Je remercie TaTchou pour ses relectures et ses belles histoires.

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CHAPITRE XXI


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L'amphithéâtre était impressionnant. D'une folle hauteur. S'il n'y avait eu le mur qui surplombait la loge impériale et la séparait des gradins, Gaïa se serait sentie écrasée par la foule qui s'étageait au-dessus d'elle. La loge impériale. Gaïa n'eût jamais dû s'y trouver. Les femmes, à Rome, étaient reléguées dans les hauteurs, sous le péristyle qui couronnait l'édifice, juste en-dessous des esclaves. Seules les vestales pouvaient prendre place aux premiers rangs, sur des sièges de marbre qui leur étaient réservés. Insigne honneur pour ces vierges consacrées au service de leur déesse.

Mais Titus était le maître de l'univers, le maître des terres habitées ou désertiques, le maître de Rome, le maître de l'amphithéâtre. Le munéraire. Le seul et l'unique. Il donnait, offrait et se réservait en échange quelques privilèges. Comme celui de convier des femmes dans la loge impériale.

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La jeune femme se détendit contre le dossier de son siège et profita du paysage artificiel qui s'offrait à ses yeux.

Une jolie forêt touffue poussait sur le sable de l'arène. Des arbres feuillus, des bosquets d'arbustes et des clairières agrémentées de plantes rases et de fleurs multicolores. Un merveilleux paysage bucolique entouré de pierres et de cris. La foule était bruyante, agitée, comme elle l'est toujours dans un amphithéâtre quand elle attend que le spectacle commence. Elle bavardait, mangeait, grignotait des graines de pastèque grillées, des lupins et des caroubes achetés aux marchands qui occupaient les galeries extérieures de l'amphithéâtre. Les gens s'interpellaient, riaient, s'impatientaient.

Les jeux commençaient. La première semaine servirait de mise en bouche, ensuite se succéderaient les chasses exotiques et les champions. Titus avait programmé deux naumachies et des combats de groupes qui mettraient en scène de grandes batailles historiques au cours desquelles s'étaient affrontés des peuples barbares. Le bruit courait que, lors de ces combats, cinquante gladiateurs d'expérience, soutenus par une centaine condamnés à mort, s'affronteraient sans règles et sans arbitres. Des batailles en situation réelle. Sauvages et sanglantes. Tellement excitantes quand les combattants jouaient bien leurs rôles.

Ce matin-là, rien de tel n'était prévu. Depuis deux jours, on présentait les bestiaires venus des quatre coins de l'Empire. L'occasion leur était donnée de montrer leurs talents sans trop se mettre en danger. De se faire connaître. Les spectateurs avaient ainsi la possibilité de mettre un visage sur les noms qui s'affichaient sur les programmes. D'évaluer leurs performances, de les noter et d'envisager plus tard d'engager des paris et de l'argent sur leurs noms. De savoir s'il fallait dépenser ou non son argent pour assister à la journée au cours de laquelle les bestiaires se produiraient. Un bestiaire habile pouvait combattre plusieurs fois par semaine.

Gaïa avait été un peu surprise de découvrir le nom de Marcia au programme de la chasse du jour. La jeune fille avait-elle changé d'armatura ou bien son laniste prévoyait-il de la présenter indifféremment aux venatios et au munus ? Connaissant Téos et son goût de l'argent, Marcia et sa réputation de rétiaire, Gaïa penchait pour la deuxième option. Elle se demanda s'il était possible de dénoncer le contrat de Marcia en invoquant une violation des clauses de celui-ci par le laniste. Si Marcia officiait comme bestiaire et comme rétiaire, son quota de six combats par an serait largement dépassé. Elle avait déjà combattu quatre fois cette année. La chasse serait son cinquième engagement. Un engagement modeste qui en présageait bien d'autres. Elle allait doubler, sinon tripler, le nombre de combats inscrits sur son contrat.

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— Alors, madame, que pense une Alexandrine du nouvel amphithéâtre de Rome ?

Les inquiétudes de Gaïa ne s'étaient pas confirmées. Elle avait rapidement expédié ses affaires à Alexandrie et elle était arrivée à Rome avant le début des jeux. Elle avait fait parvenir une tablette à l'Empereur pour l'informer de sa présence, mais bien avant qu'il ne la reçut, un affranchi était monté à bord de l'Artémisia. Il lui avait annoncé être envoyé par le Prince et avoir reçu l'ordre de se mettre à son service. De l'espionner, avait aussitôt pensé Gaïa.

Un appartement lui avait été réservé au Capitole et resterait à sa disposition aussi longtemps qu'elle le désirait. Une demeure modeste qui s'organisait autour d'un petit atrium, mais qui possédait toutes les commodités, ainsi que l'eau courante. Une demeure tout à fait charmante, décorée de façon exquise, qui s'élevait sur deux niveaux. La chambre qu'elle s'était attribuée possédait un balcon. De là, s'offrait à sa vue une partie du Cirque Maximus, le Tibre et la campagne qui s'étendait au-delà du fleuve.

Gaïa ne comprenait pas les honneurs dont la comblait Titus. L'affranchi, qui lui dit se nommer Kittos, avait pour mission de faciliter sa vie à Rome. L'empereur l'avait invitée pour assister aux jeux, il lui fournirait litières, escortes et droits d'entrée aux spectacles. Elle pourrait assister à tous ceux qu'elle voudrait sans débourser un seul sesterce. Si le Prince désirait la voir assister aux jeux, Kittos l'emmènerait là où sa présence était souhaitée ou requise. Il la préviendrait si le Prince exigeait ou espérait sa présence ailleurs : au palais, dans une villa lors d'un banquet donné par un citoyen important, à l'amphithéâtre.

À l'amphithéâtre, où selon les jours, elle assisterait aux spectacles depuis la loge du préfet, dans les gradins réservés aux femmes de qualité et aux vestales, dans les hauteurs, ou bien, insigne honneur, dans la loge impériale. Comme c'était le cas, ce jour-là, en ce troisième jour de chasse.

— L'Alexandrine que je suis est impressionnée, Imperator. Par la beauté et la grandeur de celui-ci, par la magnificence de sa décoration, mais plus encore par les prouesses techniques mises en œuvre. La manœuvre du déploiement du velum m'a laissée sans voix.

Mille marins de la flotte de Misène en assurent le fonctionnement, précisa Titus ravi.

L'amphithéâtre est digne de la capitale de l'Empire, Imperator. C'est une magnifique réalisation.

Égalerait-elle la tour de Pharos ? demanda-t-il taquin.

La tour est une grosse lanterne. Les anciens ont loué les moyens mis en œuvre pour l'élever si haut au‑dessus de la mer et sa capacité à guider les marins et à les garder des naufrages. Elle est devenue l'emblème de la cité d'Alexandrie. L'amphithéâtre est au service du peuple, pas seulement des marins. Il proclame la bonté de son Prince envers lui. Il ne deviendra pas seulement l'emblème de Rome, mais celui de l'Empire tout entier, de la civilisation.

Vous ne m'aviez pas habitué à tant de flatteries.

Je ne vous savais pas Prince de la jeunesse, rétorqua Gaïa. Vous êtes aujourd'hui l'Empereur. La prospérité et le bonheur de votre peuple ne sont-ils pas entre vos mains ? Je ne vois autour de moi que des gens heureux et enthousiastes, n'aurais-je pas le droit de vous louer pour cela ? Devrais-je taire vos mérites ?

Rome vous semblerait-elle plus plaisante que lors de votre première visite ?

Mmm, approuva Gaïa. Je dois aussi reconnaître que le logement dont je bénéficie n'y est pas étranger, Imperator. Je n'ai pas eu la chance lors de ma première visite d'être aussi bien reçue.

Titus salua Gaïa avec reconnaissance. La jeune femme lui plaisait décidément beaucoup. Il l'avait rencontrée dans des circonstances dramatiques. Elle avait pourtant su le distraire de ses sombres pensées. Il avait aimé sa grâce orientale, son esprit léger, son intelligence, sa délicatesse et sa franchise. Il voulait plier les dieux et le destin qui l'avaient desservi depuis son accession à la pourpre impériale. Rendre son règne inoubliable. S'attirer l'amour de la plèbe équivalait à s'attirer la faveur des dieux.

Si les jeux se devaient d'être exceptionnels, son entourage se devait de l'être aussi. Il avait envoyé des invitations jusqu'aux confins de l'Empire. Des potentats, des rois, des princes avaient été conviés à venir à Rome. Ils seraient les joyaux installés dans les loges, dans les rangs des invités, le vivant témoignage de la puissance de Rome, de l'allégeance des royaumes barbares à Rome. Il avait pensé à la jeune femme sous la treille de chèvrefeuille. Cette apparition odorante et inattendue. Son image était aussi liée à la mort de son père. À son revirement moral qui avait transformé l'homme dissolu qu'il était, en un empereur sage et vertueux.

Il n'avait pas osé inviter Bérénice. Sa présence aurait jeté un voile de méfiance et de suspicion. Mais il regrettait son absence. Elle lui manquait. L'Alexandrine lui rappelait la reine juive. Son assurance, sa beauté, son exotisme, son indépendance. Cette volonté de ne pas être ce qu'on attendait d'elles, mais d'être elles sans se soucier de ce qu'en pensaient les autres, les bien-pensants. Sans provocation, mais sans concession non plus. Quoique... Bérénice, qui avait espéré rester à ses côtés, avait fini par s'y résoudre parfois..

Gaïa Metella répondait exactement à ses attentes. Elle s'apparentait à un joli joyau, un de ceux qu'on aurait vraiment aimé arborer, mais avec lequel on hésitait à se montrer. Pas vraiment scandaleux ou barbare, mais juste un peu trop original.

On la remarquait, on l'admirait, on notait son aspect inhabituel sans pouvoir porter à son encontre de jugement dépréciatif ou méprisant. Elle ne passait pas inaperçue. On la regardait. Elle attirait les regards. Sa taille tout d'abord et puis, sa démarche, sa façon de pencher la tête sur son épaule et de sourire en coin. Ses vêtements d'excellente facture, les teintures subtiles ou profondes des étoffes qu'elle arborait. La qualité de la soie, la finesse des tissus, le choix des galons et la beauté des broderies. Elle avait une manière très personnelle de se maquiller et de se coiffer. Un mélange étudié de décontraction et de fausse négligence qui mettait ses traits en valeur. Titus aimait aussi son parfum. Si léger, si frais et si trompeur. La note de civette, le boisé et le girofle. Et puis, il y avait ses bijoux. Ses accessoires. Il y avait été sensible à Aquae Cutiliae.

Il détailla sa mise. Gaïa pencha la tête et un sourire doux, légèrement moqueur, étira le coin de ses lèvres. Il leva un bref instant son regard sur elle, conscient de ce que son examen pouvait avoir d'offensant, mais il le prolongea sans vergogne. N'était-il pas l'Imperator ? N'était-elle pas son invitée ? Une femme au service de sa gloire ? Ses yeux glissèrent d'abord sur ses oreilles. Elles étaient ornées de pendants d'or, rehaussés de pierres précieuses. Autour de son cou s'enroulait un grand collier d'ambre dont la couleur répondait à celle de ses yeux. L'Alexandrine avait sensuellement laissé glisser son manteau des épaules. Elle portait dessous une robe ou peut-être une simple tunique. Scandale chez les élégantes et les puritaines de la bonne société romaine ! Une tunique à la simplicité trompeuse. La soie était rehaussée de broderies blanches et or, et s'irisait, au gré des mouvements de la jeune femme et de la lumière qui jouait sur elle, de mille couleurs. La tunique laissait les bras de l'Alexandrine exposés. Les bracelets avaient remplacé les tissus. Ils la paraient d'autant plus richement. Plus que jamais, elle devait sentir le regard condescendant et légèrement offusqué des Romains qu'elle croisait. Elle était divine. Il releva la tête, croisa son regard interrogateur. Il lui dédia un sourire appréciateur. Elle haussa les sourcils, amusée et satisfaite. Elle avait compris.

Elle était parfaite.

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Les lituus résonnèrent soudain et l'orchestre se mit en branle. La foule exhala un soupir de plaisir. Une journée de délices commençait. Les bestiaires apparurent. La pompa commençait.

Marcia leva la tête. Combien y avait-il au-dessus d'elle ? Cent cinquante pieds ? Deux cents ? Elle balaya la piste des yeux. C'était joli.

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Marcia était venue reconnaître le terrain le jour précédent.

Elle avait emprunté de l'encre, des calames et des feuilles à Aeshma. Téos avait refusé de laisser sortir les quatre autres gladiatrices qui participaient avec elle à la chasse. Parfois, le laniste se montrait borné et complètement stupide. Elle avait quitté le ludus Aemilius après son entraînement.

Le munus du jour venait de s'achever. La foule se déversait de l'amphithéâtre et conversait autour de l'édifice. Les gens commentaient les combats, encensaient certains gladiateurs, se félicitaient des animaux qu'ils avaient pu voir à la chasse du matin, des amusantes démonstrations de dressage, de l'originalité des exécutions. Les représentations avaient séduit et les spectateurs s'enthousiasmaient pour les combats à venir, de l'entrée en scène de gladiateurs célèbres, de juliani encore plus célèbres et le nom d'un certain Vérus revenait souvent. Marcia n'y prêta qu'une oreille discrète. Un garde l'arrêta à la porte par laquelle elle avait choisi d'entrer. Elle sortit de sa ceinture une tesselle marquée de ce qui devait correspondre au sceau du ludus. Le garde la regarda bizarrement.

