CHAPITRE 21
Musique : Slow dancing in a burning room – Conor Maynard
Lorsqu'ils poussèrent doucement la porte de la chambre d'Alexis ils trouvèrent Matha endormie, le visage accollé contre le dossier de son siège. Paisible.
L'écrivain posa un doigt sur ses lèvres, indiquant à la jeune femme de faire preuve de discrètion. Ce qui n'était bien sur pas nécessaire.
Ils firent quelques pas sur la pointe des pieds en direction du lit de la jeune fille. D'instinct ils se placèrent du même côté,celui opposé au fauteuil de l'actrice endormie.
Il tendit la main vers celle de sa fille qui reposait doucement à l'angle du lit. Elle avait l'air tellement calme ainsi. A l'abri de la violence extrême de l'accident de la veille. Il songea soudain aux séquelles psychologiques qui risquaient de découler de cette agression délibérée...
Jusqu'ici il s'était surtout préoccupé de l'impact de l'accident et de ses conséquences médicales... Mais à présent qu'il l'observait, si paisible et apaisée, il se prit à penser que le réveil serait probablement très difficile, et que les douleurs les plus difficiles à apaiser ne seraient probablement pas physiques.
Elle qui avait toujours brillé par son insouciance, sa légèreté et sa joie de vivre...Ainsi devrait-elle à son tour trainer un fardeau un peu trop lourd à porter. Il chassa de son esprit le souvenir un peu trop lointain qui venait de s'y imiscer puis reporta son attention à l'enfant endormie.
Car en cet instant, sous ses yeux il ne voyait plus la presque-femme qu'Alexis était en train de devenir, mais bel et bien l'enfant. Celle qui avait besoin de son père, solide comme un roc, pour la protéger et l'aider à avancer dans la vie.
Beckett à ses côtés n'avait pas bougé, elle s'était contenté de lui poser une main sur l'épaule lorsqu'ils s'étaient arrêtés auprès du lit. Elle manifestait sa présence avec discrètion.
On frappa trois coups timides à la porte.
-Entrez ? murmura l'écrivain suffisamment fort pour se faire entendre, mais ménageant le sommeil de sa mère et de sa fille.
La porte s'ouvrit sur un Ashley complètement méconnaissable. (Comme tout ceux qui devaient se rendre au chevet de la jeune adolescente dans les prochaines heures probablement). Il avait les yeux rougis, les cheveux en bataille, et serrait machinalement entre ses mains glacées un bonnet vert à pompoms multicolores que l'écrivain reconnut immédiatement. Un des tous derniers cadeaux de sa fille à son petit ami. Cadeau qui avait d'ailleurs été le prétexte d'une légère dispute entre les deux amoureux, le jeune garçon ne trouvant pas ce dernier particulièrement viril et refusant un temps de le porter.
Le fait que le jeune homme le tienne entre ses mains à cet instant était donc loin d'être anodin.
-Comment va-t'elle ? Lança t'il d'une voix étranglée en lançant un regard dévasté d'inquiétude à la jeune fille endormie.
-Le pire est derrière-elle murmura l'écrivain d'un ton qui se voulait rassurant, comme pour s'en convaincre lui même.
-J'ai roulé toute la nuit, fit le jeune homme dont les cernes trahissaient effectivement le périple nocturne et l'absence de sommeil. J'aurais aimé être la plus tôt.
-N'aies aucuns regrets, elle ne s'est pas encore réveillée, ils la maintiennent dans un coma artificiel pour l'instant.
-Même endormie j'aurais voulu être à son chevet plus tôt, répondit le jeune homme en s'approchant doucement du lit et en contournant le fauteuil de Martha avec précaution.
Il saisit la seconde main de la jeune fille, celle que son père ne tenait pas dans la sienne.
L'écrivain hocha la tête compré aussi s'en était malgré lui voulu d'être rentré. Il aurait préféré ne pas quitter cette pièce un seul instant, comme durant ces lointaines nuits d'enfance, lorsque sa fille était malade et qu'il la veillait des heures entières dans un fauteuil à côté de son petit lit.
