Bonjour, bonsoir ! Bon, par où commencer...

Déjà, si ça vous intéresse et que vous n'avez pas vu, j'ai légèrement modifié le chapitre 17, au moment où Arlong vient voir Cléo alors qu'elle vient à peine de se rétablir. On m'avait dit que le moment où Cléo met de la musique arrivait un peu comme un cheveu sur la soupe, alors j'ai rajouté un petit passage pour que ça soit plus fluide. Et puis comme ça, ça rajoute aussi un petit moment entre Cléo et Arlong ^^.

Ensuite, heuuuu... ahem !

Oui, ce chapitre était sensé sortir bien plus tôt, surtout que j'étais plutôt bien partie. Et puis... ben ça ne vous intéressera probablement pas, mais il y a eu Roland Garros, et il n'était pas question que je loupe un match ! Donc je suis indigne, mais j'ai mis mon histoire en pause à ce moment-là ! Et puis après, ça a été dur de redémarrer !

Enfin bref, j'ai enfin réussi à le finir ! Il s'agit là du chapitre le plus long à ce jour et je n'ai pas réussi à le couper en deux cette fois ! J'espère qu'il vous plaira, car je ne sais pas ce que je vaux lorsqu'il est question d'action... si vous avez des remarques, critiques ou même commentaires sympa, n'hésitez pas, je prends tout ! ^^

Bonne lecture j'espère ! Et ne vous inquiétez pas, Roland Garros n'arrive qu'une fois par an (malheureusement !).

ooOoo

Les gouttes de pluie qui imbibaient ses vêtements. L'air qui lui giflait le visage. Le tonnerre qui grondait au-dessus. Un flash occasionnel qui dévorait pendant un bref instant les ombres de toutes choses. Cléo ne sentait rien, n'entendait rien de tout ça. Seuls résonnaient dans sa tête les cris lointains terrifiés et le fracas des murs qui éclatent sous les impacts des monstres des mers. Seule restait inscrite sur sa rétine l'image catastrophique de la destruction qui venait à peine de débuter. Cléo ne voyait et n'entendait rien d'autre, alors qu'elle courrait de toute sa vitesse entre les arbres, sans emprunter les chemins qui sillonnaient trop, qui étaient trop longs.

Cléo ne parvenait pas à comprendre comment une telle chose était même possible. Son esprit était complètement imperméable aux questionnements, aux raisons, aux causes. Il n'y tournait en boucle qu'un signal d'alarme qui ne laissait place à rien d'autre, qui faisait battre son cœur à tout rompre, qui la conduisait aux limites de la panique.

La jeune femme ne pensait qu'à une chose : il fallait arrêter ça !

Elle n'avait pas de plan, pas d'idée. Ils n'avaient plus d'armes, plus de moyens de se défendre. Ce n'était qu'une question de temps qui s'écoulait trop vite avant qu'il ne reste plus que décombres et vies fauchées.

Ils ne pouvaient faire face à de tels créatures.

Mais eux... eux le pourraient !

Cléo ne pouvait pas ne pas y aller. Elle ne voulait pas, si on lui demandait si elle avait tout tenté, répondre non.

Elle devait essayer. Croire qu'elle pourrait y parvenir. Rien qu'un peu... car si ils... si il refusait, il n'y aurait rien à faire.

Le sol glissant manqua de la faire déraper, mais elle ne pouvait se le permettre, chaque seconde comptait. Elle accéléra encore, jusqu'à ce que les couleurs grisâtres de la forêt ne se confondent. Sa jambe pulsait au niveau de sa stigmate, mais elle ne le sentit même pas.

Lorsqu'elle s'approcha de Skéolia, revenant enfin sur le chemin, elle ne remarqua pas les escaméras dans son sillage, qui tournaient tous leurs gros yeux vers elle. En franchissant les limites du village, elle se précipita instinctivement vers la maison avec un trou béant, là où elle avait vu Arlong libérer Katsu de son symbole il y a quelques jours. Oubliant de freiner, elle se prit le mur dans l'épaule mais ne prêta aucune attention à la douleur. Sans même songer à franchir le trou, elle frappa désespérément à la porte sans s'interrompre, de plus en plus paniquée.

- Arlong ! Arlong vous êtes là ? S'il-vous-plaît !

Il n'y eu aucune réponse. Il n'y avait d'ailleurs aucun signe d'activité à l'intérieur. La respiration courte, Cléo jeta des coups d'œil impuissants autour d'elle.

Mais qu'est-ce que je fais ? Qu'est-ce qu'il faut faire ?

C'est alors qu'elle perçut un mouvement à la périphérie de sa vision. Une silhouette venait de passer la porte d'une autre maison, à l'opposé. Son pouls débitant à toute allure, elle s'approcha instinctivement en rajustant ses lunettes et elle le reconnut. Durant un très bref instant le soulagement et l'espoir la gagna et elle courut à nouveau jusqu'à lui.

L'homme-requin semblait l'attendre, adossé contre le mur de la demeure, bras musclés croisés sur un débardeur rayé bleu marine et blanc, les yeux plissés et un sourire qui empestait l'arrogance.

- Tiens tiens ! ricana-t-il alors qu'elle s'arrêta juste devant lui, le souffle court. Quelle bonne surprise, aurais-je aimé dire, mais je m'attendais à ta visite cervelle de moineau.

Cléo leva les yeux vers lui, les sourcils légèrement froncés, puis secoua vivement la tête. De minuscules gouttelettes volèrent parmi ses cheveux toujours si bleus. Il lui semblait qu'il ne restait que cette couleur dans ce monde devenu gris.

Elle le regarda de nouveau en face, et il s'attendit enfin à recevoir cette lueur qu'il attendait depuis si longtemps. Cette haine, cette envie de meurtre. Cette normalité.

Mais il n'y avait dans ses yeux qu'un espoir qu'elle lui destinait, à lui.

- Arlong ! fit-elle, sa voix vibrant de peur. Nous... nous avons besoin d'aide !

L'homme-poisson eut un mince mouvement de recul qui prit le haut de son corps. Que venait-elle de dire ? Il avait dû mal entendre.

- Pardon ? s'étonna-t-il très honnêtement.

Cléo pressa fortement ses mains l'une contre l'autre, la respiration un peu plus sifflante. Elle avait l'air complètement désorientée.

- Nous... nous sommes attaqués ! Il y a des monstres marins ! Des Roi des Mers ! Des... des... il y en a plein ! Ils sont immenses ! Ils détruisent tout sur leur passage ! Je vous en supplie ! On ne peut rien faire ! Mais vous...

- C'est une blague ?

Croyait-elle véritablement qu'il allait les aider ? Lui ? N'avait-elle pas compris ? Était-elle si stupide que ça ?

- Arlong, je...

Elle haletait de plus en plus.

- Je sais... je sais que vous détestez les humains, tenta-t-elle tout de même. Je sais... non ! Je ne sais pas pourquoi ! Mais... mais... on ne peut pas survivre si vous ne faites rien !

Arlong secoua imperceptiblement la tête avant de plaquer une main palmée sur ses yeux. Ses lèvres se contractèrent en un sourire étrange et son énorme corps trembla lorsqu'il tenta de retenir un rire cruel.

- Vraiment ? Sans rire, vraiment ? Tu viens jusqu'ici pour me demander... ça ?

À cet instant, il n'aurait su dire si c'était la pluie ou des larmes qui ruisselaient sur ses joues.

- Vous... vous êtes venu ici... sur cette île... dans un but précis, poursuivit Cléo envers et contre tout. Vous avez besoin de nous... vivants ! Les morts ne peuvent rien apporter ! Vous voulez de l'argent, n'est-ce pas ? C'est pour ça que vous êtes là ! Alors... alors... si vous nous laissez mourir, vous diminuez vos chances, vous y perdrez financièrement !

Oh, alors elle choisissait de jouer cette carte ? Très bien.

- Il semblerait que tu commences à bien me connaître, commenta-t-il avec toujours ce même sourire.

Il posa alors sa main sur son épaule. Elle sursauta violemment, comme s'il l'avait tirée de la torpeur dans laquelle elle se faisait des illusions, et il se pencha tout doucement vers elle. Ses iris bleus glacés vrillèrent les billes marrons implorantes. Elle lui rendit son regard, du plus profondément qu'elle le pouvait, comme si elle plongeait dans son âme si sombre pour tenter d'y trouver une lueur.

- Arlong... s'il-vous-plaît... murmura-t-elle.

L'homme-requin ferma les paupières, pour la chasser avant qu'il ne soit trop tard. Il resta silencieux un moment. Seul le son de la pluie régnait autour d'eux.

Puis, à nouveau, son corps trembla et un petit son monta dans sa gorge. Arlong secoua la tête, son sourire s'élargit exagérément et il se redressa de toute sa hauteur en rejetant sa tête en arrière, alors que son rire puissant jaillissait enfin hors de sa bouche. Il s'esclaffa longuement, à en perdre haleine, avant de baisser la tête vers son visage misérable.

- On pourra toujours aller se servir ailleurs, annonça-t-il comme s'il s'agissait de la solution qui réglait tout. Retourne donc parmi tes semblables tant que tu le peux encore !

Là-dessus, il lui tourna le dos en ricanant et ouvrit la porte de la maison sans attendre de réponse. Prise d'un accès de désespoir, Cléo s'élança à sa poursuite.

- Non, attendez !

Elle lui agrippa le bras sans réfléchir. L'homme-requin sursauta et, dans un vif geste réflexe, tira son bras pour le dégager. Sans trop comprendre, Cléo fut projetée en avant, la peau bleue glissa sous ses doigts et elle trébucha pour se retrouver à l'intérieur de la bâtisse.

Sans même se relever, elle se tourna vers l'homme-poisson qui refermait la porte, son sourire disparu, et ouvrit encore une fois la bouche. Mais on la devança.

- Hé Arlong ! On a de la visite on dirait !

- Encore cette humaine ? Que faisons-nous Arlong ?

- On peut s'amuser avec ? C'est un bonus ?

Cléo réalisa alors que, dans cette pièce où on avait détruit les cloisons non porteuses, la quasi totalité de l'équipage pirate était réuni. Ce n'était pas prévu ! Seule contre tous ces hommes-poissons qui la toisaient, elle fut incapable de sortir un mot de plus.

- Bon, sembla se résigner un peu Arlong, et bien je suppose que tu vas rester un peu avec nous, n'est-ce pas ?

Cléo ne répondit pas, elle en était incapable. Le capitaine haussa un sourcil et suivit son regard à présent abasourdi sur quelque chose au fond de la salle. Il n'eut pas à chercher loin pour comprendre.

Elle fixait, complètement figée, l'escargo-projecteur qu'ils avaient ramené ici, et qui diffusait des images.

Les images du carnage qui se déroulait en ce moment-même.

Cléo baissa la tête, sans doute pour ne plus avoir à voir ça. Mais, lentement, Arlong sentit l'atmosphère se modifier subtilement autour d'elle. Il sourit froidement.

Enfin elle faisait le lien, enfin les choses se connectaient au bon endroit.

