Après d'âpres négociations, Morgane nous autorise à voir Mélusine en ce début de chapitre, avant que nous rejoignons Arthur et Merlin dans le nord. Profitez en bien, parce que je sais pas quand on pourra la revoir après... ^^'
Julie Winchester : "Arthur rencontre enfin Freya, dommage que ce soit dans de telles circonstances. Mais je ne sais pas s'il est bien qu'il sache à son sujet finalement... Il a commis tellement de bourdes!"
Arthur commence à peine à découvrir tout ce que Merlin a fait et sacrifié pour lui. Nul doute qu'il va se sentir mal lorsqu'il va comprendre tout ce que cachent les silences et les secrets de Merlin...
Roussette : "Et Leon..mon pauv' Leon... que faire de lui ? Dans 15 ans, il se sera enfin décidé à avouer ce qu'il ressent ?..."
Il va vraiment fallloir que je m'occupe de son cas ^^'. Mais le rôle d'amoureux transi lui va si bien, je trouve. x)
blue moon 999 : "Et est-ce que Arthur va découvrir que, non seulement Morgane est vivante, mais qu'en plus elle à une fille et que cette fille lui vient de Merlin? Trop envi de savoir!"
Arrrgh... C'est le genre de question auquel je ne sais jamais comment répondre ! Car je veux à la fois préserver le suspence et ne pas trop en promettre aux lecteurs de peur qu'ils soient déçus. Donc, tout ce que je peux dire, c'est que Mélusine va devenir un véritable enjeu morale pour Merlin qui va se retrouver déchirer entre les deux êtres(amours devrais-je dire ^^') de sa vie... à suivre.
lolOw : Et oui, à quoi bon faire des serments sacrés si personne ne les rompts ? ^^ Plus sérieusement, il me fallait un traitre que je puisse dégommer sans scrupule, ou presque. Mais comme je déteste le manichéisme, je n'ai pas pu m'empêcher de lui trouver des raisons... à suivre.
Miss Petrovska : Oui, je sais, je sème les morts en ce moment Y-Y'. Mais je dois gérer tellement de monde dans cette fic que je suis obligée d'en éliminer certains pour faire de la place.
Le Piège
Dans le Val sans retour, sur les bords de la petite rivière qui serpentait à travers plaines et bois, Morgane contemplait d'un œil mélancolique les poissons remontant vaillamment le torrent argenté. Elle se demandait quel instinct pouvait bien pousser ses animaux à nager obstinément à contre-courant pour aller pondre leurs œufs en amont de la rivière. Etait-ce le même instinct qui l'avait poussée jadis à braver vaille que vaille la loi d'Uther contre la Magie ? Le même qui l'avait peu à peu enfermée dans une vendetta sombre et solitaire, coupée de ses amis d'autrefois, de l'homme qu'elle avait aimé comme un frère, de celle qu'elle voyait comme une sœur, de celui qui…
Elle rejeta la tête en arrière, refoulant les larmes qui lui perlaient aux coins des yeux. Non, elle avait assez pleuré à cause d'eux. Elle n'en pouvait plus des larmes. Elle s'était bien jurée que plus jamais aucun homme ne la ferait s'apitoyer sur son sort. Mais c'était si dur parfois, d'être loin, si loin de chez soi, de ceux que l'on avait jadis aimés et considérés comme sa famille. Elle se surprenait parfois à vouloir rentrer : quitte à devoir affronter la colère de Merlin et la vindicte d'Arthur. Qui sait ? Peut-être aurait-elle le temps de s'expliquer, de plaider sa cause…
Oui, je vous ai trahis. Mais vous tous avant, vous m'avez fait du mal, m'avez menti, trompée. Vous en premier m'avez rejetée. Alors que j'étais des vôtres. Alors que j'ai risqué ma vie pour vous. Vous m'avez payée en retour par votre mépris. Vos belles promesses de loyauté et d'amitié, vous avez été les premiers à vous en défaire. Ou du moins vous l'auriez fait, à la minute où vous auriez su… Comme tu l'as su Merlin ! Comme tu l'as fait ! Moi qui avais plus confiance en toi qu'en quiconque : tu m'as trahie !
