Rukia

- Mais tu es inconscient ! dis-je à Ichigo dans un cri étouffé, pour que personne ne nous entende.

- C'est bon, personne ne m'a vu, rit-il.

- Mais tu ne te rends vraiment pas compte que ton reiatsu se détecte à des kilomètres à la ronde ?

Je soupire. Ce crétin vient juste de s'introduire en douce dans ma chambre, malgré la menace de Nii-sama. Veut-il vraiment mourir d'une façon atroce ? Et heureusement pour lui, je suis dans ma chambre des quartiers de la 13e division, et non dans celle du manoir Kuchiki ! Autrement, il serait déjà mort…

- Ça va, personne n'y fait attention ! Et puis de toute façon, tout le monde sait très bien qu'on est proches, alors ça paraîtra bizarre à personne que je sois dans ta chambre !

- Justement, si !

- Je crois plutôt que ce que pense ton frère de notre relation te rend parano, se moque-t-il.

Je le tape sur la tête.

- N'importe quoi, c'est toi qui prends tout ça vraiment trop à la légère !

- Allez, détends-toi ! C'est la nuit, tout le monde dort, on ne nous dira rien ! Et puis, je commence à en avoir marre. Dès qu'on est à la Soul Society, c'est limite si on doit pas s'éviter. Pour une fois que personne ne nous regarde !

Je soupire à nouveau. Ce type est irrécupérable. Nii-sama est dans le même monde que nous, près à nous fondre dessus à la moindre erreur de notre part, et Ichigo s'en fout royalement.

- Et puis il se passe tellement de choses, en ce moment ! s'exclame-t-il. Face à toutes ces histoires, nous ne sommes rien aux yeux des autres ! Ils sont trop accaparés par les affaires d'Inoue et de Rangiku-san… D'ailleurs, je dois te dire deux ou trois trucs.

Et comme s'il était chez lui, il va s'asseoir sur mon lit. Il est vraiment sans gêne !

- Tu fais quoi, là ? le grondé-je.

- Je m'assois, ça se voit pas ?

- C'est mon lit ! protesté-je.

Mais il éclate de rire.

- Les rôles s'inversent ! constate-t-il. Tu comprends maintenant pourquoi je n'arrête pas de te dire de ne pas t'asseoir sur mon lit ? Ce n'est que justice !

Mince, il m'a eue sur ce coup-là. Pour la forme, je m'approche de lui les poings sur les hanches, simulant tant bien que mal la colère. Mais la vérité, c'est qu'au fond, je suis d'accord avec lui. J'en ai marre de devoir l'éviter. Soit il est sur Terre, à vivre sa vie « normale », soit il est ici pour une raison ou une autre. Et dans ce cas-là, il est toujours occupé à quelque chose, ou alors nous sommes obligés de faire comme s'il n'y avait rien d'autre qu'une grande amitié entre nous. Comme avant. Sauf que c'est faux, plus rien n'est comme avant. Tant de choses ont évolué, depuis la fin de la guerre…

- Tu pourrais quand même… fais-je mine de m'énerver.

Mais il ne me laisse pas finir ma phrase. D'un bras, il m'attire contre lui, et je me retrouve sur ses genoux, la tête posée contre son torse. J'oublie aussitôt ma colère factice.

Oui, j'en ai assez de faire semblant. Nous ne sommes plus ces personnes que nous tentons d'imiter devant les autres. J'en ai assez de faire comme si tout était comme avant, comme si rien n'avait changé entre Ichigo et moi. Surtout que je suis sûre que peu de gens nous croient. Mais il faut bien sauver les apparences…

Je le laisse me serrer contre lui et ferme les yeux. Au diable tous ces gens qui doivent penser que nous ne sommes pas ensemble… Comme il l'a dit, personne ne fait attention à nous. Je suis dans ma chambre, j'y fais ce que je veux. Recroquevillée dans ses bras comme je suis, je pourrais presque m'endormir. Je suis tellement bien, ici !

Je le sens passer ses doigts dans mes cheveux. Ma tête repose dans son cou, je sais qu'il sent mon souffle contre sa peau. Pour la première fois depuis un bon bout de temps, j'ai l'impression que je peux enfin me laisser aller, ne plus penser à rien. Car avec ce qu'Ukitake Taicho m'a récemment dit…

Tiens, ça me rappelle qu'Ichigo n'est pas encore au courant !

- Ichigo ?

- Hum ?

- J'ai une bonne nouvelle à t'annoncer !

Toujours sur ses genoux, je me redresse et le regarde dans les yeux.

- Je t'écoute, me sourit-il.