Elle est plus rapide lorsqu'elle utilise ses jambes. Elle est comme Katsu.

Ce rapprochement lui remua désagréablement les entrailles mais il n'eut pas le temps de s'y attarder, car l'humaine se relevait devant lui, presque sans un son. Dos à lui, il la vit serrer les poings.

- Arlong.

Sa voix était devenue plus dure, plus claire. Elle ne prêtait plus aucune attention à tous ses hommes. Il n'y avait qu'elle et lui.

- Vous n'avez pas fait ça ?

Comme il ne répondait pas, elle tourna la tête vers lui. Il n'y avait plus d'espoir, de supplique dans ses yeux. Il n'y décela qu'un pur – était-ce possible ? – sentiment de trahison.

Avait-elle réellement cru qu'il était incapable de leur faire une telle chose ? N'y avait-elle pas songé, ne serait-ce qu'un instant ?

Devant son sourire muet, Cléo secoua la tête, les braises de rancune s'allumant finalement.

- Pourquoi ? Qu'est-ce que nous vous avons fait ?

Elle fit un pas vers lui.

- C'est à cause du pari ? C'est ça ?

Un autre derrière elle se chargea de lui apporter réponse :

- Tu croyais vraiment t'en tirer à si bon compte ? Les humains sont si stupides !

Nombreux s'esclaffèrent. Arlong nota visiblement les larmes qui s'accumulaient à la bordure de ses yeux, mais elle ne les laissa pas couler. Elle serra les dents et parla, sans se retourner vers celui qui avait ricané.

- Vous aviez juré... au nom de Davy Jones... qu'il n'y aurait PAS de représailles ! Nous avons jeté ces pièces dans l'océan ! Vous aviez promis !

Cela sonnait presque comme ce que Katsu lui avait reproché le jour de la course. Le parallèle le fit de nouveau grincer des dents et il leva le menton avec dédain.

- Quand n'ai-je pas respecté ma parole ? Est-ce moi qui suis en train d'attaquer vos pathétiques nids d'humains ? Est-ce l'un de mes hommes, ou même plusieurs ? Attends un peu...

Il fit mine de scruter les images, imitant avec une exagération éhontée l'attitude de quelqu'un cherchant un infime fragment précis dans un décor saturé de détails.

- Hum... non vraiment, je ne vois que des créatures venues des océans, que tu n'as jamais vu en notre compagnie. Dis-moi, cervelle de moineau, tes parents ne t'ont jamais appris que lancer des accusations à tort et à travers n'était pas...

Cléo ne le laissa pas poursuivre. Dans un cri de rage qu'il n'aurait jamais cru entendre venant d'elle, elle lui sauta dessus, ses mains jaillissant vers lui comme si elle voulait lui arracher les yeux. Il fut très brièvement surpris par son action inattendue et sa vitesse, mais le choc ne le fit pas bouger d'un poil. Il la ceintura alors qu'elle se débattait à présent contre lui.

- Hypocrite ! hurla-t-elle.

L'homme-requin éclata d'un rire sans joie et la plaqua brutalement contre le mur le plus proche. D'un bras, il la maintint à sa hauteur et regarda avec amusement ses pieds nus battre l'air et ses mains pilonner son bras.

- Allons, allons, du calme ma jolie.

L'humaine écarquilla les yeux en l'entendant mais se remit immédiatement à l'ouvrage.

- Lâchez-moi !

Cette fois, elle criait. Cette fois, les braises avait pris feu. Il avait réussi.

- Tss tss, les humains sont si bruyants... ils ne savent pas quand se taire, ni rester à leur place. Tu aurais dû aller rejoindre les tiens pour mourir avec eux. Mais puisque tu es là, profites donc du spectacle avec nous ! Shahahaha !

Son rire fut aussitôt rejoint par tous ses acolytes. Des rires cruels, exaltés. Cléo mordit sa lèvre avec force. Comment avait-elle pu se tromper à ce point ? Comment avait-elle pu y croire ?

Parce que lui et elle avaient partagé la vie de Tiger ? Parce que sa mort les avait détruits l'un comme l'autre ? Parce qu'elle avait ressenti de la peine pour lui, elle pensait pouvoir l'aborder différemment ? Parce que, juste pour cette raison, elle avait cru pouvoir le comprendre ? Parce qu'ils s'étaient retrouvés, par un quelconque hasard malencontreux, sur cette musique ?

Mais comment avait-elle pu ?

Les larmes coulèrent librement. Idiote, elle n'était vraiment qu'une idiote finie !

Alors que l'homme-requin s'esclaffait encore en tournant la tête vers les images, Cléo plongea la main droite dans la poche de son sarouel. Elle trouva ce qu'elle cherchait et serra son poing de toutes ses forces. De la gauche, elle agrippa l'avant-bras de l'homme-poisson qui retourna son attention vers elle.

- Alors ? Comment est-ce ? Tu apprécies la vue d'ici ? railla-t-il.

Cléo se prépara mentalement. La tête baissée, sa frange tombant sur ses yeux, elle ouvrit la bouche et forma des mots sur ses lèvres. Arlong ne les entendit pas.

- Hein ?

Elle recommença, le résultat fut le même. Alors, avec un rictus, l'homme-requin approcha son visage tout près du sien. Cléo releva alors lentement la tête et lui lança un regard si trahi qu'il fut incapable de la railler davantage. Elle ouvrit la bouche pour la troisième fois.

- C'est dur et étrange à dire mais... en un sens...

Elle leva sa main gauche et la posa sur sa joue. Arlong écarquilla les yeux mais il n'eut pas le temps de retrouver ses esprits.

- … je voulais croire en vous.

Et alors, elle plaqua son autre main juste sous son rostre, bien plus brutalement. La substance des baies écrasées entre ses doigts vint chatouiller ses narines. Stupéfait et furieux, Arlong voulu riposter mais à la place, il la lâcha par réflexe et mit ses deux mains devant son nez pour éternuer violemment. Cléo tomba à terre et fila de toute sa vitesse vers la porte qu'elle ouvrit à la volée. Au moment de sortir, une poigne bleue se referma sur son gilet et son cœur rata un battement. Elle saisit à pleines mains son propre vêtement et tira de toutes ses maigres forces dans les directions opposées. Le bouton sauta et Cléo sentit ses bras glisser le long des manches épaisses.

Puis, sous les rugissements enragés d'Arlong entrecoupés d'éternuements, elle vola à toute allure hors du village, sans se retourner une seule fois.

- Arlong ! s'exclama un des ses hommes le plus proche. Maudite humaine ! Tu vas voir ce que...

L'homme-requin barra la sortie de son bras, sans pouvoir parler tant il éternuait. Mais ses yeux lançaient mille menaces.

- Capitaine ?

Arlong secoua la tête et effectua plusieurs mouvements vifs et colériques qui leur interdisaient très clairement de sortir. Seul Kuroobi osa s'approcher et lui tendit un mouchoir. Ils attendirent tous qu'il se calme, avec un mélange d'appréhension et d'incompréhension en échangeant des regards un peu perdus. Enfin, serrant avec force le gilet trempé qui lui était resté en main, l'homme-requin leur lança à tous un regard sévère.

- Inutile de la poursuivre, annonça-t-il entre ses dents. Elle connaîtra une mort atroce avec tous les autres. Pourquoi aller se mouiller ? Apprécions plutôt le spectacle au sec ! Et qu'on m'apporte du rhum, et que ça saute !

Encore un peu désemparés, tous se remirent petit à petit à trinquer, ricaner et commenter joyeusement ce qui se déroulait plus bas sur l'île. Arlong vida son breuvage d'un trait et s'appuya contre le mur. Lorsqu'il fut certain que plus personne ne lui prêtait attention, il toucha pensivement sa joue, qui portait encore la douce sensation de ses doigts. Même après toutes ces années qu'il avait eu la malchance de vivre, il ne se souvenait pas qu'on l'ait touché ainsi. Ni même regardé de cette façon. Jamais une telle attitude, de telles paroles d'espoir et de confiance ne lui avaient été adressées, venant d'un humain.

Il secoua la tête et força un sourire. Cela n'avait pas d'importance. Il avait gagné. Il avait ce qu'il voulait, ce qu'il avait prédit.

Elle avait échoué.

ooOoo

De toute sa vie, Cléo ne se souvenait pas avoir connu telle désillusion. Même lorsque son père s'était fait assassiner, alors que cet événement avait failli la rendre dingue. C'était différent, très différent.

Je n'aurais pas dû... je ne sais même pas pourquoi je... pourquoi j'espérais... !

Pourquoi cela lui faisait-elle si mal ? Ça aurait dû être cousu de fils blancs ! Qui d'autre, à part elle, aurait pu espérer quelque chose venant de lui ? Ce n'était pas comme s'ils avaient développé un lien quelconque sur laquelle elle aurait pu s'appuyer ! Et elle n'avait pas essayé de voir plus loin, à aucun moment !

Et pourtant, j'ai voulu, j'ai cru qu'il nous aiderait ! Bon sang pourquoi ?!

Des larmes coulaient librement maintenant. Ça faisait si mal ! Elle voulait crier, il y avait trop de choses qui se bousculaient avec violence. Depuis le début, ce n'était rien d'autre qu'un meurtrier ! Rien d'autre...

Mais même à cet instant elle revit son visage lorsqu'il parlait de Fisher Tiger, ses yeux lorsqu'il se penchait vers elle. Ce bien-être éphémère lorsqu'il l'avait accompagnée sur cet air.

Elle y avait tellement cru !

Un élancement bien plus fort encore la saisit et elle ferma étroitement les yeux sans cesser de courir et couina misérablement.

Arlong !

Un arbre lui rentra dans l'épaule. Le choc la déséquilibra et elle roula sur plusieurs mètres en avant. Le sol boueux la fit glisser et lui mangea la moitié du visage. Lentement, secouée de sanglots, elle leva la tête ruisselante de terre molle et s'appuya sur ses avant-bras. Ses lunettes tombèrent. Puis, incapable de se redresser davantage, elle serra les poings et laissa tout sortir, ses cris couverts par la pluie et le tonnerre.

Qu'est-ce que j'espérais ?

Un froid mordant l'envahit et elle crut que plus jamais elle ne pourrait se relever. Elle ouvrit grand la bouche pour avaler goulûment d'air humide, sans prendre garde à l'eau boueuse qui glissait sur ses lèvres.

Papa ! Taisa ! Je ne vais pas y arriver ! Aidez-moi !

Le silence fut sa seule réponse. Finies les illusions et les divagations. Finies les rêveries et les espérances. Finie la sensation chaleureuse sur son épaule. Juste le froid et le bruit martelant de la pluie.

- Cléo ?

La jeune femme ne réagit pas. Deux mains la saisirent et elle se sentit soulevée. Puis on lui tendit ses lunettes. Cléo les prit sans vraiment le réaliser et, lentement, elle s'essuya grossièrement avant de les remettre. Elle se rendit compte, sans vraiment saisir la réalité de l'instant, qu'elle faisait face à Katsu.

