Chapitre 20 – Les Aventuriers de la Théurgie
Eve entra dans la pièce à la suite de Severus.
Elle y découvrit une grande salle d'étude, dont elle ignorait totalement l'existence. Il y avait là des bibliothèques aux pieds desquelles étaient collées des tables d'étude, où une dizaine d'élèves travaillaient sur un parchemin. Une dizaine d'autres étaient affalés contre d'énormes coussins dans le fond de la pièce. Ils étudiaient un petit livre ensemble, et une fille prenait des notes.
- Salut, fit Severus.
Quelques élèves levèrent la tête. Elle reconnut le préfet de Serdaigle, qui vint à eux.
- Salut, Severus, répondit-il en lui serrant la main. Une nouvelle recrue ?
- Mon filleul, déclara le vampire. Voici Evelyn.
- Très bien, très bien… Nous travaillons sur le sortilège que Peter t'a aidé à élaborer.
Eve fronça les sourcils. S'il s'agissait de Peter Pettigrew, elle ne voyait pas le garçon en question. Mais ce pouvait tout aussi bien être un autre Peter. Elle décida de poser la question.
- Il est ici sans ses amis, lui répondit Severus en replaçant une mèche de ses cheveux qui pendouillait tristement devant ses yeux depuis quelques minutes. Il dit qu'ils le parasitent dans ses recherches avec leurs farces débiles.
- Ca se comprend, dit Eve. Quel est le sortilège ?
- C'est une formule qui permet de produire un bourdonnement assourdissant.
Elle haussa les sourcils, incrédule.
- Cela permet d'insonoriser tout ou partie d'une pièce, poursuivit Severus. Tu peux parler, les gens verront tes lèvres bouger mais ils n'entendront pas ce que tu dis. Nous avons trouvé une meilleure salle, mais il faut pouvoir couvrir les bruits et les voix. Donc en attendant de pouvoir l'investir, nous nous penchons sur un sortilège qui permet de nous faire plus discrets. Cette salle-ci est parfaite mais on ne peut pas accéder à ses autres facettes si l'un d'entre nous travaille ici.
- Ses facettes ?
Ce fut Croupton qui lui expliqua. Il était vêtu d'une simple chemise et de son pantalon, ayant dégrafé sa robe de sorcier et l'ayant jetée négligemment sur une chaise. Beaucoup d'élèves dans la pièce avaient fait cela pour être plus à l'aise.
- En fait, c'est une salle va-et-vient. On passe trois fois devant sa porte et elle s'ouvre sur ce que nous recherchons. Mais elle ne peut pas s'ouvrir deux fois sur deux contenus différents. Est-ce que tu me suis ?
- Euh… Continue un peu, pour voir ?
- Elle s'ouvre une fois sur un dortoir pour le somnambule, puis la porte se referme. Une autre personne passe et a très envie de faire ce que personne ne peut faire pour elle. Elle ne s'ouvrira pas sur des toilettes, car elle a déjà pris la forme d'un dortoir. Par contre, si le deuxième compère souhaite dormir, il rejoindra son ami dans le dortoir. En théorie, c'est simple, mais en pratique, c'est plus compliqué que ça, précisa-t-il en se frottant les yeux. Il faut avoir une idée très précise de ce que l'on cherche quand on souhaite rejoindre ses amis qui sont déjà dans la salle. Autrement, elle ne s'ouvre pas.
- D'accord, dit Eve, et son regard s'illumina. Donc, en arrivant, pour vous rejoindre, Severus a pensé à une salle avec des tables de travail et des coussins qui font la taille de mon lit.
Severus et Croupton éclatèrent de rire.
- C'est exactement ça, dit Severus, ravi. Bienvenue chez les Aventuriers de la Théurgie.
- C'est le nom de l'association ?
- Oui, répondit Croupton, fier. Et tu en as réussi le test. Tu as déduit une conclusion d'un raisonnement qui n'est pas le tien, et tu as fait preuve d'une grande capacité d'abstraction dans une situation qui ne t'était pas familière. Tu es donc dorénavant toi aussi, si tu le souhaites, une Aventurière. Je m'appelle Bartemius, mais on m'appelle Barty. Ici, tout le monde s'appelle par son prénom. On revient aux noms de famille lorsqu'on quitte la salle.
Eve acquiesça.
- Je suis Evelyn, mais on m'appelle Eve, se présenta-t-elle sur le même ton.
- Très bien, déclara le garçon avec un sourire, puis il se frotta encore les yeux. Mesdemoiselles et messieurs, voici Eve. Elle est parrainée par Severus.
- Salut, dirent-ils tous en chœur, et Eve remarqua pour la troisième fois qu'ils ne disaient pas « Bonjour » mais « Salut ».
Severus lui suggéra de se promener dans les groupes et de parler aux gens. Il se dirigea lui-même vers une table de travail. Eve prit une minute pour considérer la situation. Elle se trouvait dans une pièce chaleureuse, à peine plus grande qu'une salle de classe, dans une sorte de dimension qui sortait des salles de nulle part selon ce dont on avait besoin. Il y avait des élèves à qui jamais elle n'aurait songé à parler en temps normal qui faisaient des recherches sur un sort d'insonorisation, et probablement d'autres sortilèges bien plus fous.
Et étrangement, elle apprécia l'endroit. Cela lui changeait beaucoup des cours où elle s'ennuyait. Elle allait sans doute apprendre énormément de choses.
Elle se dirigea vers un groupe de travail entassé sur les coussins. Ils lui libérèrent une place et reprirent leur étude.
- C'est une étude sur la diffraction du son, la manière dont il se propage dans l'air, lui expliqua un garçon de Gryffondor en lui tendant un livre sur le sujet.
