Chapitre 21

Aramis

Athos était parti. Il ne lui avait même pas adressé la parole. Il avait simplement quitté la pièce en claquant la porte derrière lui. Quel goujat!

Porthos semblait aussi surpris qu'elle. Figé sur place depuis son entrée, il avait tourné la tête pour suivre du regard son ami s'enfuir comme un lâche. Seulement le haut de son corps bougea, ce qui parut comique aux yeux d'Aramis. Pourtant, elle était loin d'avoir envie de rire. Rochefort, assis sur son divan, lâcha un petit rire moqueur, mais il mit son nez dans son verre lorsqu'elle lui retourna un regard noir de reproche. Tais-toi!

« Et bien? Qu'est-ce qui lui prend à Athos? C'est bien lui qui a proposé de venir ce soir, non? »

D'Artagnan avait l'air véritablement curieux de la réaction de son compagnon, et un peu frustré aussi.

« Vous vouliez me parler, Porthos? »

Aramis venait de s'assoir sur le divan. Sans y penser, elle avait choisi celui où siégeait déjà Rochefort, le forçant à se pousser un peu pour lui faire de la place. Porthos et D'Artagnan virent s'assoir dans celui en face d'eux, l'air consterné de Porthos totalement incongru aux yeux d'Aramis.

« Athos et Porthos voulaient vous parler, Aramis. C'est un sujet délicat, peut-être devrions nous être seuls? »

Il fit de gros yeux vers Rochefort sans aucune subtilité. Déjà bien ennuyé par son coït interrompu, Aramis avait peu de patience pour ses compagnons d'armes, ce soir.

« Rochefort est au courant. Il peut rester. »

D'Artagnan eut l'air adéquatement surpris, mais Porthos ne leva pas les yeux vers elle, préférant regarder ses mains croisées entres ses genoux. Humm… Ça c'était étrange.

« Vous… vous le lui avez dit? »

«D'Artagnan, vous et moi sommes amis et je vous serai toujours reconnaissante d'avoir accepté sans réticence mon état de femme. Rochefort a deviné ma condition et, lorsqu'il m'a confrontée, je n'ai pas pu lui mentir. Tout cela est réglé entre lui et moi. Ne soyez pas gêné de parler. Que souhaitiez-vous de moi? »

« Et bien, quand je suis revenu, hier, Athos et Porthos m'ont mis au courant de toute la situation et… »

« J'en doute… »

«… euh… et bien, je veux dire. Enfin. J'ai compris que les choses ne se passaient pas très bien et je voulais vous apporter mon soutien. Ainsi qu'être présent lorsqu'ils feraient leurs excuses. »

« Leurs excuses? »

Elle regarda Porthos qui n'avait toujours pas relevé la tête.

« Porthos? »

« Aramis. »

Lorsqu'enfin il parla, relevant les yeux pour la regarder, Aramis vit que ceux-ci semblaient humides. Un profond malaise s'empara d'elle et sa frustration et son irritation de tout à l'heure disparurent en un clin d'œil. Porthos était son ami et, de toute évidence, quelque chose le troublait intensément. Elle ne devait pas empirer les choses en ayant une attitude aussi fermée.

« D'Artagnan? Rochefort? J'aimerais pouvoir discuter avec Porthos seul à seul. J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop! »

Elle s'attendait à de profondes protestations, surtout venant du comte mais, étonnamment, les deux hommes se levèrent en silence et, respectueusement, sortirent de la maison en saluant bien bas les deux mousquetaires.

Le silence s'éternisa un moment alors qu'Aramis et Porthos se dévisageaient. Aucun des deux ne semblait prêt à faire les premiers pas. Il fallait pourtant briser cette glace qui risquait de les envahir. Aramis poussa un long soupir et, prenant son courage à deux mains, s'avança en terrain glissant.

« Porthos? Je… je ne sais pas trop quoi dire. Sinon que je suis sincèrement désolée de vous avoir menti pendant si longtemps. Sachez que si je l'ai fait, ce n'était pas par malice. J'avais mes raisons. Raisons que je suis prête à vous divulguer. Je ne l'ai pas fait avant parce que… parce que je craignais votre réaction. À vous et Athos… »

Ce nom résonna entre eux pendant un moment. Porthos ne semblait pas vouloir parler et Aramis ne savait pas trop comment déchiffrer son regard. La jugeait-il? Si oui, pourquoi être venu ce soir alors? Elle décida d'attendre qu'il fasse le pas suivant et lui servit à boire en attendant.