Elle jeta dans l'eau une pierre qu'elle tenait à la main. Le projectile émit un léger plouc avant de disparaître dans l'onde, formant une série de cercles réguliers à la surface, grandissant et disparaissant progressivement.
– Maman !
Morgane sursauta. La voix de Mélusine parvenait toujours à la sortir de sa torpeur, l'arrachant à ses idées noires.
– Regarde ce que j'arrive à faire…
La petite tendit la main au-dessus de l'eau et murmura quelques paroles inaudibles, ses yeux bleus prirent une teinte dorée et une bulle, de la taille d'une minuscule balle, apparut sous sa paume. L'enfant retourna la main, faisant flotter la bulle dans l'air, entre ses doigts, et lui donna la forme d'un papillon. L'insecte s'envola à quelques centimètres et vint se poser sur le nez de Morgane, avant d'éclater, éclaboussant le visage de la Sorcière d'une fine pellicule de rosée. Mélusine rit en tapant des mains, toute contente de son exploit. Morgane elle-même était aux anges.
– C'est très bien, ma Lulu. Tu progresses de jour en jour.
– Alator dit que, si je m'entraine tous les jours, je pourrais donner forme à de gros animaux !
Morgane se raidit. Elle avait beau savoir que le Mage était la pour assurer sa sécurité et celle de sa fille, le savoir à proximité ne lui plaisait qu'à moitié. Elle aurait même préféré que Merlin en personne vienne lui apporter son aide. Mais Merlin avait toujours mieux à faire. Il préférait déléguer toute mission la concernant de près ou de loin. De quoi avait-il peur, au juste ?
– Bonjour, Dame Morgane.
Lorsqu'on parle du loup…
– Alator, lança-t-elle farouchement en tenant serrée contre elle Mélusine. Quelle grande nouvelle vous oblige à m'aborder aujourd'hui ?
Depuis son arrivée dans le Val, le sorcier limitait ses contacts avec Morgane au strict minimum. Il va sans dire que la Dame du Bois avait été des plus estomaquée, en le voyant un matin approcher aux abords de son bivouac. Elle avait même eu le réflexe de le repousser d'un charme protecteur, mais l'intrus s'était ensuite présenté comme l'envoyé d'Emrys. Cela n'avait qu'à moitié calmé les craintes de la Sorcière. Mais enfin, Alator avait vite pris l'habitude de se tenir à une distance raisonnable d'elle et de Mélusine. Et le fait de le savoir à proximité était en partie un soulagement pour Morgane, qui craignait toujours de voir un jour Mordred débarquer avec une clique de mercenaires ou les dieux savaient quoi. Au moins, Alator pourrait faire diversion un moment : le temps pour elle et sa fille de prendre la fuite.
En dehors de quoi, elle n'avait aucune sympathie pour lui. Elle ne lui avait jamais pardonné de lui avoir caché la vérité à propos d'Emrys.
– Je suis venu vous avertir de mon départ prochain.
Morgane bondit sur ses jambes, prise de panique.
– Vous ne pouvez pas partir ! s'emporta-t-elle. Vous avez reçu l'ordre de veiller sur nous…
– Des impératifs me rappelle hors du Val, répliqua Alator. Mes frères ont besoin de moi. Alvar les harcellent pour obtenir leur allégeance…
– Pas plus aujourd'hui qu'hier, je ne puis me fier à vous, le coupa Morgane, amère.
Comme à son habitude, le prêtre guerrier de l'Ancienne Religion était impassible face aux attaques verbales de la Sorcière.
– Vous êtes encore égarée Morgane. Certes, les ténèbres qui vous environnaient se sont dissipées, mais dans votre cœur règne toujours une profonde amertume.