Il s'agissait d'un livre moldu.
- Ce sont des ondes. Il faut trouver un moyen de les bloquer, si nous voulons parvenir à insonoriser notre future salle. Ce ne sont que différentes études moldues, mais ils sont, je dois le reconnaître, bien plus avancés que nous an la matière.
Eve feuilleta l'étude, en même temps que les autres. De temps en temps, l'un d'entre eux relevait une phrase de son propre livrew pour la faire partager, et un autre prenait des notes sur la feuille.
- Là, dit Eve. Apparemment, les Moldus disent que le son ne peut pas se propager dans le vide. Il faut qu'il y ait une matière solide pour provoquer un phénomène de résonance, et donc du son. Sans matière, pas de son. Il faudrait construire une sorte de mur intermédiaire, dans lequel on créerait une poche de vide.
Le Gryffondor nota ce qu'elle venait de dire sur un parchemin.
- Quelqu'un a un paragraphe sur les poches de vide ?
- Moi, dit Barty Croupton assis à une table. Mais ils parlent de l'espace. On ne va pas aller jusqu'à l'espace pour ramener du vide, si ?
Certains pouffèrent.
- Non, mais l'idée est exploitable, dit un Serpentard, dont elle ignorait également le nom. A combiner avec un sort de silence, et on aurait quelque chose de très proche.
Puis, quand vint l'heure d'aller dîner, ils se quittèrent avec le traditionnel « Salut » et rejoignirent la Grande Salle par petits groupes.
- Tu verras qu'en tant qu'Aventurière, lui dit Severus sur le chemin, tu devras apprendre à laisser tes différends avec les autres sur le pas de la porte.
- Mes différends avec les autres ?
- Je pense notamment à Rosier. Il fait partie de l'association lui aussi, même s'il n'était pas là aujourd'hui. Tout le monde est sur un pied d'égalité. Il n'y a pas de différence de classe, ni de notion de hiérarchie, ou de maison. Que des Aventuriers. Et quelque soient nos conflits à l'extérieur de la salle, il nous faut les laisser où ils sont, pour pouvoir avancer.
Elle passa ensuite le week-end à lire la Bible à Ally, tout en passant en revue ce qu'elle avait appris dans l'association. C'était comme si elle découvrait quelque chose de nouveau, comme si son passage à Poudlard avait un tout nouveau sens. Et puis le fait que ce soit une association secrète, contraire au règlement, rendait l'aventure follement excitante.
Obren et Arsenie rouvrirent le cercueil le dimanche. Ally était toujours figée, les yeux clos et les bras repliés sur sa poitrine. Elles entreprirent de l'examiner. Eve restait dans un coin de la pièce, la Bible dans sa poche.
- Son épaule a reconstruit son os, déclara la louve, ses manches remontées jusqu'au-dessus du coude. Ce n'est déjà pas mal considérant que le harpon lui a servi d'articulation pendant douze heures. Les tendons sont encore faibles. La tête, ça va. L'os semble solide, mais sa peau est encore à nu.
Obren retirait l'onguent sur le trou dans son ventre.
- Ses côtes se sont remises. Toujours pas de foie, par contre, commenta-t-elle. Cela viendra plus tard.
Arsenie finissait son pansement et se dirigea vers la jambe massacrée de la vampire.
- C'est pas bon, dit-elle en faisant la moue. Qu'est-ce que tu en penses ?
Obren jeta un regard au membre exposé. La chair était boursoufflée et suppurante, noircie par endroits. Elle n'osa pas y toucher. Si c'était un poison, elle ne pouvait pas prendre le risque d'être contaminée elle aussi.
- Est-ce qu'elle a déjà perdu un membre ? demanda-t-elle à Eve.
- Euh… Comme tu peux le voir, non…
Obren secoua la tête, comme si c'était une réponse idiote. La fille était intelligente d'habitude. Elle souhaitait savoir si la vampire était capable de régénérer une partie de son corps. Elle vérifia les autres blessures légères, déjà soignées grâce à une décoction faite à partir des larmes du phénix de Dumbledore, puis elle inspecta les yeux, et hocha la tête. Les veinures avaient disparu.
- Elle est en bonne voie. Je ne sais pas si elle sera capable de régénérer un membre complet, mais c'est soit cela, soit l'infection se propage.
- Cela quoi ?
- Il va sans doute falloir l'amputer. Soit elle sait se régénérer, soit non.
- Certains le peuvent ?
- Tous, a priori. Cela dépend de la nourriture, et de la nature de celle-ci.
Il y eut un étrange malaise, alors Eve ralluma les moignons de bougies qui reposaient sur les candélabres. Obren lui ordonna de sortir, et de ne pas revenir avant quelques jours.
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Elle renvoya le vampire garde à Miskolc, en lui demandant de bien vouloir faire venir un de leurs médecin mage pour une ablation d'un membre. Le garde, en excellents termes avec un vampire nourrice du nom de Imre, courut à sa rencontre. Il l'aida à emballer ses affaires, après que celui-ci lui ait fait une liste et soit parti à la rencontre d'Amalia pour lui annoncer son départ.
Ils arrivèrent à Poudlard après plusieurs voyages en cheminée, ralliant plusieurs pays avant d'arriver en Ecosse, dans un des villages voisins. Les Aurors avaient demandé à Dumbledore la permission de les laisser entrer, et les deux avaient attendu patiemment. Puis, une fois l'aval directorial accordé, les nocturnes avaient couru jusqu'à la tour d'astronomie.
Trop de temps avait déjà été perdu.
Varga Imre se pencha alors vers la vampire, qu'il reconnut comme celle qui l'avait aidé avec les jeunes.
La mercenaire se tenait dans un coin, immobile et silencieuse.
