Disclaimer : L'essentiel des personnages de cette fic ne m'appartiennent pas, ils sont la propriété de RTD et la BBC (et My boss Chrismaz).
Beta : ma précieuse Arianrhod
NB : univers alternatif, fin XIXème siècle, en plein Empire Britannique.
Partie Quatre
Chapitre deux : la sortie à l'opéra ou comment Jack retrouve une vieille connaissance...
La calèche de Lord Harkness les emporta vers le théâtre impérial qui siégeait non loin de la Tamise qu'ils longeaient à présent. Ianto Jones était absorbé par le flot brun sur lequel naviguait de l'amont vers l'aval, petites et grandes embarcations, même à cette heure. Il était heureux de ne pas avoir à y naviguer à nouveau. Les derniers souvenirs de la traversée de la Baie de Cardiff étaient malheureusement encore vifs dans sa mémoire. Il glissa un œil vers Jack Harkness qui s'était mis en frais pour cette soirée lyrique. Il portait un costume blanc qui découplait ses larges épaules, la blancheur de sa chemise immaculée rehaussait son teint hâlé par l'air de Blackwood. Il passait tant de temps au-dehors à s'occuper de ses chiens ou de ses voitures que le soleil avait eu le temps de le parer de ses couleurs. Contrairement à bien des Britanniques, celui-ci ne lui donnait pas le teint rouge brique, mais une teinte dorée tout à fait appropriée à son visage digne de la statuaire antique. Une longue cape bleu nuit renforçait l'éclat étrange de ses yeux. Il aimait les belles étoffes et les belles coupes. L'œil de Ianto, entraîné depuis le plus jeune âge à évaluer taille, tissu et coupe par son père, savait apprécier ce qu'il voyait.
Lui-même n'était pas en reste. Pour une soirée de ce genre, il avait dédaigné son habituel habillement noir pour un costume plus clair, bleu sombre qui rehaussait ses yeux. Une veste courte en queue de pie assortie à son veston ajusté, laissait dépasser sa chemise de fine batiste blanche à col haut. Son pantalon moins serré que celui de Jack, dévoilait cependant des formes masculines qui selon Jack feraient tourner la tête des demoiselles. Ce n'était guère son but, il souhaitait seulement faire honneur à son maître en s'accordant à son propre habillement. Pour un fils de tailleur, il lui paraissait normal de se montrer à la hauteur de la soirée qui s'annonçait. Il n'aimait guère les sorties, son naturel timide ressortait il n'appréciait guère se trouver aussi près des membres de la bonne société. Mais auprès de Jack, il avait le sentiment que tout se passerait bien. Il était un roc puissant sur lequel se reposer quand le monde tournait autour de lui, comme une rivière agitée. Il se sentait en sécurité dans son ombre, rassuré par sa présence puissante.
Les véhicules qui s'approchaient tous du théâtre en une longue file, déversaient leurs occupants en une foule qui jouait des coudes, impatients d'assister à la dernière représentation de la Bohème à Londres. Jack et Ianto descendirent à leur tour, Rhys qui œuvrait comme cocher les salua de la main en leur souhaitant bonne soirée avant de s'en aller. Les regards qui observaient l'arrivée de la calèche, avide d'en reconnaître les occupants, furent subjugués par le couple qui mit pied à terre. Deux oiseaux aux plumages complémentaires, un sémillant et l'autre sérieux qui tournèrent la tête des dames, demoiselles et quelques gandins venus ici pour observer la foule. Jack, en homme habitué à pareil accueil ne cessait de saluer à la ronde, décochait des sourires et des regards incendiaires. Ianto aurait dû se déclarer blasé par son comportement. Mais cela l'amusait profondément. Il comprenait qu'il puisse attirer ainsi l'attention. Cependant il ne se rendait pas compte du charme qu'il dégageait lui-même alors qu'il souriait allégrement, amusé par l'attitude volontairement séductrice de Jack. Il s'aperçut de la présence d'Adam, un peu plus loin, s'appuyant sur sa canne, bouche bée. L'homme était vêtu de noir, sans doute ses plus beaux vêtements quelques années auparavant et paraissait joyeusement apprécier l'arrivée des deux hommes.