- Je suis très content qu'elle ait quelqu'un comme toi dans sa vie Ashley murmura l'écrivain avec sincérité.
- Merci monsieur. Répondit le jeune homme avec maladresse, touché par cette "déclaration" innatendue.
A cet instant, Martha remua dans son fauteuil avant d'émerger doucement d'un sommeil sans rêves. Elle jeta un regard autour d'elle, un peu surprise de trouver tant de monde à ses côtés.
-Oh...Je ne vous ai pas entendus arriver, lança-t'elle d'une voix un peu pateuse.
-Comment vas-tu mère ? S'enquit l'écrivain.
Elle ne répondit pas vraiment à sa question,mais son regard trahissait sa réponse évidente.
-Et toi Richard ? Lança t'elle après un court instant, sondant son fils du regard.
-Je fais de mon mieux...répondit-il simplement.
Elle hocha la tête. Puis elle tenta de se relever mais interrompit son mouvement, consciente de ne pas avoir assez de forces.
Castle vint à sa rencontre inquiet.
-Ne t'en fais pas fils. Je suis juste un peu faible. Je n'ai rien pu avaler depuis hier.
-Je vais aller te chercher de quoi te restaurer à la cafétéria proposa-t'il.
L'actrice hocha la tête l'air entendu.
-Emmène donc ce jeune homme avec toi, il n'a pas l'air beaucoup plus frais que moi.
Ashley baissa la tête timidement. Elle n'avait pas totalement tort.
-Nous allons rester entre femmes, ajouta Martha en jetant un regard entendu à Beckett.
Cette dernière lui sourit.
Les deux hommes quittèrent donc la pièce, laissant l'actrice et la jeune femme en tête à tête.
Beckett tira à elle une chaise qui était accollée à la fenêtre, et s'assit à son tour, faisant face à Martha de l'autre côté du lit.
-Comment a t'il passé la nuit ? S'enquit la mère de l'écrivain.
-Il a très peu dormi, répondit Beckett.
L'actrice acquiesca l'air entendu et reporta son regard sur sa petite fille endormie.
-Elle est ce qui compte le plus au monde pour lui, murmura-t'elle. Ce qui lui est de plus cher. J'aurais aimé être pour lui ne serait ce qu'un centième de ce qu'il a pu être pour cette petite durant son enfance. Mais je n'ai pas toujours été à la hauteur...
Beckett était profondément touchée par ces confidences et par la confiance que lui accordait cette femme qu'elle connaissait finalement si peu.
-Il vous aime beaucoup également vous savez, répondit-elle avec sincérité. A sa façon et il vous aime, même si vous pensez ne pas avoir fait "assez" pour lui.
Martha hocha la tête même si pas entièrement convaincue.
-C'était un garçon très solitaire vous savez. Bien loin du personnage de tombeur de ces dames à l'humour parfois douteux qu'il s'est crée avec le temps. Il passait des heures entières seul dans sa chambre, assis sur son parquet à s'inventer des histoires avec ces figurines en plastique qu'on trouvait dans les boites de céréales. Bien souvent lorsque je rentrais tard le soir, je le trouvais là é comme un soldat ou déguisé en super héros...
L'actrice sourit à cette évocation. Beckett buvait totalement ses paroles, heureuse de percer enfin un peu la carapace d'un homme qu'elle connaissait finalement bien trop peu.
-A l'école c'était un enfant timide, il avait très peu d'amis et se renfermait dans son imaginaire. Je ne vous apprendrais rien si je vous dit qu'il excellait dans l'art de la rédaction et qu'il était bon premier en cours de littérature.
-En effet, fit la jeune femme en esquissant un sourire.
-En grandissant il a appris à s'ouvrir. Etre reconnu pour ses livres l'a beaucoup aidé à se sentir mieux dans sa peau. Il est même un peu tombé dans l'extrême opposé comme vous avez pu en juger par vous même.