- Cléo, répéta-t-il, tu...

Soudain elle ouvrit de grands yeux apeurés et s'éloigna de lui. Il y eut un silence pesant durant lequel ils se jaugèrent amèrement. Puis Cléo secoua la tête en reniflant bruyamment et se remit à marcher. Elle le dépassa sans le regarder. Des bruits de pas se rapprochèrent derrière elle et Katsu posa de nouveau une main sur son épaule. L'humaine secoua de nouveau la tête et se dégagea comme si le contact l'avait brûlée.

- Non... murmura-t-elle. Ça suffit...

L'homme-poisson, blessé par sa réaction, ne parvint pas à répondre immédiatement. Lorsqu'il parla, sa voix tremblait un peu.

- Je n'étais pas au courant ! se défendit-il. Je ne savais vraiment pas !

Cléo mordit sa lèvre. Elle ne voulait pas réagir.

- Je... j'ai quitté l'équipage ! Je n'ai plus rien à voir avec eux ! Alors...

Cléo s'arrêta alors et se retourna. Son regard était tourmenté et elle levait son doigt vers lui, comme si elle allait lui faire des remontrances. En le regardant droit dans les yeux, elle dut s'y reprendre avant de forcer les mots à sortir.

- C'est... c'est trop facile, balbutia-t-elle.

Le reste refusa de sortir. Il ne méritait pas ses reproches, elle savait qu'il ne mentait pas. Mais la douleur était encore trop présente, et le jeune homme-poisson lui rappelait cruellement encore l'homme-requin à qui il avait été lié. Et elle n'était clairement plus en état de penser calmement. Alors elle lui tourna à nouveau le dos et poursuivit sa route sans savoir où aller.

- Je... c'est la vérité ! jura Katsu qui lui emboîta le pas.

Il prit soin de laisser une certaine distance entre eux malgré tout. Cléo garda ses lèvres étroitement closes. Elle ignorait ce qui sortirait sinon.

- Je n'y suis pour rien, mais je comprends que tu ne veuilles pas me parler. Mais dis-moi juste une chose s'il-te-plaît ! Est-ce que Dana va bien ?

Cléo faillit alors stopper sa marche. Dana, Medley, Gunther et tant d'autres. Elle ne savait pas du tout si ils allaient bien. L'angoisse revint à la charge et son corps vibra sous ses effets.

- Je l'ignore, réussit-elle à confesser.

Puis elle accéléra à nouveau, Katsu sur ses talons.

- Laisse-moi venir aussi !

Comme il ne recevait toujours pas de réponse, il sentit à son tour le désespoir se mêler à son affolement.

- Cléo ! cria-t-il, suppliant. Que dois-je faire ?

Cette fois elle rétorqua, sans se retourner :

- Tu es libre maintenant. Fais ce que tu veux !

Puis elle fila à travers la forêt, sous les yeux des escaméras disséminés sur le chemin. Chaque fois qu'elle en notait un, la jeune femme sentait son estomac se contracter désagréablement.

Ils devaient bien rire en la voyant si désemparée.

Et bien riez donc ! Qu'ils regardent tous ! Ça ne changera rien de toutes façons !

Elle ne pouvait pas se douter, bien sûr, qu'en voyant Katsu la suivre de près, Arlong ne riait pas.

ooOoo

Au fur et à mesure qu'elle se rapprochait de leur maison, le vacarme de la destruction et les hurlements se firent de plus en plus assourdissants. Cléo avait du faire un détour pour passer loin des zones habitées et attaquables. Le cœur battant à tout rompre, elle ouvrit la porte à la volée et cria le noms de ses sœurs avant même de voir si elles ne se trouvaient pas déjà dans la pièce. Les lumières étaient éteintes, l'endroit désert. Il y régnait seulement une odeur d'encens.

Elle et Katsu restèrent un bref instant pétrifiés par l'angoisse. Si elles n'étaient pas là, si elles étaient descendues en bas... étaient-elles sauves ?

Cléo commença réellement à paniquer et s'apprêta à faire demi-tour quand un craquement se fit entendre. Elle leva la tête. Il y avait quelqu'un à l'étage. Malgré la mise en garde de Katsu, elle s'y précipita et ouvrit la porte de Medley à la volée. Il faisait toujours aussi sombre.

- Medley ! Dana ! appela encore Cléo malgré leur absence évidente.

Derrière elle, Katsu scruta les ténèbres en se sentant mal à l'aise. Quelque chose dans ses tripes le mettait en garde, comme si l'eau dans ses veines s'agitait.

Il sentait bien une présence.

- Cléo... commença-t-il.

Mais à cet instant, un rugissement sourd déferla sur eux et les murs vibrèrent. Puis une onde de choc très proche fit trembler le sol. Les deux rivaux restèrent figés sur place.

- Momoo ! parvint à articuler Katsu dans un souffle.

À cet instant, la porte du placard s'entre-ouvrit légèrement et une main leur adressa des signes frénétiques. À l'intérieur, le visage de Medley était à peine visible.

- Mais c'est pas vrai ! siffla-t-elle. Cachez-vous bon sang !

Cléo l'entendit, mais elle fut incapable de bouger, ni même de se réjouir de savoir sa sœur en vie. L'intérieur de sa tête était complètement gelé, ses yeux fixaient, effarés, l'ombre titanesque qui se rapprochait vers la fenêtre ouverte. Bientôt, il n'y eut plus qu'un immense iris, encore plus sombre que le reste, qui la scrutait à travers l'ouverture qui faisait sa taille. Un bruit semblable à un meuglement émana de la créature menaçante.

- Qu'est-ce que... balbutia Cléo, sidérée.

L'œil disparut brièvement pour laisser place à une mâchoire gigantesque. Grande ouverte, elle laissa échapper un autre beuglement assourdissant, semblable à un cri de guerre animal qui sonne la charge.

Katsu se précipita alors devant la fenêtre et fit de grands signes à la créature.

- Momoo ! cria-t-il. C'est moi Katsu ! Tu me reconnais ?

Le cri de guerre s'interrompit si brutalement que s'en fut presque comique. Le monstre des mer parut pencher la tête et émit un mugissement interrogatif.

- Oui, je sais, continua Katsu, mais tu ne peux pas attaquer cette maison ! Ni les autres d'

ailleurs ! Arlong préfère te garder pour la suite !

À la mention du capitaine, les bruits de la créature se firent plaintifs.

- Ne t'inquiète pas, il ne te fera rien cette fois ! Ta... ta nouvelle mission est de patrouiller autour de l'île pour... pour intercepter d'éventuels fuyards ! Allons, cesse tes jérémiades maintenant ! Tu ne voudrais pas mettre Arlong en colère ?

Momoo se recula et Cléo put apprécier une meilleure vue d'ensemble. Sous la pluie luisante, le monstre avait l'apparence d'une gigantesque vache des mer, blanche avec des tâches vertes. Et malgré l'eau ruisselante et les nuages noirs, Cléo crut vraiment voir la créature suer à grosses gouttes. Puis, sans plus de cérémonie, Momoo lâcha le rebord de la falaise et laissa son immense corps tomber dans l'océan pour déguerpir. Bientôt, on n'entendit plus que le martèlement de la pluie et Medley ouvrit le placard d'un coup de pied. Elle prit une énorme inspiration, comme si elle venait de redécouvrir comment respirer.

- Bordel ! Mais c'était quoi ce truc ? gémit-elle avec de grands yeux incrédules.

Derrière elle, une silhouette un peu plus petite mit également un pied dehors mais s'écroula à quatre pattes au sol. Incapable de se relever, Dana trembla en silence.

- C'était Momoo, répondit Katsu sans quitter la fenêtre des yeux. C'est un monstre des mers de Grand Line que nous avions capturé il y a un an. Il est un peu domestiqué, alors j'arrive à communiquer avec lui. Heureusement qu'on est tombé sur lui...

- Heureusement ? souffla Cléo qui s'était agenouillée auprès de Dana.

- Les autres monstres, je ne les ai jamais vu avant. Ils ont dû les ramener il y a peu, ils sont extrêmement sauvages. Et je... je n'ai pas la présence nécessaire pour leur parler et encore moins les contrôler. À part Arlong, aucun de nous n'y parviendrait seul.

Medley serra visiblement les poings.

- Quel connard !

Cléo dut ravaler un élan de douleur. Sa sœur, elle, avait immédiatement compris, bien sûr.

- Que peut-on faire alors ? demanda-t-elle, tête baissée.

Cette fois, Katsu resta silencieux. Un éclair flasha sur l'horizon. Le tonnerre gronda au loin.

- On ne peut qu'attendre que l'orage passe, fit le jeune homme-poisson.

Medley laissa alors échapper un ricanement hargneux et le fusilla du regard.

- Jolie formulation pour dire qu'on va tous crever ! Vous nous avez bien couillonné ! Au final, quoi que l'on fasse, on ne peut pas lutter contre sa vraie nature !

Katsu se retourna, le visage crispé.

- Je n'étais pas au courant ! grinça-t-il. J'essaye de vous aider !

- Ben voyons ! Je suis prête à admettre beaucoup de choses, je peux reconnaître que tu nous as effectivement aidées ! Entre Dana, ce salopard de Yan et votre grosse vache de mascotte, je serais hypocrite de prétendre le contraire ! Mais tu veux vraiment me faire gober qu'en tant que membre de cet équipage d'enfoirés, tu n'as rien vu venir ? Qu'ils ont fait ça dans ton dos ? Et surtout que, subitement, tu décides de prendre notre parti, contre leur volonté ?

Une grimace douloureuse passa sur les traits de l'homme-poisson.

- C'est le cas, oui.

- Te fous pas de ma gueule ! Qui me dit que tu ne peux pas chasser ces monstres toi-même, comme tu viens de le faire ? On n'a que ta parole ! Si ça se trouve, tout ça c'est une ruse, un sale coup pervers et tordu ! Et en réalité, tu t'éclates voir tout le monde se faire dévorer vivant, c'est ça ?

- Medley, il vient juste de nous... tenta Cléo, mais sa sœur ne l'écoutait pas.

- On a failli crever ! On va tous crever, putain ! Je déteste les pirates ! Et les hommes-poissons ! Allez pourrir en enfer !

Sa voix se faisait de plus en plus aiguë et ses yeux exorbités luisaient de panique grandissante.

- Tout ça arrive parce que vous êtes là !

Katsu ne sut que répondre à cela. Il s'efforçait de ne pas se faire happer par ce déferlement. Au dehors, les rugissements se faisaient toujours entendre. Cléo aida Dana à se remettre sur pied et ouvrit la bouche pour essayer de calmer sa grande sœur, mais celle-ci tourna un visage affolé émanant de reproches vers elle et la devança.

- C'est de ta faute à toi aussi ! lâcha-t-elle d'une voix distordue.

Un silence de mort s'abattit soudain dans la chambre. L'impact que ressentit Cléo n'aurait pas été différent si elle avait reçu un coup de poing. Elle essaya bien de se dire que c'était le désespoir qui parlait, qui dictait la conduite de Medley comme il avait dicté la sienne envers Katsu un peu plus tôt. Mais, même si c'était le cas, cela n'enlevait rien au fait qu'elle avait une part de responsabilité dans cette catastrophe.