« Vous et Rochefort? »

La question n'était pas élaborée, pourtant, Aramis sut ce que ces mots sous-entendaient. Rochefort et moi, pensa-t-elle. Qu'y a-t-il entre Rochefort et moi? Tentant de trouver la meilleure façon de répondre à son ami, elle s'avança sur sa chaise, approchant son visage du sien, les coudes sur les genoux.

« Rochefort… Rochefort a su pour moi parce qu'il avait des espions au bordel. Le bruit s'est répandu jusqu'à lui et il m'a confrontée lors de notre voyage. Je n'ai pas nié, évidemment. Nous… nous avons beaucoup parlé et… et bien, je me suis tournée vers lui, ne sachant plus trop où prendre appui… »

Elle qui ne se confiait pas facilement, admettre qu'elle s'était ''appuyée'' sur quelqu'un lui était difficile. Pourtant, c'était bien le cas et elle ne souhaitait pas mentir de nouveau à ses amis. Porthos méritait de connaitre la vérité, maintenant que l'abcès était crevé, autant en finir. Porthos la surprit par sa question suivante.

« Il est votre amant? »

« Pardon? »

« Votre amant, Aramis. Rochefort et vous…? »

« … et bien. Oui. Je crois, oui. Cela vous dérange? »

Elle avait parlé d'une toute petite voix. De tous les problèmes qu'elle pouvait gérer, elle ne s'était pas attendue à celui-ci. Comment avait-il su? Était-ce si évident que ça?

« Pourquoi? »

« Pourquoi il est mon amant? C'est une drôle de question! »

« Après tout ce que nous avons vécu, lui et nous. Je veux dire, il était notre ennemi…»

« Il ÉTAIT notre ennemi. Étrangement, contrairement à ceux que je considérais mes amis les plus chers, il ne m'a pas rejetée quand il a su que j'étais une femme. Au contraire… »

Sa remarque l'avait blessée. Qu'il la juge sur le choix de son amant après lui avoir tourné le dos comme il l'avait fait… Ah! Non. Non, il n'avait pas le droit de s'en offusquer. Elle croisa les bras et il dut percevoir sa frustration.

« Aramis. Je… Tout cela est si compliqué…»

« Compliqué? Compliqué? En quoi est-ce compliqué pour vous? Je suis une femme. Une femme qui se fait passer pour un homme, oui. Et alors? J'ai de bonnes raisons pour cela. De bonnes raisons qui m'ont forcées à vous mentir. Savez-vous tout ce que j'ai du endurer? Savez-vous ce qu'il m'en a coûté d'oublier ma féminité et de devenir Aramis? Pour moi, ce fut compliqué. Pour MOI. Vous, Athos, D'Artagnan… Je vous ai caché mon véritable sexe, oui. Je m'en excuse. Mais je n'ai pas fait ça pour vous faire du mal. Je n'avais jamais pensé que je finirais par avoir des liens d'amitié avec d'autres mousquetaires lorsque j'ai pris la casaque. Je n'avais pas imaginé que ce serait une torture pour moi de vous mentir! Je n'ai pas cherché à vous blesser! Pourquoi dire que c'est compliqué? Vous n'avez qu'à m'accepter comme je suis! Je suis toujours la même! Je n'ai pas changé! Je suis Aramis. JE SUIS ARAMIS! »

Elle s'était levée du fauteuil pendant son discours et, sans qu'elle ne s'en aperçoive, des larmes de colère coulaient le long de ses joues. Aramis avait seulement voulu lui dire qu'il ne devait pas être fâché contre elle, juste lui expliquer qu'elle était toujours son amie… Mais, les mots s'étaient bousculés dans sa bouche et des émotions contradictoires s'étaient emparées d'elle. Comment pouvait-il trouver la situation compliquée alors que c'était elle qui vivait un enfer? Porthos devait comprendre! Porthos, son Porthos si aimable et rieur, ne pouvait pas lui tourner le dos! Pas une autre fois. Elle DEVAIT trouver les mots et sentit la panique s'emparer d'elle. Aramis tenta d'articuler autre chose, mais l'expression du visage de son compagnon la glaça. Porthos avait l'air en colère, ce qui était une rareté. Elle sentit son cœur faire un bond.