— Qu'est-ce qu'une fille vient faire avec une tesselle frappée du sceau du ludus Aemilius ?

Je viens voir la configuration de la forêt.

Oh, tu es bestiaire ?

Oui, enfin, pas seulement.

Tu es jolie, tu t'appelles comment ?

Marcia.

Ah ! L'auctorata ! s'écria le garde. Tu viens de Lycie ?

Oui.

Je ne croyais pas que des femmes pouvaient signer des contrats d'auctoratus avant d'avoir lu le programme. J'avais hâte de voir à quoi tu ressemblais.

Et ?

Je ne suis pas déçu pour l'apparence, reste à savoir ce que tu vaux sur le sable.

La chasse de demain est destinée à cela, non ? À évaluer les bestiaires. Les chasses dangereuses commenceront la semaine prochaine.

Oui. En tout cas, garde du spectacle jusqu'à la fin, car je ne peux jamais assister au début.

Si les chasses ne duraient qu'un quart d'heure, quel plaisir y aurait-il à en donner ? déclara Marcia.

Aucun.

Une chasse est belle du début à la fin.

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Marcia avait bien aimé les chasses avant de devenir gladiatrice. On y voyait toujours de beaux animaux, les décors étaient jolis et si les bestiaires savaient y faire, les spectacles apportaient leurs lots d'émotions et d'actions d'éclat. Par contre, elle goûtait peu aux mises à mort sanglantes. Encore moins aux condamnations ad bestias où de pauvres types désarmés étaient censés payer leurs crimes en se faisant dévorer par des fauves ou encorner par des taureaux furieux. Son père lui disait qu'il était plus honorable de mourir ainsi que sur une croix. Que les condamnés pouvaient se défendre, même si ce n'était qu'à mains nues, qu'ils survivaient parfois et qu'on leur offrait alors la possibilité de devenir gladiateur. Il n'avait pas tout à fait tort, mais ces exécutions avaient lieu aux meridiani et celles-ci n'étaient pas réputées pour la qualité de leurs représentations. Marcia n'y avait pas vraiment prêté attention avant, mais les bestiaires étaient souvent engagés dans les meridiani qui mettaient des condamnations ad bestia en scène. Ils avait pour tâche d'exciter les bêtes, de les pousser sur les condamnés désarmés. Et comble de la déchéance à ses yeux, maintenant qu'elle était gladiatrice, à achever les blessés qui agonisaient ou suppliaient qu'on les secourût.

Marcia avait été contrariée que Téos l'engageât à participer à des venatios. Elle s'imaginait très mal égorger des tas de criminels qui se vidaient misérablement de leur sang sur le sable. Elle ressentit la décision de Téos comme une punition qu'elle n'avait pas méritée. Elle avait essayé de négocier avec le laniste. Il l'avait vertement reçue, mais elle n'avait pas renoncé et elle s'était battue pied à pied. Elle avait vite compris qu'elle n'échapperait pas aux chasses, mais elle refusait de jouer aux bourreaux. Elle avait insisté. À bout de patience, Téos lui avait promis qu'elle ne serait engagée que dans des venatios qui mettaient aux prises des bestiaires et des animaux. Pas de prisonniers ou de condamnés à mort. Pas de mise à mort de prisonniers à l'agonie.

À cette occasion, Téos la mit fermement en garde. Les venatios n'étaient pas des divertissements de novices. Les animaux pouvaient se montrer extrêmement dangereux. Marcia avait rétorqué que si elle ne voulait courir aucun risque, elle aurait embrassé une carrière de coiffeuse ou de cuisinière, pas de gladiatrice. Téos l'avait jetée dehors et voué ses melioras aux Furies. Marcia était sortie de chez lui hautement satisfaite et la mine réjouie. Il l'avait associée dans ses vœux aux melioras !

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— Entre, lui dit le gardien. Je retiens ton nom et ta tête. Tu ne vas pas chasser casquée, n'est-ce pas ?

Non, je serai tête nue.

Bien, apprécia le garde. À cheval ou à pied ?

D'abord à cheval, ensuite à pied.

Avec quelle arme affronteras-tu les bêtes ?

Un arc et un pugio.

J'attends de voir cela.

Marcia était montée dans les gradins, assez haut pour avoir une vue d'ensemble. Les esclaves n'avaient pas fini de planter le décor, mais le paysage ne changerait plus beaucoup. Elle s'appliqua à reproduire la configuration des lieux, les endroits propices pour combattre ou se mettre à l'affût.

À son retour, elle était allée retrouver ses camarades et elles avaient étudié le plan ensemble. Aeshma était venue jeter un œil dessus et évidemment, elle avait reproché à Marcia son manque de talent pour le dessin et grommelé qu'elle gâchait des feuilles avec ses gribouillis. Marcia avait acidement accueilli ses commentaires :

— D'abord, tu as autant de feuilles que tu veux et tu sais très bien que je t'en rachèterais si tu en as besoin. Et puis, d'accord, la prochaine fois, puisque je suis si nulle en dessin, je n'irai pas reconnaître les lieux et on foncera en pleine forêt sans savoir ce qu'elle nous réserve.

Aeshma l'avait regardée d'un œil noir :

— Ouais, très bonne idée, grommela-t-elle. Le meilleur moyen pour se faire éventrer. De chasseresses, vous serez devenues des proies.

Pourquoi crois-tu que je sois allée à l'amphithéâtre ? Pour prendre un bain de soleil ?! s'énerva Marcia.

Euh... Ouais, balbutia Aeshma qui n'avait pas voulu mettre Marcia en colère. C'est bien, tu... euh, tu as bien fait. Préparez-vous bien. Vous devez être capables de vous déplacer les yeux fermés dans ce décor.

Merci de tes précieux conseils, Aeshma ! ironisa Marcia.

Mon dessin aurait été plus précis, ne put s'empêcher de grogner la petite thrace désireuse d'avoir le dernier mot.

Oui, mais contrairement à moi, tu ne peux pas sortir du ludus, lui rappela Marcia.

C'est nul, déclara Aeshma fâchée.

Il n'est pas si mal ce plan, intervint Atalante qui avait suivi leur conversation.

Pff... Ata, souffla Aeshma. Tu n'es jamais là où il faut.

Atalante souriait de toutes ses dents et Marcia arborait une mine réjouie. Elles échangèrent un regard complice et Aeshma, contrariée, tourna les talons en grommelant. Dacia, Celtine, Britannia et Bastet enviaient Marcia. La jeune rétiaire était très proche des deux melioras et elles trouvaient incroyable qu'elle pût ainsi tenir tête à Aeshma. Aucune d'entre elles n'aurait osé lui répondre comme Marcia l'avait fait.

— Elle s'inquiète pour vous, déclara Atalante. Ça ne lui plaît pas que vous jouiez aux bestiaires.

On s'en sortira. Demain, c'est assez facile, lui assura Dacia.

Mmm. Vous avez parlé avec Tigris et Anémios ?

Oui.

Ils ont de l'expérience et ils sont de bon conseil. Je comprends Aeshma aussi. Pourquoi Téos ne vous a pas formées avant ?

Il y a beaucoup de femmes engagées comme bestiaires durant les jeux, j'en ai vu plein au ludus Bestiari, dit Marcia. Il ne voulait peut-être pas que son ludus soit absent des programmes.

On a des bestiaires parmi les gars. Il aurait pu s'en contenter.

On s'en tirera très bien.

Atalante regarda les quatre filles. Peut-être demain. Mais dans un mois ? Dans deux ? Face à des ours ? Des taureaux dressés pour le combat ? Marcia, Dacia et Britannia s'en sortiraient peut-être, mais Celtine et Bastet ?

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Gaïa la repéra tout de suite. Sa blondeur, sa façon de monter à cheval. Deux ans auparavant, Marcia ne savait pas tirer à dos de cheval. C'était une bonne archère, mais les deux pieds bien plantés en terre, pas en se déplaçant. Deux ans. La jeune fille avait déjà beaucoup changé la dernière fois que Gaïa l'avait vue.

Gaïa n'avait pas encore osé l'inviter à lui rendre visite et elle n'avait pas osé non plus se rendre au ludus Aemilius. Les gladiatrices n'avaient pas encore combattu. Gaïa préférait avoir une excuse, laisser un peu de temps passer. Kittos logeait chez elle, elle mourait d'envie de revoir Aeshma, de voir Marcia tout au moins, mais elle ne pouvait ignorer les yeux et les oreilles de l'affranchi. Pour Marcia qui était auctorata, elle pourrait toujours invoquer leur amitié passée, mais pour Aeshma ? Pourquoi irait-elle voir une obscure gladiatrice avant même que celle-ci n'eût combattu ? Elle devait attendre et espérer qu'Aeshma s'attirât l'attention du Prince et de la foule, qu'elle commît quelque action héroïque qui pût expliquer qu'une aristocrate alexandrine tombât sous son charme et dépensât de folles sommes pour s'accorder les faveurs de la gladiatrice ou du moins, pour profiter de sa présence. Savoir Aeshma dans la même ville qu'elle et ne pas pouvoir la voir tourmentait péniblement Gaïa.

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Marcia attira les regards et les commentaires. Elle s'était entraînée à tirer à cheval à Sidé, pas pour des raisons professionnelles, seulement pour le plaisir. Elle avait admiré les prouesses de Julia et de sa sœur. Elle voulait les égaler. Contre les loups, si elle avait su tirer en se déplaçant, elle aurait sauvé des vies, plus de vies. Elle était vêtue comme une amazone. Comme les romains fantasmaient les Amazones. Torse nu, cheveux au vent, pagne porté par-dessus une longue feminalia, bottes à revers qui montaient très haut sur les mollets. Un torque brillait autour de son cou, de larges bracelets de cuir autour de ses avant-bras, des serpents autour de ses biceps. D'autres femmes chassaient. Certaines à cheval comme Marcia, mais elle était la seule à se servir d'un arc, les autres étaient armées de lances. Trois hommes partageaient cependant ses spécificités. Ils étaient doués, mais la blondeur de Marcia retint l'attention. Sa blondeur et son corps exposés aux regards. Sa poitrine nue. Elle avait bien deux seins. Certains s'en désolaient dans les gradins. Ils furent traités de pervers et cessèrent de réclamer qu'elle se coupât le sein droit comme soi-disant le faisaient les Amazones aux temps de leur gloire.

La chasse amusa. Les bestiaires n'avaient pas pour consigne de massacrer les animaux, mais de défendre d'élégantes gazelles contre les crocs acérés de prédateurs affamés. Des chacals et des hyènes. Des animaux habitués à chasser en meute. Les morses n'étaient présents que comme curiosité exotique et remplirent admirablement leur rôle. Beaucoup de spectateurs n'en avaient jamais vu et digressèrent, ravis, sur leur apparence étrange, leur provenance et leur taille impressionnante. Ils se promenèrent dans l'arène, les bestiaires les ignorèrent. Les chacals et les hyènes qui s'essayèrent à les attaquer renoncèrent rapidement. Ils avaient la peau épaisse et leurs défenses se révélèrent des armes redoutables. Deux hyènes et un chacal déversèrent leurs entrailles sur le sable sans même avoir pu égratigner les monstres.

Marcia avait progressé. Ses tirs étaient précis, puissants. Gaïa apprécia beaucoup. Un peu moins quand la jeune fille sauta à bas de son cheval pour porter secours à une gladiatrice à la peau d'ébène qui affrontait six hyènes.

Pourquoi Marcia n'avait-elle pas continué à user de son arc ? Parce que la gladiatrice en difficulté avait perdu pied et que les prédateurs l'entouraient ? Qu'ils s'étaient déjà attaqué à ses jambes et à ses bras ? Gaïa se souvenait d'une scène semblable. Atalante terrassée par la grande louve, attaquée aux jambes par deux autres. Gaïa avait tiré. Atteint son but. Sauvé la grande rétiaire. Marcia... Marcia avait un cheval qu'elle ne connaissait pas et puis, même si elle le connaissait, pouvait-il être aussi bien dressé que les chevaux dont s'occupait Julia ?

Que Marcia n'eût pas confiance dans sa monture ou dans la précision de ses tirs, quelle différence cela faisait-il ? Elle avait confiance dans son bras armé d'un pugio et elle ne voulait pas risquer de blesser la gladiatrice à terre. Elle eût dû la laisser mourir, se débrouiller toute seule. Mais non, la bestiaire devait faire partie de sa familia. L'honneur de la familia. La solidarité. Marcia, Aeshma, Atalante qui partageaient ses punitions, elles étaient toutes pareilles.

Gaïa sentit son cœur s'emballer pour la jeune fille.