- Tu vas être le premier à qui j'en parle. Enfin, sûrement pas le premier à le savoir, j'imagine que Nii-sama le savait avant moi, mais bon…

Je me tais quelques secondes, histoire d'augmenter le suspens. Ichigo m'encourage du regard à continuer, impatient d'apprendre ce que j'ai à lui dire.

- Ukitake Taicho m'a parlé aujourd'hui, expliqué-je. Ça fait longtemps que la 13e division est sans Fukutaicho, alors au vu de ce que j'ai fait durant la guerre, entre autres… il m'a demandé de prendre ce poste.

L'information met quelques secondes avant d'atteindre son cerveau. Comme c'est souvent le cas, d'ailleurs.

- Attends, Rukia… balbutie-t-il enfin. Tu viens de dire que tu vas être Fukutaicho de la 13e division ?

- C'est ça, souris-je.

- Mais c'est génial ! s'exclame-t-il en me serrant plus fort contre lui. Quand est-ce que ce sera officialisé ?

- D'ici quelques jours, tout le monde sera au courant. Enfin, je n'ai pas encore vraiment dit oui, je dois d'abord mettre Nii-sama au courant, même s'il est évident qu'Ukitake Taicho lui en a parlé avant moi. Il faudra ensuite pas mal de temps avant que je ne sois officiellement promue, mais bon !

- Tu méritais ce grade depuis longtemps, je me doutais que tu m'annoncerais ça un jour ou l'autre.

Ses paroles me font chaud au cœur. Je me blottis encore un peu plus contre lui, reconnaissante.

- Et toi ? demandé-je. Tu disais que tu devais me parler de quelque chose…

- Ah, oui, soupire-t-il. Ça.

- Ça quoi ?

Ses yeux se perdent dans le vague, comme s'il réfléchissait. Ses doigts jouent machinalement avec une mèche de mes cheveux.

- Tu sais qu'aujourd'hui, j'étais censé accompagner Inoue à Las Noches, comme je le fais depuis bientôt deux semaines.

- Bien sûr.

- Eh bien, cette fois… Elle m'a demandé de ne pas venir.

- Pardon ? m'exclamé-je. Et tu l'as laissée faire ?

- Attends, laisse-moi t'expliquer. Oui, je l'ai laissée y aller toute seule, et elle est revenue en un seul morceau ! Je sais bien que ça ne veut rien dire. Je sais bien que c'est peut-être une ruse d'Ulquiorra pour peu à peu gagner notre confiance, et ensuite la briser, comme il l'a déjà fait. Mais… je les ai vus ensemble, ces deux dernières semaines. Et je ne m'attendais pas du tout à ce que j'ai vu.

Il soupire, perdu dans ses souvenirs, tentant de les retranscrire le plus fidèlement possible.

- Ulquiorra est si patient avec elle… Je le connais. Bien sûr, il serait tout à fait capable de la manipuler, mais… pas comme ça. Pas de cette manière. Je ne pense pas que l'Arrancar froid et sans cœur que j'ai connu pendant la guerre serait capable de simuler ainsi de tels sentiments. Il la laisse tout faire comme elle l'entend, il obéit au moindre de ses désirs, il s'efface complètement devant elle… Je le reconnais encore moins qu'Inoue. Et même si ça va à l'encontre de tout ce que je pensais… Même si moi-même, je refuse toujours d'y croire… Au fond, j'ai l'impression qu'il l'aime vraiment.

- Mais il l'a tuée ! protesté-je, les yeux ronds.

- Je le sais bien ! Mais ce type est un Arrancar, il ne réfléchit pas comme toi et moi ! Jusqu'ici, il n'a connu que la mort… Il ne sait sans doute pas encore comment il doit se comporter avec Inoue, même si c'est sûr qu'il a agi en parfait connard lorsqu'il l'a tuée. Mais tu l'as vu par toi-même, ça n'a pas suffit à éteindre ce brasier qui consume Inoue de l'intérieur ! Même si c'est mal, même si ça la blesse, elle continue de l'aimer, car elle n'y peut rien ! J'ai vu de mes propres yeux qu'elle ne désire pas cette situation ! Mais c'est plus fort qu'elle. C'est plus fort qu'eux deux. Tout le monde leur dit d'arrêter, et ils continuent…

Il pousse un énième soupir.

- Et Ulquiorra est dans le même cas. Il aime une humaine, tu imagines ce que doivent en penser les autres Arrancar ? Tel que je les vois, tous les deux… Il y a vraiment quelque chose entre eux. Ce n'est pas une manipulation.