Beckett acquiesca. C'était bien peu de le dire. Le Castle qu'elle avait rencontré trois ans plus tôt était un homme plutôt imbu de sa personne et assez détestable avec les femmes...Depuis il avait démontré bien d'autres facettes de sa personnalité. Des facettes plus reluisantes, plus humaines, plus touchantes...
-Mais vous savez, poursuivit l'actrice comme pour appuyer la réflexion de la jeune femme, dans le fond il est toujours ce petit garçon allongé sur le parquet de sa chambre, interrompu par le sommeil au beau milieu d'un récit épique. Et j'ai l'impression que quelque part en entrant dans sa vie, vous avez réussi à réveiller un peu de cette partie de lui que je pensais enfouie pour toujours.
La jeune femme sourit timidement. Etrangement il y a trois ans ce portrait de l'écrivain elle n'y aurait pas cru une seconde. Elle se serait même demandé si ce dernier n'avait pas payé sa mère pour vanter ses mérites. Aujourd'hui elle savait pertinemment que Martha n'inventait rien. Elle avait su reconnaitre cette part de lui qu'il tentait tant bien que mal de dissimuler derrière ses tours de magie dignes de ceux des vieux emballages de paquets de lessive...
Le visage de l'actrice se fit soudain plus sombre.
-Kate, je peux vous parler honnêtement ? Murmura-t'elle avec gravité.
-Bien-sûr ? S'enquit la jeune femme, un peu inquiète de ce qui allait suivre.
-Richard m'a un peu expliqué ce sur quoi vous enquêtez en ce moment, et ce dans quoi vous êtes tombés tous les deux. Il m'a notamment expliqué qu'on vous faisait chanter pour vous forcer à interrompre votre enquête...Et je ne tiens pas à en savoir plus que de raison rassurez vous. Mais...
Elle fit une pause et prit une longue inspiration avant de poursuivre.
-Alexis et Richard...Ils sont tout ce que j'ai... Alors s'il y a un moyen pour que vous puissiez laisser tomber cette enquête et que ma famille arrête de courir tous ces risques...
Sa voix se fit plus tremblante.
-J'aimerais que vous y songiez sérieusement...
Cela n'avait rien d'un ordre, ni d'un conseil prétenduement avisé...Cela relevait plutôt de la supplication. Cette femme la suppliait de laisser sa famille en dehors de ça. Et comment ne pas la comprendre...
-Oh Martha...Fit-elle. Je n'ai jamais voulu que tout ceci arrive. Je n'ai jamais voulu mêler votre fils et votre petite fille à tout ça...J'ai essayé de l'éloigner pour éviter ce genre de choses. Je ne voulais exposer personne d'autre que moi dans cette enquête...J'ai tout fait pour l'éloigner de moi, réellement...
Elle soupira.
-Mais vous devez le savoir, vous avez un fils sacrément entêté. Et il a refusé de m'écouter. Même si je pense qu'aujourd'hui il regrette sacrément sa décision...Et de mon côté je me sens tellement coupable... Je suis sincèrement désolée Martha, c'est de ma faute si nous nous trouvons dans cette pièce aujourd'hui. Si Alexis se trouve dans ce lit... Entièrement de ma faute.
-Ah non ne vous méprenez pas, la contredit l'actrice en secouant la tête. Absolument rien de tout ceci n'arrive par votre faute Kate. Je refuse de vous laisser endosser une telle responsabilité ! Ce sont les circonstances qui sont responsables de ce qui arrive. Vous n'étiez pas au volant de cette voiture qui a percuté ma petite fille. Vous n'êtes pas coupable ! A aucun moment vous m'entendez !
La jeune femme baissa les yeux, comme prise en faute, avec l'impression étrange de se faire reprendre par sa propre mère.