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Bastet avait bien commencé sa chasse. Elle avait bien combattu, elle s'était dissimulée près des gazelles et avait sauté devant les premières hyènes venues se régaler. Des bestiaires étaient apparus, elle avait vu Dacia, ils avaient combattu ensemble. Les hyènes avaient soudain reflué. Dacia et les autres bestiaires étaient partis à leur poursuite. Pas Bastet. Des gazelles sautaient isolées et affolées. Les hyènes étaient revenues ou d'autres étaient apparues, elle ne savait pas.

Elle bondit, lance en avant. Une hyène couina, Bastet pesa de tout son corps. Les gazelles s'enfuirent et les hyènes se retournèrent contre la jeune rétiaire. Elle recula jusqu'à une clairière. Les hyènes effectuèrent alors un mouvement tournant, s'arrêtèrent et se mirent à grogner en montrant les crocs. La jeune fille tournait sur elle-même, la lance en bout de bras. Balayant l'espace à un pied du sol. Isolée. Elle entendait des cris, mais elle n'apercevait personne. Si les hyènes bondissaient...

Les hyènes bondirent. Ensemble. Bastet en embrocha une, mais les autres la renversèrent.

Les cris du public avertirent Marcia. Un drame se jouait quelque part. Où ? Elle lança son cheval. Il rechigna devant le cadavre d'une gazelle, Marcia tomba sur son encolure. Elle se redressa et le talonna en l'encourageant d'un grand cri. Il repartit. Elle parcourut la piste au galop et retrouva Bastet. On ne voyait pas son visage, mais sa peau noire laissait peu de doute sur son identité. Comme la chevelure de Marcia ne laissait aucun doute sur la sienne. Elle banda son arc, elle devait faire vite. Une hyène à la mâchoire puissante avait refermé sa gueule sur la jambe de la jeune fille.

Le cheval passait d'une jambe sur l'autre. Marcia tenta de le stabiliser. N'y réussit pas. Elle ne voulait pas tuer Bastet. Une fille de son armatura en plus. Elle glissa à terre. Posa l'arc par terre, dégaina son poignard et sauta dans la mêlée.

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— Ça, c'est courageux ! admira un spectateur.

— Quoi ?

— La blonde Amazone, elle vient de se lancer dans un corps à corps avec les bêtes.

— Oh ! Où ? Où ? demanda son ami qui suivait un combat entre une gladiatrice et une grosse hyène sournoise, et ne s'était pas préoccupé des faits et gestes de Marcia.

— Là, là ! Regarde ! s'excita son voisin.

— Aaaah !

Le cri jaillit simultanément de plusieurs gorges. Marcia s'était attachée des supporteurs depuis son entrée sur le sable et ceux-ci ne l'avaient pas quittée des yeux un instant. Elle assurait à elle seule un joli spectacle équestre, même si les cinq autres cavaliers n'avaient rien à lui envier. Elle avait décroché de nombreuses flèches, mais avait aussi amusé les spectateurs par ses prouesses équestres : sautant par-dessus des bosquets, tirant au triple galop sur ses cibles, ramassant un pot qui avait été jeté sur le sable, poursuivant les gazelles et les repoussant dans des endroits plus sûrs, effrayant les prédateurs en fonçant dessus et en hurlant des cris sauvages. Elle ne les avait jamais déçus depuis le début de la chasse. Et maintenant, la cavalière venait d'abandonner sa monture pour combattre à pied ? Elle les gâtait. Des cris d'encouragement jaillirent. D'autres spectateurs se rallièrent aux premiers. On avait remarqué son brusque changement de stratégie.

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Marcia empoigna la première hyène par le cou et tira de toutes ses forces. Elle coinça le train de l'animal entre ses jambes, brandit son poignard et le planta dans la jugulaire de la bête. Une fois, deux fois. Elle décrocha dans le même temps un coup de pied dans la gueule d'une autre. La hyène couina et se retourna en retroussant les babines.

— Bastet !

La jeune gladiatrice à terre ignora son appel. Elle avait la main droite refermée sur la mâchoire d'une hyène et luttait avec elle. Elle essayait de passer un bras autour de son cou pour la coucher sur le côté, mais la bête utilisait ses pattes puissantes pour résister. Bastet veillait à ce que l'animal ne lui échappât pas. Elle la protégeait de son corps contre les morsures au cou de ses congénères. Elle avait déjà été mordue et une hyène s'acharnait sur l'une de ses jambes. Elle avait beau la frapper de son pied libre, l'animal ne la lâchait pas. Bastet luttait contre la mort. Courageusement.

Sa deuxième prestation. Atalante serait déçue, Ister l'avait pourtant prévenue qu'elle ne valait pas grand‑chose. Où étaient les autres ? Elle avait cru que les bestiaires combattaient ensemble quand ils participaient à plusieurs à une venatio. Elle allait crever seule.

— Bastet !

La jeune fille à terre ne réagit toujours pas.

— Sonia ! l'interpella Marcia par son prénom.

L'Abyssinienne l'entendit enfin. Elle pencha la tête. Marcia. Un pugio vola. Bastet l'attrapa au vol. Une grande clameur accompagna le geste. La blonde Amazone venait de céder son arme. Était-elle folle ?

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Gaïa s'arrêta de respirer. Une hyène bondit sur Marcia. La jeune fille lança un poing puis, elle plongea sur le côté, roula sur une épaule et se releva. Sa camarade s'était enfin débarrassée de la grosse hyène qui voulait lui dévorer le visage. Son poignard entama un ballet de sang. Marcia se retrouvait seule face à deux hyènes.

— Par Apollon, cette bestiaire ne manque pas de hardiesse ! s'exclama Titus qui avait toujours apprécié les beaux combats de gladiateurs et les prouesses inattendues.

C'est une auctorata, Imperator, l'informa un homme de sa suite.

Une femme libre ?

On la dit fille de chevalier.

Mmm, fit Titus plus que dubitatif.

Il tourna la tête un instant vers ses invités. Remarqua la pâleur de Gaïa Metella. Ses yeux fixés sur la scène dramatique.

— Hardie, mais fort imprudente, déclara-t-il à son intention.

Elle s'en sortira, murmura Gaïa.

Sans armes et avec pour seule compagne une bestiaire diminuée ? J'en doute fort.

Gaïa serra les dents. Marcia n'était pourtant pas seule ? Pourquoi ses camarades l'avaient-elles abandonnée ?

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Sur le sable, Marcia chercha vainement des yeux la lance de l'Abyssinienne. Celle-ci l'avait perdu quand elle avait été projetée à terre, elle aurait dû se trouver non loin d'elle. Son arc ? Trop loin et son cheval avait fui. Bastet se battait assise, une cuisse et un mollet déchirés. Si seulement Marcia avait au moins pu la rejoindre, mais les hyènes lui barraient le passage. Elle allait se faire bouffer. Aeshma serait furieuse et lui en voudrait pour l'éternité.

Aeshma... Marcia se rappela de la jeune Parthe au Grand Domaine quand elle lui avait sauvé la vie alors que les loups menaçaient de la dévorer. Elle était armée de deux glaives et elle en avait usé avec célérité, mais ce n'était pas ce qui venait de frapper l'esprit de Marcia. Elle se souvint comment, pour lui permettre de monter sur son cheval, Aeshma avait tenu les loups en respect, comment elle les avait fait reculer, comment elle les avait intimidés, dominés. Cela ne suffirait peut-être pas à lui sauver la vie, mais cela lui donnerait un sursis. Elle revoyait son mentor descendre sur ses jambes, écarter les bras, fixer les loups et hurler.

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— Incroyable ! s'enthousiasma Titus.

Sa suite fit écho à sa surprise et son enthousiasme, motivée par le désir de plaire à l'Imperator et une sincère admiration. Gaïa fut l'une des rares personnes présentes dans la loge impériale à ne pas exprimer bruyamment son engouement ou sa surprise. Depuis quand Marcia était-elle devenue cette bête sauvage ? Ce concentré d'intrépidité, de courage, de rage et bestialité ? Elle s'était mise en danger pour aider sa camarade, comme...

Comme l'auraient fait Aeshma ou Atalante. Ses mentors. Gaïa regardait la position de Marcia, son visage, sa tension, le recul des hyènes. Elle avait déjà assisté à une scène semblable. Une scène qui lui avait serré le cœur d'angoisse. Le Grand Domaine. Les grands loups gris affamés. Aeshma. Marcia adorait la jeune Parthe et celle-ci, sans le savoir, lui sauverait peut-être une nouvelle fois la vie. Marcia s'inspirait de l'attitude qu'Aeshma avait eue face aux loups gris.

Les hyènes reculèrent, grondèrent. Marcia avança en criant. Bastet, rejoindre Bastet. Récupérer son pugio et tuer. Elle y parvint, mais les hyènes s'étaient aussi regroupées et d'autres étaient venues les rejoindre. Marcia avait l'étrange impression qu'elle seule et l'Abyssinienne combattaient encore sur le sable. Elles et les bêtes. L'étrange impression que tous les autres bestiaires étaient morts ou s'étaient retirés du combat. Le cercle se referma autour des deux jeunes bestiaires.

— Tu n'aurais pas dû, Marcia, lui dit Bastet, désolée que son premier combat à Rome finît si mal.

Ne raconte pas n'importe quoi. Atalante ne m'aurait pas pardonné de t'avoir regardée mourir.

Peut-être, mais nous sommes pas bien plus avancées.

Tu peux te lever ?

Non, mais je peux me mettre à quatre pattes et jouer comme tu l'as fait aux prédateurs.

Non, tu ne pourras pas te défendre si elles attaquent. Reste assise. Utilise tes pieds et tes poings. Je te couvre comme je peux.

D'accord.

Les bêtes attaquèrent.

La foule devint soudain hystérique. Les gens se levèrent en hurlant.

Une hyène bondit sur Marcia. Elle se protégea d'un bras, les crocs se refermèrent sur le large bracelet qu'elle portait au poignet. Elle poignarda la bête dans le cou, compensa le déséquilibre avec ses cuisses. Une autre arrivait, une autre encore. Bastet derrière elle, hurlait et donnait de furieux coups de pied.

Une hyène se recula à trente pieds, elle prit son élan et se mit à courir, arrivée à huit pieds de la jeune auctorata, elle s'envola dans les airs. Droit sur elle. Un saut prodigieux, puissant. Marcia la vit trop tard. Elle jura. L'animal glapit et sa trajectoire se brisa. La hyène partit sur le côté et roula dans le sable. Une lance plantée dans le flanc. Un cri, un bond.

Dacia.

L'hoplomaque avait entendu les cris de la foule tandis qu'elle se battait, qu'elle courait et que les bestiaires autour d'elle n'en faisaient pas moins. Mais il y avait autre chose. Le public assistait à autre chose. Dacia était assez souvent descendue sur le sable pour reconnaître les cris et l'enthousiasme bruyant dont faisait preuve une foule quand se déroulaient sous ses yeux des actions d'éclat. Elle ne réagissait pas de la même manière quand un combat lui plaisait et qu'un combat la passionnait. Le public de l'amphithéâtre s'enthousiasmait pour un autre combat que celui de Dacia et des bestiaires qui l'entouraient. Elle s'était déplacée, cherchant instinctivement ses camarades, les autres bestiaires. Celtine et Britannia faisaient équipe avec deux hommes, ils traquaient des chacals. Elle ne vit pas Bastet. Elle tenta de repérer Marcia. Elle aperçut deux cavaliers, elle en avait vu un autre vider sa selle et se faire égorger par des hyènes. La chasse n'était pas si aisée qu'on la leur avait vantée : une simple représentation, pour se faire connaître, des bêtes modestes. Les chacals encore... mais les hyènes ? Elles ne semblaient pas bien impressionnantes, mais leurs morsures se montraient redoutables et elles se déplaçaient en meute. Elles étaient organisées, rapides et vicieuses. Dangereuses.

Elle avait entendu les cris sauvages de Marcia, elle avait tourné la tête et subitement son cœur s'était emballé. Un cheval trottait sans cavalier. Pas celui du bestiaire égorgé, un autre. Celui de Marcia. Elle avait rallié ses camarades et sans l'attendre, elle était partie devant, bondissant par-dessus les fourrés et les arbustes. Elle connaissait le terrain comme si elle avait passé sa vie à le parcourir et à s'y prélasser. Elle loua Marcia pour sa prévoyance, ou les melioras pour avoir envoyé l'auctorata en reconnaissance. Elle fonça, effraya un groupe de gazelles qui s'enfuirent bondissantes, découvrit la scène, arma son bras, lança sa lance et dégaina son poignard. Celtine et Britannia, suivies d'autres bestiaires, arrivèrent derrière et ensemble, ils brisèrent le cercle des hyènes.

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Gaïa se relâcha sur son siège en soupirant. Marcia était sauvée. La chasse continua. Elle vit la jeune fille s'adresser à la camarade qui l'avait sauvée. Celle-ci défit le lien qui maintenait ses cheveux attachés et le lui tendit. Marcia s'agenouilla près de la jeune gladiatrice blessée et lui noua le lien autour de la cuisse, au‑dessus de sa blessure puis, elle l'aida à se remettre sur pieds. La gladiatrice qui était venue heureusement les secourir resta auprès de l'Abyssinienne. Elle récupéra sa lance sur le corps de la hyène qu'elle avait transpercée, la céda à sa camarade blessée et garda son poignard à la main. Ainsi armées, les deux bestiaires repartirent ensemble en chasse

Marcia récupéra son arc, encocha une flèche et partit la corde à moitié tendue. Un peu plus tard, elle rattrapa son cheval et remonta souplement en selle. La foule se mit à scander son nom. Elle leva les bras au ciel en signe de salut et de remerciement et se lança à la poursuite des derniers prédateurs.