- Mais Inoue…

- … est parfaitement consciente des risques, me coupe Ichigo. Nous les lui répétons sans cesse, et même si nous ne lui disions rien, elle sait très bien quel genre de personne est Ulquiorra… à la base. Mais j'ai l'impression qu'elle l'a changé au moins autant que lui l'a changée. C'est… c'est indescriptible, ni l'un ni l'autre ne sont comme avant, on dirait deux personnes totalement différentes. Je pense sincèrement que nous pouvons à présent laisser Inoue seule avec Ulquiorra.

Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Ichigo ne me dirait pas ça s'il n'en était pas sûr. Surtout qu'à la base, il était du même avis que moi : Ulquiorra est un Arrancar, il n'a pas de cœur, il ne peut pas aimer Inoue, il se joue d'elle… Et après les avoir si souvent vus ensemble, il a changés d'avis ?

- Comment se comportent-ils l'un envers l'autre, à Las Noches ? demandé-je.

- Au début… répond-il. Au début, Inoue était morte de peur, et supportait à peine d'être dans la même pièce qu'Ulquiorra. Et lui, il se tenait devant elle, à la distance qu'elle lui imposait, et attendait tout simplement qu'elle se calme, l'encourageant quelques fois avec des paroles qui semblaient l'apaiser. Et au fil des jours, ils réussissaient à avoir une conversation normale presque sans qu'Inoue ne tremble de peur. La dernière fois, ils se sont même assis côte à côte sur le canapé pendant plusieurs minutes. Elle se sent à présent plus en confiance à ses côtés, assez pour me demander de ne plus l'accompagner au Hueco Mundo en tout cas. De toute façon, honnêtement, je ne servais pas à grand-chose. Je ne faisais que gêner. La meilleure solution était donc sûrement de laisser Inoue avec Ulquiorra… Et on verra bien ce que ça donnera.

Je suis toujours abasourdie. Si Ichigo a ainsi changé d'avis, ce n'est sûrement pas sans raison, mais… Je suis obligée de continuer à douter. C'est tellement plus simple, de se dire qu'Ulquiorra est le méchant de l'histoire ! Mais vu ce que vient de me raconter Ichigo…

Et puis, lorsque nous sommes partis au Hueco Mundo pour y récupérer Inoue et Ichimaru, j'ai vu comment se comportait Ulquiorra. Il n'était pas le monstre que je m'imaginais. Comme vient de le décrire Ichigo, il semblait presque aimer Inoue. Mais ça paraît tellement invraisemblable ! Comment un Arrancar pourrait-il ressentir des sentiments si humains ? Et pourtant…

Et pourtant…

- Je pense que pour cette fois au moins, nous devrions avoir confiance en Inoue, déclare Ichigo.

- Inoue et Rangiku-san ont vraiment des goûts bizarres… grogné-je.

Il éclate de rire.

- Tu as raison ! Qui aurait pu imaginer ça ? Inoue persiste à aimer Ulquiorra malgré tout ce qu'il est et tout ce qu'il a fait, et Rangiku-san est même allée jusqu'à obtenir un second procès à Ichimaru… Comment ça s'est fini, d'ailleurs ? Je n'ai pas été mis au courant.

- Tu as bien de la chance, soupiré-je dramatiquement. Dès que le procès s'est terminé, Rangiku-san est allée raconter à tout le monde ce qu'il s'y était passé, et dans les détails ! Tu la connais, elle sautait sur tous ses amis qui avaient le malheur de la croiser à ce moment-là. Et pourtant, ça ne s'est pas vraiment terminé comme elle le voulait… Ichimaru a simplement été déplacé dans une autre prison, où les cellules sont mieux aménagées et la garde plus légère. Ah, et désormais, Rangiku-san peut lui rendre visite quand elle le souhaite, elle le criait sur tous les toits. Et pour faire bonne figure, elle a invité Renji, Ikkaku, Yumichika, Hisagi et Kira à boire un coup avec elle le soir même ! Tu imagines la suite, ils étaient tous dans un état pitoyable le lendemain matin… Nii-sama n'a pas vraiment apprécié que Renji ne puisse pas correctement faire son travail de Fukutaicho !

Une idée me traverse soudain l'esprit.

- Tiens, maintenant que j'y pense… Ça faisait longtemps que Rangiku-san n'avait pas entraîné les autres dans ce genre de soirée ! En fait… Depuis la fin de la guerre, elle boit beaucoup moins que d'habitude ! Je me demande si ça a un rapport avec le fait qu'Ichimaru soit de retour…

- Elle buvait beaucoup, avant ?