- Atropa belladona, commenta Imre, et Obren frissonna. On ne peut pas utiliser la physostigmine, elle est bien trop faible pour ça. La belladone a pénétré la moelle osseuse par le biais de l'objet qui a cassé l'os. Elle n'a pas été perforée ailleurs ?
- A l'épaule, dit-elle. Mais il n'y a pas eu d'infection.
- S'agissait-il de la même arme ?
- Je ne crois pas. Ça ressemblait à des harpons de la légion d'Amalia, avec leurs crochets en argent et leurs petites lames sur les côtés. Elle a dû enlever celui de sa jambe, et laisser celui de son épaule, qui a anéanti l'os mais a pris le relai en tant qu'articulation. Nous l'avons enlevé il y a trois jours.
- Un des deux aurait été enduit de belladone, dans ce cas. Vous l'avez conservé ?
Elle lui indiqua une bassine dans un coin de la pièce.
- Je le ferais analyser pour trouver la substance s'il y en avait sur celle-ci, mais cela m'étonnerait, l'épaule aurait aussi été nécrosée. En attendant, il va falloir procéder à une amputation.
- C'est précisément pour ça que vous êtes là, dit Obren.
Imre se pencha sur sa valisette et en tira un pilon et un mortier. Il écrasa une sorte d'herbe odorante et un bout de liane rabougri et rajouta de l'eau. Il couvrir le pot, le plaça sur un petit réchaud à gaz qu'il alluma et fit bouillir la mixture.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Ayahuasca. C'est un breuvage chamanique qui provoque de fortes hallucinations et des vomissements très violents chez l'humain ordinaire, mais qui la fera juste planer quelques heures. Ça atténuera les douleurs et brouillera sa vue pour ne pas qu'elle panique. Il faut le laisser bouillir pendant trois heures, au moins. Puis on le filtre et on bout le reste encore.
Ainsi, Obren et Imre attendirent, immobiles. Ils s'échangèrent quelques banalités, et la femme laissa le nourrice à sa drôle de cabale. Il passa le filtre, et récupéra le liquide. Le reste du mélange fut mis à bouillir encore une fois et Imre mélangea les deux jus. Puis il attendit qu'il refroidisse, et le fit boire à sa patiente. Il sortit ensuite une seringue et un petit flaçon plein d'une substance transparente.
- C'est du fentanyl. Extrêmement toxique, addictogène et dangereux, voire mortel pour l'être humain et nos nouveaux nés à ces doses, mais suffisamment fort pour assommer un vampire adulte le temps d'une opération. Normalement, c'est ce qu'on donne aux cancéreux en phase terminale, c'est quelque chose comme mille fois plus puissant que la morphine. Le sevrage n'est pas prévu, mais une seule prise ne la rendra pas accro.
Il lui demanda ensuite de faire venir une des nourrices d'Amalia, pour l'aider à procéder à l'opération.
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« Naama ! »
Il faisait vraiment beau. Le soleil était très haut dans le ciel, mais elle n'en ressentait pas les effets, abritée sous une grande toile de lin.
Elle se retourna et adressa de grands signes de la main à l'homme qui sortait de la petite hutte. Elle finit de prélever quelques pétales sur une plante à ses pieds, dans le petit jardin face à la maison, et les glissa dans une poche de peau, avec les autres. Cela allait lui être utile pour un breuvage.
Trois petits garçons couraient dans l'étendue derrière elle. Elle se retournait régulièrement pour les voir. Leurs yeux étaient aussi purs que l'océan, et leurs cheveux d'un châtain doré si fascinant qu'elle aurait pu les contempler pendant des heures.
La vampire émergea à moitié de son demi-sommeil. Elle se sentait ralentie, comme si on l'avait droguée. Le grattement dans son os avait disparu, remplacé par une douleur vive, comme une grosse rage de dents.
Elle se rendormit, et se réveilla plus tard.
Elle sentit qu'on la glissait dans un bain tiède qui lui fit du bien. Un effort colossal lui fut nécessaire pour entrouvrir les yeux. Elle flottait dans un bain blanchâtre, entourée par deux femmes. Elle reconnut leurs voix et les associa à leurs visages lorsqu'elles échangèrent quelques mots.
Elle referma les yeux lentement, abrutie de douleur, se demandant si elle avait rêvé.
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Eve retourna en cours le lundi matin et assista au cours du professeur Slughorn sans vraiment y prêter attention. Elle avait hâte de retourner au chevet d'Ally, même si réciter la Bible l'agaçait au plus haut point. Elle voulait simplement être là quand elle se réveillerait. Obren lui avait dit au matin qu'elles l'emmèneraient prendre un bain de lait de licorne dans la salle de bains des préfets, maintenant que la Bête s'était calmée, que son membre avait été proprement sectionné, et qu'Ally avait repris le dessus. Elles devaient encore y être.
Elle partagea une paillasse avec Regulus et Prudence.
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Qui était cet homme barbu, au loin ?
Il n'y avait personne d'autre alentour, pas même une habitation en terre battue. Elle eut l'impression d'être seule au monde. Dans cette étable, elle était seule avec une vache en plein vêlage.
- Japhet, s'entendit-elle appeler.
Et un homme plus jeune accourut.
- Veux-tu bien m'aider ?
Le gaillard s'agenouilla à côté d'elle et massa le ventre de la vache.
- Il est gros, commenta-t-il. Il faudra le tirer.
- C'est notre seule vache. Il ne faudrait pas la blesser…
- Ne t'inquiète pas, la rassura Japhet en posant une main sur son épaule.