Le nom de Marcia s'éleva au-dessus des gradins, il se heurta au velum, rampa dessous et s'échappa par l'ouverture circulaire qui surplombait le sable de l'arène. Il prit son envol et retomba sur la ville. Il courait sur les pavés, léchait les bornes, se mélangeait aux murmures des fontaines, glissait le long du cône de la Meta Sudans. Il frappait les murs, les escaladait et roulait de l'autre côté. Il s'introduisait dans les maisons par les fenêtres, retombait dans les atriums et les jardins, envahissait l'espace.

Aeshma s'entraînait au pancrace avec Galini. La jeune gladiatrice devait faire appel à toutes ses ressources pour tenir face à la petite thrace. Téos avait interdit les entraînements brutaux, les coups n'étaient pas portés, Aeshma touchait sans blesser, sans chercher à faire mal. Elle avait prévenu la jeune fille qu'elle désirait qu'elle travaille sa rapidité, sa réactivité et sa tonicité. La meliora ne tapait pas, mais l'exercice était très physique. Aeshma avait dépassé la vingtaine, mais elle n'avait rien perdu de son énergie, ni de sa capacité à récupérer rapidement même au cours d'un affrontement. Elle était de la trempe d'Atalante, infatigable. Comme tous les meliores, se désola Galini.

La jeune fille se redressa tout à coup, oublia Aeshma. Un poing était parti. La jeune Parte n'avait pas prévu l'absence d'esquive. Galini partit en arrière dans un cri de douleur et s'écroula sur le sol.

— Galini !

Des têtes se tournèrent vers Aeshma. Herennius vit Aeshma seule, debout, les bras ballants, Galini à terre, immobile. Il fonça sur la thrace. Il l'aimait bien, mais parfois son sale caractère le désolait et l'agaçait furieusement. Galini avait dû lui déplaire et voilà ce que faisait Aeshma des consignes ! Elle combattait dans l'après-midi, elle gagnerait sans doute, mais au lieu de savourer sa victoire après, il allait la suspendre à un palus pendant deux jours ! Aeshma s'était déjà accroupie auprès de la jeune mirmillon.

— Galini...

Mmmm, gémit Galini les yeux dans le vague.

Merde, mais qu'est-ce que t...

Une main se referma sur la chevelure d'Aeshma et la tira violemment vers le haut.

— Galini combat dans deux jours et tu la mets au tapis ? Tu vas regretter tes petites leçons, Aeshma, la menaça Herennius furieux.

Doctor, non, je... tenta de se justifier la jeune Parthe.

Tais-toi ! aboya Herennius. À genoux !

La petite thrace s'exécuta sans plus chercher à se justifier. Elle n'avait pas voulu frapper Galini, la jeune gladiatrice aurait dû éviter son poing, mais elle avait soudain quitté le combat et Aeshma n'avait pas pu rattraper son coup.

— Téos décidera. Tidutanus ! l'appela le doctor.

Doctor ?

Va chercher Téos.

Bien.

Tidutanus se détourna en soupirant, contrarié qu'Aeshma se fût attirée les foudres d'Herennius. Déranger Téos pour une question de discipline n'annonçait jamais une suite très heureuse pour le gladiateur fautif.

Un cri jaillit :

— Non !

Les têtes se tournèrent vers la gladiatrice encore à terre, à demi-allongée, appuyée sur un coude.

— C'est de ma faute, ce n'est pas Aeshma. C'est... Écoutez !

Un quasi-silence régnait dans la cour du ludus. Au-delà des murs, cinquante mille personnes, peut-être plus, scandaient à l'infini trois syllabes, accentuant longuement la diphtongue de la deuxième syllabe.

Le silence devint complet.

Aeshma toujours à genoux, s'illumina. Elle chercha Atalante des yeux, ne la trouva pas, retourna son regard vers Galini.

— Excuse-moi, Aeshma, lui dit la jeune fille. J'ai entendu son nom et euh... Doctor, le supplia la jeune gladiatrice. Aeshma n'a pas cherché à me punir pour une erreur que j'aurais commise et qui l'aurait énervée. J'ai quitté le combat. C'est de ma faute. Si tu dois punir quelqu'un, c'est moi, pas elle.

Le nom de Marcia roulait comme une rumeur aux oreilles de tous.

— C'est qui Marcia ? s'informa un gladiateur gaulois auprès d'un de ses camarades.

La petite blonde aux yeux de turquoise. Elle fait partie de leur familia, lui expliqua son camarade et désignant du menton le groupe formé par Herennius, Aeshma et Galini.

Je croyais qu'elle était rétiaire ?

Moi aussi, mais a priori, elle participe aux chasses. Et avec succès à ce qu'il semble. Entendre son nom scandé par un amphithéâtre entier, c'est le genre d'événement réservé à des gloires de l'arène, genre Priscus ou mieux encore, Vérus.

Relève-toi, Aeshma, lui dit Herennius lui aussi impressionné par la rumeur.

Il regarda Galini, Aeshma, hocha la tête.

— Je souhaite à tous qu'un jour ce soit votre nom qui retentisse ainsi dans l'amphithéâtre.

Dans un coin, Ister s'étouffait de jalousie et d'amertume :

— Pff, des bestiaires !

Ouais, grommela Penthésilée à ses côtés.

Il n'y a aucune gloire à égorger des animaux sans défense, continua Ister heureux de trouver une oreille attentive.

Sans défense... répéta Penthésilée pensivement.

Sans rire...

Le truc, ajouta Anté qui se trouvait avec eux. C'est que j'ai entendu dire que Marcia monterait à cheval et qu'elle aurait un arc.

Ah ! s'exclama Ister avec mépris.

Mouais, t'as pas tort, Ister, rentra à son tour Pikridis dans la discussion. Elle n'a même pas à s'engager physiquement avec les bêtes. Elle tire, et si un animal se montre menaçant, elle talonne son cheval et elle fuit.

Mouais, confirma Anté. On voit surtout que vous ne l'avez jamais vue tirer, conclut-il abruptement.

Que vous ne l'avez pas vue faire reculer deux cent de pirates sous ses traits, ajouta Penthésilée d'un ton égal qui impliquait qu'elle jugeait que seule la stupidité entraînait un homme à ne pas reconnaître une vérité aussi évidente.

Marcia est peut-être blonde, continua Anté. Artémis est peut-être vierge, mais quand tu l'as vue un arc à la main ? Tu ne peux nier sa filiation.

Marcia est digne d'une reine et je sais de quoi je parle, affirma Penthésilée d'un air entendu et menaçant. Et quiconque oserait remettre cela en cause...

… le regretterait amèrement, acheva Anté durement.

Il regarda méchamment les deux gladiateurs qui avaient mis en doute le courage et les capacités martiales de leur camarade. Ister était rétiaire, il savait que Marcia était une combattante de valeur. Il n'insista pas.

Pikridis haussa les épaules. Il n'avait pas envie de se lancer dans une querelle. Penthésilée et Anté partageaient la même armatura que lui et ils s'entraînaient souvent avec eux. La gladiatrice n'appréciait pas qu'on critiquât ses camarades. Elle et Lysippé s'évertuaient à défendre l'honneur de leur métier. De leur ludus. Si Anté s'alliait à elles, Pikridis n'aurait rien à y gagner. Ajax, leur melior, ne s'engageait jamais dans des querelles de gladiateurs. Les autres secutors de la familia, à part Lysippé et Penthésilée, n'entretenaient pas de rapports amicaux. Du moins, pas de l'ordre de ceux qu'entretenaient la plupart des gladiateurs qui avaient survécu aux années d'itinérance de la familia. Les nouveaux qui n'avaient connu que le confort et la stabilité du ludus de Sidé méprisaient les anciens pour avoir appartenu à un ludus itinérant. Qu'importait si le laniste était le même.

Mais les anciens formaient aussi, sans vraiment en être conscients, et même si parfois, des dissensions, des jalousies et des haines les dressaient les uns contre les autres, une caste à part. Une caste dont faisaient partie Marcia et les gladiateurs qui avaient partagé son noviciat. Une caste dont tous les meliores étaient issus.

Pikridis combattait bien. Le temps jouait en sa faveur. Les filles seraient toujours là, mais elles aussi vieilliraient, mourraient. Les anciens disparaîtraient. Pikridis attendrait sagement son tour. Et puis, se dit-il, la gloire que venait d'acquérir Marcia ne pouvait que servir leur familia, la fortune et la gloire des gladiateurs qui appartenaient au ludus de Sidé. Au laniste Téos.

— Mar-ci-a ! Mar-ci-a ! hurlait encore la foule dans l'amphithéâtre.

— Elle a gagné, dit-il en souriant.

— Ouais, c'est sûr, confirma Anté.

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L'après-midi, la foule revint nombreuse et curieuse. La matinée avait été splendidement surprenante. La chasse n'eût pas dû réserver la surprise qu'elle leur avait réservée. Le programme parlait d'animaux boréaux fantastiques, de gazelles bondissantes et du ballet de leurs fuites, pas de combats sanglants. Les chacals et les hyènes n'avaient été lâchés sur le sable que pour mieux mettre en valeur la grâce des animaux à la belle robe couleur caramel. Mais les filles et cette Marcia surtout, avaient rendu la chasse excitante et héroïque.

Des gladiatrices étaient programmées en fin de journée. Six couples. Beaucoup de spectateurs n'avaient jamais assisté à des combats de gladiatrices. On savait que le ludus de Capoue en entraînait une vingtaine. On parlait aussi de ludus en Orient, dont celui de Sidé en Lycie-Pamphylie. Des Capouans louaient leurs prestations, d'autres spectateurs venus de la province d'Asie ne tarissaient pas d'éloge à leur propos. Les filles étaient jeunes, belles, athlétiques, ce qui répondait aux canons de la beauté féminine. Mais aussi, vives, violentes, courageuses, hargneuses et ceux qui les avaient déjà vu combattre assuraient qu'elles offraient toujours des prestations très techniques, ce qu'appréciaient particulièrement les amateurs de beaux combats. Le citoyen romain est avide de nouveauté et il avait hâte de vérifier si tout ce que déclaraient les provinciaux était réel ou ne s'apparentait qu'à un vaste tissu de mensonges.

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Atalante vérifiait les attaches de ses caligaes. Des pieds entrèrent dans son champ de vision et s'immobilisèrent à un pas devant elle. La grande rétiaire passa à son autre caligae. Les pieds ne bougèrent pas. Atalante sentait un regard peser sur sa tête. Son adversaire ? Elle était appairée à une secutor issue d'un ludus de la Narbonnaise, elle ne savait plus trop de quelle ville. Elle ne connaissait pas cette partie du monde. Elle enroula minutieusement les brins de ses lacets. L'autre ne bougeait pas. La jeune Syrienne laissa un soupir excédé lui échapper. Si c'était comme cela que la fille pensait l'impressionner. Elle allait juste l'énerver, ce qui ne serait pas à son avantage. Un pied s'avança, toucha le sien. Atalante se remit prestement debout et fixa l'importune d'un œil mauvais.

Une mirmillon. Pas son adversaire. La gladiatrice était casquée. Elle arborait même un magnifique casque de parade. On y voyait s'ébattre des animaux sauvages sculptés en ronde-bosse : des ours, des loups, des lynx, mais aussi des biches et des cerfs. Le cimier avait l'apparence d'un ours qui bondissait en avant. La fille ne bougea pas, elle observait Atalante derrière les grilles de son casque.

Qu'est-ce qu'elle lui voulait ? Elle était grande, presque plus grande qu'elle et elle avait... les épaules très larges. Une taille fine et les hanches étroites, ce qui rendait ses épaules d'autant plus larges.

Les deux femmes restèrent face à face, immobiles, silencieuse. Stupide casque. Atalante ne distinguait rien du visage dissimulé derrière la grille de métal. Ses yeux dorés. Elle eût tant aimé savoir ce qu'ils exprimaient à ce moment-là. Atalante sentait son cœur cogner dans sa poitrine. Une rencontre si...

— Co...

Atalante referma la bouche. Évidemment qu'elle serait là. Comment n'aurait-elle pas pu être là ? Une juliana. Pourquoi n'avait-elle pas prévu cette rencontre ?

Aeshma arriva par derrière.

— Eh, Ata, qu'est-ce que tu...

Ses mots moururent eux aussi sur ses lèvres. Le casque de la mirmillon se tourna vers elle. Un doigt se tendit et un index passa doucement sur la cicatrice qui marquait laidement l'épaule d'Aeshma.

— C'est moche, laissa tomber la voix métallique derrière le casque de la mirmillon. Que t'est-il arrivé ? C'est la blessure que tu as reçue à Pompéi. Pourquoi n'a-t-elle pas été bien soignée ?

Les points ont sauté, répondit Aeshma d'une voix atone.

Avec qui t'étais-tu battue ?

Avec Ata tout d'abord.