- Elle se bourrait presque chaque soir. Il m'arrivait de la croiser quand elle était dans cet état-là… C'était horrible. Elle n'était plus elle-même. Dans la journée, elle semblait aller bien malgré sa gueule de bois, mais tout le monde savait qu'en réalité…

- Mais alors… Vous saviez qu'elle tenait à Ichimaru, non ? s'étonne Ichigo. Pourquoi n'avez-vous pas soupçonné qu'elle l'aimait avant la fin de la guerre ?

- Pour commencer, nous avions autre chose à penser. Et puis, tout le monde savait qu'ils étaient proches, mais nous ne savions pas à quel point… Ils paraissaient assez distants, avant la trahison d'Aizen, Ichimaru et Tosen. Je ne sais pas, je n'y prêtais pas vraiment attention.

Un léger silence plane entre nous. Alors comme ça, désormais, Inoue est seule face à Ulquiorra… Génial. Je commence à en avoir assez de me mêler de ces histoires, car quoi que je dise à Inoue, elle ne change pas son comportement. Autant la laisser faire ce qu'elle veut, à présent.

Puis je me rappelle que je suis dans ma chambre, avec Ichigo, et que Nii-sama, ou qui que ce soit d'autre, pourrait le savoir à n'importe quel moment.

- Ichigo… balbutié-je, soudainement apeurée à l'idée que l'on découvre notre relation. Tu devrais partir. Si Nii-sama apprend que…

- Mais jusqu'à quand nous cacherons-nous ? m'interrompt-il. On ne pourra pas continuer comme ça indéfiniment ! Un jour ou l'autre, ça finira par se savoir ! Et alors, que ferons-nous, le jour où ça se saura ?

Son regard se perd dans le vague l'espace de quelques secondes, et je sens son cœur accélérer juste sous ma paume, posée contre son torse.

- Le jour où ça se saura… murmure-t-il plus pour lui-même que pour moi.

Puis il me regarde droit dans les yeux, comme s'il avait pris une importante décision, avec ce regard brûlant qui me donne toujours envie de disparaître pour ne plus exister nulle part, sinon au fond de son cœur.

- Le jour où ça se saura, reprend-il d'un ton plus assuré mais légèrement tremblotant, il faudra assumer. J'imagine que tu te rappelles de ce qu'a dit Byakuya ? Si un peu trop de monde à la Soul Society apprend que nous sommes ensemble…

Sa main trouve la mienne et la sert avec ardeur.

- Le jour où ça se saura, je serai prêt à t'épouser. Bien sûr, je préfèrerais que ce soit dans deux ou trois années. Nous sommes quand même un peu jeunes. Alors nous devons juste tenir le coup jusque-là, et ensuite… Si tu es d'accord bien sûr, je voudrais lier ma vie à la tienne pour le restant de nos jours. Je ne dis pas ça sous la contrainte. Je te le dis maintenant, car c'est là mon propre choix. Et toi… Qu'en penses-tu ?

Je sens mes yeux s'embuer de larmes. J'ai l'impression d'être dans un de ces films à l'eau de rose terriens, où le héros fait une magnifique déclaration d'amour à l'héroïne, et où tout se termine en happy end. Si c'était d'autres personnes que lui et moi, si c'était un de ces films pourris, j'aurais éclaté de rire face à une pseudo demande en mariage aussi clichée que celle-ci. Mais parce que c'est lui, parce que c'est moi, parce que c'est nous, je n'ai pas du tout envie de rire. Je trouve au contraire sa déclaration adorable, alors que des millions de filles en ont eu des mille fois meilleures. Je lève ma main libre vers son visage et le caresse du bout des doigts.

- Ce jour-là, je serai d'accord pour t'épouser.

Rangiku

J'entre toute fière de moi dans notre bureau à Hitsugaya Taicho et moi, tenant Hinamori par la main. Celle-ci est déjà rouge de honte, mais c'est tellement drôle ! Elle et moi venons d'avoir une petite conversation, et j'ai réussi à glaner quelques infos pas mal…

- Taicho ! chantonné-je en entrant dans la pièce. Je dois vous parler, c'est très important !

Il soupire et relève la tête de sa paperasse.

- Quoi, Matsumoto ? J'ai du travail à faire, et toi aussi il me semble…

Puis il devient blême en voyant qui se cache derrière moi. Il a compris. Je sais qu'il a compris. Il est très intelligent, et puis, il devait craindre ce moment si drôle, il s'y attendait donc d'une certaine manière. Je le vois interroger Hinamori du regard, comme pour lui demander si c'est bien ce qu'il pense, et elle détourne instantanément la tête avant de lui lancer un dernier regard furtif. Leur échange silencieux ne m'échappe pas.