– Taisez-vous ! cracha-t-elle. J'en ai assez d'entendre vous leçons de morale. Partez ! Puisque vous semblez avoir mieux à faire. Je me débrouillerais sans vous. Je commence à en avoir l'habitude…
– Quelqu'un viendra prendre ma suite auprès de vous et de l'enfant, dit-il calmement.
Morgane ravala le venin qui lui montait à la gorge. Il ne pouvait pas le dire plus tôt, au lieu de la laisser se ridiculiser en jouant les gamines apeurées ?
– Il devrait venir prendre ma place d'ici trois nuits. Vous devrez vous faire plus discrète et espacer vos visites à vos patients en attendant.
– Comment saurais-je que ce n'est pas un sbire de Mordred ou d'Alvar ?
– Il ou elle vous donnera le mot de passe : Excalibur.
Morgane haussa un sourcil, se demandant où ils avaient pu trouver un nom pareil.
– Recevrais-je sa visite ?
Elle regretta immédiatement d'avoir posé la question. Elle ne voulait pas donner l'impression d'attendre quoi que ce soit de lui. Mais cette interrogation lui trottait dans la tête depuis un moment. Elle avait bien sentit que Merlin faisait tout pour éviter de la revoir.
– Les devoirs d'Emrys le retiennent auprès du Haut Roi, répondit sobrement Alator.
– Demande-t-il parfois de ses nouvelles ?
Elle coula un regard sur Mélusine qui, au bord de la rivière, s'amusait à charmer les libellules pour leur faire faire des figures aériennes.
– Il sait qu'elle se porte bien, répondit toujours laconiquement le prêtre.
Elle aurait voulu répliquer : « Elle, elle n'en demande jamais. » mais c'eut été injuste : Mélusine ne comprenait rien des enjeux autour de sa petite personne. Elle était si naïve et innocente. Parfois, Morgane l'enviait.
– Vous n'êtes pas seule à vous préoccuper d'elle.
La Dame du Bois coula un regard égaré vers Alator.
– Elle est l'Enfant de la Magie. Le Miracle inespéré. Sa survie nous est précieuse, autant que son maintient sur le droit chemin.
– Y a-t-il vraiment un droit chemin ? Pour moi, la vie n'a été qu'une suite de voies sinueuses et de chausse-trappes…
– Mais vous êtes parvenue finalement à retrouver votre route.
– A quel prix…
Alator eut alors une réponse des plus énigmatiques.
– Nul ne peut contempler l'avenir dans son intégralité. Mais si les dieux vous ont donné cette enfant, c'est pour une bonne raison.
Ils avaient quitté l'ouest sous un soleil caniculaire, mais ce fut une pluie torrentielle qui les accueillit dans le nord. L'armée passa à travers des paysages désolés, des villages incendiés, réduits à l'état de cendre. L'eau des rivières était empoisonnée par les cadavres que l'on avait jetés dans leurs amonts. Harcelés par le déluge, tiraillés par la faim et épuisés par une chevauché sans fin, les hommes se trainaient péniblement vers la zone supposée où devait se retrouver les combattants de l'Alliance.
Arthur chevauchait en tête de sa garnison, raide sur sa selle, les cheveux collés sur ses tempes par la pluie. Il avait renoncé à porter son heaume car le bruit des gouttes martelant le métal lui donnait mal au crâne. L'eau s'infiltrait d'ailleurs jusque sous sa tunique matelassée, traversant jusqu'au cuir de ses bottes. En d'autres termes : il n'avait plus un poil de sec. Mais il s'efforçait de demeurer droit et vaillant. La traversée et les intempéries ne l'avaient pas plus épargné lui que ses hommes, se plaindre n'arrangerait rien.
Si tu veux obtenir le meilleur de tes chevaliers, tu te dois de donner l'exemple, lui répétait souvent son Père à une époque. Uther avait beau s'être fait beaucoup d'ennemis à cause de ses jugements arbitraires, il ne lui arrivait pas moins d'avoir des idées justes.