Nous n'agirions pas ainsi si tu n'existais pas.

Cléo baissa les yeux et laissa la tourmente l'engloutir. Elle avait toujours une part de responsabilité.

- Oui, c'est vrai, admit-elle à regret dans un souffle.

C'est pour ça qu'il faut que je corrige ça.

Elle se tourna à nouveau vers l'homme-poisson en essayant de contrer sa douleur.

- Katsu, tu es du peuple de la mer. Tu es par conséquent celui qui connaît le mieux les monstres marins. Y a-t-il quelque chose que nous pouvons faire pour arrêter le massacre ?

Derrière elle, Medley se mit à hurler.

- Mais arrête putain ! Arrête d'être conne ! Tu crois encore qu'il veut vraiment nous aider ?!

La réponse de Cléo fut claire et nette.

- Oui, je le crois.

- Oh c'est pas vrai ! Tu fais chier ! Jusqu'au bout tu te feras avoir !

Cette attitude se répercutera sur ta vie entière, tu te feras rouler, comme toujours.

Cléo chassa la voix d'Orcheïde. Elle lança un regard droit et confiant à Katsu qui se sentit un peu mieux. Le jeune homme-poisson prit alors sa décision et ôta son haut. Puis il présenta son dos nu aux trois sœurs. Cléo sentit sa gorge se serrer.

- J'ai quitté l'équipage d'Arlong, clarifia-t-il d'un voix forte. Je n'agis plus sous ses ordres.

L'emblème de l'homme-requin, barré au fer rouge, ne laissait aucune place au doute. Aussi Medley ne trouva rien à redire sur ce point. Seulement elle continua de secouer la tête, incapable de digérer les événements.

- J'ai peut-être une idée, poursuivit-il, mais je n'ai aucune garantie que cela fera fuir les monstres. Par contre ça pourra sans doute les tenir éloignés et les empêcher de faire plus de victimes. Mais il faut faire vite, et j'ai besoin de vous !

Dana s'avança vers Katsu, les mains jointes. Ses yeux débordaient de larmes, ses lèvres se pressaient l'une contre l'autre. Elle semblait incapable de parler. Mais elle acquiesça. Medley secouait toujours la tête. Cléo serra les poings.

- Expose vite ton idée, pressa-t-elle en espérant que cela motiverait sa sœur.

Katsu dévoila alors son plan.

- Cléo, quand toi et moi nous sommes arrivés ici, Momoo était déjà sur place, peut-être même depuis un moment, c'est ça ? demanda-t-il à l'adresse des deux autres sœurs.

Toujours silencieuse, Dana approuva d'un signe de tête.

- Pourtant il n'a pas attaqué, alors qu'il en avait l'ordre. Ça ne lui ressemble pas. Momoo est du genre pacifique, mais quand Arlong lui ordonne quelque chose, il ne manque jamais à sa tâche, il a trop peur de lui.

Cléo fit une grimace tandis que Medley et Dana frissonnaient. Cela ne les étonnait pas tellement.

- S'il n'a pas attaqué, c'est parce que quelque chose l'a gêné. Et je crois savoir ce que c'est.

Les yeux de Cléo s'illuminèrent.

- L'encens ! réalisa-t-elle. Il en reste sur la table en bas !

- Voilà ! Je ne sais pas exactement quel type vous avez utilisé, mais l'odeur l'a empêché de trop approcher.

Dana, un peu moins tendue maintenant, retrouva enfin l'usage de la parole.

- On a commencé à en fabriquer il y a peu, expliqua-t-elle malgré l'œillade mauvaise de Medley. Nous en avons fait plusieurs, dont des attractifs et aussi des répulsifs...

- Je vois. Ça tombe vraiment à pic ! commenta Katsu.

- Ça pourrait marcher oui ! approuva Cléo. Donc tout ce qu'on a à faire c'est...

- Ben voyons ! s'exclama à nouveau Medley. Que de facilité, en effet Cléo ! Tout ce qu'on a à faire c'est de descendre tranquillement dans les villages pour distribuer tout l'encens que nous avons, alors qu'on ne sait pas exactement si c'était un coup de chance ou non ! On risque vraiment rien comme ça. Bravo ! Super plan !

Elle applaudit ironiquement avant de poser fermement ses mains sur ses hanches.

- Moi, j'ai un plan un peu moins ambitieux certes, mais plus réaliste aussi ! On reste tous ici, on allume tout ici et effectivement, on attend que l'orage passe ! Ça c'est sensé !

Cléo posa alors sa main sur l'épaule de Dana et regarda le visage livide de Medley.

- C'est vrai que ça reste risqué, mais nous n'avons rien de mieux et pas de temps. Alors toi et Dana, vous allez rester là à l'abri. Ça nous rassurera de vous savoir en sécurité. Moi et Katsu, nous allons nous en charger. Nous avons plus de chance d'en réchapper.

Elle tapota un rien malicieusement sa jambe, en se demandant si sa blessure lui permettrait réellement de conserver sa bonne vitesse. Katsu approuva et prit la parole avant que Medley, plus blême que jamais, ne puisse riposter encore une fois.

- On va vous laisser de quoi tenir les monstres éloignés. Si vous pouvez fabriquer d'autres bâtons répulsifs, on essayera de faire des allers-retours pour se réapprovisionner jusqu'à ce que tout le monde...

- On en aura jamais assez, intervint Dana. Même en tenant compte de l'élixir de Medley, ce ne sera pas...

- Dana ! aboya Medley avec véhémence.

La petite brunette sursauta et fit silence. Katsu fronça les sourcils mais ne releva pas.

- Alors il faudra dire aux gens de se rassembler et former un... périmètre répulsif autour d'eux... je suppose...

Medley laissa échapper un rire sans joie moqueur.

- Tu supposes ? Mais c'est super !

Cléo secoua la tête et soupira lourdement.

- OK, je ne vois rien de mieux de mon côté. On récupère ce qu'on peut et on y va !

Katsu acquiesça et ils se dirigèrent vers l'escalier, mais Medley leur barra la route.

- Non mais vous êtes sérieux en plus ?

Un rugissement lointain ponctua sa phrase incrédule. Le temps défilait sans attendre.

- On n'a rien d'autre Medley ! pressa Cléo en essayant de la dépasser. Et tu n'as pas à t'en faire, on a dit qu'on vous laisserait de quoi...

- Tu vas risquer ta vie pour... pour cette bande de faux-culs qui t'ont tourné le dos ?

Katsu passa silencieusement à côté d'elles et descendit sans un mot de plus. Cléo regarda sa sœur dans les yeux.

- Je refuse de rester sans rien faire Medley. Il y a eu trop de fois où je n'ai rien pu faire. Je ne te force pas à venir avec nous. Alors s'il-te-plaît, ne me force pas à rester ici moi aussi.

Medley écarquilla les yeux et essaya de la retenir, mais Cléo esquiva fluidement et emprunta à son tour l'escalier. Ses deux sœurs la suivirent précipitamment.

- Cléo, c'est de la folie ! essaya encore Medley. Moi je refuse de te laisser faire ça ! Tu crois que je vais te le permettre ?

Sa voix vibrait à nouveau de panique, qui traduisait cette fois une inquiétude démesurée. Cléo faisait de son mieux pour esquiver ses tentatives de l'arrêter tout en se préparant. Katsu avait fini de son côté et, devant l'insistance de Medley, essaya de nouveau d'intervenir.

- J'attirerais d'abord les monstres à moi avec un encens attractif. Je les tiendrais éloignés de tout le monde, et pendant ce temps Cléo pourra informer et sécuriser les autres sans problème. Je reviendrais l'assister après...

- Non non non !

Il semblait impossible d'obtenir son approbation. Katsu soupira alors d'agacement. Il n'arrivait pas à concevoir qu'elle avait si peu foi en eux, ou du moins en sa sœur. Qu'elle n'avait pas le même sang-froid que lui face au danger.

- Même si je ne sais pas comment, tu peux créer de l'encens rapidement si j'ai bien compris ? Ça augmenterait grandement nos chances de survie si on pouvait se ravitailler ! Au lieu de brailler pour rien, tu pourrais nous aider !

- Vous n'avez aucune chance de survivre !

- Medley... essaya encore Cléo, mais l'aînée tenta de nouveau de se jeter sur elle.

- Ne crois pas que je ne sais pas, Cléo ! J'ai lu ce que tu m'as écrit ! Je sais que tu cherches à mourir !

Une paire de bras enlacèrent le corps de Medley et celle-ci se tut subitement. Resserrant son étreinte, Cléo ferma les yeux. À côté d'elles, Katsu et Dana les observaient avec des yeux ronds, persuadés d'avoir mal entendu.

- Medley, répéta Cléo, jamais je ne te mentirai sur des choses aussi graves. Jamais je ne me serais permise de te confier tout ça si ce n'était pas la vérité. Et oui, j'ai voulu mourir. Je l'ai ardemment désiré, tant et tant de fois.

Près d'elles, un son choqué évident perça le silence alors que Dana plaçait sa main sur sa bouche. Jamais elle n'aurait pu envisager que sa sœur, toujours souriante et animée du désir de tout arranger et améliorer, ait pu vouloir mettre un terme à sa vie un jour. À côté d'elle, Katsu fronça les sourcils, aussi désorienté qu'elle.

- En ce moment, poursuivit Cléo, sur la terre entière, tu es celle qui me connaît le mieux. Si je n'avais pas une confiance totale en toi, jamais il n'aurait pu en être ainsi. Et si, Medley, je te dis que grâce à toi, Dana, Taisa et à tous les gens de cette île, j'ai renoncé à cette envie de mourir, j'aimerais que tu le crois, que tu crois en moi en retour. Je veux continuer à vivre avec vous. Je veux être en ta compagnie. Je veux protéger ce paradis que je n'aurais jamais pu espérer atteindre un jour. Mais pour cela, je dois faire quelque chose. Je dois mettre ma vie en jeu. Pas pour espérer mourir, mais pour espérer vivre encore un jour de plus dans ce paradis avec vous tous. Je ne veux rien d'autre. Alors s'il-te-plaît, ne m'enlève pas ça. Fais-moi confiance. Aide-nous, nous avons besoin de toi.

Il y eut un instant de flottement durant lequel filtrait une pitoyable combinaison de gémissements et de reniflements. Medley semblait s'être vidée de sa panique envahissante. Après encore quelques caresses apaisantes dans le dos, elle se redressa et fixa Cléo de ses yeux rougis. Puis elle se tourna vers Katsu.

- Si jamais il lui arrive quoi que ce soit, je jure sur tous les Dieux du monde que tu regretteras de ne pas t'être fait dévorer dans la plus grande des douleurs possibles ! menaça-t-elle avec le peu d'énergie qui lui restait.

Katsu jeta son sac sur son dos et la fixa, le menton levé bien haut.

- Message reçu.