Ah, ouais... J'avais oublié combien vous vous entendez bien toutes les deux, fit la voix narquoise. Atalante était bien touchée aussi. Pourtant...

Aeshma a fait naufrage, la coupa Atalante d'une voix qu'elle eût voulu plus assurée. Elle a été malade et elle n'a pas pu être bien soignée.

Naufrage ?

Une petite traversée sur un navire pirate à la dérive, expliqua Atalante.

C'était vrai alors ? murmura Astarté

Vrai quoi ? demanda Aeshma.

L'histoire de l'aristocrate et de la gladiatrice perdues en mer.

Hein ? Qu'est-ce que...

Aeshma n'eut pas le temps de poser sa question. Les arbitres et les servants les appelèrent. La pompa commençait. Les doctors rassemblaient leurs gladiateurs. Astarté s'éloigna en courant.

— On se revoit après, souffla-t-elle par-dessus son épaule.

Tu savais qu'elle serait là ? demanda Aeshma.

Tu es aussi stupide que moi, Aesh.

Merci du compliment, maugréa la jeune Parthe.

Comment n'aurait-elle pas pu être là ? Tu l'avais enterrée ?

Hein ? Non ! protesta Aeshma.

C'est…

Ne va pas me dire que c'est génial, grommela Aeshma.

Pourquoi ?

Parce que c'est nul. Elle n'est même pas logée avec nous.

Quand vous aurez fini de papoter, tu pourras peut-être enfiler ton casque, Aeshma ! les invectiva Herennius.

Ah… Euh, ouais, fit la petite thrace en s'empressant d'obéir.

Doctor, l'appela Atalante. Tu as vu Astarté ?

Oui.

C'est…

Fiche le camp, Atalante ! Et redresse les épaules, la chassa Herennius.

Il ne pensait pas différemment d'Aeshma. Il regrettait Astarté. Il l'avait formée et entraînée pendant six ans. Elle avait gagné des dizaines de combats, il aimait la grâce avec laquelle elle se déplaçait sur le sable. Elle était puissante, mais il se dégageait toujours beaucoup de légèreté quand elle combattait. Xantha était lourde. Galini ressemblait à Astarté. La meliora l'avait encouragée à combattre comme elle et la jeune gladiatrice s'était montrée une excellente élève. Mais elle avait pâti de la perte de son mentor. Galini avait progressé, mais elle aurait progressé plus vite et beaucoup mieux si Astarté avait continué à l'entraîner. Jamais Téos n'aurait dû se séparer de la Dace.

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Gaïa se mordillait l'ongle du pouce. Trente-six gladiateurs défilaient. S'exhibaient. Se vendaient. Plastronnaient. Vingt hommes. Douze femmes. Elle regarda son programme. Elle connaissait personnellement trois gladiateurs. Trois gladiatrices. Ce qu'elle ne comprenait pas, c'était pourquoi Astarté était associée aux juliani du ludus de Capoue. Son laniste l'avait vendue ? Quand ? Pourquoi ? Elle avait suivi la carrière de Marcia et d'Aeshma, mais elle ne s'était pas intéressée à celle d'Atalante et d'Astarté. On ne lui avait pas rapporté le départ de la Dace. L'amante de Marcia. Il fallait qu'elle voie la jeune fille.

Elle tourna la tête et se souvint qu'aucun de ses gens n'avait accès à la tribune impériale. Néria, Séléné, Sergios et Antiochus n'avaient pu l'accompagner qu'à l'entrée de la tribune. Gaïa leur avait permis d'assister aux jeux du haut des tribunes supérieures de l'amphithéâtre. Antiochus avait refusé. Gaïa avait insisté. Sergios avait proposé de rester à la disposition de la domina, tandis qu'Antiochus accompagnerait les deux jeunes femmes. Antiochus s'était rembruni. Gaïa avait envoyé Néria, Séléné et Sergios. Antiochus était resté. Néria avait alors déclaré qu'ils n'iraient pas assister aux jeux dans les tribunes. Si Gaïa avait besoin de leurs services, Antiochus prendrait trop de temps pour aller les chercher et les retrouver parmi la foule des spectateurs. Ils se feraient tout petit dans l'embrasure d'un accès aux tribunes. Le premier sur la droite. En moins d'une minute, Antiochus les préviendrait si la domina avait besoin d'eux.

Gaïa avait donné son accord à cette sage décision. Mais elle se retrouvait seule dans la tribune. Elle se sentait isolée. Les invités de la loge impériale l'avaient regardée curieusement quand elle s'était présentée le matin. Plus encore, quand Titus l'avait courtoisement saluée et lui avait plus tard adressé la parole. Personne ne la connaissait et personne n'avait réussi à obtenir d'informations sur elle. Tout ce qu'ils avaient pu apprendre, c'était qu'elle était une invitée personnelle de l'Empereur et que celui-ci l'avait logée plus que décemment dans le quartier des palais. Qu'elle venait d'Alexandrie. Rien d'autre.

Personne n'avait encore osé l'aborder. Seul Titus lui avait parlé.

Ses yeux parcouraient la file des gladiatrices, elle repéra Atalante sans difficulté, devina l'identité d'Astarté à sa carrure. Où se trouvait Aeshma ? Là. Il n'y avait que deux thraces engagées parmi les femmes. Elles combattraient l'une contre l'autre. Gaïa sourit soudain. Aeshma remporterait son combat. Son adversaire se déplaçait sans grâce. La petite Parthe la balayerait.

— Que nous vaut ce sourire si confiant, Gaïa ?

La jeune femme tourna la tête. Titus s'était tourné vers elle.

— Auriez-vous engagé des paris sur l'un des combattants ? demanda-t-il.

J'attendais de me faire d'abord une idée de la valeur des combattants et de celle des ludus avant de me décider à parier.

Prudente ?

Je ne parie jamais pour perdre, Imperator.

Comme vous ne vendez jamais à perte.

C'est exact. Vendre à perte est une marque de faiblesse.

Et votre sourire ?

J'ai souri de ma bêtise. Certains combats sont déjà gagnés d'avance.

Sa déclaration piqua la curiosité de l'Empereur :

— Vraiment ? demanda-t-il.

Oui.

Qui ?

Les gladiateurs du ludus de Sidé remporteront tous leur combat.

Mmm… réfléchit l'Empereur.

Il se tourna vers un homme. Un affranchi. Un favori.

— Astanyax ? demanda Titus.

Le secutor Ajax, l'hoplomaque Germanus, le rétiaire Ametystus. Il y a aussi deux gladiatrices : la rétiaire Atalante et la thrace Aeshma.

Le ludus de Sidé est celui à qui appartient la bestiaire qui, ce matin, a soulevé tant d'enthousiasme, n'est-ce pas ?

Oui, Imperator.

Seriez-vous prête à parier sur eux ? demanda Titus à Gaïa.

Oui, Imperator. Sans aucune hésitation.

Les hommes et la thrace combattent des gladiateurs formés dans les ludus impériaux, observa-t-il.

Je pourrais peut-être perdre pour les gladiateurs, concéda Gaïa diplomate. Mais pas pour les gladiatrices. Aeshma et Atalante remporteront la victoire et, pour ne pas avoir l'air de vous offenser, Imperator, je donne aussi gagnante la juliana de Capoue, Astarté.

Vous les avez déjà vues combattre ?

Oui.

Où ?

Elles ont soulevé l'enthousiasme à Patara. À Pompéi, aussi.

Qui veut parier contre Gaïa Metella ? lança Titus à la ronde.

La mirmillon de Narbonnaise possède une impressionnante carrière, remarqua un homme au front dégarni en parlant de la gladiatrice opposée à Atalante.

La thrace ne pourra pas vaincre une juliana, renchérit un tribun d'un air condescendant.

Les juliani sont les meilleurs combattants de l'Empire, rajouta un homme ventripotent.

Et bien, pariez contre notre amie, Claudius.

L'homme fronça les sourcils.

— Je croyais… commença Titus d'un ton narquois.

Je prends le pari, se lança Claudius.

Moi, aussi ! s'écria le tribun.

L'empereur appela un affranchi et lui ordonna de prendre les paris en note.

— Vous ne pariez pas, Imperator ? demanda innocemment Gaïa.

Il n'est pas juste que le munéraire parie contre des combattants. On risquerait de l'accuser de tricherie. J'attends des gladiateurs qu'ils combattent avec fougue, qu'ils se dépassent pour le plaisir du public. J'aime être surpris.

Les paris furent pris. Des sommes folles furent engagées, pour plaire à l'Empereur puisqu'il l'avait demandé. On en savait un peu plus sur la jeune étrangère : Gaïa, une femme d'affaires. Il serait facile de compléter ces informations obtenues grâce à Titus. Riche. Les sommes dont Gaïa se porta garante n'avaient rien d'anecdotique.

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Astarté retira son casque et s'apprêtait à le confier à son armurier quand une main arrêta son geste.

— On peut voir ?

Aeshma. Atalante.

— Oui.

Aeshma s'empara du casque de la Dace aux larges épaules. Du doigt, elle en caressa doucement les figures.

— Il est très beau, apprécia-t-elle sincèrement.

Merci, sourit Astarté.

C'est ton dieu-ours ? demanda Aeshma en passant un doigt sur le cimier. Euh...

Oui, c'est Zalmoxis, répondit Astarté touchée qu'Aeshma se souvînt de ce qu'elle lui avait raconté.

Tu l'as fait faire sur mesure ?

Oui.

Le prix de ta vente ?

Entre autre.

Atalante s'approcha et détailla le casque.

— J'aurais préféré que tu attendes un peu pour te le payer, déclara-t-elle.

J'aurais préféré ne jamais posséder un si beau casque, répliqua Astarté avec une pointe d'amertume dans la voix.

Aeshma lui rendit son casque.

— Astarté ! cria soudain une voix virile.

Un grand type, une accolade brutale. Ajax n'avait aucune délicatesse, grimaça Aeshma. Il se recula et donna un coup de poing au défaut de l'épaule découverte de la Dace.

— Comment vas-tu ?

Bien.

Tu nous manques, dit-il bougon.

Ouais ?

Ouais.

Salut, Astarté, lui sourit timidement Germanus lui aussi venu s'enquérir de l'ancienne meliora de la familia.

Toi, aussi, Germanus ? Je te manque ?

Mmm, acquiesça l'hoplomaque blond.

Je ne t'ai même pas dit au revoir comme il le convenait, fit Ajax sombrement.

Astarté plongea ses yeux dans le regard du melior. Elle y lut de la peine et de la honte.

— Tu n'y étais pour rien.

Je sais, mais même. Il faut qu'on vous laisse, les filles, on doit se préparer. Vous passez les dernières, vous avez le temps de… Astarté, je suis heureux de t'avoir revue.

On se reverra à l'occasion.

Mouais, mais quand tu étais là, c'était…

Il surprit le sourire en coin de la Dace aux larges épaules. Il se racla le fond de la gorge pour donner le change et acheva :

— Bien. Ouais, c'était bien.

Il entraîna Germanus à sa suite pour se préparer. Astarté souriait.

— Pff, souffla Aeshma.

Quoi ? fit Astarté. Tu es jalouse ? Si tu voulais…

Ouais, ben, je ne veux pas. Alors, oublie.

Astarté tourna les yeux vers Atalante. La grande rétiaire arborait un sourire triste. La jeune Dace leva une main et lui essuya une larme qui menaçait de couler sur sa joue. Voilà pourquoi Astarté avait autant de pouvoir sur Atalante. Elle se montrait toujours attentive, attentionnée et tendre. Atalante avait la furieuse envie de poser la tête sur son épaule.

— Toujours aussi sensible, Atalante ? lui dit gentiment Astarté.

La grande rétiaire balaya sèchement son bras d'un revers de main. Astarté sourit, mais ne dit rien. Elle préféra retourner son attention sur Aeshma.

— Alors, Aesh ? C'est toi la fameuse gladiatrice ?

De quoi tu parles ?

Venez avec moi vous asseoir. Là-bas, dans le coin, je vais chercher à boire.

Tu as soif ?

Non, pas spécialement.

Alors reste ici, maugréa Aeshma.

Les trois gladiatrices partirent s'asseoir dans un coin de la pièce, pas vraiment à l'écart, mais suffisamment à part pour se ménager un peu d'intimité.

— Alors ? demanda Aeshma.

Alors quoi ? Tu veux savoir pour Capoue et le ludus, ou tu veux savoir les légendes qui courent sur ton compte ? la taquina Astarté et, avant qu'Aeshma ne pût répondre, elle continua. Le ludus est bien, les doctors sont pas mal, la discipline est aussi dure que chez nous, mais le laniste est moins pervers que Téos. Lucanus est toujours vivant, il est toujours amoureux et c'est le seul gars avec qui je m'entends vraiment bien. Les gladiatrices sont potables, mais aucune ne vous arrive à la cheville et si vous les rencontrez, vous les vaincrez facilement. Même chose pour Sabina. Je ne vais plus marcher en forêt et ça me manque. Par contre, je peux sortir en ville et je gagne nettement plus d'argent qu'avec ce pingre de Téos. Je suis toujours meliora, j'ai aligné des tas de victoires en Italie, je suis allée en Gaule. Il y a de beaux amphithéâtres là-bas. J'ai vu le Vésuve sauter aussi. On a vu la fumée, il y eu un tremblement de terre. Si vous aviez vu les gens hurler de terreur et crier au ciel qu'ils n'avaient rien fait de mal, rit Astarté. Et puis…

Mais merde ! la coupa durement Aeshma. Tu parles toujours autant. On ne peut pas en placer une avec toi.