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Eve pilonna soigneusement ses queues de serpent, et glissa la préparation dans son chaudron, tout doucement. Mécaniquement, elle baissa son feu et ajouta de l'eau distillée au mélange. Elle remua trois fois dans le sens des aiguilles d'une montre, puis deux fois en sens inverse, et se référa à son manuel. La potion devait avoir des tons indigo. Satisfaite, elle laissa bouillonner trois minutes, en retournant son sablier.
Son regard se reporta sur Regulus, qui en était déjà au bas de la page.
Quand ils eurent fini, ils prélevèrent une fiole de leurs chaudrons et vinrent le déposer sur la paillasse du professeur Slughorn. Regulus partit à la bibliothèque, tandis que Prudence et elle se rendaient en étude des runes.
Eve prit le maximum de notes possibles. Croupton lui avait recommandé d'être très attentive en étude des runes, car elles étaient l'essence même de la magie.
Il ne restait plus qu'Obren, Arsenie et Soma au chevet de sa tutrice. Le vampire médecin – nourrice, avait dit Obren - qui avait procédé à l'opération était reparti. Ils avaient transporté Ally dans ses appartements et l'avaient laissée se reposer, profitant de la bibliothèque.
Prudence la corrigea sur un terme qu'elle avait mal noté, et Eve se reprit.
- Est-ce que tu vas bien ? demanda-t-elle à son amie.
- Oui, répondit la vampire. Je suis juste un peu… Nerveuse. J'ai hâte que ma tutrice se réveille.
- Elle est endormie ?
- Dans un coma forcé, expliqua Eve à voix basse. Elle est trop blessée pour qu'on l'autorise à rester consciente.
Prudence la regarda, soupçonneuse.
- Il y a aussi autre chose qui ne va pas. Tu es trop tendue pour être impatiente.
Elle haussa les épaules. Elle ne voulait pas dire à Prudence qu'être loin d'une certaine personne avait tendance à la rendre malade. Et puis, elle avait vraiment hâte qu'Ally se réveille.
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Et c'est ce qu'elle fit.
Elle ouvrit doucement les yeux, comme toujours, et regarda autour d'elle. Sa tête lui faisait moins mal mais pesait terriblement lourd. Elle était dans un cercueil, probablement le sien considérant l'odeur du bois. Le linceul qui lui servait de couverture avait été replié sur elle. Elle tenta de lever le poing, mais une douleur cuisante à l'épaule la fit renoncer. Elle essaya avec l'autre main et frappa trois coups contre le panneau de bois, dans l'espoir que quelqu'un l'entende.
Et on l'entendit. Le couvercle se leva. Une lumière vive lui brûla les rétines. Ally gémit et referma les yeux, pressant aussi fort que possible ses paupières.
- Là, tout va bien, la rassura une voix en russe. Je vais bander tes yeux pour que tu t'habitues.
On lui posa un petit foulard sur les yeux, et cela tamisa la lumière. Elle put quand même distinguer des silhouettes au travers.
- Comment tu te sens ? demanda la même voix.
Elle l'associa à la voix de la louve qui l'avait soignée. Elle ne devait pas être du clan hongrois, puisqu'elle parlait russe. Ally savait pourtant qui elle était mais avait du mal à remettre un nom sur son visage.
- Je crois… Je crois que le ciel m'est tombé sur la tête, articula Ally dans la même langue, la bouche pâteuse.
- On peut dire ça comme ça, dit la voix, amusée.
- J'ai très soif.
On lui glissa une paille dans la bouche, et l'odeur du sang lui chatouilla délicieusement les narines. Elle but goulûment le liquide tiède, sans retenue ni gêne aucune à propos des bruits qu'elle émettait, et si son estomac avait été doté d'une volonté propre et de cordes vocales, il aurait ronronné de plaisir.
- Encore…
- Doucement, ria sa soigneuse en remuant quelque chose. Bois, j'ai rempli la coupe.
Et Ally but. Elle ne fut rassasiée qu'à la troisième perfusion qu'on lui donna.
- Ca suffit pour l'instant, déclara la louve, ferme. A trop boire, tu vas te rendre malade.
Elle lui donna cependant une autre poche, puis lui demanda si elle pourrait encaisser la lumière. Ally hocha tout doucement la tête. Alors la louve lui ôta le foulard.
Il y avait une petite table où était posé un candélabre. Tout autour s'étalait une mer de petits présents, du chocolat, des confiseries, de petites enveloppes et deux belles gerbes de fleurs. Des rayonnages de livres sur les murs lui rappelèrent vaguement une pièce, puis cela fit sens après quelques minutes. On avait posé son cercueil sur la table centrale de sa bibliothèque personnelle, dans ses appartements, à…
- Poudlard, murmura-t-elle.
- Oui. Bon retour parmi les vivants. Ou parmi les morts. Ou les deux, peu importe.
- Où est Eve ? paniqua soudainement Ally en tentant de se relever.
Une violente douleur la cueillit sous les côtes, affolant ses nerfs. Elle se rallongea d'un coup, des larmes pointant aux coins de ses yeux sous la torture.
- On se calme, soldat, dit la louve en lui posant une main sur le torse pour l'empêcher de se relever. Tu as encore une méchante plaie, et elle va te faire souffrir le martyre si tu forces trop. Eve est en cours, elle va bien. Tout le monde va bien, la rassura-t-elle. Aucun élève n'est mort grâce à toi.
Ally soupira, mais cela lui fit mal. Elle décida de ne plus se servir de ses poumons jusqu'à nouvel ordre. Le sang renforça ses muscles. Elle se détendit, et prit petit à petit conscience de son corps.
Elle avait mal. C'était un fait indéniable. Chaque mouvement, aussi infime qu'il soit, destiné à assouplir ses membres lui causait une agonie terrible. La dernière fois qu'elle avait eu aussi mal dans sa propre peau, une bombe venait d'être lâchée sur son campement à Pearl Harbor. Des shrapnels d'un pied de long s'étaient enfoncés dans sa chair, et sa peau avait brûlé.