Quelques minutes plus tard, Medley et Dana s'activaient avec les différentes senteurs tandis que Katsu et Cléo filaient sous la pluie avec la quasi-totalité des réserves d'encens. Comme promis, le jeune homme-poisson se saisit d'abord d'un bâton à l'odeur attractive et s'apprêta à dévier du chemin lorsque Cléo l'interpella. Il se tourna vers elle, elle s'était arrêtée.

- J'ai vraiment confiance en toi. Je m'excuse pour tout à l'heure.

Katsu cilla puis se détourna vite pour cacher son sourire.

- Après ça, courrons à nouveau ensemble, dit-il.

Et il s'élança vers le plus gros attroupement de monstres, une détermination brûlant dans ses yeux. Cléo, serrant son sac avec force, aurait aimé avoir son assurance.

Mais elle tremblait alors qu'elle se rapprochait de Chryselle, qui commençait à ressembler à un champ de ruines. Elle redoutait plus que tout ce qu'elle allait bientôt découvrir.

ooOoo

À Skéolia, les hommes-poissons avaient commencé à organiser une série de paris en regardant les images.

- Et celui-ci ? Comment penses-tu qu'il va crever ?

- En tout cas il n'arrive plus à courir ! Ah ah ah !

- Mille berries qu'il se fait dévorer comme l'autre !

- Trop facile ! Donne plus de détails ! Moi je dis qu'il va essayer de se cacher dans le tonneau là-bas !

- Idiot ! Ce serait stupide de sa part, ça a l'air rempli de tête de poissons ! Ça attirera d'autant plus le Roi des Mers à lui !

- Moi je sais, oui ! Mais les humains sont stupides ! Et faibles face à la panique.

- Ah ça tu l'as dit ! Tu as vu celui de tout à l'heure ? Il a poussé sa propre femme sur le monstre alors qu'il prenait ses jambes à son cou ! Et en définitive c'est quand même lui qui s'est fait écraser !

Toujours adossé au mur opposé, Arlong vidait sa troisième pinte sans sourciller.

- C'est comme ça qu'on révèle sa vraie nature, commenta-t-il presque pour lui-même.

Il jeta alors un coup d'œil au gilet qu'il tenait toujours pour il ne savait quelle raison.

- Les humains. Tous les humains sont des cafards.

Il réalisa soudain qu'il serrait les dents comme pour contenir une colère sourde. Il se composa rapidement un visage satisfait tout en pestant contre lui-même.

Elle l'avait traité d'hypocrite. Il n'était absolument pas d'accord. Son comportement était justifié, il ne faisait que rendre œil pour œil. C'était de bonne guerre.

Révèle ta vraie nature encore une fois, on verra qui est l'hypocrite ici.

Il voyait encore l'éclat de sa rage quand elle lui avait sauté dessus. Elle était bien comme tous les autres, il avait fait craquer son masque amical.

Un humain ne peut pas ressentir autre chose que du dégoût et de la supériorité face à nous. C'est impossible.

Une fois encore, le mot « hypocrite » dansa dans sa tête.

Soudain, un éclair bleu passa parmi les images et une série d'exclamations se propagèrent dans la salle.

- La voilà !

- Ah, l'abrutie ! Elle y est vraiment allée !

- Crève donc !

L'homme-requin laissa ses hommes scander de plus belle devant les images et reprendre les paris. Comme eux, il suivit des yeux son passage et resta parfaitement immobile. Ses muscles s'étaient légèrement crispés.

Nous y voilà.

Il n'avait qu'à regarder. Mais plus il le faisait, plus il sentait que quelque chose ne tournait pas rond. La plupart des monstres marins, ceux à proximité de la plage, semblaient se désintéresser de la mission qu'il leur avait confié. Ils se dirigeaient avidement hors du village, comme irrésistiblement attirés par quelque chose. Ils ne touchaient même pas aux humains blessés ou paniqués dans leur sillage.

Arlong fronça les sourcils. Il leur avait pourtant imposer sa volonté, en témoignaient les nombreuses blessures qu'il leur avaient infligé jusqu'à obtenir obéissance totale. Des blessures que les humains, noyés dans leur profonde tourmente, n'avaient certainement pas remarqué. Et pourtant, malgré la peur qu'il avait su leur inspirer, ils semblaient déserter.

- Oh regardez !

Le cri soudain d'un de ses camarades coupa Arlong dans ses réflexions et il suivit à nouveau tous les regards. La masse de cheveux bleu de la cervelle de moineau avait cessé de défiler à toute allure, alors qu'elle faisait face à un monstre marin pareil à un serpent difforme. La pluie rendait l'image moins nette que de coutume, et il n'y avait aucune possibilité d'entendre le moindre son avec cette installation. Mais il eut l'impression qu'elle tenait quelque chose droit devant elle, qui rougeoyait comme une braise et, au vu de l'attitude du gigantesque animal, un gémissement guttural dut sortir de sa gueule à cet instant. Il ne l'attaqua pas, pas plus que la forme gisant au sol en pleurs, qui était sur le point de se faire dévorer avant son arrivée.

Ils virent tous ébahis la bleutée tourner autour du monstre qui reculait face à elle. Puis elle s'avança vers lui, le bras toujours tendu, et le monstre agita violemment son long cou en un sursaut nerveux, comme s'il voulait se débarrasser de quelque chose de douloureux. Puis il fit une roulade et serpenta à son tour vers la mer.

- Qu'est-ce que c'est que ce bordel ! s'écria un autre homme-poisson indigné.

Arlong aurait aussi aimé le savoir. Il ordonna à Chu, qui était le plus proche de l'escargo-projecteur d'agrandir l'image. Chu s'exécuta, tout aussi dérouté, et révéla que Cléo donnait en hâte un bâton à l'autre humaine qui se relevait. Ça ressemblait à de l'encens.

Avait-elle trouvé le moyen de contrer son attaque ? En si peu de temps ?

Plusieurs de ses hommes se tournèrent ers lui. Il serra sa mâchoire contrite et secoua négativement la tête.

- Attendons encore un peu.

Sa stratégie ne marcherait pas à chaque fois, il en avait la certitude. Il ne voulait pas se mouiller si ce n'était pas nécessaire.

Un nouveau pari fut donc lancé pour savoir combien de temps cette contre-attaque resterait efficace.

Petit à petit, la cervelle de moineau rejoignait ses congénères, les incitait à se rassembler, semblait-il. Il se forma bientôt un petit amas de chair mouvante qui se déplaçait lentement à la recherche de survivants. Les blessés furent pris en charge et transportés vers l'intérieur du cercle qui grossissait.

Cléo avait momentanément remis les compteurs à zéro. Et plutôt que de se sentir en colère, Arlong approuva d'un signe de tête.

- Bonne riposte, commenta-t-il. Mais cela ne reste qu'une solution temporaire.

Il avait remarqué, avec un sourire en coin, que si les monstres s'éloignaient, ils restaient tout de même à proximité. À moins de trouver autre chose, lorsqu'ils seraient à court d'encens, la partie se renverserait en sa faveur. L'homme-requin se resservit copieusement en rhum, laissant le liquide se diffuser en lui avec une curiosité amusée.

C'était étrange, mais il appréciait cette résistance imprévue.

Cependant, ce qu'il aperçut quelques minutes plus tard le réjouit beaucoup moins.

- Qu'est-ce que ça veut dire ?

Arlong soupira intérieurement. Trop obnubilé par le plan qu'il avait mis en place, il n'avait pas encore annoncé que Katsu avait quitté l'équipage. Il avait bien saisi les intentions de son ancien mousse, mais il n'imaginait pas qu'il s'allierait aussi vite contre lui, pour tenter de sauver les membres d'une sous-race qu'il considérait comme ses ennemis peu de temps auparavant.

L'influence de la cervelle de moineau, sans aucun doute.

Il grogna entre ses dents un peu trop fort et s'empressa de dissimuler son agacement.

Katsu avait rejoint l'humaine. Ils prirent le temps de se parler un peu avant de se séparer à nouveau. Le groupe de Cléo poursuivit ses recherches dans Chryselle tandis que Katsu courrait en direction de Libblanc, là où il y avait encore bon nombre de créatures marines. Arlong laissa reposer l'arrière de son crâne contre le mur.

Mon garçon, tu sais pourtant que tout est futile.

Comme la cervelle de moineau, le jeune homme-poisson éloigna les premiers monstres exactement de la même façon, sous les regards indignés du clan d'Arlong. Un torrent de commentaires hargneux déferla dans la pièce.

- Traître à ta race !

- Je n'arrive pas à le croire !

- Mais qu'est-ce qu'il fabrique ? Il a pété les plombs !

- Pauvre fou ! Arrête ça tout de suite !

- Il a retourné sa veste ?!

Seul les trois lieutenants et le capitaine restaient silencieux et raides. Arlong bloqua son souffle lorsque Katsu fit face à l'attroupement d'humains qu'il venait de sauver et leur tendit une poignée d'encens. Il avait un très mauvais pressentiment.

C'est alors que ce qu'il redoutait se produisit.

À l'instar de ses hommes, il fixa la scène qui se déroulait sous ses yeux et dut fournir un énorme effort pour ne pas perdre son sang-froid. Il essaya de se dire qu'il l'avait assez prévenu, qu'il savait à quoi s'attendre maintenant et que, s'il faisait abstraction de ses conseils, le jeune homme ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même. L'équipage n'avait plus rien à faire avec lui.

Pourtant, avant même que ses hommes ne se tournent vers lui, il avait claqué la porte derrière lui et fonçait à son tour dans la forêt. Le sang bouillant et les pupilles rétrécies, il n'avait en tête que la vision de l'adolescent pris par surprise, en proie aux humains qui venaient de l'assaillir.

Il aurait dû le forcer à ouvrir les yeux. Il espérait ne pas arriver trop tard.

ooOoo

- Mais enfin arrêtez ! cria Katsu alors que ceux qu'il venait de secourir se jetaient sur lui. J'essaye de vous aider !

Il tentait de parler avec force et autorité, comme savait si bien le faire Arlong, mais devant la multitude de regards fous de panique, il ne fut même pas certain que sa propre voix ne tremblait pas. Il avait oublié à quel point les humains pouvaient être terrifiants.

Il ne devait pas se laisser submerger, dans les deux sens du terme. Il réessaya.

- Écoutez-moi ! Je... !

Un cri abominable résonna tout près de lui et il se prit un coup de poing en plein visage. Un filet liquide écarlate jaillit d'une de ses narines sans relief et ses yeux se plissèrent de douleur. Il voulut riposter mais, malgré sa force supérieure, les mains qui le serraient telles des tenailles étaient trop nombreuses pour lui. Il ne put que se balancer vivement dans tous les sens, sans réussir à les faire lâcher prise. Il y eut alors un assourdissant concert de cris, épouvantable mélange de terreur et de rage, et une pluie de coups déferla sur lui. Le jeune homme-poisson acculé contracta ses muscles dans un ultime effort de défense, mais il savait qu'il ne tiendrait pas indéfiniment. Il se souvint subitement du jour où son quartier avait été ravagé, lors d'un énième affrontement de gangs. Beaucoup étaient morts pour moins que ça. S'il ne faisait rien, il allait y laisser la vie.