Et Arthur pouvait voir que ses fidèles compagnons ne démontraient pas moins de bravoure que lui. Perceval marchait à côté de son cheval. L'animal était épuisé et le poids de son cavalier – immense colosse de près de deux mètres – était un fardeau supplémentaire. Aussi pour ménager sa monture, le chevalier avait pris le parti de faire le chemin à pieds. Avec ses longues jambes et ses cuisses robustes, il avançait au même rythme que ses camarades à cheval. Gauvain faisait des aller-et-venues le long de la colonne pour s'assurer de la bonne marche des soldats. Il avait de gros cernes sous les yeux, ses traits étaient creusés et son teint avait viré au gris. Mais devant les hommes, il se montrait entrainant, lançait des plaisanteries sur le beau temps et s'étonnait qu'on ne voyagea pas plus souvent dans le nord. Lionel chevauchait près de son maître, emmitouflé dans un manteau de laine détrempé. Il devait être frigorifié, mais gardait un visage de marbre. Le jeune écuyer faisait la grise mine depuis qu'il avait fait route vers la région des grandes plaines, depuis qu'Elyan et Bohort s'étaient détachés de leur garnison pour gagner l'est. Arthur soupçonnait que son frère devait lui manquer.
Depuis que Lionel était devenu son écuyer, le Roi avait appris à connaître plus précisément le jeune homme. Sa mère était morte en le mettant au monde, son frère aîné avait alors sept ans. Bohort avait toujours été l'élément le plus stable, le plus présent, dans la vie de Lionel. Leur père était souvent retenu sur les champs de bataille, ou n'importe où Urien décidait de l'envoyer en mission. Les deux jeunes garçons n'avaient jamais été séparés, pas même après la mort de leur père. Et même si en grandissant, Lionel avait jeté un regard désabusé sur les décisions désastreuses de son père et de son frère, pour lui la présence de Bohort à ses côtés lui conférait un sentiment de sécurité.
Et enfin Merlin, Merlin qui paressait toujours trop mince pour ses vêtements. A se demander s'il n'était pas soluble dans l'eau.(1) Ses cheveux noirs collés sur son front pareil à Arthur, sauf que lui en plus cela faisait ressortir ses oreilles, qui n'étaient déjà pas discrètes en temps normal. Sa barbe noire, pas mal fournie, dégoulinait également d'eau de pluie. Tel quel, la ressemblance avec Balinor était des plus saisissante. Du moins pour ce qu'Arthur se rappelait du Dragonnier. A l'instar de Merlin, il ne l'avait côtoyé que fort brièvement.
Le Roi tourna brides pour se rapprocher de son ami. Ce dernier leva les yeux à son approche, l'air préoccupé.
– Quelque chose ne va pas, Arthur ?
– Tu veux dire là tout de suite ou en général ?
L'Enchanteur sourit.
– Tu ne voudrais pas parler un peu ? soupira le Roi en jouant l'enfant capricieux. Tu es de plus en plus taciturne, ces derniers temps, et pour un peu je t'avouerais que je commence à soupçonner qu'on t'ait échangé avec un autre.
– Dans ce cas, ce ne serait pas malin de me le dire…
Arthur ne quittait pas son ami des yeux. Il y avait au plus profond de son regard une sorte de tristesse latente.
– J'ai remarqué que tu ne perdais l'usage de la parole que lorsque quelque chose te contrariais. Et déjà avant le décès de Gaius, tu ne parlais pas beaucoup, alors je me pose des questions.
– Des questions sur quoi ? Sur ce qui me contrarie ? C'est vrai qu'il n'y a aucune raison. Il y a la guerre. Mais bon la guerre qui ça intéresse ? Le temps alors ? C'est vrai que la météo est contrariante en ce moment, mais ce n'est pas comme si on pouvait y changer quoi que ce soit. Au moins, voyager sous la pluie ça nous évite d'avoir à prendre un bain…
– Tu pourrais au moins tailler ta barbe. J'ai l'impression de converser avec un ours.