- Tout le monde va bien ? demanda-t-elle pour confirmer.
- Il y a eu quelques blessés, mais rien de très grave, et tout le monde va bien, répéta la femme. Ils n'ont pas subi la moitié du tiers du quart de ce que tu as subi.
Elle sentit une gêne dans sa voix et la regarda. Il y avait visiblement quelque chose que la louve ne souhaitait pas lui dire. Elle la vit se gratter nerveusement la tête, son autre main agrippée aux bords du cercueil. Puis son nom lui revint.
- Arsenie, c'est ça ?
Elle acquiesça.
- Quatre Aurors et un professeur ont été tués au cours de l'assaut, lâcha finalement la louve.
La nouvelle lui fit l'effet d'une gifle. Elle qui avait tant espéré que tout le monde s'en sorte !
- Quel… ?
- Le professeur de Défense, je crois.
Ally ne sut quoi répondre. Elle contempla bêtement le vide, encore étourdie.
La planète, elle le savait, était un gigantesque cimetière. Chaque minute, voire probablement chaque seconde, une personne au moins décédait dans le monde. Elle n'était véritablement proche de personne, et faisait de son mieux pour ne pas s'attacher aux vivants. Ils ne vivaient que quatre-vingt ans, cent tout au plus, une existence très éphémère qui la poussait à ne pas lier de relations. Jacob devait bien mourir un jour, et que ce soit maintenant ou dans trente ans ne changeait rien. La fin était inéluctable.
Elle hocha la tête. Elle prit alors conscience qu'elle était presque nue, simplement couverte d'un linge et d'un bandeau pour cacher son intimité. Elle tira doucement la couverture, pudique.
- Où sont mes vêtements ?
- Dans une des pièces d'ici. Eve les a rapportés quand nous t'avons soignée. Personne n'y a touché depuis.
Ally demanda alors à Arsenie de l'aider à se redresser. S'appuyant sur la louve, elle se mit en position assise, et lutta contre la douleur, qui lui fit tourner de l'œil. Mais déjà le sang qu'elle avait bu faisait son œuvre sur la plaie. Elle constata que sa jambe avait été bandée. Et à bien y regarder, elle n'avait plus de mollet du tout. Elle palpa le bandage à la forme arrondie en son extrémité. L'absence de son membre lui fit un drôle d'effet.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda-t-elle. Je me souviens du feu… J'ai lancé un Feudeymon, je crois. Est-ce que c'est ça qui m'a…
- Non. Le Feudeymon avait pour but de nous protéger, et tu as également dressé une barrière infranchissable qui nous a tous permis de rester en vie.
- Et après le Feudeymon, que s'est-il passé ?
- Tu ne te souviens vraiment pas ?
Ally fit signe que non, et lui dit que ses souvenirs étaient confus. Elle avait quelques images tout au plus, mais comme elle n'était pas vraiment consciente…
- Après ça, tu es restée seule à te battre contre l'armée restante. On évalue le ratio à une contre cent. C'était… Effrayant. Je ne connais pas grand-chose aux vampires, comme je n'ai pas eu l'occasion de vous fréquenter autrement qu'aux ennuyeuses réunions de clan, mais même Obren a été impressionnée. Et je connais Obren.
- Mmh, répondit Ally. Et Jedusor ?
- Il s'est volatilisé quand tu en as fini avec ses sbires. Certains ont pu s'échapper, par contre. On estime qu'une trentaine en a réchappé. Est-ce que tu as pu les blesser avant, personne ne le sait.
La vampire ne dit mot. Il s'installa un silence étrange, tandis qu'Arsenie l'inspectait visuellement.
- Je suis désolée pour ton pied. Nous avons dû l'amputer, une drôle d'infection a rongé tes chairs. On suppose que ce qui t'a perforé contenait de la belladone, ou une substance destinée à tuer…
Ally secoua la tête. Ca repousserait… Même si le sacrifice à venir pour cela lui donnait la nausée. Et puis, Arsenie ne venait-elle pas de dire qu'une des armes avait été empoisonnée ? Encore un mystère à résoudre…
- On a déjà fait beaucoup avec le lait de licorne.
- Du lait de licorne ? s'étonna Ally. Comment vous en êtes-vous procurés ? C'est une marchandise contrôlée…
- C'est un cadeau de la régente. Nous avons dilué un litre dans la baignoire des préfets-en-chef et nous t'avons fait prendre un bain qui a renforcé ton système immunitaire. Dumbledore nous a aussi prêté son phénix, et Soma a dû chanter pour ses larmes. Il n'en a produite qu'une, et nous l'avons liée à d'autres herbes pour en faire des emplâtres.
Elle palpa son ventre, là où la douleur la cueillait. Le sang et les soins avaient reconstruit une partie de son abdomen, mais il restait encore très douloureux et sensible.
- En parlant de cadeaux, ceux-ci, dit-elle en désignant la table au candélabre, sont des présents de tes élèves et autres admirateurs. Ils laissent régulièrement des mots, des fleurs, des bonbons. On a fini par jeter les fleurs fanées.
- Combien de temps… Combien de temps cela fait-il ?
- Je m'étonnais que ce ne soit pas une de tes premières questions, mais je suppose que le temps t'importe peu, vu ton âge. Cela fait une semaine.
Ally ne fut pas surprise. Une semaine lui paraissait raisonnable, considérant la douleur qu'elle avait enduré. Son horloge interne fonctionnait toujours correctement et elle voyait toujours le temps passer.
- Donc on est le…
Elle n'arriva pas à compter. Son cerveau était un peu ralenti.