Il voulut appeler à l'aide. Les noms des ses anciens camarades, de son ancien capitaine, de sa rivale et amie, de Dana étaient sur le bout de sa langue. Mais il ne pouvait même plus ouvrir la bouche. Personne ne serait là pour l'aider cette fois.

Loin derrière les clameurs et les coups, il crut discerner la voix froide et calme, très familière à présent.

- Vous voyez ? Nous pouvons le faire. Si nous nous unissons tous, nous pouvons venir à bout de ces monstres !

Katsu tomba à terre alors qu'une nouvelle vague se préparait à lui rouler dessus. Juste avant, il distingua la silhouette de Yan à travers les diverses jambes de ses assaillants. Une lueur de plaisir vengeresse scintillait dans les yeux de l'humain alors qu'il le toisait avec dédain du plus haut de sa taille.

- Nous devons être sans pitié. C'est à cause d'eux que nous en sommes là ! Ne vous retenez pas !

La fureur grondant dans ses entrailles, Katsu se mit à tousser bruyamment en voulant lui hurler son dégoût. Une onde d'énergie nouvelle lui parcourut le corps alors que l'image de Cléo, la jambe ensanglantée à deux pas de la ligne d'arrivée, continuait d'avancer et de se battre de toutes ses forces. Il restait immobile sous une si faible embûche orchestrée par un sale rat alors qu'elle, elle n'avait jamais abandonné ?

Il ne perdrait pas de nouveau face à elle ! Surtout si cette enflure était impliquée !

Il ne sut comment il trouva la force et l'instinct nécessaire pour y parvenir, mais Katsu bondit d'un seul coup dans la direction de Yan, fendant la marée de corps qui tentaient de l'arrêter. Ses petites dents acérées toutes dehors en un cri de colère, il arma son poing à son tour, prêt à le balancer de tout son poids contre le petit nez parfait de cette ordure.

Le jeune homme-poisson ne remarqua pas son petit sourire calculateur.

À cet instant il fut stoppé dans son élan juste avant l'impact. Il réalisa alors que son corps était retenu par des cordes qu'on avait dû lui passer sans même qu'il ne s'en aperçoive. La matière rêche frotta contre sa chair alors que ses assaillants reprenaient la main. Un lien autour de son cou manqua de lui faire perdre connaissance. Immobilisé et mis à genoux, il lança à Yan un regard plein de haine. L'humain eut un sourire dégoulinant de suffisance et gifla son visage enragé en ricanant.

- Immonde créature, dénigra-t-il d'une voix doucereuse imprégnée de venin.

L'humain allait le gifler de nouveau lorsqu'il fut projeté sur le côté. Son corps léger vola presque et il finit étalé par terre un peu plus loin. Puis Katsu fut tiré vers l'avant, ses liens se relâchèrent et tombèrent tandis qu'un corps volumineux à peine plus grand que lui se plaça entre lui et les autres.

- Avez-vous perdu la tête ?!

Haletant, le corps entier perclus de douleur, l'homme-poisson rassembla ses esprits et reconnut enfin la personne qui le soutenait. C'était l'ami de Cléo. ...Gontrand ?

- Vous êtes devenus fous ? Vous croyez vraiment que c'est le moment ?

Pris d'une toux douloureuse, Katsu lui était reconnaissant, mais il réalisa vite que l'humain luttait aussi contre sa propre peur. Il craignait des représailles, et ça se voyait. Ses réprimandes sonnaient bizarrement, comme s'il n'avait jamais osé lever la voix auparavant et que l'expérience en elle-même le mettait bien trop mal à l'aise.

Pendant ce temps, Yan s'était relevé, un rictus mauvais peint sur le visage.

- Qu'est-ce que tu crois faire exactement, Gunther ?

L'humain charitable serrait les poings comme s'il voulait retenir le peu de maîtrise qu'il possédait encore et déglutit.

- Vous vous trompez d'ennemi, rétorqua-t-il du mieux qu'il put. Il vient de nous sauver la vie !

Yan secoua dédaigneusement la tête.

- Écarte-toi Gunther. Ne vois-tu pas que c'est l'occasion pour...

Le cuistot ne l'écouta même pas. Il s'adressa directement à la petite foule qui se rapprochait lentement, les yeux exorbités.

- Vous seriez tous morts s'il n'avait pas été là ! Reprenez-vous ! On peut s'en sortir avec son aide, alors...

- Oh mais c'est vrai, j'oubliais ! coupa Yan d'une voix forte. C'est vrai que tu es l'ami de Mockingbird, qui a elle-même pactisé avec ces ignobles créatures ! Pas étonnant que tu veuilles faire passer cette chose avant tes propres compagnons !

Révulsé, Gunther fronça les sourcils et écarta les bras. Derrière lui, Katsu peinait à se redresser. On l'avait frappé aux bons endroits, et il y avait trop longtemps que son corps n'avait pas été entraîné à résister à la force brute.

- Nous n'avons pactisé avec personne ! cria Gunther. Ce genre de remarque n'a aucun sens, ça ne fait que nous diviser ! Il faut... !

- Nous allons mourir de toutes façons.

Ce n'était pas Yan qui avait parlé mais une jeune femme blonde. Sa voix, tout comme ses yeux, était éteinte, ses cheveux mouillés et emmêlés collés à son visage lui donnaient un aspect dérangeant.

- Nous allons mourir, répéta-t-elle en faisant un pas en avant, mais nous pouvons en emporter un avec nous.

Elle fut suivie par un homme mal rasé, pâle comme la mort, des cernes profondes creusant ses orbites. Gunther avait du mal à reconnaître ces gens qu'il côtoyait pourtant si souvent.

- Si tu te dresses sur notre chemin...

Un autre s'avança à son tour.

- Nous n'aurons qu'à t'évincer aussi.

Gunther secoua la tête, abasourdi.

- Vous vous rendez compte de ce que vous dites ?

Ils avançaient tous maintenant, comme des êtres sans substances. Seul Yan, les bras croisés et calme, restait en retrait.

- Nous allons tous mourir, alors que tu sois tué par ces monstres ou par nous, ça reviendra au même.

La femme blonde serrait les doigts autour de la corde qu'elle leva bien en évidence devant elle. Ses paumes blanches se mirent à saigner. Le cœur du cuistot tambourina follement dans sa poitrine. Katsu était pris de vertiges.

Voilà le vrai visage des humains.

Son capitaine, non, Arlong aurait certainement dit ça. Il lui sembla que le monde tournoyait dangereusement. Il avait été trop naïf.

- Paella et Robe de crevettes.

Katsu fonça les sourcils à l'instar de Yan, intrigués. Gunther déglutit et reprit la parole.

- Soupe de cochon des mer. Pâtes à l'encre de calamar. Melon Namu Hamu. Ramen et porc braisé. Dos de saumon mi-cuit mariné. Bœuf aux raisins bleus. Crémeux de mandarine.

Un à un, les gens ralentirent. Certains s'arrêtèrent, les larmes aux yeux.

- Ce sont vos plats préférés. Je vous regardais les savourer, vous sembliez toujours atteindre le nirvana. Ce sont des choses simples, mais à portée de main pour vous tous, qui rendent la vie merveilleuse !

Quelques sanglots s'échappèrent. Yan eut un soupir agacé.

- Si vous vous souvenez de ces instants de bonheur, si vous voulez y goûter à nouveau, vous ne pouvez pas dire que vous allez mourir ! Vous... nous devons nous unir pour survivre, et non se diviser !

La femme blonde baissa la tête en reniflant. Des larmes coulaient sur ses joues lorsqu'elle lâcha la corde.

- J'ai si peur... sanglota-t-elle.

- Nous allons nous en sortir, tous ensemble, promis Gunther en apaisant sa voix. Alors, je vous en prie, calmez-vous.

Yan alla alors se planter pile devant le cuistot et vrilla son regard du sien avec malveillance.

- Touchant, vraiment touchant. Alors tu proposes qu'on suive le plan de cet animal repoussant en espérant que...

Il n'acheva jamais sa phrase. Le jeune homme fut à nouveau projeté à terre avec un cri de douleur, la joue déformée et rougie. Au-dessus de lui, une silhouette fine et droite le regardait comme un insecte.

- Ferme donc un peu ta gueule, connard !

Gunther ne put que ressentir un immense soulagement en reconnaissant Medley. Elle les avait rejoint sans que personne ne la remarque, un gros sac plein à craquer calé dans le dos. Les dents serrées, elle se frottait le poing en faisant la grimace.

- Le silence devrait être obligatoire pour certains ! Bon, écoutez-moi tous ! J'ai ici un bon paquet d'encens répulsifs ! Pour ceux qui n'ont toujours pas remis leurs neurones en place, ça veut dire que les monstres marins ne nous attaqueront pas tant que nous en avons ! Nous allons faire le tour du village et nous rassembler ! Ensuite... nous rejoindrons Cléo et les habitants de Chryselle ! Pour le moment ça marche, alors je ne veux entendre personne geindre qu'on va bientôt crever !

Katsu lui lança un regard entendu qu'elle seule déchiffra et comprit, mais elle poursuivit avec une petite rougeur de honte sur les pommettes.

- En revanche, si certains (elle lança un coup d'œil mauvais à Yan qui tenait son visage dans ses mains) souhaitent foutre la merde et donc mourir malgré tout, je signale que j'ai également des encens attractifs ! Et là, vous aurez des raisons de paniquer ! Est-ce que c'est clair ?

Comme personne ne faisait de commentaires, Medley expulsa d'un coup l'air par le nez.

- Parfait ! Alors remuez-vous, on y va !

Après que tout le monde, même Yan, eut reçu son bâton, Medley se tourna vers Gunther qui soutenait Katsu.

- Ça va aller ? grinça-t-elle.

- Je devrais survivre, répondit-il sur le même ton.

Il prit soin de ne pas paraître trop amical, surtout devant Yan, ce qui n'était pas bien difficile. Mais il tapota discrètement le dos de Gunther en remerciement. Medley lança au cuistot un regard approbateur et hocha la tête une unique fois de façon appuyée, une lueur de fierté dans le regard.

- Tu remontes dans mon estime, lâcheur ! lança-t-elle avec un petit sourire.

Troublé, Gunther baissa les yeux en rosissant. Puis ils se mirent en route.

Au fur et à mesure qu'ils inspectaient Libblanc, le groupe grossissait. Aidé par Gunther, Katsu marchait en se massant les côtes. De temps à autre, il passait un bâton aux survivants qui les rejoignaient et essayait d'ignorer l'extrême méfiance dans leurs pupilles. Souvent Gunther devait intervenir en sa faveur pour qu'ils consentent à tolérer sa présence. Parfois, ils passaient à proximité de corps sans vie et bien amochés, et l'homme-poisson se sentait mal. Il pouvait comprendre.

