ses parents s'inquiètent pour lui. Il se souvenait de cette fois, alors qu'il n'avait pas douze ans, où il s'était brisé le poignet lors d'un entraînement de base-ball. Il avait fallu plus de vingt-quatre heures pour qu'ils s'aperçoivent de la gravité de son état. Il n'avait rien dit, se contentant d'affirmer que ça allait. Heureusement Margaret n'avait pas été dupe longtemps : le teint pâle et le manque d'appétit de son fils, qui d'habitude dévorait comme un ogre, l'avait alertée et elle l'avait emmené aux urgences. Mais Margaret n'était plus là pour déceler la souffrance de son fils et il n'était pas sûr d'être aussi doué qu'elle à ce petit jeu.

Il s'aperçut que, durant le temps où ses pensées avaient dérivé, on avait fini de préparer l'examen. Charlie avait été refoulé à l'extérieur. On roula Don sur le côté, le menton sur la poitrine et les genoux relevés, et son père s'empara aussitôt de sa main tandis que l'infirmière ouvrait sa chemise d'hôpital pour dénuder son dos. Le médecin étala largement l'antiseptique et saisit une seringue d'anesthésique. Alan sentit la main de son fils frémir dans la sienne tandis qu'on lui injectait le produit, mais son garçon lui souriait en même temps, comme pour le rassurer. C'était un comble : c'était lui qui aurait dû le rassurer et l'encourager !

« Vous allez ressentir un pincement. Surtout ne bougez pas ! »

La voix du médecin lui parvenait à travers le masque qu'il avait passé. Alan détourna les yeux pour ne pas voir, l'immense aiguille qu'on allait enfoncer dans le dos de son enfant, et se contraignit à ne fixer que le visage de celui-ci, en essayant de sourire. Le résultat ne fut qu'un piteux rictus tandis que sa main droite allait essuyer le front, couvert de sueur, de Don. Il sentit sa main se contracter alors que l'aiguille pénétrait sa chair et il la lui serra en retour pour le réconforter.

« Tout va bien, mon ange, c'est presque fini. »

Le visage de Don était pâle et sa respiration saccadée. A un moment donné, il serra la main de son père presque douloureusement et Alan eut l'impression fugace qu'il réprimait un cri. Il se sentait tellement impuissant à aider son enfant, et il s'en voulait, même si sa raison lui disait qu'il n'y pouvait rien.

Le médecin dit :

« C'est bon, je viens de prélever le liquide. Je vais retirer l'aiguille. Voilà, c'est terminé. Reposez-vous maintenant. Essayez de remuer le moins possible durant les deux heures à venir. Essayez de dormir. »

On avait retourné Don sur le dos, délicatement, après avoir rajusté sa chemise. Il gardait les yeux clos, paraissant trop épuisé pour pouvoir les ouvrir, mais sa main continuait d'étreindre celle de son père, comme s'il y cherchait l'apaisement.

« Il va bien ? Tout s'est bien passé ? »

La voix inquiète de Charlie tira Alan de ses pensées : il n'avait même pas vu qu'il était de nouveau entré dans la pièce lorsque médecins et infirmières l'avaient quittée.

« Ça s'est bien passé oui.

- Il n'a pas souffert ?

- En tout cas, il ne s'est pas plaint.

- Ce qui ne veut rien dire chez lui, malheureusement. Quand est-ce qu'ils auront les résultats ?

- Il faut compter deux à trois heures d'après le médecin.

- Bon. Après un silence, il reprit en contemplant le visage de son frère qui semblait s'être assoupi. Je ne l'avais jamais vu comme ça, tu vois. Ça change tellement de choses.

- Comment ça ?

- Et bien, Don a toujours été mon grand frère. Il m'est toujours apparu solide, sachant où il allait, maître de ses décisions et si fort ! J'avais l'impression d'être protégé auprès de lui, que rien ne pourrait jamais m'arriver parce que rien ne pouvait lui arriver à lui. Et aujourd'hui, il me paraît si faible, si vulnérable ; j'ai l'impression que c'est à moi de le protéger : j'ai envie de le prendre dans mes bras et de le bercer comme un enfant.

- Il vaudrait mieux pour toi que tu n'essaies pas ça Charlie !

La voix lasse de Don les fit sursauter en même temps qu'un sourire se dessinait sur leurs visages. Décidément, il ne changerait pas !

- Donnie, tu te sens bien ?

- J'ai connu mieux, mais ça va aller. Et puis cesse de m'appeler Donnie OK ?

- Comme tu veux… Donnie ! »

Un pâle sourire vint détendre les lèvres crispées de Don. Une nouvelle quinte de toux le secoua, violente et douloureuse. Charlie et Alan le maintinrent assis le temps qu'elle passe puis le rallongèrent avec infiniment de douceur. Epuisé, il s'endormit d'un sommeil agité, et ils reprirent leur place de chaque côté de son lit pour veiller sur son repos. Ils avaient l'impression d'avoir fait ça de toute éternité et que ça ne s'arrêterait plus.