- Mon ami, je suis heureux de vous voir ici, dit Ianto en lui serrant la main, vous avez réussi à avoir des places finalement ?
- Mieux que ça, répondit Adam, Lord Harkness m'a fait la faveur de m'inviter dans sa loge. Nous allons pouvoir profiter du spectacle ensemble.
- Cela risque d'être en effet bien différent du parterre. Nous aurons une vue sur le spectacle, en haut, en bas et sur la scène sans pour autant en faire les frais, ajouta Ianto en faisant allusion aux batailles qui parfois éclataient dans le parterre pour des prétextes souvent futiles.
- Exactement, fit Adam, regardant le monde qui s'amoncelait dans l'entrée avec un intérêt tout professionnel. Les demi-mondaines s'accrochaient aux bras de leurs proies, dévoilant leurs appâts et nouvelles toilettes. Les Messieurs se rengorgeaient en profitant de ce joli faire-valoir, annonçant leur bonne fortune. L'œil inquisiteur d'Adam mesurait les liens entre les uns et les autres, le degré d'intimité, les échanges de fortunes. C'était un bien joli spectacle pour un enquêteur. Il s'appuya sur le bras de Ianto pour l'entraîner vers l'entrée. Lord Jack fronça des sourcils d'un air chagrin et les suivi. Il aurait aimé profiter un peu plus longtemps de l'adoration de la foule, subjuguée par son arrivée.
La magnifique entrée était éclairée à grand frais par des lampes à gaz, qui n'avaient comme inconvénient qu'une odeur légère qui faisait tourner les têtes. L'escalier monumental, plaqué de marbre blanc, précieux, étincelait de blancheur. Des peintures sur les murs représentaient les personnages mythiques de la scène anglaise. Roméo sous le balcon de sa divine Juliette, Ophélie flottant dans son étang. C'était un hommage gracieux aux œuvres qui avaient eu le plus de succès dans ce lieu mythique. Ils montèrent lentement les marches sous les caissons chantournés du plafond. Ianto résistait à la tentation de ne pas détailler les lieux comme un inculte, un barbare. Jack émit un gloussement amusé en le voyant manquer une marche en découvrant le palier qui desservait les loges et le monumental lustre de cristal, entièrement illuminé, dont la beauté rappelait celle de l'hiver malgré la chaleur étouffante.
Il prit par le coude, l'homme subjugué par tant de beauté, le conduisant à travers le couloir circulaire vers sa loge idéalement placée, face au côté jardin de la scène. Ils avaient ainsi une vue imprenable sur les chanteurs et la salle pour le bonheur d'Adam.
Ils s'installèrent dans le brouhaha de la salle qui faisait de même. Ianto ne savait où regarder, de quel élément s'extasier : le lourd rideau qui masquait la scène, l'immensité de la salle ronde avec sa coupole où montaient les murmures, l'acoustique exceptionnelle de ce lieu, le spectacle du parterre qui s'animait, les loges qui se remplissaient. Jack avait l'air joyeux, la discussion quelques heures plus tôt l'avait réjoui et il se tenait prêt à savourer cet opéra dont le jeune homme lui avait dit tant de bien. Il ouvrit machinalement le livret qui racontait l'histoire de l'opéra et répertoriait les noms des chanteurs et membres de la troupe qui avait conçu cette œuvre. Ianto lui avait résumé le propos de cet opéra, la rencontre d'un jeune homme Rodrigo et d'une jeune femme, Mimi, leurs amours contrariés par la vie et leurs retrouvailles avant la séparation suprême dans un Paris de rêve et de pacotille. L'argument était simple à suivre, mais Ianto débordait d'enthousiasme et l'entretenait des diverses hypothèses, interprétations qu'ils pouvaient y voir.