C'est tellement mignon ! Il faut si bien connaître l'autre pour pouvoir discuter sans parler de cette manière ! À mes yeux, ça prouve une fois de plus qu'ils sont faits l'un pour l'autre. Mais ça, je le savais déjà…

- Il paraît que vous me cachez des choses, Taicho ? demandé-je, un sourire taquin sur les lèvres.

- Je ne vois pas de quoi tu parles, prétend-il avec assurance.

Mais le rose qui colore ses joues affirme le contraire.

- Voyons, Taicho ! Vous savez que c'est mal de mentir ? Hinamori m'a tout raconté !

Je prends la malheureuse par les épaules et la tire devant moi, posant mon menton sur le haut de son crâne.

- Alors comme ça, vous…

- Tais-toi, Matsumoto ! Ce ne sont pas tes affaires !

Mais devant son air colérique et son visage rouge de honte, je ne peux qu'exploser de rire.

- Oh, Taicho, ne vous énervez pas voyons ! Ce n'est pas la peine d'en faire toute une histoire !

- Qui en fait toute une histoire, là ? soupire-t-il.

- Vous, bien sûr !

Je crois que si je n'étais pas sa Fukutaicho, il m'aurait mise à la porte.

- Je suis désolée, Shiro-chan… intervient la petite voix timide de Hinamori.

- Ne t'en fais pas pour ça, je sais à quel point Matsumoto peut être persuasive.

- Oh, vous reconnaissez enfin mes qualités, Taicho ! m'extasié-je. Ou plutôt devrais-je dire… « Shiro-chan » ?

- Ne m'appelle pas comme ça, imbécile ! s'enflamme-t-il.

- Mais c'est pas juste ! Pourquoi Hinamori a le droit et pas moi ?

- Elle n'a pas le droit non plus ! Et puis… De toute façon, là n'est pas le sujet ! Tu n'as pas du travail à faire, au lieu de te moquer de nous ?

Du travail ? De la paperasse ? Sûrement pas ! Ce que je suis en train de faire est tellement plus amusant ! Hinamori et Hitsugaya Taicho sont tous les deux rouges de honte, c'est tellement amusant ! Je savais qu'ils se mettraient ensemble un jour au l'autre, je savais que ce n'était qu'une question de temps ! Et j'avais raison !

- Voyons voir, à qui vais-je en parler en premier… me demandé-je à voix haute, un doigt posé sur mes lèvres comme pour mieux me concentrer.

- Arrête ça, Matsumoto !

- Ne vous énervez pas Taicho, je ne faisais que plaisanter ! Ris-je.

- Je ne trouve pas ça drôle.

Le contraire m'aurait étonné. Mon petit Taicho manque vraiment d'humour, parfois ! J'espère que Hinamori saura y remédier !

- Bon, je vais vous laisser, les amoureux ! me moqué-je une dernière fois. J'ai des choses à faire ! À demain, Taicho !

Je le laisse pester sur le fait que je les ai appelés « les amoureux », et profite de leur confusion pour m'éclipser avant que mon Taicho ne se rende compte que je suis censée travailler. Et puis, il est seul dans son bureau avec Hinamori maintenant, qu'il n'essaie même pas de me faire croire qu'il va continuer à bosser !

Quant à moi, même si me moquer de mon petit Taicho et Hinamori était très distrayant, j'ai plus important à faire… Comme par exemple, aller rendre visite à Gin, maintenant que je peux le voir sans limite !

Depuis qu'il a été déplacé dans sa nouvelle cellule, je vais le voir presque tous les jours. Et en effet, la chambre des 46 ne nous a pas menti : sa prison est bien plus grande et confortable que la précédente. Et les gardes ne sont pas positionnés devant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui est tellement mieux qu'avant ! Ils sont toujours dans les parages, à l'affut de la moindre fluctuation anormale de reiatsu, mais ils ne sont plus positionnés sans interruption devant la cellule de Gin, à nous observer ou juste à être là, à deux pas, tout près.

En fait, Gin est dans une prison dont la construction vient juste de se terminer, et il en est l'un des « testeurs ». Il n'y a donc pas grand monde dans les cellules voisines, pour ne pas dire quasiment personne. Comme il y a de la place, il a été décidé d'espacer pour le moment les cellules des différents condamnés. Ainsi, Gin est le seul prisonnier de son étage, surveillé uniquement par une demi dizaine de gardes à l'entrée du niveau, assez loin de sa cellule.