Pourquoi ? Tu veux me faire une déclaration, Aeshma ?

Pff, souffla la jeune Parthe.

J'eusse été flattée à vrai dire, s'amusa Astarté. Recevoir une déclaration de la légendaire gladiatrice perdue sur l'Océan... Quel honneur !

Mais c'est quoi cette histoire, Astarté ?

Une rumeur qui fait le tour des ludus. Une gladiatrice perdue sur un navire en mer en compagnie d'une aristocrate romaine. Une année passée à dériver sans jamais pouvoir toucher terre. Une malédiction. Des dieux qui se battent..

Astarté se fendit d'un sourire malicieux.

— On dit que la gladiatrice a entraîné l'aristocrate aux pires dépravations.

N'importe quoi, se renfrogna immédiatement Aeshma. Je n'ai jamais fait ça.

Alors c'est vrai. Avec qui étais-tu ?

Aeshma la regarda par en-dessous.

— Aeshma... la supplia la jeune Dace.

Avec Gaïa Metella.

Ah... On ne raconte pas ça, Aesh, lui dit rapidement et sérieusement Astarté. Je voulais juste te charrier. On raconte qu'un dieu vous a maudites et qu'un autre vous a sauvées.

Et ? demanda agressivement Aeshma.

Je n'y crois pas, je ne crois pas aux dieux romains et à toutes leurs histoires ridicules. Et si, c'est toi et elle qui étiez sur ce navire, je crois juste que si vous vous en êtes sorties vivantes, c'est que vous avez travaillé ensemble pour.

Aeshma lança un regard de reconnaissance à Astarté.

— Je t'ai fréquentée huit ans, Aeshma. On ne passe pas un an à dériver avec toi sans être mort ou avoir collaboré avec toi.

On n'y est restées qu'un mois.

Un an, un mois, c'est pareil, fit Astarté en haussant les épaules.

Elle leur sourit. Puis son regard s'assombrit.

— Et... euh. J'ai entendu que Marcia avait soulevé l'enthousiasme à la venatio, ce matin. Téos en a fait une bestiaire ? C'est dommage quand même.

Occasionnellement seulement, l'informa Atalante. Il veut toujours l'engager dans des munus comme rétiaire.

Qu'est-ce qui s'est passé ce matin ?

On ne sait pas, on ne l'a pas revue. On a juste entendu l'amphithéâtre scander son nom.

Marcia est géniale, souffla Astarté.

Ouais, confirma Aeshma.

J'espère que je pourrais la revoir.

Elle est libre de se déplacer comme elle veut. Tu es logée au Vestitus ? On peut lui dire de passer te voir, proposa Atalante.

Astarté baissa la tête.

— Je ne sais pas, murmura-t-elle.

Tu... commença Aeshma.

Atalante posa une main sur son genou, l'incitant à se taire.

Marcia avait pleuré pendant des mois. Pendant six mois. Un peu moins. Tous les jours. Puis son chagrin s'était tari. Elles avaient participé à un munus à Ancyre et Téos avait décidé qu'elles rejoindraient Héraclée du Pont à pied. Une longue marche. Deux cents milles. Un munus éprouvant à l'arrivée et puis, le retour. Pergame, Éphèse, Rhodes. Marcia n'avait pas oublié la Dace aux larges épaules, mais le temps et les milles parcourus, l'amitié de ses camarades, ses engagements, avaient déposé un voile sur sa tristesse. Transformé sa peine, en nostalgie. La douleur, en souvenirs qu'elle chérissait. Atalante ne l'avait plus retrouvée en larmes, cachée dans un coin. Marcia n'était plus venue chercher le réconfort et l'affection dans les bras d'Aeshma. Depuis sept mois, la jeune Parthe n'avait plus une seule fois entendu sa porte grincer, ni le souffle court de la jeune fille qui n'osait pas la déranger et attendait anxieuse son invitation à venir dormir avec elle. Elle ne l'avait plus recueillie contre elle. Lui offrant son silence et sa présence.

Tout le monde savait que Marcia passait certaines nuits dans la cellule d'Aeshma, mais les deux gladiatrices n'avaient pas encouru la colère de Téos. Le laniste savait que Marcia souffrait et que s'il la voulait forte et volontaire sur le sable, il devait la laisser rejoindre Aeshma. La jeune auctorata trouvait la paix auprès de la petite thrace, comme Chloé en avait trouvé auprès d'Atalante. Les filles de la familia entretenaient parfois de curieuses relations. Téos cassait les histoires d'amour. Surveillait les autres, mais Marcia n'avait que peu d'influence sur Aeshma et celle-ci en avait une grande sur l'auctorata. Une grande et bonne influence. Chloé avait surmonté son angoisse. Marcia avait surmonté son chagrin.

Mais comment savoir ce qu'avait vécu Astarté ? Si elle avait souffert ? Si elle avait été en colère ? Si la perte de Marcia avait surpassé d'autres sentiments que sa vente n'avait certainement pas manqué de susciter.

Aeshma et Atalante envisageaient une consommation accrue d'amants ou peut-être, au contraire, un arrêt de ses activités nocturnes. De la morgue et de la brutalité. La Dace aux yeux dorés semblait sereine, mais c'était une gladiatrice expérimentée et elle savait très bien dissimuler ses émotions.

.

Les trois melioras remportèrent leur combat.

La mirmillon à laquelle Atalante était appairée, quelle qu'eussent été sa réputation et son palmarès, ne mit jamais la grande rétiaire en difficulté. Atalante fit semblant de l'être, elle retarda autant qu'elle put sans que cela ne parût suspect, l'issue du combat. Elle donna sa chance à la juliana de perdre honorablement et celle-ci ne la laissa pas passer. Elle finit à genoux, le poignard de la grande rétiaire posé sur la gorge, mais le public ne lui en tînt pas rigueur et elle quitta l'arène la tête haute.

Astarté, opposée à une hoplomaque venue d'Alexandrie parut plus légère qu'elle, mais ce fut son scutum qui lui donna la victoire. L'hoplomaque, frappée au ventre, à la poitrine, à la tête, se retrouva le souffle coupé et l'esprit embrumé. Un dernier coup la fit reculer de cinq pas. Elle vacilla, Astarté lui arriva dessus, mais l'hoplomaque était tombée à genoux. Son torse était marqué par de vilaines marques rouges et noires, elle respirait difficilement, les côtes endolories. Elle lâcha sa petite parma ronde et tendit la main. Elle eût été incapable de se relever. Astarté leva les bras au ciel comme elle aimait tant le faire. L'hoplomaque l'entendit murmurer quelque chose, mais elle ne comprit pas.

— Je vous offre ma victoire. À ma familia. Mais pas à toi, Téos. Toi, je te crèverai ! siffla Astarté entre ses dents.

Elle n'avait toujours pas pardonné au laniste de l'avoir vendue. De l'avoir rabaissée à un tas de viande sans cœur et sans âme. Sans mémoire. Elle avait pleuré Marcia pendant des mois, mais la jeune fille n'était pas la seule qu'elle avait regrettée. Astarté avait réalisé qu'on n'effaçait pas aussi facilement six ans de sa vie. Qu'elle était attachée à sa familia, que le sexe seul n'avait pas été tout ce qui la liait à elle. Elle savait qu'elle aimait certaines personnes. Ce qu'elle ne savait pas, c'était qu'elle y était attachée, qu'elles lui manqueraient.

Aeshma s'amusa beaucoup. La thrace qui l'affrontait, manquait de technique et d'expérience, mais elle palliait cela par une extrême mobilité. Ses attaques se révélèrent peu dangereuses, mais elle esquivait diantrement bien. Aeshma assura elle aussi le spectacle. Si la juliana se contentait d'esquiver, elle s'attirerait la colère du public. Aeshma l'encouragea à attaquer. À s'engager dans des passes d'armes. Les spectateurs ne furent pas vraiment dupes, mais ils apprécièrent. D'autant plus que le sang coula. Aeshma pour les besoins de sa stratégie n'hésitait pas à commettre des fautes, à ouvrir sa garde. La sica de son adversaire fendit ses chairs. La pointe accrocha ses côtes. La juliana tira. Le sang gicla.

.

Gaïa laissa échapper un murmure :

— Aeshma...

Le combat d'Atalante lui avait plu. Celui d'Astarté l'avait amusée. Mais Aeshma prenait des risques. Par goût du spectacle. Son adversaire ne possédait pas ses qualités martiales, mais la jeune Parthe ne voulait pas donner au public un combat qui montrait combien les forces en présence étaient inégales. Elle s'était arrangée pour mettre son adversaire en confiance, elle avait joué de ses qualités et s'efforçait de gommer ses défauts. Aeshma surpassait de très loin la juliana à laquelle elle était appairée, elle ne s'en cachait pas, mais ne voulait pas non plus se montrer arrogante et gâcher le plaisir du public.

— La thrace prend beaucoup de risques, dit Claudius, l'homme qui avait parié contre elle. Elle vient de le payer.

Pourtant, elle est bien meilleure que son adversaire, dit son voisin.

Mmm, approuva Claudius. Elle s'efforce de plaire et de montrer l'étendue de ses talents sans trop diminuer ceux de son adversaire.

Il serait intéressant de la voir appairée à quelqu'un d'un niveau supérieur.

En attendant, si elle continue à ainsi se découvrir, elle va bêtement perdre son combat. Elle a été sérieusement touchée. Qu'en pensez-vous, madame ? demanda-t-il à Gaïa.

Depuis que l'Empereur lui avait amicalement adressé la parole, les invités avaient sorti Gaïa de son ostracisme. On savait qui elle était, on savait que l'Empereur l'appréciait. Il eût été offensant de continuer à ignorer sa présence.

— Elle aime prendre des risques et briller sur le sable, mais je ne la crois pas assez stupide pour perdre ce combat.

Vous ne la croyez pas assez stupide ou vous ne l'espérez pas assez stupide ? intervint Titus.

Gaïa le regarda. L'Empereur avait le regard clair, mais aussi menaçant. Il était toujours dangereux de mentir à un homme aussi puissant et bien informé que l'était Titus. Gaïa choisit d'être honnête.

— Les deux, Imperator.

Vous avez presque remporté votre pari, Gaïa. Les trois gladiateurs de Sidé ont gagné leurs combats, tout comme la rétiaire et la juliana de Capoue. La thrace est la dernière de la liste que vous avez donnée gagnante.

Elle gagnera, Imperator.

Vous serez riche ce soir.

Jamais je n'aurais cru qu'un ludus de la lointaine province de Lycie-Pamphylie présente d'aussi bons gladiateurs, avoua Claudius. Madame, je me fierai dorénavant à vos jugements, dit-il galamment à Gaïa.

Gaïa se fendit d'un sourire forcé.

— Il me semble, cher mon Claudius, que Gaïa Metella s'intéresse moins à l'argent qu'elle va vous soutirer, qu'à gagner ce pari.

Ah... répondit stupidement l'interpellé.

Me tromperais-je, Gaïa ?

Non, Imperator.

Toute la loge tourna un regard curieux vers la jeune femme. Que sous-entendait le Prince ? Le ludus de Sidé appartenait-il à l'Alexandrine ? Il était pourtant situé bien loin de chez elle. Ou bien... Entretenait-elle une relation amoureuse avec un membre de cette familia gladatorienne ? Des frissons parcoururent agréablement les membres de ceux que les scandales excitaient. Les histoires d'amour entre gladiateurs et aristocrates étaient tellement scandaleuses, tellement amusantes.

Titus de son côté se promit de soutirer des confidences à la jeune femme. Son intérêt pour cette familia était curieux. La bestiaire ce matin, les gladiateurs cet après-midi. Gaïa Metella ne s'intéressait pas à un seul gladiateur ou une seule gladiatrice, mais à plusieurs. Il retourna son attention sur l'affrontement en cours. Il saurait.

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Aeshma avait décidé de cesser de jouer. Elle saignait beaucoup et si elle faisait durer le spectacle trop longtemps, elle finirait par faiblir. Elle se lança en avant. Pressa son adversaire de près. La juliana recula, tenta d'esquiver, de lui échapper. Aeshma ne lui laissa plus aucune ouverture, aucune chance. Sa sica passa derrière la parma, entailla le biceps. La juliana contre-attaqua, mais Aeshma avait déjà bondi en arrière, ré‑attaqué avec sa parma. Touché une nouvelle fois. Son adversaire combattit courageusement. Et puis, Aeshma lui rentra dedans et elle tomba sur le dos, roula sur une épaule. Mais c'était trop tard. D'un coup de pied, Aeshma fit voler sa sica, puis la frappa durement de sa parma sur la tête. La Juliana bascula une dernière fois sur le dos. Leva la main. Elle avait perdu. Aeshma se recula et leva les bras au ciel.