Jack décrocha de la conversation dans laquelle Adam se plongea avec délice. Il se contenta de saluer les personnes qu'il reconnaissait dans les différentes loges, sans s'apercevoir que des yeux bleus sombres avaient capté sa présence et se cachaient dans l'ombre d'une loge toute proche. L'excitation et la fascination enflammaient ces prunelles. Jack sentit enfin la brûlure de ce regard mais il ne vit que le conseiller privé de la Reine, Harold Saxon, accompagné de son fils. Ils le saluèrent du menton. Les yeux de Saxon étaient glacés mais son sourire aussi gracieux que celui du Lord. Ianto qui avait suivit le mouvement de son maître, ne put réprimer un frisson. Cet homme lui faisait froid dans le dos pour une inexplicable raison. Il n'eut guère cependant le temps de s'appesantir sur cette sensation. Le spectacle commençait enfin. Les musiciens dans la fosse, sous le parterre finissaient d'accorder leurs instruments et les coups traditionnels lancèrent le début de la représentation.
Ils assistèrent au premier acte qui les plongea dans une fièvre lyrique. Ils découvrirent les costumes et les décors magistraux, les chants en italien les emportaient à travers un Paris mythique, celui de la bohème des années 1830. La Stradelli dans le morceau de Mi chiamano Mimi porta Ianto aux cimes du plaisir. Il paraissait vivre les aventures des amants comme les siennes. Le second acte plus triste, lui ravagea le cœur, par cette voix sublimant les passions les plus violentes avec délicatesse. Jack surprit des larmes déborder de ses yeux qui ne pouvaient se détacher de la chanteuse qui poussait sa voix jusqu'à lui.
A l'abri derrière le rebord de la loge, Jack posa une main amicale sur sa cuisse. Ianto s'en empara et la pressa, mains brûlantes comme son cœur empli de passion.
Jack sentit sa poitrine se serrer sous le flot endigué des sentiments qu'il éprouvait. La Stradelli faisait preuve d'un talent immense pour le transporter ainsi. Le final de l'acte sembla néanmoins les prendre par surprise par la soudaineté avec laquelle ils reprirent contact avec la réalité. L'espace d'un acte, ils avaient partagé les émotions, les espoirs de la vie de Mimi et son amant Rodrigo. Le second commença et les entraîna à nouveau dans la peinture pittoresque de ce Paris de Bohème. Il était léger, plein d'animation et les personnages prenaient vie dans leurs imaginations enflammées.
Les lumières se rallumèrent pour l'entracte, les laissant pantelants, bouleversés par cette immersion dans la musique. Jack fut le premier à se remettre de ses émotions. Il émit la volonté de se délasser les jambes, afin de consumer par l'action les sentiments qui embrasaient son sang. Ce n'était pas la première fois qu'il assistait à un opéra, bien évidemment, mais c'était la première représentation qu'il partageait avec Ianto et cela l'avait ensorcelé de voir les sentiments se peindre aussi vivement sur son visage. Il avait beaucoup plus apprécié l'opéra en voyant le plaisir que son secrétaire y prenait.
Le jeune homme refusa de quitter la loge, arguant qu'il ne pouvait laisser seul Adam avec lequel il engagea très vite une discussion d'amateurs éclairés qui parut obscure au Lord.
Un léger tapotement se fit entendre derrière Jack. Il autorisa la personne qui frappait aussi poliment à entrer. Un jeune valet, vêtu de la livrée verte sombre de Saxon lui donna un pli en s'inclinant servilement.
- Le Conseiller Harold Saxon m'invite à venir le retrouver dans sa loge. Il désire me présenter une personne, sans doute son fils. Vous pouvez m'accompagner si vous le désirez, dit Jack après lecture, aux deux hommes qui avaient fait silence à l'entrée du jeune garçon. Mais j'ai l'impression que vous avez plus intéressant à vous dire. Bien, jeune homme, pouvez-vous apporter des rafraîchissements à mes compagnons ? Je vais rejoindre votre maître, immédiatement.
Il hocha la tête en direction de la loge des Saxons qui l'observaient attentivement.
- Mes amis, le devoir m'appelle, attendez-moi.
Ianto le laissa partir non sans lui décocher un regard interrogateur. Lord Harkness n'était pas du style à répondre à une convocation aussi politique. Pourtant il acceptait, cela l'étonnait. Mais il était impatient de continuer la discussion avec Adam, qui lui semblait tout aussi ému que lui-même.