- Le vingt-huit octobre. Un petit buffet est organisé le soir de la Toussaint, et une veillée pour les morts la nuit suivante. Dumbledore voulait te voir à ton réveil, mais tu leur feras à tous une petite surprise. Est-ce que ça va ?
- Je crois.
La vampire était déjà épuisée. Tout ce dont elle avait envie, c'était de dormir. Elle en fit part à Arsenie, qui fit léviter le cercueil dans la pièce adjacente.
Ally dormit trois jours d'affilée, se réveillant de temps en temps pour boire dans le calice que ses soigneurs lui laissaient. Une fois, elle ouvrit les yeux sur le garçon d'Obren, qui lui fit un sourire et changea ses pansements. Une autre fois, elle retrouva Arsenie.
Elle se réveilla le trente-et-un octobre, seule. Se souvenant qu'il y avait un buffet pour Halloween, et donc potentiellement du sucre en abondance, elle entreprit de s'extirper seule de sa bière. Elle tenta une demie heure durant de passer sa jambe mutilée par-dessus la ceinture du coffre, mais, très faible, elle ne parvint qu'à se mettre dans une position étrange. Arsenie la trouva ainsi quelques minutes plus tard et éclata de rire.
- C'est pas drôle, gémit la vampire.
Arsenie s'absenta quelques secondes et revint avec une petite pile de linge.
Elle souleva Ally de son cercueil et la posa à terre. Son moignon n'étant pas du tout au même niveau que son autre jambe, et peu habituée à n'avoir qu'un seul point d'appui, Ally tituba. Arsenie la rattrapa et la fit s'appuyer sur elle au maximum. Elle l'assit sur une chaise, et l'aida à passer une tunique aubergine - non sans un cri quand son épaule pivota -, et un pantalon ample de toile noire. Elle chaussa son pied droit, et renforça le bandage du moignon.
Puis elle lui présenta une prothèse étrange en forme de jambe, formé de tiges de fer et de boulons.
- Elle n'a pas été faite sur mesure, mais la longueur peut s'ajuster en fonction de ce qui repousse. Il y a un petit levier pour ça. C'est un présent de Jebediah, tu sais, le chef de clan.
Elle l'aida à l'attacher avec un ingénieux système de sangles et un coussin d'air destiné à amortir la pression sur son genou, y enfila la deuxième chaussure et compléta sa tenue par un petit chandail et lui donna une canne. Ally s'en saisit du bras gauche, et Arsenie noua une écharpe pour son épaule, puis la lui passa autour du cou. Elle griffonna quelque chose sur un parchemin, qu'elle laissa en évidence dans la pièce principale.
La vampire passa devant un miroir et s'examina.
Une grosse plaie au crâne l'avait privée de ses cheveux sur une bonne partie du côté droit de sa tête. Désormais propre, la peau paraissait encore rouge, et les cheveux n'avaient pas repoussé. Elle avait une balafre sous l'œil faite par un Inferius, selon ce dont elle se souvenait. Un peu plus et elle perdait la vue. Ses cheveux restants étaient tressés pour ne pas gêner les soins. Ils étaient toujours blond foncé et longs, comme lorsqu'elle avait dévoilé cette apparence à Jedusor. Ses yeux étaient encore rouges. Arsenie lui rabattit la capuche du chandail sur la tête. Elle l'ajusta pour ne pas trop choquer les jeunes humains.
Ally grimpa avec tout le mal du monde les trois marches qui menaient au tableau. Elle s'habitua rapidement à la canne, et déclina l'aide de la louve. La prothèse était confortable mais peu flexible. Elle la traînait presque comme un poids mort et se demanda si elle ne devait pas desserrer un engrenage pour plus de souplesse au niveau de la cheville mécanique. Le crépuscule était tombé. Ally s'étonna d'avoir mis autant de temps pour se lever et s'habiller. Il lui semblait qu'il faisait jour, lorsqu'elle s'était réveillée.
Les deux nocturnes prirent le chemin de la Grande Salle.
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Sirius se resservit en bonbons. Il avait attendu la fête d'Halloween avec impatience depuis le début de la semaine. Dans ce contexte macabre, une petite fête réchaufferait les cœurs.
Il fit passer son assiette entre ses amis et piocha dans un paquet de Dragées Surprise qui traînait là. Les conversations allaient bon train. Le départ pour les vacances était prévu le lendemain, après l'hommage, aussi tout le monde profitait des derniers instants passés avec ses amis.
Certains élèves disaient que leurs parents les déscolariseraient pour les garder auprès d'eux, suite à l'attaque de Poudlard. Ils estimaient que l'école n'était plus un lieu sûr. Sirius trouvait cela complètement idiot. Si le Mage Noir décidait de les attaquer chez eux, personne ne serait là pour les protéger, comme Miss Bleeker l'avait fait pour eux tous. Il la chercha dans la foule, dans l'espoir qu'elle soit sortie de convalescence. Quelques jours plus tôt, la rumeur courait qu'elle s'était réveillée. Mais elle n'était pas là, et Sirius, un pincement au cœur, se détourna de la foule.
- Peter, doucement sur le sucre, ria-t-il alors que son ami grignotait une Chocogrenouille.
- Cha va, protesta celui-ci. Je suis stressé depuis quelques temps.
Sirius ricana, puis fut appelé à jouer une partie de Bavboules contre une fille de Serpentard, qui s'appelait Yaxley. Il la voyait souvent en compagnie de son frère Regulus, et elle était à présent son adversaire dans le tournoi initié par les premières années. Tous s'étaient prêtés aux jeux organisés, professeurs inclus, même si les Bavboules étaient clairement ringardes.
- Bonne chance, Black, lui lança-t-elle en posant ses premières boules.