– Navré si ces derniers temps je n'ai pas pu mettre la main sur un barbier. Déjà que sur le champ de bataille j'ai une sainte horreur des lames, ce n'est pas pour laisser un inconnu me caresser la nuque avec son rasoir.
– Moi, je fais bien un effort.
– Toi tu es Roi, tu as une certaine prestance à conserver.
– Tu es mon Premier Conseiller Royal, tu as autant à soigner les apparences que moi.
– Mais c'est ce que je fais ! Je soigne mon image de sorcier à moitié fou, qui ne se lave qu'une fois par mois, mange des racines et élève des poux dans sa tignasse.
– Tant que tu ne te mets pas à danser tout nu à la pleine lune…
– J'ai essayé le style propret et sobre pendant, un temps, mais les gens ne me reconnaissaient pas. Ils pensaient tous que j'étais ton serviteur. Non mais, tu imagines !
– Je te l'accorde, c'est parfaitement absurde. D'autant que tu ferais un serviteur pitoyable…
– Excuse-moi ! s'offusqua Merlin. Je ferais un très bon serviteur.
– Tu es bavard, insolent, énuméra Arthur, maladroit, tu cherches toujours à me contredire, tu n'as aucune notion protocolaire, il faut te répéter au moins dix fois la même chose avant que tu te décides à obéir…
– Justement, des serviteurs trop complaisants, ça donne des maîtres mollassons qui sont incapables de se débrouiller tout seuls.
– Tu es en train de dire, que si tu t'es autant appliqué à être le plus inefficace de tous les valets que je n'ai jamais eus au cours de mon existence, c'était pour me forger le caractère ?
Merlin se contenta de répondre par un haussement d'épaules, son sourire cliquant sous les poils noirs de sa barbe.
La colonne arriva en vue d'un étroit canyon, encadré de deux escarpements de plus de cent mètres de haut. La largeur du passage ne permettait qu'à quatre cavaliers de marcher côte à côte. En les apercevant de loin, Merlin eut le sentiment d'un immense piège prêt à se refermer sur eux. Sa monture elle-même eut conscience du danger, ou peut-être sentit-elle sa peur, car elle se rebiffa devant l'entrée du canyon.
– Un problème, messire Merlin ?
Bedivère s'était rapproché de lui.
– Est-ce la seule voie possible ? s'enquit le Magicien, en s'efforçant de ne pas avoir l'air trop stressé.
– C'est la plus rapide. Ce passage serpente à travers les montagnes. Si nous devions contourner le col, nous perdrions un temps précieux. Un temps qui pourrait-être fatale aux troupes de Léodagan et de la princesse Eleina.
Bien sûr, Merlin connaissait les impératifs de leur mission. Mais il n'en était pas moins inquiet, tandis que l'armée conjointe d'Arthur et de Bedivère s'engageait dans l'étroit passage.
L'exiguïté des gorges jointe aux parois lisses rendait un écho angoissant. La moindre respiration, le plus infime cliquetis métallique, les gouttelettes se fracassant sur la pierre, renvoyaient leurs empreintes sur les cloisons rocheuses. Après la traversée des grandes plaines, se retrouver dans un passage aussi restreint avait de quoi exacerber la nervosité des hommes.
Au-dessus de tout ce murmure assourdissant, Merlin s'efforçait de rester attentif au chant de la montagne, essayant de repérer les piaillements des oiseaux, le grattage des rongeurs, le raclement des sabots. Soudain, quelque chose, comme un courant d'air, glissa sur ses épaules. Il releva les yeux vers le ciel gris. La lumière, quoique timide, filtrait à travers les escarpements rocheux. Il lui sembla alors apercevoir l'ombre d'une silhouette courir sur le sommet du col. Peut-être un cerf. Il jeta un regard en arrière, les derniers hommes pénétraient dans les gorges. Son cœur s'agitait dans sa poitrine comme un animal pris au piège. La colonne ne progressait pas assez vite à son gré et la sortie n'était pas encore visible.