J'arrive donc à l'entrée de la nouvelle prison. Les gardes commencent à me connaître, je n'ai même plus besoin d'annoncer le motif de ma visite. Bien sûr, l'ambiance est toujours glauque. Une prison reste une prison, évidemment. Mais c'est toujours mieux qu'avant. Ici, quelques fenêtres illuminent les lieux, laissant entrer les rayons du soleil. Il y en a même une dans la cellule de Gin. Bien sûr, toutes les fenêtres ont des barreaux, et sont protégées avec un kidô puissant pour éviter toute évasion.

En arrivant devant la prison de Gin, je l'entends bouger. Il n'a pas beaucoup d'endroits où aller, dans sa cellule certes plus grande que la précédente, mais toujours petite. Il n'a que la fenêtre par laquelle il peut tout juste observer quelques arbres et voir le temps qu'il fait, un véritable lit où dormir, un endroit isolé par une cloison pour les besoins naturels, et… C'est tout. Au moins, les murs ne sont plus ces pierres grises d'autrefois. Ils sont à présent en bois, tout simplement, comme une véritable pièce normale. Ce n'est pas grand-chose, mais ça rend déjà la pièce un peu moins sinistre.

Tous ces petits détails ne sont au final pas de grandes améliorations, mais ce sont justement ces petits détails qui nous donnent la sensation d'avoir gagné le dernier procès. Je sais que Gin ne se soucie pas vraiment de son confort, et que le seul changement qu'il apprécie vraiment est la tranquillité, mais il doit passer le prochain millénaire dans cette pièce, alors autant qu'elle soit un minimum agréable… Même si évidemment, ce ne sera jamais le grand luxe.

Dès le début, Hitsugaya Taicho, Kira et moi savions que la chambre des 46 refuserait notre idée de liberté conditionnelle. Mais nous avons décidé de commencer par demander le truc le plus énorme possible, et ensuite baisser progressivement nos attentes, comme si nous négocions une sorte de prix d'entente avec les juges. Si nous avions demandé dès le début un environnement plus correct pour Gin, ils auraient refusé, et le procès se serait terminé ainsi. Et nous avons laissé Hitsugaya Taicho parler le plus, pour qu'ils ne rejettent pas notre argumentation, à Kira et moi, sous prétexte que nous n'étions pas objectifs en raison des liens que nous avions avec Gin. Nous avions également deviné que l'idée de se servir de moi comme d'une « garantie » que Gin ne tenterait rien plairait à la chambre des 46, et nous l'avons sortie dès que nous l'avons pu, même si elle n'a pas vraiment plu à Hitsugaya Taicho et Kira.

En somme, toute notre argumentation était planifiée dès le début avec minutie. Nous avions anticipé la plupart des contre-arguments que pouvaient nous sortir les juges, et y avions préparé des réponses. La seule chose qui n'était pas du tout prévue, c'était ma tirade, qui a bien failli tout faire rater…

Je l'ai sortie d'un coup, dans le feu de l'action en quelque sorte, et quand j'ai terminé de parler, j'ai bien cru qu'ils allaient me condamner à je ne sais quelle peine pour mon indécence… Mais ils ne l'ont pas fait. Et, fait très étrange, j'ai même eu l'impression que quelques personnes ont apprécié ce que j'ai dit, d'une façon ou d'une autre. Ils ne doivent pas être très nombreux, mais bon… Avec un peu de chance, ça a joué dans la balance, quand ils ont décidé du changement de la peine de Gin.

En tout cas, grâce à tout ce que nous avions préparé, nous avons gagné. Et c'est peut-être une première dans toute l'histoire de la Soul Society. Je n'avais jamais entendu parler d'un cas similaire au nôtre auparavant. Ce n'est qu'une toute petite victoire, et alors ? C'est celle que nous désirions.

Bien sûr, j'aurais préféré que Gin soit libéré, mais je savais qu'il n'y avait aucune chance que ça arrive. Je me contente d'en rêver, de rêver à ce monde idéal où Gin est libre, où nous habitons ensemble, où nous nous disputons pour des histoires ridicules puis nous réconcilions tout de suite après… Tout serait si bien ! Mais c'est impossible. Alors, plutôt que de rêver à un bonheur que je n'aurai jamais, je me contente de celui qui m'est offert dans la réalité.