Chaque fois qu'il notait un escaméra aux gros yeux monotones, il baissait le regard en fronçant les sourcils. À présent, il n'y aurait probablement plus d'entente possible entre lui et ses anciens camarades. Il regarda à nouveau autour de lui, s'imprégna de la destruction et de la mort qui régnaient, et secoua la tête avec regret.

Nous devenons ce que nous haïssons.

Gunther remarqua son trouble et serra gentiment l'épaule du jeune adolescent, mais quand il ouvrit la bouche Katsu prit les devants.

- Ne sois pas trop bon avec moi, humain. Je fais ça dans notre intérêt.

C'était trop tôt. Yan était à proximité. Katsu regrettait vraiment qu'il ne ce soit pas fait dévorer à la place d'un autre, cela lui aurait enlevé une énorme épine du pied. Mais tant pis s'il devait se dépatouiller entre deux camps ou passer encore pour un soldat d'Arlong. Il en allait de la sécurité de Dana.

Lorsqu'il dut enjamber un corps inerte désarticulé, il serra à son tour l'épaule du cuistot.

- Ne sois pas trop bon avec moi, répéta-t-il.

ooOoo

Plus tard, les deux groupes entièrement formés se rejoignirent à l'entrée de Libblanc, soulagés de tous se retrouver en vie. Ou presque.

- Cléo ! cria Medley en apercevant sa sœur. On a besoin du toubib d'urgence ! Il est avec vous ?

La voix exaspérée qui lui répondit ne fut pas celle de Cléo.

- Oui il est là ! Mais si vous pouvez en trouver un autre ça l'arrangerait ! Oh non, suis-je bête, personne d'autre n'a eu la bonne idée d'apprendre les gestes de secours d'urgence ! C'est vraiment qu'un docteur pour une île entière, c'est largement suffisant ! Ah je vous jure ! Comment je fais pour sauver tout le monde, moi ? J'ai déjà plus de dix personnes sur le dos, avec en prime les piaillements de leur proches pour me supplier de les sauver ! En plus je dois faire ça en marchant ! Ben désolé, mais il va falloir patienter, je n'ai pas le don d'ubiquité ! Bon, amenez-moi tous les blessés, je traiterai les plus graves en premier ! Et j'apprécierais qu'on m'assiste, nom de nom !

Tandis que le médecin continuait de pester, Medley s'approcha de Cléo et se pencha vers elle.

- J'ai pu en soulager la plupart discrètement, chuchota-t-elle, mais ce n'est pas possible pour tous. J'accélérerai seulement leur mort.

Cléo acquiesça faiblement et enlaça sa sœur qui se raidit un peu. Elle tremblait légèrement. Leur groupe non plus n'avait pu sauver tout le monde.

- Ça va aller, ça va aller.

Elle-même essayait de s'en convaincre. Derrière elle, le vieux médecin lançait des directives sévères aux personnes qui tentaient de l'assister. Cléo regarda autour d'elle. Elle espérait secrètement que ceux qui n'étaient pas présent se cachaient sans avoir été trouvés, et qu'ils ne gisaient pas quelque part dans une mare écarlate. Au loin résonnaient encore les cris des monstres marins. Ils reviendraient bientôt, c'était inévitable.

La jeune femme aperçut alors Katsu et Gunther, qui fermaient la marche de leur groupe. Soulagée plus que de raison, elle se précipita à leur rencontre.

- Gunther ! Ka...

Katsu la fusilla du regard, ce qui la fit taire. Du coin de l'œil elle distingua à peine la silhouette de Yan qui regardait dans sa direction. Elle essaya de se rattraper.

- Ka... Ka... qu'as-tu sur le visage ?

Elle s'approcha et fit mine d'enlever quelque chose d'invisible sur la joue du cuistot, intrigué. Medley la rejoint vite, bousculant Yan sur son passage. Cléo en profita pour glisser un mot à Katsu.

- Tu vas bien ? Tu devrais aller voir le médecin.

Katsu détourna la tête.

- J'ai pas besoin d'un humain ! maugréa-t-il amèrement.

Il repoussa Gunther de son mieux et s'éloigna en claudiquant. Cléo dut faire un énorme effort pour ne pas le rappeler. À côté d'elle, Medley secoua la tête avant de regarder Gunther.

- On t'expliquera.

Cléo approuva d'un signe de tête et lui offrit un sourire aussi fatigué que soulagé.

- Je suis heureuse que tu ailles bien, mon ami.

Gunther se contint visiblement tant qu'il put, puis il craqua et fondit en larmes. Puis, sans plus se soucier de rien d'autre, il referma ses gros bras autour de Cléo et la serra fort contre lui.

- Pardon ! Pardon !

À moitié cachée contre son torse, Cléo se mordit la lèvre, ses propres sanglots coincés dans sa gorge, et caressa son dos. Elle entendit vaguement Medley annoncer qu'elle les laissait seuls avant que Gunther ne s'agite brièvement. Un instant plus tard, Medley se retrouvait elle aussi dans les bras du cuistot à côté de sa sœur. Elle poussa un cri perçant en essayant de se dégager, mais il lui semblait impossible de desserrer son étreinte. Medley finit par souffler, exaspérée, et leva les yeux au ciel noir.

- Putain t'es con !

Autour d'eux, l'odeur qui s'échappaient de leurs bâtons leur faisait tourner la tête. Gunther, après avoir pleuré un long moment, relâcha enfin les deux sœurs. Medley se massa la nuque et fit craquer son dos en grimaçant.

- Bon, on a évité le pire pour le moment, commenta-t-elle. Mais on n'a pas réglé le problème.

Les rugissements se rapprochaient comme pour appuyer ses dires. Cléo chercha dans le sac de Katsu et tira plusieurs bâtonnets attractifs. Elle les observa pendant un long moment avant de lever les yeux vers l'horizon.

- Il faut essayer, on n'a que ça.

- Cléo, l'avertit Medley.

- Ça ira, je cours vite. N'est-ce pas, Katsu ? ajouta-t-elle à l'adresse du jeune homme-poisson sur un ton taquin.

Son rival lui lança un sourire ironique. S'il avait été en état, il y serait allé à sa place. De par sa nature, sans doute aurait-il pu mener ces créatures à travers l'océan jusqu'à ce qu'elles soient trop loin pour revenir. Cléo savait courir, peut-être plus vite que lui, songea-t-il en ravalant son orgueil blessé, mais jamais elle ne pourrait espérer leur échapper dans l'eau.

Mais, à l'heure actuelle, la personne qui avait le plus de chance de leur échapper, c'était elle.

Cléo fourra les bâtons dans ses poches, en garda un seul en main et, ne sachant que rajouter, s'apprêta à partir.

- Cléo, attends ! lança soudain Gunther. J'ai... j'ai tellement de choses à te dire !

La bleutée le regarda au fond des yeux et sourit doucement.

- Dis-moi tout à mon retour.

Et elle s'élança. Si elle restait plus longtemps, jamais elle ne partirait. Elle disparut bien vite dans l'ombre et bientôt, ils entendirent un capharnaüm de rugissements et de bruits de corps massifs qui se déplacent avidement.

- Bonne chance, chuchota-t-il en maudissant son impuissance.

Medley allait faire une tentative maladroite pour le rassurer lorsqu'elle entendit derrière elle un petit ricanement railleur. Elle n'eut pas besoin de se retourner pour savoir que c'était Yan.

- Quelle débile ! Je ne suis entouré que de débiles.

Un éclair flasha dans les yeux de Medley et son corps bougea presque de lui-même. Elle se pencha elle aussi sur son sac et sortit à son tour plusieurs bâtons. Pendant un instant, Gunther crut qu'elle allait en allumer un et le faire avaler à Yan, mais elle sembla fournir un gigantesque effort pour ne pas mettre tout le monde en danger. À la place, elle leva les yeux vers Gunther.

- Je vais l'aider, annonça-t-elle.

Et elle disparut, bien moins vite que sa sœur, avant que le cuistot n'ait pu la retenir. Lorsque Yan fit un nouveau commentaire désobligeant, le poing de Gunther partit tout seul et, cette fois, Yan tomba inconscient au sol.

ooOoo

Une braise rougeoyante dans sa main, Cléo courrait comme Taisa le lui avait appris, en fendant l'air et en sentant la terre. Elle évita soigneusement de passer parmi les habitations et essaya de rester sur une surface bien dure. Le sable la ralentirait sûrement et risquait de la faire tomber. Sa jambe n'était peut-être pas encore suffisamment forte pour tenter le diable. Les créatures des mers étaient à ses trousses, leurs déplacements unanime faisaient trembler le sol. Cléo se dit que, si cela avait été possible, Taisa lui aurait sans doute imposé un entraînement de ce genre.

Dans sa course, la jeune femme essaya de recomposer l'aspect de chacun des monstres géants dans son esprit. Il y en avait six en tout. Elle avait reconnu les deux qu'elle avait croisés et repoussés à Chryselle : un serpent rose avec un long bec d'oiseau, dont le long corps était par endroit parsemé d'anneaux en plumes. Et un autre serpent rouge bordeaux aux écailles luisantes qui évoquait des plaques d'armures, deux gros yeux blancs globuleux et des mandibules qui remuaient continuellement avec un bruit de clac-clac-clac. Les quatre autres, qui s'étaient répandus plus tôt dans Libblanc, étaient encore plus effrayants. L'un avait l'affreux aspect d'un crocodile gris pourvu d'une crête bleue et de yeux rouges. Deux autres ressemblaient plus à des dinosaures qu'à autre chose, l'un jaune avec des pois violet tandis que l'autre portait les même couleur de façon inversée. Le dernier, enfin, était sans doute le plus imposant. Zébré de blanc et de noir, et était dépourvu de pattes comme les deux premiers. Son corps entier semblait lisse et courbe et, s'il ne la pourchassait pas avidement gueule ouverte, Cléo était certaine qu'elle aurait pu le trouver mignon.

Plusieurs fois, la jeune femme essaya de se rapprocher de l'eau après un tournant et de lancer l'appât le plus loin possible, ce qui voulait dire au final pas très loin. Certains des Rois des Mers mordaient à l'hameçon, mais ils revenaient presque immédiatement. De toute évidence, ce n'était pas ainsi qu'elle aboutirait à un résultat.

Je vais au moins les tenir éloignés le plus loin et le plus longtemps possible.

Elle se faufila à la barbe des monstres et sortit son quatrième bâton. Elle avait de plus en plus de mal à les allumer avec la pluie qui ne cessait pas. Se tenant prête, elle inspira à fond et tenta à nouveau d'enflammer l'encens. Mais avant qu'elle ne puisse y parvenir, elle constata que les monstres revenaient vivement sur leurs pas.

Le cœur battant, Cléo sortit de sa cachette et constata avec étonnement que les créatures fonçaient toutes vers la falaise opposées à celle où elles habitaient. Sans trop réfléchir, elle leur courut après et observa, incrédule, les Rois ravager activement la maison de Yan. Elle cligna des yeux, immobile, et se demanda si elle pouvait vraiment se permettre d'apprécier le spectacle, car elle en avait assez envie.

