Quelques bonnes images valant parfois mieux que beaucoup de mots, au passage en rentrant à l'hôtel, je me suis arrêtée dans une presse où j'ai acheté un exemplaire du magazine en question.
« Regarde ça ! », ai-je quasiment hurlé sitôt que Karl eut fermé la porte de la chambre derrière lui, avant même qu'il n'ait eu le temps de dire quoi que ce soit.
Il m'a alors regardée aussi surpris que bizarrement – se demandant probablement ce que j'allais bien pouvoir lui sortir - avant que ses yeux ne soient attirés par l'hebdomadaire, que j'avais pris soin d'ouvrir à la bonne page et que je tenais devant moi. Sans un mot, Karl s'est avancé et m'a prudemment pris des mains le journal que je lui tendais. Il est allé s'assoir au bord du lit et a commencé à le parcourir, d'abord curieux, puis plus attentif.
Moi, je suis restée à côté de lui, silencieuse, trépignant le plus discrètement possible, scrutant le moindre de ses mouvements, de ses soupirs, qui auraient alors trahi une réaction quelconque. Mais je n'ai rien repéré de tel...
Une fois qu'il eut fini de lire l'article (ce qui lui a pris nettement moins de temps qu'à moi), il a négligemment balancé le magazine de l'autre côté du lit, tel un frisbee, avant de se tourner vers moi, l'air fataliste, pour me lancer avec une tranquillité déconcertante :
- Je te l'avais bien dit que c'étaient des torchons ces trucs.
Je suis restée un instant scotchée devant tant de calme et de sérénité.
- Mais...mais enfin...ils ne peuvent pas faire ça ! Ça ne les regarde pas !
- Non, en effet, ça ne les regarde pas, a soupiré Karl. Mais ça les fait vivre...ce qui doit être pire question motivation pour agir, a-t-il ajouté sans manifester le moindre agacement face à ces odieux procédés.
Alors là, je devais vraiment avoir l'air d'une parfaite ahurie. D'accord, il en avait l'habitude. D'accord, apparemment il s'en foutait. D'accord, à chacun sa façon de « vivre » les choses, mais moi justement, je n'avais non-seulement pas son aptitude pour passer outre, mais encore moins l'envie de voir mes moindres faits et gestes déballés dans la presse people ! J'étais proprement indignée...et il s'en est rapidement rendu compte.
- Ah main non ! Hors de question ! Ça serait trop facile !, me suis-je insurgée devant son air surpris. Si tu crois que je peux, ou vais, supporter ça, tu te fous le doigt dans l'œil jusqu'au coude !
- Mais enfin Anja...a-t-il « seulement » tenté.
- Y'a pas de « Mais enfin Anja » qui tienne ! Que certains narcissiques y trouvent leur compte, pourquoi pas. Que toi, tu t'en foutes et n'y prêtes aucune attention, tant mieux. Mais moi, non, non et non ! Si je ne peux pas faire un pas dehors sans être sournoisement mitraillée, je préfère encore...
Et j'ai laissé ma fin de phrase en suspend...parce que je n'aurais simplement pas su quoi y mettre. C'était plutôt l'expression consacrée pour bien montrer quand quelque chose ne plaît pas. Mais Karl ne l'a pas tout à fait pris comme ça...
- Tu préfères encore quoi ? s'est-il tout à coup alarmé, s'imaginant le pire.
C'est vrai qu'on ne sortait pas ensemble depuis très longtemps. Donc oui, entre nous c'était « fort », mais oui aussi, notre relation avait une certaine fragilité. Et comme j'avais l'air très décidé et en colère, il n'en a pas fallu plus à Karl pour me voir le laisser tomber aussi facilement, à la première contrariété (ça, c'est à cause de ses mauvaises habitudes à lui. À plaquer ses copines pour un oui ou pour un non, il s'était imaginé que tout le monde faisait pareil).
- Anja, réponds ! Tu préfèrerais encore quoi ? a-t-il insisté.