Jack parcourut les couloirs qui desservaient les loges. Être invité par le conseiller privé de la reine le surprenait. Cet homme ne l'avait jamais vraiment apprécié, et ne s'était jamais intéressé à lui. Il le saluait par politesse uniquement. Il devait être une des rares personnes au monde à ne pas être sensible à son charme légendaire. Il se demanda ce qu'il lui voulait vraiment. Ils ne s'étaient jamais réellement parlés, à peine échangés des paroles de politesse lors des événements où sa présence était nécessaire. Ils n'avaient jamais fait preuve d'amitié ou d'intérêt l'un envers l'autre. Pourquoi vouloir alors lui présenter quelqu'un ? Il imaginait qu'il voulait lui présenter son fils. Jack s'avoua piteusement que cela avait excité sa curiosité.
Le valet qui le précédait le fit entrer et s'éclipsa en fermant la porte derrière lui. La pénombre qui baignait cette loge ne laissa pas loisir à Jack d'observer les personnes qui l'accueillirent. Il devina à travers un lourd banc de fumée qui le fit tousser légèrement trois personnes debout. Il comprit à l'odeur épaisse de tabac qu'aucune femme ne les accompagnait. L'étiquette dictait de ne pas fumer devant la gente féminine, même si Jack savait que nombre appréciaient le cigare.
Harold Saxon vint au-devant de lui, un sourire patelin étiré sur son visage mobile, un sourire de politicien. Jack avait horreur de ces animaux politiques qui bien trop souvent utilisaient le pouvoir entre leurs mains pour leur bien-être personnel. Il salua le conseiller, serra la main qu'il lui tendait, accepta le verre qu'il lui proposait. Le fils de Saxon, un jeune homme séduisant, remarqua Jack, mince aux épaules larges aussi châtain que lui et d'une taille similaire lui servit un brandy. Ses yeux paraissaient sombres dans la quasi-obscurité qui noyait la loge. Il accepta avec un sourire sensuel bien qu'il détestât cette boisson trop sucrée à son goût. L'autre renifla de dégoût et se retira derrière son père. Encore un imperméable à mon charme, se dit-il en s'asseyant sur le fauteuil que lui indiquait Harold, je vais finir par trouver cela irritant. Est-ce l'âge qui me rend moins intéressant aux yeux de la jeunesse ?
Un autre homme se tenait dans l'ombre, à demi-caché derrière le conseiller. Jack ne put discerner son visage, mais l'attitude générale lui fut favorable. Il lui avait semblé le voir frissonner, son charme naturel fonctionnait toujours.
- Je vous remercie d'être venu à ma demande, le remercia Saxon alors que Jack commençait à trouver étrange le silence à peine troublé par le bruissement de la foule qui circulait librement dans le théâtre.
- Lorsque le premier conseiller de la reine demande une entrevue, je me fais un devoir de venir. C'est un honneur.
- Vous ne faites pas mentir votre réputation de flatteur, dit Saxon avec un sourire que Jack trouva tout à fait faux. Mais je ne vous ai pas fait venir ici pour échanger des phrases fleuries. J'ai appris récemment que nous avions une connaissance commune.
- Cher Conseiller, je pense qu'au contraire nous devons en partager plus d'une centaine. Je fus assez mondain à une certaine époque et je sais avoir conservé beaucoup de relations à Londres.
- Je suis parfaitement au courant, dit Saxon en perdant son sourire, mais cet ami est étranger au monde.
- Ah, il vit à la campagne ?
Jack expérimentait la méthode dite de faire l'âne pour avoir du son, dont Ianto Jones était passé maître. Il remarqua que le conseiller serra les dents en une grimace qui voulait passer pour un sourire.
- Non, enfin, cela m'étonnerait au plus haut point. Cet homme est plutôt de la race des voyageurs. Cela vous évoque-t-il quelque chose ?
- C'est un homme déjà, cela élimine une bonne partie de mes connaissances. Pouvez-vous m'en dire plus ? La couleur de ses cheveux par exemple, j'ai une certaine préférence pour les bruns, mais je connais très intimement quelques blonds charmants.
Il entendit un rire étouffé provenant de l'homme caché derrière Saxon, il sourit en penchant la tête de côté, incapable de résister à la pulsion qui le poussait à flirter.