Cette fille était coriace. Quatre fois d'affilée, Sirius se prit un crachat dans les yeux, et sa serviette fut rapidement imprégnée de la substance acide. Il tenta d'analyser son jeu, mais c'était comme si elle avait plusieurs coups d'avance sur elle.
Alors qu'il avait finalement trouvé un moyen de la contourner et de gagner la partie, il remarqua que le silence s'était fait dans la salle. Il se tourna vers l'endroit où tout le monde regardait.
Une jeune femme se tenait là.
Ses cheveux n'étaient plus bruns comme d'habitude, mais blonds comme il l'avait vue sur le champ de bataille. Ils n'étaient plus agglutinés entre eux par le sang, et les flammes n'éclairaient plus son visage, mais Sirius sut que c'était elle à sa façon de les regarder, l'air indulgent, comme si elle était ravie de les voir tous jouer à des jeux idiots.
Elle était appuyée sur une canne, comme si elle traînait sa jambe comme un poids mort. Une écharpe soutenait son bras, et une capuche masquait une partie de son crâne. Son visage était cruellement marqué par une grosse cicatrice, mais ses yeux étaient reconnaissables entre mille. Son regard accrocha le sien et il lui sourit. Il aimait vraiment beaucoup ce bleu, dans lequel il plongerait volontiers tant il lui rappelait la mer.
Puis elle se racla la gorge.
- Euh… Salut, dit-elle, maladroitement, la voix légèrement rauque. Vous avez bien dormi ?
Il régnait un tel silence que même les élèves au fond de l'immense salle entendirent la voix de leur enseignante.
Il y eut ensuite un claquement, comme deux mains que l'on frappait l'une contre l'autre. Un second suivit. Puis, une deuxième personne répéta le mouvement, et encore une autre.
Bientôt, la totalité de la salle se retrouva à applaudir. Les visages se couvrirent de sourires, et les élèves allèrent à la rencontre de leur enseignante. « Merci » entendit-on souvent. Le professeur eut un faible sourire et vacilla.
Sirius, qui était venu avec ses amis, accourut immédiatement et lui prit délicatement son bras valide, la débarrassant de sa canne. Il la guida vers une chaise qui se trouvait là. Elle le couva du regard, d'un air qui exprimait toute sa gratitude pour lui avoir évité une humiliation. Il se sentit rougir. James lui jeta un regard triomphant et il lui donna un coup de canne dans les mollets pendant que leur héroïne s'asseyait. Puis il posa l'objet contre la table.
Dumbledore vint à leur rencontre, se frayant un chemin parmi la foule. Il s'accroupit pour être face à Miss Bleeker.
Puis, alors que tout le monde reprenait ses jeux et ses bonbons, Sirius vit le vieux directeur enlacer la vampire.
- Oui, Ally. Oui, nous avons bien dormi, l'entendit-il dire.
Cela déclencha un rire, suivit d'une grimace. L'enseignante se tint les côtes.
- Tout va bien ? demanda le jeune garçon.
- Oui, Mr Black. Je suis encore un peu faible, Albus, évite de m'embarrasser avec des câlins, dit-elle d'une voix étouffée en le repoussant aussi fort que ses maigres forces le lui permettaient.
Le Gryffondor pouffa. Elle le regarda comme si elle voulait le transpercer du regard, mais une étincelle de malice pétillait quand même dans son regard.
Une femme aux cheveux courts lui apporta une coupe, que la vampire s'empressa de boire. Quand elle posa la coupe, sa lèvre était rouge. Sirius lui tendit une serviette, avec laquelle elle se tamponna. Puis elle regarda le papier et fronça les sourcils. Des balais volants et de petits personnages de couleur bleue et orange se passaient une balle au-dessus d'un stade ovale.
- C'est la Coupe du Monde de Quidditch bientôt, Miss, expliqua Sirius. Les septièmes années en ont commandé pour Halloween.
Elle lui sourit puis avisa les bols remplis de bonbons.
- Albus, sois gentil, apporte-moi ce glucose gélifié que je ne saurais voir.
Sirius réprima un nouveau fou rire alors que le directeur remplissait une assiette.
- Ce sera plus gai, professeur, déclara Remus qui était arrivé, une Bieraubeurre dans la main. Maintenant que tout le monde vous sait en vie.
Elle haussa une épaule, et leur fit signe de se rapprocher.
- Vous allez mieux, tous les deux ? demanda-t-elle. Je suis désolée de ne pas avoir eu le temps de m'en inquiéter avant. J'étais aux prises avec des méchants, termina l'alchimiste avec un sourire complice.
Remus lui adressa un grand sourire et passa son bras autour de l'épaule de Sirius.
- Nous acceptons vos excuses, qui n'ont certainement pas lieu d'être. Sans vous, nous ne pourrions pas continuer à profiter pleinement de notre amitié.
- Parce que nous sommes de nouveau amis ? s'étonna Sirius. Je croyais que je devais faire mes preuves !
- La vie est trop courte pour faire ses preuves, déclara Remus en terminant son verre. Le démon t'excuse.
Sirius regarda ses pieds et se sentit rougir.
- Voici des paroles pleines de sagesse, dit leur enseignante, et Sirius releva la tête. Vous avez fait ce constat pendant nos heures de gloire ? demanda-t-elle à Remus.
Dumbledore revenait avec un petit plateau plein de sucreries pendant que le loup-garou hochait la tête.
- Seigneur Albus, as-tu pensé à mon foie ? s'offusqua-t-elle.
Puis comme elle semblait se souvenir de quelque chose, elle haussa de nouveau l'épaule et lorgna les bonbons.