-Seulement, à présent un choix repose entre vos mains. A tous les deux...Vous pouvez décider de continuer cette enquête, ou choisir de laisser tomber...J'ai bien conscience que votre éthique et votre envie de vengeance ne rendent pas forcément ce choix é même je vous assure que je souhaite plus que tout voir ceux qui ont fait ça à ma petite fille payer pour leurs actes. Mais lorsque l'adversaire est bien plus fort que nous. Doit-on insister et se battre coute que coute ? David contre Goliath c'est une bien belle histoire, mais dans notre monde , combien de combats si déséquilibrés virent à l'avantage du plus faible ?
Beckett hocha la tête songeuse. Martha avait raison bien sur. Mais ça ne rendait pas le choix plus simple pour autant.
-Si nous choisissons de laisser tomber, fit-elle, comment être surs que cette enquête ne viendra pas refrapper à notre porte dans 5 ans, dans 10 ans, dans 15 ans ? C'est précisément ce qui est arrivé à ma mère voyez-vous. Il y a presque trente ans elle s'est retrouvée dans la même position que nous.A devoir choisir entre le silence et ce chantage perpetuel. Elle a choisi le pour un temps ça a marché...Mais 15 ans plus tard cette histoire l'a rattrapée...Et elle en est morte.
Elle s'interrompit un moment pour remettre ses idées en place et ne pas se laisser emporter par l'émotion.
-Depuis près de trois ans les morts s'enchaînent à nouveau autour de cette enquête. Et plus le temps passe plus on essaie d'atteindre les gens qui sont proches de moi, et à présent j'en ai bien peur, de votre famille... Souhaitez vous que dans 15 ans, dans 20 ans cette histoire rattrappe Alexis comme elle nous a rattrapés aujourd'hui ? Ne vaudrait-il pas mieux mettre enfin un terme à tout ça ?
-Si bien sur...Fit Martha songeuse...Bien sur mais...
-Vous comprenez mieux à quel point cette situation est délicate ? Bien sur que j'ai été tentée cent fois de laisser tout ça de côté et de recommencer à vivre sans plus me préoccuper de cette enquête. Mais ce n'est pas un choix facile à prendre. Doit-on y mettre un terme dès aujourd'hui, au risque de perdre trop de monde dans la bataille ? Ou doit-on accepter de vivre jusqu'à la fin de nos jours avec cette menace au dessus de la tête? Voire de la laisser en héritage à ceux qui arriveront après nous ?
L'actrice soupira. Beckett se joignit à son soupir.
-Je suis comme vous Martha, je donnerais n'importe quoi pour qu'Alexis ne soit pas allongée dans ce lit en cet instant. Et j'ai bien peur que pour éviter que ce genre de drames se reproduisent à l'avenir, nous n'ayons pas vraiment le choix. Avec votre fils nous devons aller au bout de cette enquête. A tout prix.
Elle n'avait pas encore formulé une seule fois cette décision dans son esprit jusque-là, mais de le prononcer à voix haute soudain, c'est comme si l'évidence s'était imposée à elle. Comment pouvait-il en être autrement ? Tout ceci avait bien trop duré.
-Cast...Rick pensait que ça pourrait être une bonne idée que vous et Alexis vous éloignez de la ville durant quelques temps. Que vous alliez en quelque sorte vous "mettre à l'abri" jusqu'à ce que tout ceci soit terminé.
Martha hocha la tête...Quelque part la même évidence s'était imposée dans l'esprit des deux femmes au même instant.
-J'imagine que nous n'avons pas vraiment le choix n'est ce pas ? Murmura-t'elle, le regard dans le vague. Il faut que tout ceci cesse.
Beckett hocha la tête pour seule réponse.
Au même instant la porte s'ouvrit sur Ashley et l'écrivain qui revenaient de leur périple "nourriture" les bras chargés de petits sacs.
-Eh regardez fit ce dernier en pénétrant dans la pièce et en arborant une espece de bague en plastique multicolore qui projetait un faible rayon de lumière sur le mur. Il y avait un cadeau si on prenait une gauffre au chocolat avec une boisson chaude ! J'ai craqué.
Les deux femmes échangèrent un sourire entendu.
Effectivement le petit garçon allongé sur le parquet n'était jamais parti bien loin.
(A suivre)