- Il suffit, Lord Harkness, claqua la voix du conseiller, menaçante, amenant un sourire mauvais sur le visage de son fils. Vous jouez les idiots alors que je sais pertinemment que vous ne l'êtes pas. Cessez de jouer les imbéciles, sir, je vous en prie, reprit-il d'une voix plus policée.
- Très bien, vous vous dites un ami du Docteur, n'est-ce pas ?
- Oui, un très vieil ami qui n'a pas eu de ses nouvelles depuis très longtemps.
- C'est dans ses habitudes, dit Jack, mordant. Que lui voulez-vous ?
- Le revoir, dit Saxon en joignant les doigts sous son menton, j'ai ouï dire qu'il y a des rumeurs de guerre en Europe. Connaissant sa curiosité, il doit nécessairement s'y intéresser.
- Sans doute, fit Jack, ne comprenant guère ce qu'il faisait ici. Mais en quoi je peux vous être utile ?
- Vous pourriez le contacter, lui parler de mes craintes. Une guerre affecterait immensément l'Empire en le déstabilisant et avec lui l'Europe et le monde.
- Je ne puis le contacter pour tout dire, je ne l'ai pas vu depuis des années, répondit Jack en regrettant d'être venu.
- Mais vous pouvez lui écrire, n'est-ce pas ? dit le conseiller, vous pourriez lui faire parvenir de mes nouvelles.
- Non, répondit simplement Jack, depuis des années, nous vivons chacun nos vies, sans aucun contact. Et croyez-moi, je le regrette.
- Je ne puis le croire, jeta Harold.
- Pourtant, c'est la triste réalité, dit Jack en haussant les épaules, repoussant son habituel petit pincement au cœur en pensant au Docteur. Mais permettez-moi de vous poser une question.
- Faites, maugréa Harold en le scrutant comme pour lire le mensonge sur son visage.
- Comment savez-vous que je connais le Docteur ? J'avoue que cela m'interpelle.
- Oh, cela est bien simple, c'est simplement une autre de vos connaissances a pu s'entretenir de vous avec lui, apparemment.
Il tendit la main vers l'homme qui se trouvait derrière lui, son fils plissa des yeux avec une lueur de dégoût mais laissa approcher l'homme.
Jack n'avait pu deviner son visage, mais il l'avait vu frémir à l'instant où il avait eu conscience de sa présence. Il s'en était brossé le portrait d'un homme sensible à sa personnalité. Mais il fut surpris quand il sortit de l'ombre. Jack se figea en reconnaissant ce visage en lame de couteau, aux pommettes hautes et aux yeux lapis-lazuli dans lesquels il s'était si souvent plongé en imagination. Il se leva en trombe et le serra contre son cœur.
- McNeil, laissa-t-il échapper dans un souffle, mais comment ?
- Jack, souffla l'autre homme en enfouissant son visage dans le cou de son ancien amant.
- Tu es vivant, dit Jack en caressant le dos de ce compagnon qui le renvoyait à des jours heureux et pourtant terribles.
Il le lâcha soudain et Alec sembla vaciller avant de se reprendre. Il s'assit sans quitter de son regard brûlant l'homme dont il avait été follement épris. Jack se rassit à son tour, bouleversé et ravi de ce retour inespéré. Son regard ne cessait de faire des allers et retours entre Alec et Harold Saxon, incapable de comprendre quel étrange lien les rassemblait dans cette petite pièce.
- Lord Harkness, je présume qu'il n'est pas nécessaire que je vous présente, l'un à l'autre, reprit Saxon avec un petit ricanement.
- En effet, Conseiller, nous sommes de vieux amis.
- Vous avez pleuré sa mort, Harkness ?demanda Saxon de sa voix narquoise.
- Oui, souffla Jack, incapable de soutenir les yeux d'Alec, où tourbillonnaient des lueurs de tendresse et d'excitation.
Le jeune homme qui venait de se poster derrière lui ricana sourdement, l'œil sévère.