Les gardes m'ouvrent la cellule, me laissent entrer et referment derrière moi. Gin est assis face à un mur, un morceau de bois qu'il a récupéré je ne sais trop où à la main. Voilà à quoi il passe désormais ses journées : avec ce morceau de bois, il gratte les murs de sa prison et tente d'y faire des dessins. Les gardes sont au courant, et ils ne trouvent rien à y redire, tant que Gin ne creuse pas assez profond pour créer un trou par lequel il pourrait s'échapper. Bon, honnêtement, Gin n'a pas un très grand talent artistique. C'est un génie en tant que Shinigami, mais en dessin, même moi je fais mieux. Enfin un domaine dans lequel je le surpasse ! Mais au moins, ça lui permet de se distraire, et de passer le temps.

- Qu'est-ce que tu dessines, cette fois ? demandé-je sans même le saluer.

Je m'agenouille derrière lui, pose ma tête sur son épaule pour voir ce qu'il gravait dans le mur et passe mes bras autour de son torse.

- Je ne sais pas trop, répond-il sans quitter le mur du regard. J'avais l'esprit ailleurs, je ne réfléchissais pas à ce que je faisais. C'est plus des gribouillis qu'autre chose.

Comme c'est souvent le cas. À chaque fois que je lui demande ce qu'il dessine, il me répond qu'il ne sait pas, qu'il n'y prêtait pas attention. Il fait ça juste pour passer le temps.

- Ça ne ressemble à rien, me moqué-je. Mais si ça se trouve, un jour, dans très longtemps, quand nous serons tous les deux morts depuis belle lurette et quand cette prison toute neuve sera tombée en ruines, quelqu'un trouvera les restes des murs de ta cellule parmi les décombres et adorera ce que tu y as fait !

- Ça m'étonnerait, sourit-il.

Il se lève, m'entraînant avec lui. Il se tourne vers moi et me prend dans ses bras, puis dépose un baiser sur mon front.

- Dis-moi, Rangiku… Il y a quelque chose que je voulais te demander depuis longtemps.

- Oui ?

- Comment va Izuru ?

Je souris, attendrie. J'attendais depuis plusieurs jours qu'il me pose cette question. Je savais qu'il voulait me la poser, je le sentais. Et puis, j'ai compris depuis peu qu'il tient à Kira…

- Il va bien, le rassuré-je. Il a été pas mal bouleversé en voyant ce que tu as vu il y a plus de cent ans, et en comprenant tes motivations. Mais il a été heureux d'apprendre que tu n'avais jamais vraiment trahi la Soul Society, que tu avais toujours été fidèle à toi-même. Il ne t'en veut plus. Et maintenant que toute cette histoire est enfin terminée, il reprend un rythme de vie normale. Son nouveau Taicho prend bien soin de lui, même s'il est un peu bizarre à sans cesse parler de musique… Mais il est heureux. Il va bien.

- Je vois. Merci, Rangiku. Et toi, comment vas-tu ?

Ça me fait tout bizarre, d'avoir une conversation normale avec lui. Avant, il y avait toujours un tas de problèmes qui s'immisçaient entre nous : sa trahison, le fait qu'il ait failli mourir pour tuer Aizen, ses sentiments dont j'étais tout sauf sûre, la préparation de son procès… Et maintenant, tout va bien, tout est normal, mais je n'en ai tellement pas l'habitude que ça me fait bizarre. Il n'y a plus aucun problème à gérer. Ça me paraît presque trop calme, trop banale, j'ai l'impression que quelque chose d'horrible va nous tomber dessus d'une seconde à l'autre et que de nouveaux ennuis prendront la place des précédents, mais ce n'est pas le cas. Bien sûr, Gin est toujours en prison, et il y restera pour le restant du millénaire. Et je suis sûre qu'à la longue, cette situation nous sera à tous les deux pesante. Mais pour le moment… Tout va bien. Je ne me suis même jamais sentie aussi calme et sereine depuis longtemps.

- Je vais merveilleusement bien, lui assuré-je, moi-même étonnée. Je suis là, avec toi, nous n'avons pour le moment aucun problème, j'ai découvert que mon Taicho et Hinamori s'étaient enfin mis ensemble… Vraiment, tout va bien. Je suis juste inquiète pour Orihime, mais selon Ichigo et toi, Ulquiorra ne joue pas la comédie, alors ça devrait aller de ce côté. Et même si tu es toujours en prison, c'est toujours mieux qu'avant. Et d'ailleurs, toi, comment vas-tu ?

La conversation la plus banale du monde. Mais franchement, qu'est-ce que ça fait du bien, d'avoir une discussion comme celle-ci ! Rien à penser, aucune question à se poser, juste apprécier le moment présent…

- Je m'ennuie, se plaint Gin. Ma seule distraction, c'est tes visites. Par contre, je suis content d'avoir changé de cellule. Bon, je préfèrerais être libre, mais l'atmosphère est un peu meilleure ici que dans l'ancienne. Grâce à toi, Rangiku.