« Tu n'es pas Aramis. Tu n'es PAS Aramis. Et oui, c'est compliqué. Pour nous. Pour MOI. Comment oublier que tu es une femme? Aramis était un homme, un ami précieux. Je le pleure tous les soirs parce que, toi, tu n'es PAS Aramis. Ce n'est pas la même chose. Cela n'a rien à voir. On ne boit pas avec les femmes. On ne joue pas aux cartes avec elles en parlant de nos conquêtes, en riant de nos mésaventures. On ne passe pas la soirée à boire et fumer avec elles. Ce n'est pas la même chose et tout le monde en souffre. Tu as beau dire que tu avais une raison pour te faire passer pour un homme, mais peu importe. Les liens que nous avions ont été arrachés. Et Rochefort en plus? Rochefort? Si tu voulais te faire baiser, il y avait sûrement d'autres candidats, non? Ah et puis, sacrebleu. Je m'en fou! »

Porthos aussi s'était levé et dominait de toute sa taille la pauvre jeune femme qui n'en croyait pas ses oreilles. Depuis qu'elle les connaissait, jamais Athos ni Porthos ne s'était permis de la tutoyer… C'était une marque de respect entres gentilhommes. Aramis était figée et croyait être dans un autre de ses cauchemars. Pourtant, lorsqu'il passa en coup de vent à côté d'elle pour sortir de la maison, elle réalisa avec une étrange claireté que tout serait fini s'il partait. C'était sa dernière chance de rattraper la situation. Elle se jeta devant lui, plus désespérée qu'elle ne l'avait jamais été. Oubliant toute pudeur, elle s'accrocha à son pourpoint, laissant ses larmes de fatigue et de peur couler à flot.

« NON! NON! Porthos, je t'en prie, non. Ne me laisse pas encore. Je suis désolée. Désolée! Tu dois comprendre. Tu dois comprendre!...»

Elle n'arrivait plus à parler, le chagrin lui nouait la gorge. Les mains crispées sur le tissus vert, elle réfugia son visage sur la poitrine de Porthos et sanglota sans retenue.

Elle n'avait plus réellement conscience du temps, laissant sortir le stress de cette dernière semaine et toute la peine qu'elle trainait avec elle, son corps secoué par ses sanglots. Le soulagement qu'elle ressentit lorsque Porthos la serra dans ses bras fut indescriptible. Ses puissants bras l'encerclèrent et l'une de ses mains se posa sur l'arrière de sa tête. Elle n'osait pas espérer, mais il ne l'avait pas rejetée et c'était assez pour l'aider à se calmer.

Tranquillement, elle reprit le contrôle de ses émotions. Elle laissa sa tête reposer sur Porthos encore un moment, reniflant piteusement. Elle vit alors apparaitre un mouchoir blanc devant ses yeux et, reconnaissante, le prit pour se moucher. Porthos se dégagea d'elle alors qu'elle essuyait ses larmes et alla s'assoir à nouveau sur le divan. La tête penchée, les mains jointes sur ses genoux, il ne leva pas les yeux quand Aramis vint le rejoindre. Cette fois-ci, elle s'assit juste à côté de lui, hésitante à s'éloigner de lui. Ne sachant pas quoi faire, un peu honteuse d'avoir agi de la sorte, elle ne se décidait pas à reprendre la conversation de peur de gâcher la deuxième chance que son ami lui offrait.

Il la regarda enfin. Cette fois, pas de colère dans ses yeux. Il était aussi bouleversé qu'elle et jamais Aramis n'aurait cru voir Porthos dans cet état. Ce fut assez pour lui faire monter de nouvelles larmes. Elle plissa les lèvres pour tenter de se retenir et Porthos sembla soudain paniqué.

« Non. Ne pleure pas. D'accord? Je… Je ne peux pas supporter quand une fille pleure. Je t'en prie…»

« …Désolée…»

«Ça va… Ça va… C'est juste que… Oh! La! La! Aramis… »

« Porthos. Je suis tellement désolée. Tellement. La situation m'échappe. Je… enfin…Je sais que tu ne veux plus de mon amitié mais, je t'en prie, laisse-moi t'expliquer. Laisse-moi te parler de mon histoire. Après… Après, tu pourras décider si tu m'en veux toujours autant.»

« J'aimerais bien l'entendre ton histoire, moi. »

Aramis et Porthos se retournèrent d'un même élan, surpris par la voix qui s'était élevée de la noirceur de l'entrée. Athos se tenait debout, devant la porte. Son visage n'affichait aucune expression, mais Aramis reconnu sa posture rigide. Il était toujours en colère, mais apparemment, il tentait de se contenir et, pour ça, Aramis en fut reconnaissante.

« Je suis contente que tu sois revenu, Athos. »

« Ne me remercie pas. Je ne te pardonne pas ton mensonge. J'ai le droit de savoir, par contre. Porthos et moi avons le droit de savoir pourquoi et c'est seulement pour cette raison que je suis revenu. »