Mais comme déjà dit, je n'en savais fichtrement rien de ce que je préférais Mais je voulais...il fallait que :
- Oh ! Mais j'en sais rien Karl, ai-je lancé exaspérée. Mais débrouille-toi et trouve une solution ! lui ai-je crié dessus.
Bon, ce n'était peut-être pas très sympa mais au moins, ça m'a fait du bien. Et puis, après tout :
- Si tu n'avais pas toujours laissé faire ces connards de journalistes à la mangue et avais mis le holà dès le départ, tout ça ne serait jamais arrivé !
- Qu'est-ce que tu insinues là ? Que je trouve ça jouissif de me voir publier dans les journaux à scandales, peut-être ?
- Mais nooon voyons ! Simplement que tu aurais pu être un peu plus vigilent et protecteur de ta vie privée et de celle de la personne qui t'accompagne ! Voilà tout !
- Pfff...moi, je m'en moque royalement, a-t-il balayé. Et quant à « celle qui m'accompagne », au cas où tu ne l'aurais pas encore remarqué...ce qui fait toujours plaisir...jusqu'à présent, je m'en foutais aussi autant que des magazines en question.
Mouais, mais y'avait beau avoir du compliment, ça ne résolvait pas le problème.
- T'es gentil, ai-je donc pris soin de glisser au passage, mais je te signale que ça va leur faire une belle jambe aux photographes de savoir ça : que maintenant que tu tiens à quelqu'un, tu aimerais qu'on te laisse tranquille. Ils vont t'écouter...mais bien sûûûr ! Par contre, de plus certain, s'ils apprennent que tu serais en voie de te stabiliser un peu dans ta vie affective, ça devraient les exciter encore plus ! Ils en feraient même probablement une belle couverture : « Le Kaiser a enfin trouvé l'Amour ! Mais qui est donc celle qui a réussi à le métamorphoser ? », ai-je imaginé en mimant la scène.
- Je te remercie pour le « stabiliser », a grogné Karl. On dirait que je sors d'un séjour en cure...
- Ne me tente pas de te répondre, ai-je rétorqué sarcastique.
Karl a soupiré, découragé, et est resté un instant à réfléchir en se frottant la tête (il aime bien s'ébouriffer quand il cogite), jusqu'à ce que :
- Écoute Anja, a-t-il dit calmement, tu ne veux pas simplement essayer de faire comme s'ils n'étaient pas là ?
- Pardon ?
Mon ton, mon expression et ce seul mot étaient pourtant révélateurs. Néanmoins, Karl a préféré faire comme si, et a poursuivi sur sa lancée, du même ton.
- Ben, oui. Jusqu'à présent, c'est vrai que...que je changeais souvent de petite-amie et que mes différentes sorties pouvaient donner de quoi lire et écrire, a-t-il reconnu avec la petite grimace appropriée. Mais bon, s'ils se rendent compte rapidement que tout ce côté un peu...
- ...holé holé...?, ai-je proposé avec un sourire goguenard.
- Ouais bon, ça va hein ! N'en profite pas non-plus pour m'enfoncer s'il te plaît ! a-t-il lancé vexé. Je disais donc, que s'ils se rendent compte que « tout ça » c'est fini, ils vont rapidement me lâcher, nous lâcher, parce qu'un article est nettement plus vendeur s'il raconte les frasques des gens plutôt que leur vie pépère, non ?
- « Pépère » ? Je te remercie, ai-je commenté faussement froissée. J'ignorais que je t'inspirais autant de folie et de joie de vivre !
Il m'a alors regardée stupéfait et s'apprêtait à répliquer (interprétant sans aucun doute ma réflexion comme une nouvelle objection à ce qu'il disait – ce qui a dû lui en rajouter une couche), mais comme je plaisantais, j'ai pris de suite le relais en lui adressant un clin d'œil décalé mais éloquent.