Ce fut alors comme si l'animal prisonnier en lui se dressait brusquement sur ses ergots, grognant et feulant. Merlin leva alors les yeux vers le ciel. La pluie avait cessé et un faible rayon de soleil filtrait à travers les nuages. Il vit alors luire plusieurs petits points au-dessus des gorges… comme des pointes d'acier.
– Là-haut ! rugit-il.
Tous levèrent la tête au moment où la première volée de flèches s'abattit sur eux. Leur premier réflexe fut de lever les boucliers. Mais Merlin fut plus rapide : levant le bras en prononçant une incantation. Un immense dôme transparent se matérialisa au-dessus des troupes. Les traits de brisèrent à sa surface sans parvenir à le traverser.
– En avant ! cria la voix d'Arthur.
Nul besoin de se concerter. Ils étaient trop avancés pour rebrousser chemin. Tenter de riposter à l'assaut de leurs adversaires ne les mènerait à rien, ils étaient hors de leur portée : ils se feraient tous massacrer sur place avant d'avoir pu en atteindre un seul. La seule solution était d'avancer le plus vite possible vers la sortie.
Les fantassins à pieds rassemblèrent leur force et leur endurance pour courir droit devant eux. Les cavaliers ouvraient et fermaient la marche pour tenter de contenir les plus lents. Mais très vite il fut impossible de maintenir un semblant d'ordre dans la mêlée. Il fallait fuir ou mourir. Merlin s'efforçait d'étendre le bouclier magique au-dessus d'un maximum d'hommes, mais il ne pouvait empêcher certains, dans leur précipitation, de s'écarter du couvert protecteur et d'être aussitôt assaillis par la pluie de flèches. Dans la panique, d'autres tombaient simplement à terre et se voyaient piétinés par les chevaux ou par leurs compagnons qui courraient à perdre haleine, droit devant eux, sans même baisser les yeux.
Arthur s'était lui-même déporté vers l'arrière, voulant à tout prix aider ses hommes. Mais Lionel le rappela à la raison.
– Sire, vous ne pourrez pas tous les sauver ! Vous devez protéger votre vie !
Il eut à peine le temps de terminer sa phrase, qu'un carreau alla se planter dans le flan de sa monture. L'animal se cabra violemment, jeta son cavalier à terre et partit au triple galop. Arthur se précipita aussitôt près de lui, l'empoigna fermement par le bras alors que le jeune écuyer, encore sonné par sa chute, essayait de se relever. Une fois le jeune homme en selle derrière lui, Arthur galopa au devant de la colonne. Il passa devant Gauvain et Perceval, et dépassa même Merlin. Alors qu'il atteignait Bedivère, un immense rocher s'écrasa devant lui, manquant de peu l'aplatir. La route se retrouvait bloquée et d'autres roches tombaient à présent sur eux. Explosant en des milliers de gravillons en se heurtant contre le dôme de Merlin et glissant contre les parois. A ce rythme là, ils allaient bientôt être ensevelis vivants.
– Là, je vais m'énerver, brailla Merlin.
Il poussa un immense cri, semblable au rugissement d'un animal sauvage. Aussitôt, les flèches touchant le dôme ne se contentèrent plus d'exploser, mais faisaient demi-tour et, aussi vite qu'elles étaient décochées, allèrent s'en prendre à leurs archers. Retour à l'envoyeur. Puis se tournant vers les roches, que des soldats tentaient tant bien que mal d'escalader, il leva à nouveau le bras et cria :
– Ecartez-vous !