- Ah, oui, il est vrai que je n'en ai plus. La guerre a du bon, déclara-t-elle en se fourrant de petits crocodiles dans la bouche, qui vous mordaient doucement les papilles de leurs gueules minuscules. Elle vous enlève les organes en trop !
Remus éclata de rire, comme s'il trouvait la vanne excellente. Horrifié, Sirius regarda Miss Bleeker et lui demanda si elle plaisantait.
- Bien sûr… Que non ! Que diriez-vous de partager ces sucreries avec moi ? proposa-t-elle en leur tendant le plateau de sa main libre.
Sirius prit une patacitrouille et quelques dragées.
- Et où est cette bougresse d'enfant ? dit-elle en cherchant dans la foule si Eve y était.
- Elle serait venue depuis un moment si elle avait été là, répondit Remus.
Puis à voix basse :
- Elle est partie chasser avec votre amie. Obren, je crois ?
Miss Bleeker acquiesça.
- Très bien, très bien. Je la verrais plus tard.
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Et plus tard, alors que la nuit était très avancée, Ally demanda à ce que quelqu'un la ramène au portait d'Agatha la Triste. La fête battait encore son plein, même si quelques élèves somnolaient dans un coin, atteints de crise de foie aigüe. Albus avait pris congé, de même que presque tous les professeurs. Le jeune Lupin se porta volontaire pour la ramener, alors que ses amis étaient dans un semi-coma sur un banc.
Ally emballa quelques sucreries dans une serviette, qu'elle glissa dans son écharpe.
- Vous aimez vraiment les bonbons, commenta Remus en prenant la canne et en lui proposant son bras.
Elle le prit doucement et ils commencèrent leur ascension.
- Ce sont les meilleurs choses qui aient été inventées par l'Homme. Les sucreries. Ce sont l'essence même de l'enfance, de la douceur et de la joie. C'est une portion de bonheur sous forme de dragées, de gâteaux. Cela change de la guerre.
- Est-ce que vous vous rappelez de votre enfance ? demanda Remus.
Ally s'arrêta au milieu d'une marche. Stupéfaite, elle contempla le vide. Devant son air abattu qui se prolongeait, Remus passa une main devant ses yeux plusieurs fois.
- Professeur ?
Mais elle ne l'entendait plus. Une autre image s'interposait à son regard.
Un homme, les mains ensanglantées – son père, se dit-elle comme si elle en était sûre - qui se tenait face à elle. Il y eut un flash, et l'homme lui posa deux doigts sur les joues, et traça des sillons pourpres sur sa peau.
- Professeur ? appelait-on pour la troisième fois.
Ally secoua la tête, pour chasser cette image macabre.
- Je suis désolée, vous disiez ? dit-elle, un peu perdue.
- Je… Je vous demandais si vous vous souveniez de votre enfance, dit Remus.
- J'en ai de vagues souvenirs. Cela remonte à si longtemps.
Elle prit une grande inspiration, puis, lui adressant un sourire confiant, elle lui fit signe de continuer à marcher. Sa prothèse lui paraissait toujours étrange, comme si elle la trainait derrière elle.
- J'ai l'impression, ajouta-t-elle alors qu'ils atteignaient le troisième étage, que ma mémoire s'efface au fur et à mesure que le temps passe. J'ai beau être âgée, et certainement intuable par des voies ordinaires, j'ai l'impression d'avoir été dotée d'une mémoire basiquement humaine. Je me souviens de mes guerres remontant à trois cents ans, parce qu'elles me reviennent par flash, et parce que je consigne ces instants de mémoire dans un carnet. Je me souviens des traumatismes, des pertes, de la vie en général, mais les détails m'échappent, comme si… Comme si on les effaçait progressivement.
- Si vous vous souveniez de tout, dit Remus, ce serait handicapant non ? Vous souvenir de votre vie en intégralité, de toutes les douleurs, de toutes les joies, je pense que votre tête aurait fini par exploser. La nature a fait que vous ne vous souveniez pas de toutes ces peines pour ne pas vous rendre amère et pour éviter que vous ne vous suicidiez.
Ally eut un petit rire désagréable.
- Si seulement j'avais pu… Je pense avoir essayé, il y a longtemps, mais je n'ai pas réussi. Je crois que Dieu a des plans pour moi, mais j'ignore lesquels. Dieu, expliqua-t-elle devant l'air sceptique de Remus, est une entité que l'on suppose au-dessus de nous. C'est l'architecte de toute vie terrestre selon quelques religions. Vous connaissez le principe de religion ?
- Oui, mon amie Lily a eu l'occasion de m'en parler. Et le professeur Burgess aussi…
- Ce cher Jacob, murmura l'alchimiste en hissant sa prothèse sur la marche suivante. Qu'il repose en paix, loin de nos soucis.
- C'était un bon professeur, dit Remus, ne sachant que dire d'autre.
Il se trouva très bête, et fouilla dans sa mémoire pour trouver quelque chose à dire.
- Quand reprenons-nous nos cours ? demanda-t-il.
- Avant la prochaine pleine lune, dit-elle. Il faut que nous passions à la pratique. Je ne pourrais vous accompagner à la prochaine, je suis bien trop affaiblie pour l'instant. Je vous enverrai Eve pour vous contenir.
Remus, effaré, la contempla.
- Est-ce qu'elle est assez forte pour…
- Elle l'est, assura Ally, coupant court à ses élucubrations concernant son choix. Elle est plus forte que Greyback un soir de pleine lune.
Ils étaient arrivés à son étage, et Remus la guida vers le tableau.
- Je croyais que vous connaissiez Greyback de réputation ? s'étonna-t-il.
Ally, vive comme l'éclair, se détacha de son bras et lui plaqua la main sur la bouche.
- Pas ici, murmura-t-elle à son oreille.