Quelqu'un d'autre, en revanche, ne s'en priva pas.

- Ah ah ! Bien fait pour toi !

À quelques mètres devant elle, Medley sautillait sur place avec un grand sourire sadique, dissimulée derrière un arbre près du bord de la falaise. Cléo n'en revenait pas.

- Mais Medley qu'est-ce que tu fais là ?

Sa sœur s'écarta de l'arbre et lui lança un coup d'œil par-dessus son épaule.

- Avoue que même toi tu jubiles!

L'instant d'après se passa très vite, mais Cléo eut l'impression de le vivre au ralenti. L'un des Rois des Mers frappa de sa queue l'abrupte paroi. Le sol trembla violemment et de gros pans de roche tombèrent dans la mer en contrebas. Cléo perdit l'équilibre et tomba en avant. Juste avant de mettre les mains à terre, elle vit avec horreur sa sœur basculer dans le vide et disparaître de sa vue dans un hurlement.

- MEDLEY !

Même si elle survivait à sa chute, avec son fruit du démon elle ne pouvait pas nager ! Le corps de Cléo bougea tout seul et l'instant d'après le vent siffla à pleine puissance dans ses oreilles alors qu'elle plongeait à sa suite, les monstres marins oubliés.

ooOoo

Un instant auparavant, un Arlong furieux sortait enfin de la forêt. Ses vêtements étaient couverts de boue à force de glisser sur ce maudit chemin impraticable. C'était à se demander comment la cervelle de moineau avait réussi à ne tomber qu'une seule fois ! En plus, dans sa colère, il avait dévié du sentier pourtant tout tracé avec les escaméras et avait foncé tête baissée tout droit sans se poser de questions. Il ne voyait plus le décors, seulement Katsu qui se faisait agresser.

Bande de fils de pute !

Ce ne fut qu'une fois qu'il émergea de cette mer feuillue qu'il se rendit compte qu'il ne savait pas du tout où il se trouvait. Ensuite, avant qu'il n'ait eu le temps de s'énerver davantage, il constata que son bébé escargophone sonnait dans sa poche. Il décrocha en grognant et attendit tout en essayant de se repérer.

- Tu t'es trompé de chemin, annonça la voix douce et blasée de Chu à travers l'animal.

Arlong montra les dents, espérant que l'escargophone de Chu imitait son visage du mieux que possible.

- Sans blague ! cracha-t-il.

- On t'a perdu de vue au milieu du chemin. A priori tu es parti trop à l'Ouest. Mais tu ne devrais pas être trop loin.

L'homme-requin prit alors la direction de l'Est en maugréant que c'était ce qu'il allait faire de toutes façons. Chu soupira et ses paupières s'abaissèrent légèrement.

- Dis-moi juste où se trouvent ces enfoirés maintenant ! Que j'aille les étriper !

Chu lui communiqua la position du groupe de survivants.

- Katsu est hors de danger pour l'instant. Apparemment les humains se sont calmés et il est reparti avec eux.

Arlong arriva au sommet de la colline qu'il gravissait et qui révéla le village de Chryselle et une partie de Libblanc. Il sortit sa longue vue en se fendant d'un commentaire.

- Tant mieux s'il est vivant. Ça lui servira de leçon ! Ah, je les vois !

- Veux-tu qu'on vienne t'aider ?

- M'aider ?

- Excuse-moi. Veux-tu qu'on vienne s'amuser aussi ?

L'homme-requin esquissa un sourire cruel.

- Inutile. Je m'en excuse, mais le temps que vous arriviez, ce sera déjà fini. Profitez du spectacle bien au chaud !

Et il raccrocha aussi sec pour se concentrer sur ce qu'il voyait. Il repéra Katsu qui avait l'air amoché mais vivant en effet. À côté de lui, le gros nounours tout gras pansait ses blessures et ils semblaient discuter sans crainte l'un de l'autre. Les autres se tenaient un peu éloignés.

Arlong allait ranger sa longue vue lorsqu'un grand bruit se fit entendre. Il effectua les réglages nécessaires et constata que les Rois des Mers s'étaient tous attroupés au sommet de la falaise et y détruisaient de bon cœur une grande maison assez chic qu'il aurait bien aimé posséder. Tout près de cette agitation, il nota les deux sœurs, la furie et la cervelle de moineau.

Comme on se retrouve !

Puis il y eut le coup de queue, le tremblement de terre, la chute de la furie. Et, à son grand étonnement, le plongeon désespéré de Cléo à sa suite. Il parvint à trouver le moyen de ricaner, même s'il devait admettre qu'elle l'impressionnait. Juste un petit peu.

- Tout ça pour finir sur un double suicide, plaisanta-t-il à moitié.

Alors il remarqua que les Rois des Mers se désintéressaient de leur tâches et plongeaient à leur tour dans l'océan. Il sut alors que c'était terminé pour elles, même si elles avaient survécu. Quelque chose remua désagréablement en lui et il se força à sourire.

- Dommage, je m'amusais bien avec toi.

Il baissa les yeux vers le gilet qu'il n'avait toujours pas lâché et écarta enfin les doigts.

- C'est ça, je m'amusais seulement.

L'étrange sensation de brûlure ne le quittait pas, aussi reprit-il la longue-vue et observa l'eau encore un peu.

Et il faillit lâcher l'instrument.

- Mais qu'est-ce que...

Il cilla, secoua la tête, regarda à nouveau. Et là il lâcha l'instrument.

- Mais qu'est-ce qu'elle fout ?! cria-t-il en se ruant vers la plage à son tour.

La sensation s'enflamma soudain de plus belle et explosa en lui avec violence. Il mit tout ce qu'il avait dans ses jambes et lâcha tous les jurons qu'il connaissait dans sa course folle.

ooOoo

Cléo creva la surface avec Medley sous le bras. Sa sœur était consciente mais tétanisée et incapable d'émettre le moindre son. Elle essaya tant bien que mal de nager rapidement vers le bord de la plage, mais le poids de Medley lui donnait la sensation de faire du surplace. Au-dessus d'elle, la pluie continuait de tomber et le peu de lumière révéla que les monstres marins retournaient à la mer à leur tour. La panique s'insinua en elle et ses mouvements devinrent désarticulés. Medley, absolument terrifiée, réussi à articuler quelques mots.

- C-Cléo... Lai-sse... laisse-moi...

Cléo ne prit même pas la peine de répondre et battit l'eau agitée du mieux qu'elle put. Mais il fallait se rendre à l'évidence, c'était bien insuffisant.

- Mademoiselle !

L'humaine l'entendit, mais craignit que ce ne soit que son imagination qui lui jouait des tours. Envers et contre tout, elle répondit de toutes ses forces.

- On est là ! À l'aide !

Une présence fut bientôt à leurs côté. Juste au même moment, le premier Roi des Mers était sur elles dans un rugissement assourdissant. Il y eut alors un sifflement à peine audible, des billes d'eau éclatèrent sur le corps du monstre et il fut propulsé en arrière avant de pouvoir refermer sa gueule sur elles. Son corps titanesque s'écrasa dans l'eau et provoqua une vague immense qui fit disparaître les deux sœurs l'espace d'un instant. Puis un bras se referma sur elles et Medley écarta les lèvres en un cri de terreur qui refusa de sortir.

- Tenez bon ! Inspirez ! ordonna la voix.

Elles eurent à peine le temps d'obéir avant de se retrouver sous l'eau et d'être entraînées à vive allure. Cléo, dans d'autres circonstances, aurait été impressionnée par cette vitesse. Il lui était impossible de voir quoi que ce soit. Elle verrouilla sa prise autour de Medley qui n'était plus qu'un bloc pétrifié.

Lorsqu'elles purent respirer à nouveau, le bras les relâcha et elles s'écroulèrent sur le sable de la plage. Cléo, qui ne savait pas retenir son souffle très longtemps, jugea qu'il ne leur avait pas fallu plus de dix secondes pour parcourir la distance.

À côté d'elles, le long corps de Shirley se trémoussa avec difficulté.

- Ils vont revenir ! Courrez vite !

Medley, qui essayait de se remettre d'urgence, se releva en titubant et prit Cléo par le bras. Dépassée, la bleutée se laissa faire lorsqu'elle l'entraîna dans son sillage. Elle fixa sans trop comprendre le paysage qui défilait trop lentement à son goût, et la silhouette de la sirène qui n'arrivait plus à se déplacer.

Son bras... il n'est toujours pas guéri...

Elle leur avait porté secours alors qu'elle était toujours dans cet état.

- Arrière ! hurlait Shirley face aux Rois des Mers qui s'avançaient vers elle. Disparaissez !

Cléo ne savait pas grand chose au sujet de l'océan, mais Taisa lui avait un jours dit quelque chose qui lui était resté en mémoire.

Le monde est régi par la loi du plus fort, du plus puissant. C'est immuable et universel, même pour les animaux de ce monde. Un être ne se laissera jamais influencer par plus faible que lui.

Le cœur de Cléo résonna jusque dans ses oreilles. Shirley, avec son bras cassé et son impuissance sur terre, ne pouvait espérer les intimider. Elle n'arrivait plus à attaquer.

La jeune femme se dégagea de la poigne de Medley et fit demi-tour en catastrophe sous les hurlements de sa sœur.

- Cléo non ! Tu ne peux rien faire ! Reviens !

Bien sûr qu'elle ne pouvait rien faire, mais il lui était impossible de laisser tomber la sirène. Elle réussit à se placer entre les monstres et elle, sous les yeux médusés de celle-ci.

- Mademoiselle !

Cléo tira en vitesse un encens de sa poche qu'elle essaya d'allumer en tremblant. Mais l'eau avait tout trempé, c'était chose impossible. Elle leva la tête vers les six faciès affamés qui grondaient avidement en montrant les dents. Sa respiration s'accéléra, devint suraiguë, des larmes coulèrent de ses yeux écarquillés d'épouvante. Mais elle n'arrivait pas à s'enfuir.

- Partez...

Les créatures semblèrent presque rire de sa voix à peine audible. Cléo serra les encens et les balança dans leur direction.

- Partez...

Elle se baissa et ramassa une poignée de galets qu'elle leur jeta également.

- Partez, partez, partez, partez...

Il y eut un concert de rugissement et le premier monstre qu'elle avait croisé, le serpent-oiseau rose, fondit sur elle comme un retour de flammes.

- Partez ! Partez ! PARTEEEEEZ ! hurla Cléo qui jeta un dernier galet dans sa direction.

Quelque chose suivit la course du caillou minuscule et atteignit le monstre en même temps que lui. Le cou de la créature craqua sinistrement et forma un angle distordu. Avec un cri horrible, le Roi des Mers s'écroula, les yeux révulsés, et ne bougea plus. À partir de ce moment, Cléo fut incapable de comprendre quoi que ce soit. Elle entendit faiblement des masses colossales tomber, sentit à peine le sol trembler violemment, perçut vaguement Shirley crier quelque chose qui ressemblait à « Grand frère ! ». Puis le monde autour d'elle s'éteignit et elle s'effondra.