- Une bien dure séparation ! se moqua son père avant de raconter les aventures d'Alec. Il était prisonnier au nord de l'Erythrée. Il a finalement réussi à fuir pour Aden par ses propres moyens. L'empire britannique l'a totalement abandonné, lui un colonel. Il a longtemps été considéré comme un déserteur. Il n'est pas un héros, il a seulement survécu et son retour n'est pas vraiment considéré comme un soulagement. Après cinq ans d'absence, il a tout perdu. Ses frères ont hérité de sa fortune et il ne doit son logement qu'à l'amitié qui me liait à son père.
- C'est vrai, Alec ? demanda Jack, l'homme acquiesça d'un bref hochement de tête, mais si tu es autant dans le besoin, tu peux venir au manoir. Je serais heureux de te venir en aide.
- Ne vous inquiétez pas pour lui, dit Harold en fronçant des sourcils, j'ai des relations qui lui permettront de retrouver une situation, n'est-ce pas, McNeil ?
Jack fronça des sourcils à son tour saisi par une sourde inquiétude. Il ne lui semblait pas que la sollicitude du conseiller fut réelle. Il sentait qu'il y avait quelque chose qu'il ne lui disait pas. Cela devait sûrement venir de la manière dont il parlait du Docteur, comme un homme qui l'avait bien connu et qui souffrait encore de son abandon. Alec semblait lui faire confiance cependant. Les liens d'amitiés qui l'attachaient à son père étaient-il suffisants ?
Jack trouvait curieux la manière de se comporter de Saxon avec son ami. Il avait la sensation qu'il le dominait totalement. Alec ne lui avait pas laissé le souvenir d'un homme aussi aisément assujetti.
- Mais Alec, explique-moi comment es-tu revenu d'entre les morts ?
- Il est revenu presque par ses propres moyens, dit Saxon, presque parce qu'il a rencontré une personne qui lui a permis de prendre un vaisseau pour Londres en lui payant un billet. Et cet homme...
- c'était le Docteur, fit Jack, interrompant le conseiller pour s'adresser à son ami. Tu l'as donc rencontré. Comment va-t-il ? Est-il en Angleterre ? Que devient-il ? le submergea-t-il de questions.
- Ce sont les mêmes questions que je lui ai posé, reprit Saxon, la seule chose qu'il a pu me répondre, est que le Docteur souhaitait le bonjour à Jack Harkness et lui souhaitait d'être heureux. Quel toupet ! Il aurait pu avoir la délicatesse de demander de mes nouvelles, s'emporta Harold.
- Sans doute, vous a-t-il aussi oublié ? Je ne l'ai pas vu depuis des années, je vous le rappelle.
- Nul ne m'oublie ! jeta violemment Saxon, grinçant des dents.
- Il a ajouté qu'il viendrait bientôt en Angleterre pour voir ses vieux amis, dit Alec en souriant, tentant d'apaiser les tensions, vous aurez sans doute la chance de le rencontrer.
Harold Saxon grimaça. Jack eut la sensation qu'il avait une dent contre son ami.
- Enfin, si vous ne l'avez pas encore rencontré, tenez-moi au courant de son retour. Je serais ravi de le revoir.
- je tiendrais compte de votre vœux, dit Jack en faisant mine de se lever. Je vous prie de m'excuser, j'aimerais m'entretenir en privé avec Alec.
- Bien sûr, l'autorisa le Conseiller sans attendre la réponse de McNeil.
L'entrevue était terminée, de manière curieuse, mais Jack avait toujours trouvé cet homme particulier. Ce que faisait Alec avec lui, l'étonnait. Ils n'avaient guère de points communs. Alec se leva, Jack le suivit. Ils saluèrent les deux hommes et sortirent. Alec posa la main sur son épaule, dès qu'ils se retrouvèrent dans le couloir.
- Cinq ans, cinq ans sans te voir et pourtant tu n'as pas changé.
- Alec, mon ami, que fais-tu avec lui ?
- C'est un ami de mon feu père, dit l'homme en haussant les épaules. Ils ont travaillé ensemble et depuis mon retour, il veille sur moi. Il m'a invité à l'accompagner pour cet opéra, afin de me changer les idées.
- Tu étais prisonnier, dit Jack en le buvant du regard.