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Dans la loge impériale, Gaïa sourit.

Titus avait tourné son regard vers elle. La belle Alexandrine avait gagné son pari. Le tribun la félicitait de bonne grâce. Celui-ci, amateur de femmes et de gladiature, considérait en avoir eu pour son argent. Il commentait les combats des champions qu'avait soutenus Gaïa Metella, s'étonnait que ses faveurs allassent aussi bien aux armatures lourdes qu'aux armatures légères et s'informait auprès d'elle de tout ce qu'elle pouvait savoir à propos du ludus de Sidé qu'elle semblait si bien connaître. Gaïa répondait avec amabilité et compétence. Civilement. Trop. Elle cachait beaucoup plus de sentiments qu'il n'y paraissait.

Claudius Pera dissimulait sa contrariété sous des sourires et une affabilité forcés. Il avait espéré que la thrace de Sidé perdît son combat. Que ses imprudences et son désir de plaire lui coûtassent la victoire. Espoir stupide de ne pas perdre la face devant une étrangère, une femme. La juliana n'avait jamais eu l'ombre d'une chance. Son adversaire la surpassait en force, en célérité, en technique, en légèreté et pire que tout, en intelligence. La fille de Sidé avait su mettre un terme au combat quand il en était encore temps.

Les yeux de Titus pétillaient. Claudius Laelius Pera n'avait jamais caché combien il méprisait Bérénice, il avait œuvré des années au sein du sénat pour se débarrasser de la reine juive et il venait de perdre contre une femme qui ressemblait à l'orientale honnie. Le Prince se réjouit d'avoir enfreint les règles de bienséance en invitant Gaïa Metella à siéger dans la loge impériale. Il ne pourrait réitérer trop souvent ce manquement scandaleux aux usages imbéciles édictés par Auguste et respectés depuis à Rome, mais il pourrait invoquer quelques circonstances exceptionnelles pour bénéficier de la présence de femmes triées sur le volet pour lui tenir compagnie. Une fois par mois peut-être. Astanyax trouverait bien une idée ou deux. Il plaisait à Titus de braver parfois encore, la moralité bien-pensante et puritaine du sénat, de l'aristocratie et de la plèbe. Plèbe qui ne semblait pas lui en vouloir plus que cela pour ses écarts. À ce même moment, elle saluait avec enthousiasme la sortie des deux gladiatrices. Titus avait accordé la missio à la juliana et son jugement avait été chaleureusement approuvé. Bien plus que quand il l'avait accordée à six des gladiateurs qui avaient fini à genoux. Autant que quand il avait exigé la jugula pour quatre autres.

Sa décision de ne pas accorder la missio avait provoqué une vive émotion et des cris de joie. Un message pour les quatre-vingts seize jours à venir. Un moyen de faire oublier le terrible préfet du prétoire qu'il avait été, d'effacer ses années de débauche, d'éloigner les nuages noirs qui s'étaient accumulés sur l'Empire tout au long de sa première année de règne.

L'expiation. Le don à la plèbe.

Le don du sang. Le don de gladiateurs.

Il perdrait des fortunes, mais il obtiendrait l'adoration du peuple de Rome.

Il jeta un regard à Gaïa. Elle avait été plus sensible aux exploits des gladiatrices que des gladiateurs, même de ceux sur qui elle avait parié. Les femmes étaient précieuses. Peu nombreuses aussi. Leurs combats excitants. Le matin, la bestiaire de Sidé, l'auctorata, avait déclenché un enthousiasme que tout le monde avait pensé être réservé pour les venatios au célèbre Carpophorus dont le public attendait impatiemment l'entrée sur le sable dans deux jours. Cet après-midi, les six paires de gladiatrices avaient admirablement assuré le spectacle.

Il ménagerait les femmes, tout comme les grands champions jusqu'à la fin. Les jeux pourraient alors finir en apothéose.

.


.

Aeshma grimaça.

Atticus fronça les sourcils

Herennius soupira.

Le médecin se retourna vers le doctor :

— Tu ne la changeras jamais, observa-t-il doucement.

C'est son premier combat et elle saigne déjà comme un porc, répliqua Herennius contrarié.

C'est superficiel, doctor, fit Aeshma. Une égratignure, rien de plus.

Ah, oui ? Prête à retourner sur le sable demain, alors ?

Si vous me le demandez, répondit la jeune Parthe en haussant les épaules.

Atticus lui enfonça les doigts dans le flanc. Juste à l'endroit qu'il venait de recoudre. Surprise, elle cria de douleur et serra les poings.

— Tu es vraiment... gronda Herennius.

Doctor, grimaça la petite thrace. T'ai-je déçue ?

Herennius la regarda attentivement. Aeshma attendait une réponse. Elle avait renoncé à se montrer insolente. Atticus avait le don de la rendre aussi docile qu'un agneau quand il le voulait vraiment. La jeune gladiatrice s'inquiétait. Sincèrement. Elle était toujours si sûre d'elle, de ses qualités sur le sable. Avec raison, s'avoua Herennius.

— Non, tu as bien combattu, Aeshma, lui avoua-t-il. Mais tu as pris des risques. C'est cela que je te reproche. Téos ne pensera pas autrement.

Bastet s'est fait bouffer ce matin, protesta Aeshma.

C'est pratiquement une novice. Tu n'as rien d'une novice, tu vaux bien plus que ça, Aeshma. Et tu es bien plus précieuse que cela.

Un petit rictus naquit au coin des lèvres de la meliora. Herennius souffla de dépit. Il venait exactement de lui déclarer ce qu'elle désirait entendre.

— Soigne-la bien, Atticus. Et toi, Aeshma, tu as intérêt à ce que ta convalescence soit calme et rapide. Compris ?

Oui, doctor.

La mine de la jeune Parthe allongée sur la table de soins s'épanouit un peu plus encore.

— Atticus, si tu pouvais lui faire regretter ses bêtises, gronda Herennius.

Je m'y efforce, Herennius. N'en doute surtout pas, et cela...

Il posa sa main sur la blessure d'Aeshma. La jeune femme grimaça et retint un gémissement.

— … depuis des années. Mais tu la connais. Elle a la tête dure. À moins qu'elle aime souffrir, je ne sais pas, dit-il faussement pensif.

Sa main pesa un peu plus sur sa patiente.

— Tu aimes souffrir, Aeshma ?

Non, Atticus, non, protesta-t-elle précipitamment.

Bon, je vais te soigner alors ?

Oui, approuva Aeshma.

Et tu vas être bien sage, pendant les soins et après les soins ?

Oui, oui, medicus, je serais très sage.

Je vous laisse. Je vous revois au ludus, fit Herennius qui savait qu'Atticus saurait se faire entendre par la jeune gladiatrice.

Atticus attendit que le doctor fût hors de portée de voix.

— Tu joues très bien la comédie, Shamiram, lui déclara Atticus.

Moi ? Mais...

Rien ne t'empêche jamais de faire n'importe quoi.

Tu m'aideras au ludus ? lui demanda Atticus. Métrios ne me suffit pas et les autres ne valent pas grand‑chose.

Oui, bien sûr, s'empressa d'acquiescer Aeshma, heureuse que le médecin soit revenu à de meilleurs sentiments.

Tu resteras avec moi jusqu'à ce que tu puisses reprendre l'entraînement et...

Non, Atticus ! le coupa Aeshma. Je ne veux pas dormir à l'infirmerie.

Atticus resta silencieux, pesant le pour et le contre. La jeune femme voulait continuer à veiller sur Marcia. Elle accordait sa confiance à Atalante, mais elle savait que Marcia recherchait sa présence quand elle était fatiguée et qu'elle souffrait.

La jeune auctorata avait durement accusé le contre-coup de la vente d'Astarté et la disparition d'Aeshma. Atalante avait adouci ses peines, certains de ses camarades aussi. Mais Marcia aimait Aeshma. La présence de la jeune Parthe l'avait aidée, mieux qu'autre chose, à surmonter la perte d'Astarté, encouragée à devenir meilleure.

La jeune fille s'abreuvait d'affection auprès d'Aeshma et d'Atalante. L'amitié que partageaient les deux melioras la rassurait. Les deux jeunes gladiatrices lui offraient sans le savoir l'assurance que tout n'était pas que sang, larmes et brutalité au sein du ludus et de la vie qu'elle avait choisi de vivre. Qu'il existait autre chose. La chaleur et la lumière d'une affection que la jeune fille jugeait entière, profonde et généreuse. Marcia aurait pu s'illusionner sur les rapports qu'entretenaient les deux melioras. Atticus, deux ans auparavant, l'aurait sévèrement réprimandée de croire à un tel mirage. Aeshma malgré ses qualités et l'affection qu'il lui vouait, n'était pas une personne qu'il était raisonnable d'aimer aussi sincèrement et entièrement que l'aimait Marcia. La Parthe était fermée, taciturne et brutale.

Atalante en avait fait l'amère expérience. Il savait que la grande rétiaire aimait la jeune Parthe depuis très longtemps. Un amour fraternel et généreux qui n'avait jamais eu la chance de s'exprimer, de se dévoiler. Elles s'ignoraient, ne se rencontrant vraiment que quand elles combattaient l'une contre l'autre. Pendant des années, Aeshma s'était montrée aveugle et stupide. Elle eût dû s'étonner de partager une si grande complicité sur le sable avec Atalante. Elle ne l'avait jamais fait. Elle n'avait jamais voulu s'attarder à y penser. Jusqu'au munus de Patara et la cuisante punition qui avait suivi. Jusqu'au séjour chez Julia Metella Valeria. Jusqu'à ce que, un an plus tard, Aeshma revînt seule au ludus, après un naufrage. Depuis...

Depuis, Atticus reconnaissait que Marcia ne s'illusionnait pas sur la relation que partageaient la grande rétiaire et la petite thrace. Le médecin ne savait pas vraiment pourquoi les deux jeunes femmes s'étaient enfin trouvées, mais il en était heureux et il savait quelle influence elles avaient sur la santé morale et physique de la jeune auctorata.

— S'il te plaît, medicus, insista Aeshma humblement.

Tu partages ta cellule avec Atalante et Marcia ?

Oui.

Il interpella un aide et lui demanda d'aller chercher Atalante. L'aide revint dix minutes plus tard accompagné de la grande rétiaire. La jeune femme portait encore son subligaculum et elle n'avait pas jeté de tunique sur sa nudité. Elle avait simplement retiré sa manica et son galerus qu'elle avait dû confier à l'armurier avec son trident et son poignard. Du sang séché souillait son épaule gauche. Il avait coulé d'une blessure superficielle que l'épée de son adversaire lui avait infligée. Atticus ignora sa tenue, même s'il s'interrogea sur les raisons qui avaient pu retarder Atalante à prendre soin de son corps après son combat.

— Atalante, tu dors avec Aeshma ?

— Oui, medicus. Enfin... corrigea-t-elle en rougissant imperceptiblement. Nous partageons la même cellule.

Aeshma grimaça. Ce qu'Atalante pouvait être débile parfois ! Comme si Atticus les soupçonnait de coucher ensemble ! Le medicus savait tout ou presque de la vie intime des gladiateurs dont il s'occupait. Plus encore des gladiatrices dont il s'occupait. Atalante le savait très bien et rien ne justifiait qu'elle eût à rougir de ses relations avec Aeshma.

— Elle ne participera pas aux entraînement pendant quinze jours. Elle me servira d'aide.

Aeshma dédia une grimace complice à la grande rétiaire. Un sourire heureux étira les lèvres d'Atalante. Atticus se fâcha. Il posa un doigt menaçant sur le haut de la trachée de la jeune Syrienne.

— Je te nomme responsable de sa santé, Atalante. Elle veut dormir avec toi.

Le sourire d'Atalante s'épanouit.

— Si le moindre de ses points saute, je t'en tiendrai personnellement responsable, siffla Atticus.

Atalante regardait Aeshma et hochait distraitement la tête aux paroles du medicus. Il appuya sur la trachée pour attirer son attention.

— Responsable, Atalante ! Devant Téos. Un point saute, tu te retrouves au palus. Cinq coups de flagellum pour chaque point.

Le sourire d'Atalante s'effaça.

— Quoi ?! protesta la jeune Syrienne qui venait enfin de comprendre ce qu'Atticus attendait d'elle. Mais, medicus, je...

Responsable, Atalante.

Il lui tourna le dos, se lava les mains dans un bassin d'eau propre et les essuya ensuite soigneusement.

— Aeshma, je te retrouve au ludus, déclara-t-il. Les heures sont à moi, les veilles, à ta camarade. Et toi, Atalante... si tu veux encore bénéficier des cours d'Aeshma, ne me déçois surtout pas.

La grande rétiaire regarda le médecin quitter la salle, les yeux écarquillés.

— Désolée, lui déclara Aeshma d'un air contrit.

Je vais te pouponner comme un nouveau-né, annonça Atalante mi-contrariée, mi-moqueuse.

Je regrette tellement de ne pas pouvoir assister à cela ! Tu lui donneras la tétée aussi ? résonna derrière Atalante une voix narquoise.

Ah... Je vois pourquoi tu n'es même pas habillée, ni débarbouillée, observa Aeshma à l'attention d'Atalante. Tu avais mieux à faire.