- Oui, je vois ce que tu veux dire. Sauf que premièrement : tu n'en es absolument pas certain – ils pourraient d'ailleurs tout à fait continuer à nous pourchasser en s'intéressant à ton nouveau mode de vie, en voulant savoir qui je suis et en espérant nous piéger pour mettre de l'huile sur le feu, et deuxièmement : même si tout se passait comme tu viens de le dire, ils mettraient quand même du temps avant de s'en rendre compte, et d'ici-là, il y aura eu du dégât parce que je ne le supporterai pas ! Alors Schneider...trouve autre chose !
Non mais, ça commençait à furieusement m'agacer tout ça. Il ne pouvait pas comprendre que je ne voulais pas ? que je ne pouvais pas ?
Ainsi, dans la mesure où presqu'une heure plus tard, malgré les vaines et plus que diverses tentatives de Karl pour essayer de me calmer, je n'avais toujours pas décoléré et continuais à arpenter la chambre en marmonnant des paroles incompréhensibles mais dont on n'aurait eu aucun mal à classifier le sens, mon « cher et tendre » a changé son fusil d'épaule et employé les grands moyens
Tout à coup, je l'ai vu se redresser, empoigner son téléphone et sortir un petit moment sur le balcon de la chambre. J'ignorais qui il avait bien pu appeler et ce qu'ils pouvaient se raconter - et j'avoue que ces deux interrogations m'ont distraite quelques instants...mais quelques instants seulement. Car au bout de deux-trois minutes, mon esprit s'est instinctivement refocalisé sur l'affaire qui me tourmentait.
Pourtant, à ma grande surprise, lorsque Karl a enfin réapparu, il m'a lancée un petit sourire et est venu s'asseoir à côté de moi, désormais ancrée au bord du lit.
- C'est réglé, m'a-t-il simplement dit, avec un air confiant.
- Heu...c'est à dire ?
Parce que moi, je n'étais pas particulièrement confiante, par contre...
- J'ai demandé l'interdiction de tous les articles me concernant dans ce magazine et j'en ai profité pour demander également à mon avocat de rester vigilent sur les autres publications. Alors ça prendra peut-être quelques jours avant que tout se mette en place, mais on ne devrait plus être embêté avec ce genre d'histoire désormais. C'est tout. Rassurée ?
Et là-dessus, sans attendre ma réponse, il m'a fait un petit bisou sur la joue avant de se lever et d'aller s'éclairer la télé - qu'il a regardé un petit moment avachi en toute décontraction dans un fauteuil.
« C'est tout... ». Ah bon ? C'était aussi simple que ça ?
Même s'il me tournait à présent le dos, je continuais de fixer Karl stupéfaite, la bouche ouverte comme une boîte à lettres. Après coup, c'est vrai que j'aurais pu me demander pourquoi il avait mis autant de temps à agir, puisque ça n'avait finalement pris que quelques minutes de conversation téléphonique, mais...non. Je n'ai eu que l'impression d'être sur une autre planète. Ce gars-là avait quatre ans de moins que moi (autrement dit : il était encore relativement jeune) et il me parlait pourtant d'avocat et autres actions pseudo-juridiques avec une aisance d'homme d'affaire, comme s'il s'était agit de commander un gâteau au chocolat chez le pâtissier du coin ! Voilà qu'il apparaissait dans la presse du jour au lendemain, sans rien demander, en fonction de ses actions et humeurs...et juste derrière, il gérait ça avec un calme et sang-froid déroutants, alors que moi, j'explosais dans tous les sens, complètement désordonnée. Honnêtement, j'hallucinais un peu...et ça devait se voir beaucoup, car :
- Ça va ? m'a-t-il lancée après avoir fait un quart de tour sur son fauteuil, l'expression un tiers inquiète, deux tiers amusée.
- Heu...je crois que oui..., ai-je bafouillé en reprenant petit à petit mes esprits.
Ça m'a semblé tellement fou qu'on puisse régler ça aussi facilement, aussi rapidement - surtout quand je repensais au temps que mon père avait mis pour régulariser une histoire de PV abusivement donné - c'était dingue !
Bon, après tout, on verrait bien. J'avais confiance en Karl, et puis justement, Karl, ce n'était pas mon père...