- Oui, mais je n'étais pas aussi mal que tu l'imagines. J'ai été capturé par une chef de tribu qui s'est constitué un harem d'hommes. J'ai vécu en bonne compagnie et su rester en forme comme tu peux le constater...
Ses yeux brûlaient la peau de Jack, sa main qui se crispait sur son épaule faisait naître en lui des vagues d'émotions. Il s'oublia dans ses yeux si semblables à deux lacs sous une nuit étoilée.
- Et je n'ai jamais cessé de penser à toi, malgré la manière dont nous nous sommes séparés, ajouta Alec en effleurant la joue de son ancien compagnon, rompant le charme.
Jack se rappela soudain où ils se trouvaient, l'opéra, Adam et Ianto, Harold Saxon qui lui avait posé de si étranges questions. Il était essoufflé de retenir ainsi son émotion et Alec semblait sous la même emprise, peu désireux de le lâcher.
- Je sais, dit Jack en reculant légèrement sous le regard intense de McNeil.
- Je suis désolé d'être de retour si cela doit te troubler.
- Tu es troublant, dit Jack en souriant. Et te revoir est inespéré. Je n'ose y croire, dit-il en le touchant comme pour s'assurer de sa présence.
- Pourtant, c'est bien moi… Que deviens-tu ? Et ton épouse ? Ton enfant ? Ma mère a reçu tes lettres et m'a parlé de cet enfant. Tu voulais que ma famille le reconnaisse. Pourquoi ?
- Parce qu'à ce moment-là, je pensais que Steven pouvait être ton fils.
Jack se rembrunit en parlant de Steven. Il l'avait reconnu après six ans de difficiles relations. Il espéra qu'Alec n'allait pas se découvrir une âme de père à ses dépens. Steven était son fils parce qu'il l'avait décidé. Le Colonel sentit qu'il se murait dans le silence.
- Suzie a menti, reprit-il d'une voix altérée, je sais que tu ne m'as pas cru à l'époque, mais je n'ai jamais eu de relation avec elle.
- Je le sais, dit Jack, d'un ton apaisant, Steven est mon fils. Tu m'excuseras auprès de ta mère pour les lettres que je lui ai envoyées. J'ai reconnu Steven et il vit à présent auprès de moi.
- J'en suis soulagé, dit Alec, j'ai l'impression que tu es heureux.
- Autant que je le puis, mais alors, tu as rencontré le Docteur ? Marchons, tu veux bien.
- Oui, c'est un homme fantastique, véritablement ! Quand je me suis enfui du Harem de Dame Kebimba Traoré, je suis arrivé à Aden sans aucun argent. Je l'ai rencontré alors qu'il se promenait. Il m'a pris pour toi ! Il est vrai que nous nous ressemblons beaucoup. Cela nous a amusés de voir que nous te connaissions tous les deux. Nous avons eu de longues conversations où tu revenais souvent, je dois te l'avouer mon ami, dit Alec, les yeux enflammés, désireux de sentir le corps de Jack contre le sien.
- Il ne m'a pas oublié, dit celui-ci d'un ton rêveur, malgré toutes ces années, loin l'un de l'autre.
- Non, de même que moi, ta présence est inoubliable, ton esprit également.
- Cet Harold Saxon ne m'inspire guère confiance. Et ces allusions à une guerre entre états européens ne me dit rien qui vaille.
- J'en suis sans doute la raison, fit Alec en baissant la tête, votre Docteur m'a appris qu'une guerre commerciale fait rage entre la France et l'Empire. La mort de la Reine selon lui serait le moyen d'apaiser cette surenchère. Il n'est visiblement pas anglais pour penser de la sorte.
- le Docteur est au-dessus des considérations nationales. Il dit de lui-même qu'il est un apatride qui ne souhaite que le bonheur des hommes.
- Joli but, mais Mr Saxon a bien mal pris cette idée. Il voit en lui un comploteur, qui souhaite la mort de Victoria. Il croit qu'il est un criminel.
- Beaucoup le décrirait ainsi. Il ne se plie pas aisément aux puissants et aux règles qui les préoccupent. Il voit le monde comme un macrocosme en équilibre précaire, qu'il faut ménager. Je comprends mieux ce que lui veut Saxon, les détails d'un éventuel complot. Il souhaite certainement protéger la souveraine. Vous-a-t-il parlé davantage de ce qui se trame ?