Atalante rougit.

— J'aime les corps qui fleurent bon la propreté, Aeshma, répliqua Astarté goguenarde. Je ne suis pas comme toi, avide d'odeurs animales, de sueur et de poussière. Tu aimes les bêtes : chacun ses goûts.

Aeshma s'assombrit

— Tu ferais mieux de ne pas parler de ce que tu connais pas, dit-elle contrariée.

Mmm, tes mœurs se seraient-elles adoucies, Aeshma ?

Astar, s'il te plaît... la mit en garde Atalante.

Protectrice, Atalante ?

Aeshma est une tarée, si tu l'énerves, elle va te sauter dessus, répliqua sèchement Atalante. Je me prendrais cinq coups de flagellum par point rompu, tout ça parce que ça t'amuse de la provoquer.

Cette histoire de naufrage m'intrigue, commença Astarté d'un ton léger. Alors...

La grande Dace se retrouva collée à un mur sans savoir ce qui lui était tombé dessus.

— Tu la fermes, maintenant, lui cracha Atalante à deux doigts de son visage. Je suis contente de t'avoir retrouvée, Astarté, mais si c'est à mes dépends et à ceux d'Aeshma, c'est non.

D'accord, Ata. Je plaisantais simplement. Tu sais que je ne m'implique jamais dans des bagarres et que je n'aime pas ça, plaida Astarté.

Eh bien, continue comme ça ! lui dit durement Atalante.

Elle la relâcha. Astarté se passa la main en grimaçant sur le cou.

— On risque plus à revoir ses camarades qu'à affronter une fille sur le sable.

Astar... maugréa Atalante.

Laisse, Ata, intervint Aeshma. Elle te cherche. Aide-moi plutôt à me relever.

Astarté s'approcha en même temps que la grande rétiaire.

— Je peux ? demanda-t-elle amicalement.

Ouais, acquiesça Aeshma.

Les deux gladiatrices relevèrent Aeshma en position assise.

— Vous voyez, c'est ça qui m'a manqué à Capoue, déclara Astarté, mi-amère, mi-amusée.

Quoi ? De t'occuper de moi ? grommela Aeshma en souriant. Ou de te faire remettre à ta place par Atalante ?

Ni l'un ni l'autre, rit Astarté de bon cœur.

Alors quoi ?

Un truc qui n'existe pas à Capoue, dit pensivement la Dace, et ses yeux dorés se tintèrent de tristesse.

Aeshma et Atalante ne la questionnèrent pas plus en avant. Astarté allait parler.

— Savoir que rien ne change jamais.

Tout change tout le temps, répliqua Aeshma.

Non, dans la familia on peut se mettre sur la gueule, ça ne change rien.

Je t'assure que quand un mec ou une fille m'énerve et que je leur écrase mon poing sur la gueule, ça change carrément, affirma Aeshma.

Astarté ne parlait pas de cela, Aeshma.

Ah... de quoi alors ?

De toi, de vous deux par exemple, expliqua Astarté.

Quoi, nous deux ? demanda Aeshma sans comprendre.

Tu te rappelles quand nous sommes rentrées de Myra, quand je t'ai parlé de Zalmoxis ?

Ouais, répondit Aeshma nettement moins à l'aise.

Du dernier combat qui nous a opposées ?

À Patara ?

Mmm, confirma Astarté.

Ouais, je me souviens.

Astarté leva les yeux sur Atalante. La grande rétiaire se troubla. Astarté n'avait pas besoin de lui demander si elle se souvenait pour comprendre ce que la Dace aux larges épaules voulait leur expliquer, pourquoi elle les regrettait tant. Atalante avait sa réponse. Marcia seule n'avait pas manqué à Astarté. La séductrice sans état d'âme, la fille qui trimbalait son assurance avec souplesse et élégance sur le sable comme en dehors de celui‑ci, avait souffert de la solitude à Capoue. La présence de Lucanus n'avait pas adouci sa peine, elle avait peut‑être même contribué à l'accentuer, à la rendre plus mordante.

La grande rétiaire esquissa un mouvement, Astarté secoua brièvement la tête, brisant son élan.

— Avant, après, rien n'avait changé, Aesh. Ni toi ni moi. C'est comme pour vous deux. Vous vous affrontez comme des sauvages, comme à Pompéi. Vous pissez le sang, vous n'êtes plus capables de marcher. Aeshma te fait des crasses, Atalante, tu es furieuse, tu le lui fais comprendre, vous vous bagarrez, parfois méchamment et... vous êtes toujours là. Vous étiez toujours là. Vous, Piscès, Ajax, Germanus, Sabina, les autres. Marcia. Vous êtes toujours là, répéta Astarté. Vous étiez toujours là. Il n'y avait que la mort qui pouvait... Mais vous êtes toujours là.

La jeune Dace expira bruyamment.

— Je ne savais pas. Je n'avais jamais réalisé.

Elle se redressa soudain et tendit un bras, d'abord à Atalante, ensuite à Aeshma. Les deux jeunes gladiatrices acceptèrent le salut. Atalante avec émotion, Aeshma un peu troublée par l'aspect dramatique de cette entrevue dont elle avait du mal à comprendre les raisons.

— Vous êtes ma vraie familia, déclara fermement Astarté. Téos a voulu me chasser, me jeter, mais il ne peut pas contrôler mes pensées et mon cœur. C'est un salaud et je le hais. Mais ma place est parmi vous. Vous êtes ma familia. À jamais. Il y a des cons dedans, des gens que je méprise, mais c'est toujours comme ça. Dans toutes les familia. De toute façon, ils crèvent vite ou je fais en sorte qu'ils me laissent en paix. Mais les autres...

Des appels retentirent dans les couloirs.

— Je dois y aller, déclara la Dace abruptement. On se reverra.

Elle les regarda une dernière fois, hésita, grimaça un sourire, baissa la tête, comme si elle cherchait ses mots ou une attitude adéquate.

— Tu m'as manqué, Atalante, murmura-t-elle soudain sans oser relever la tête.

Elle tourna alors les talons et sortit de la pièce à grands pas.

Les deux jeunes gladiatrices se retrouvèrent seules. Les aides d'Atticus étaient sortis depuis longtemps, les esclaves chargés de nettoyer l'infirmerie aussi. Aeshma avait l'impression de se retrouver comme avec la domina au milieu de l'océan. Isolée avec la grande rétiaire, entourée d'un monde hostile qui, tant que la jeune Parthe restait unie avec sa camarade, ne pourrait pas l'atteindre, jamais lui faire de mal. Atalante s'assit à côté d'elle. L'apparition d'Astarté, ses plaisanteries, puis ses déclarations à l'emporte-pièce résonnaient dans leurs têtes.

— Euh, Ata... qu'est-ce que... hésita Aeshma.

Tu sais très bien ce qu'elle a voulu dire, Aesh. Astarté n'est pas le genre à parler par énigme.

Mmm... D'accord, mais, euh... la fin ?

Les épaules d'Atalante se voûtèrent légèrement, elle déglutit difficilement, mal à l'aise, et sentit le rouge lui monter au visage.

— C'était quoi, Ata ? Une déclaration ?

Atalante haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Honnêtement, Aeshma, je ne sais pas. Astarté n'a jamais...

Aeshma lui donna un coup d'épaule.

— Ata...

Ne te fous pas de moi, Aesh, se renfrogna Atalante.

Ouais, je ne voudrais pas briser...

Atalante lui posa la main sur la bouche.

— Ne plaisante pas, lui dit durement Atalante. Ne te montre pas grossière et vulgaire. Pas avec moi et pas maintenant.

J'aime bien Astarté, Ata, se défendit doucement Aeshma.

Je sais.

Je n'ai jamais...

Je sais, Aesh. J'espère seulement qu'elle...

Astarté a toujours été prudente et réfléchie, tenta de la rassurer Aeshma qui savait très bien ce que redoutait sa camarade.

Parce que tu trouves qu'elle vient de se montrer prudente et réfléchie ?

Non, répondit Aeshma.

La Dace avait craché sa haine envers Téos. Elle ne s'était pas limitée à quelques paroles, tout son être avait exprimé son aversion et son profond ressentiment, et un rictus lui avait laidement déformé le visage. Quant à son improbable déclaration à Atalante...

— On n'y peut rien, Ata. Elle a beau se sentir appartenir à notre familia, elle ne vit plus avec nous. On ne peut pas...

Aeshma se tut et serra les mâchoires. La main d'Atalante vint se poser sur son genou. Astarté avait raison. La Dace aux yeux dorés avait dû être vendue et arrachée à sa familia pour comprendre ce qu'il pouvait se cacher derrière ce mot. Tu parles d'une famille ! On s'y étripait, on s'y détestait et on s'y jalousait. On pensait à la gloire, à la victoire, on se mentait éhontément sur l'avenir. Les yeux d'Aeshma glissèrent sur la main d'Atalante. Sa main calleuse. Pourtant douce. Chaude et affectueuse. Elle soupira. Elle n'arrivait pas vraiment à accepter tout cela. À s'avouer tout cela. Atalante resserra ses doigts sur son genou et s'appuya un peu plus sur elle.

— Tu aurais réagi comme elle, Aesh. J'ai toujours pensé que vous vous ressembliez beaucoup elle et toi. Que vous ressentiez certaines choses de la même manière. Elle a seulement mis plus de temps. Elle a moins souffert que toi et elle n'a pas passé un mois sur un lembos.

Aeshma leva les yeux sur Atalante.

— Je t'ai toujours aimée comme tu étais, lui assura Atalante.

Génial... maugréa Aeshma.

Je ne suis pas la seule.

Encore plus génial.

Tu es de mauvaise foi, rit Atalante.

Ouais, j'avoue, reconnu Aeshma. Mais c'est juste que...

L'important, c'est maintenant, Aesh. Le reste...

Mmm, approuva la jeune Parthe.

On devrait peut-être y aller ?

Mouais.

Tu pourras marcher ?

J'ai bien pu me battre.

Aeshma l'invincible ! plaisanta Atalante avec emphase.

J'aimerais bien.

Et si on gagnait tous nos combats ? proposa Atalante

Tous ?

Oui. Tous, sans exception, acquiesça la grande rétiaire avec ferveur.

Et si on se retrouve appairées ?

On gagnera ensemble, dit légèrement Atalante.

D'accord, accepta Aeshma sobrement.

Marché conclu ?

Et si l'une de nous deux perd ? voulut encore savoir Aeshma.

Elle fera tout ce que l'autre veut pendant une semaine.

Tu déconnes ?

Non. Tu recules ?

Certainement pas !

Atalante lui fit face et elles conclurent leur marché en se prenant l'avant-bras.

Invincibles.

Imbattables.

Redoutables.

Aeshma pensa à Gaïa. Son bras ne faillirait pas. Tout comme la domina le lui avait souhaité en lui faisant ses adieux sur l'Artémisia, il lui apporterait la victoire.

— Aesh, lui dit Atalante en lui donnant le bras. Ce marché...

… on ne sera pas les seules à vouloir l'honorer, continua Aeshma pour elle. J'obligerai Marcia à l'honorer, j'encouragerai les autres à tenter de le faire.

Obliger Marcia ? demanda Atalante avec une moue dubitative. Tu crois que tu as choisi le bon verbe ?

Tu m'aideras à la convaincre.

Pas besoin, Aesh, il nous suffira seulement de lui dire que nous l'avons conclu entre nous et de la mettre implicitement au défi de nous imiter.

Mmm, sourit Aeshma.

Elle se laissa glisser prudemment de la table, posa une main sur l'épaule d'Atalante pour soulager son côté droit et les deux gladiatrices se dirigèrent lentement vers la sortie. Leur ludus se trouvait à quelques pas de l'amphithéâtre et Tidutanus avait certainement laissé un garde ou deux pour les raccompagner.

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La suite des jeux leur promettait la gloire. Une gloire partagée. Entre elles, mais aussi avec Marcia, les garçons et les filles du ludus, et avec un peu de chance, avec Astarté. La Dace aux yeux dorés ne serait jamais une juliana à leurs yeux.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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La Meta Sudans :

Fontaine monumentale (le cône sur lequel l'eau s'écoulait, mesurait 9 mètres de hauteur et cinq mètres de diamètre) qui se dressait près du Colisée. Elle était constituée d'un cône et d'un large bassin circulaire (16 mètres) orné de statues en bronze. L'eau jaillissait de l'extrémité du cône pour s'écouler le long de celui-ci jusque dans le bassin.

Sa forme exacte est incertaine. Elle apparait au revers de pièces romaines frappées durant le règne de Titus, mais les gravures ne donnent qu'une image schématique du monument.

Probablement construite à la même époque que le Colisée, la fontaine est restée en fonction jusqu'en 537, date à laquelle les Ostrogoths qui assiégeaient la ville, avait coupé et détruit l'aqueduc qui l'alimentait en eau.

Pour s'en faire une idée au temps de sa splendeur (avec toute la marge d'erreur et d'invention qu'impliquent une reconstitution) : Les voyages d'Alix, Rome 1, J.P. Martin, G. Chaillet. ed. Oryx.

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Distance Ancyre- Césarée du Pont : Deux cent milles = environ 300 kilomètres.

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