Puis il se penche jusqu'à approcher ses lèvres de mon oreille.

- Grâce à ma Rangiku, chuchote-t-il en insistant sur le possessif.

Je sens mon cœur s'arrêter de battre comme celui d'une gamine. Je dois me calmer. Ne pas m'affoler pour un si petit mot, un si faible souffle contre ma peau. Mais ses gestes commencent à se faire si lents, si sensuels… Et je sais ce que ça signifie. Tout est toujours lent et sensuel, avec lui, comme s'il voulait profiter de chaque instant, comme s'il avait peur de ne plus jamais pouvoir me toucher, comme si j'étais un objet précieux à manipuler avec précautions.

Et Dieu, que j'aime ça.

Avec lui, j'ai toujours l'impression d'être cette personne spéciale, cette personne pour laquelle il parvient à se lever chaque matin. Et désormais, je sais que c'est le cas, que ce n'est pas juste une comédie. Je sais que, pour lui comme pour moi, chacun de nos baisers compte, chaque moment passé ensemble est essentiel, chaque parole échangée est un trésor. Dans ses bras, je ne suis plus simplement cette femme magnifique sur laquelle fantasme la moitié du Gotei 13, je suis plus que ça, je suis moi, et même au-delà : je suis une part de lui, une extension de son être qui n'attend que de se fondre en lui pour qu'enfin, nous ne fassions plus qu'un.

Je me souviens de ce que je m'étais dit, il y a quelques mois, avant qu'il ne parte au Hueco Mundo pour s'y cacher après la guerre… Il y a si longtemps.

« Je veux être celle pour qui il ouvrira ses yeux. Je veux être celle qui le comprendra autant qu'il me comprend déjà. Je veux être celle qui lui redonnera le goût du monde. Je veux être celle qui le mettra face à ses propres erreurs, mais qui l'aidera à avancer malgré tout.

J'ouvrirai ses yeux. »

Et j'ai réussi. J'ai ouvert ses yeux. Il l'a d'abord fait pour moi, parce que je le lui demandais, pour que je puisse être sûre de ses sentiments, et même s'il reste toujours le plus souvent avec ses yeux plissés habituels, je sais que pour moi, il est capable de retirer son masque et de mettre ses émotions à nue. J'arrive à présent à le comprendre, peut-être pas autant que lui me comprend, certes, mais il n'est plus cette énigme indéchiffrable qu'il était auparavant. Je sais que s'il est toujours en vie, s'il supporte de passer ces mille prochaines années enfermé dans cette prison, c'est pour moi, et uniquement pour moi. Je ne sais pas si je lui ai redonné le goût du monde, mais en tout cas, je lui ai redonné le goût de la vie. Et j'en suis parfaitement consciente. Je l'ai mis face à ses propres erreurs, lui ai fait comprendre qu'il n'aurait pas dû gâcher les cent dernières années de sa vie à cause de ce qu'il a vu il y a si longtemps. Mais malgré les reproches que je lui ai faites, je me suis battue pour lui, pour qu'il parvienne à aller au-delà de ses erreurs, à aller de l'avant.

J'ai ouvert ses yeux.

Aujourd'hui, lorsqu'il m'attire lentement vers son lit, en ralentissant exagérément chaque mouvement pour faire durer le plus longtemps possible cet instant magique, je sais que ce n'est pas une habile manœuvre pour me manipuler. Comme je le voulais, je suis à présent sûre que ses gestes sont guidés par l'amour, et non par un quelconque désir charnel ou une nécessité de faire de moi son jouet. Je n'ai plus de questions à me poser, car à présent je connais toutes les réponses. J'ai confiance en lui.

J'ai juste à me laisser porter, désormais. À laisser libre cours à mon désir, à me perdre dans les bras de Gin, à fondre sous ses caresses. Je le laisse m'emporter dans cette danse à la fois lente et sauvage dans laquelle nous cessons d'être nous pour ne plus former qu'un ensemble parfait, une seule et unique entité qui se complète à merveille. Je veux toujours aller trop vite, j'en ai toujours eu l'habitude, mais lui parvient à me ralentir, à me montrer la douceur de chaque mouvement dans une symphonie de sentiments, de désir et de sensualité.

Et tout ça sans que je n'aie à me demander si ce que nous faisons est bien ou mal. Je le sais, désormais.

J'ai ouvert ses yeux.