- Non, je ne l'ai connu que brièvement. Nous avons parlé de vous, longuement. Il m'a payé un billet pour l'Angleterre. Il m'a annoncé qu'il aimerait me suivre pour revoir les personnes qu'il avait laissées ici, mais il devait partir pour l'Amérique. Il dit que de grandes choses se préparaient là-bas.
- Son esprit visionnaire ! dit Jack, je le reconnais bien là, à vouloir être près des événements.
- Certainement, pourtant, ce que j'aimerais savoir, c'est qui est-il exactement ? demanda Alec en se rapprochant de lui.
Ils suivaient le couloir circulaire qui entourait les loges, permettant aux spectateurs de se déplacer entre les loges sans se mêler au peuple. Ils avaient presque fait le tour de la salle de spectacle. Les lampes à gaz éclairaient a giorno les murs et les tableaux qui égayaient cet espace, qui pourtant ne leur laissaient guère d'intimité. Alec se mordait les lèvres sous l'ardeur qui le saisissait dès qu'il posait le regard sur son compagnon. Jack était lucide, il se savait désiré. Il s'appuya contre le mur, dans un renfoncement de porte bien adéquat.
- J'aimerais également le savoir, dit Jack, peut-être est-il un sélénien ? J'ai lu dans ma jeunesse un roman écrit par un français, Cyrano de Bergerac, où il parlait d'hommes tombés de la lune. Il avait un drôle de talent pour décrire des choses incroyables. Notre ami est un étranger à notre monde. Il est immensément riche, d'une culture phénoménale, un savoir encyclopédique.
- je l'avais remarqué, dit Alec, Il est autant capable de parler de l'oliban d'Aden que des dernières nouvelles de la France. C'est un homme captivant.
-oui, il n'a pas son pareil.
- si, vous, dans une autre mesure, dit Alec en posant une main contre le mur, se plaçant face à Jack, à quelques pouces seulement de son visage. Ils étaient de la même taille, tous les deux hauts et fiers, leurs yeux s'affrontaient dans un duel crépitant de désir.
Alec frémissait, se retenait de serrer entre ses bras l'homme qui lui avait tant manqué. Il lui avait demandé de ne plus réapparaître devant ses yeux et avait tenu sa promesse pendant toutes ces années. La manière dont il l'avait accueilli lui laissait pourtant entendre qu'il lui avait pardonné. Il avait pensé à lui si souvent au départ, se déchirant le cœur sur cette passion inachevée. Le temps avait apaisé sa faim, celle de ce corps qui lui avait échappé. Respirer son odeur, si proche, si tentatrice ravivait en lui le chat affamé d'amour. Ses yeux émirent une lueur que Jack n'avait jamais oubliée. Il le devinait tendu, dans l'expectative.
Les souvenirs revenaient à la surface, riches de sons et d'odeurs affolantes. Alec le serra dans ses bras, une accolade puissante à la mesure du manque qu'il avait éprouvé. Il s'humecta les lèvres, le nez dans son cou si chaud. Il ne le repoussait pas. Il se recula pour voir comment il réagissait. Jack souriait doucement, ses yeux étaient un appel au baiser qu'Alec déposa légèrement sur ses lèvres douces. Il avait tellement rêvé de cet instant, celui où il tiendrait Jack entre ses bras. Il chatouilla de sa langue joueuse sa bouche pour quémander une autorisation qui lui fut donnée dans un souffle qu'ils partagèrent fiévreusement. Leurs langues glissèrent l'une contre l'autre, reprenant la mesure l'un de l'autre. Jack rit soudain alors que les mains d'Alec se glissaient sur son corps.
Un bruit de pas qui s'éloignait précipitamment les fit se détacher l'un de l'autre à regret. Jack n'eut que le temps de voir une queue de pie bleu nuit qui s'envolait. Il grimaça amèrement, revenant soudain à la réalité.
A suivre... et comme dit Arian pas caillouter, j'chuis gentille, moi... et la suite est déjà dans les tuyaux^^.