Un nouveau cri et le barrage vola en éclats. La course pouvait reprendre. Galopant au milieu de la colonne, Merlin renvoyait désormais systématiquement les tirs vers leurs expéditeurs. Certains cadavres tombèrent même des falaises. Leurs assaillants finirent par comprendre et changèrent de tactique. Au lieu de jeter les projectiles au milieu de la colonne, ils se concentraient sur les extrémités avant et arrière. Si la course empêchait Merlin de faire quoi que ce soit pour les retardataires qui se voyaient écrasés par les rochers et transpercés par les flèches, il concentra toute sa puissance à l'avant, faisant balayer leurs rochers et les cadavres qui s'accumulaient pour dégager toujours plus de passage aux hommes en fuite.
Il se rappela la bataille dans la rivière. Il se souvint avoir senti dans ses veines gronder la colère du raz-de-marée. A présent, c'était lui le raz-de-marée, lui la puissance destructrice qui balayait tout sur son passage.
Enfin, la lumière se fit à l'horizon. Une immense faille lumineuse au point d'en être aveuglante déchira la roche. La sortie du tunnel, leur salut à tous. Cet espoir ranima dans les troupes les dernières forces et la course accéléra davantage. Mais alors qu'ils approchaient du but, ils virent dégringoler du sommet des deux falaises deux immenses rochers, aussi gros que des maisons seigneuriales. En atteignant le sol, ils allaient définitivement leur barrer la route. Ils n'avanceraient jamais assez vite pour leur passer dessous sans être écrasés. Bedivère, pourtant, voulut tenter la chance. Il talonna son cheval, au point de lui faire saigner les flans(2), entrainant dans son sillage Arthur, Lionel et Gauvain. Ainsi que tous les hommes qui couraient derrière eux. Ils avaient atteint l'embouchure, et les pierres allaient les écrabouiller comme des insectes.
– NON ! hurla Merlin.
Et un éclair jaillit de ses doigts et percuta de plein fouet les deux rochers. C'est sous une pluie de gravillons que les cavaliers et les fantassins jaillirent hors du col. Arrivée au niveau de la sortie, Merlin stationna un moment, le temps de s'assurer que le dernier soldat émergeait des gorges. Puis, il galopa vers les troupes qui se reformaient à présent sur la lande.
Il fit une pause pour reprendre son souffle, avant le rejoindre ses compagnons. Il se sentit soudainement fourbu. Il n'avait pas pris conscience de l'énergie qu'il lui avait fallu déployer pour les sortir de ce traquenard. Mais à présent que l'adrénaline dans ses veines se dissipait, il sentait ses membres courbatus comme s'il avait escaladé et descendu la paroi rocheuse à mains nues.
Au milieu de la lande, le plus loin possible des gorges, les soldats commençaient déjà à se rassembler et à se remettre en rangs. Merlin constata avec amertume qu'ils étaient au tiers moins nombreux qu'en pénétrant entre les deux pentes rocheuses. Mais lorsqu'il s'approcha d'eux, il fut accueilli par un tonnerre d'applaudissements et de hourras. Certains soldats hardis, aussi bien aux ordres d'Arthur que de Bedivère, s'approchèrent même pour lui tendre la main. Il repéra enfin son Roi, qui galopait vers lui. Cette vision lui apporta un tel sentiment de joie et de soulagement, qu'il en perdit le peu de maîtrise qu'il avait encore sur son propre corps et manqua bien basculer de sa selle. Mais Arthur, qui avait appréhendé son état de fatigue, était déjà à ses côtés et le soutenait sur sa monture. Appuyé contre l'épaule de son Souverain, l'Enchanteur reprenait calmement son souffle. C'était une vision des plus incroyables que de voir le jeune Roi Arthur enlaçant fraternellement ce magicien au teint blême et aux poils hirsutes, tel un homme des bois, chacun sur son cheval, les deux bêtes se tenant croisées encolure contre flan.
Du coin de l'œil, Merlin vit Bedivère avancer vers eux, l'air contrit.
– J'aurais dû vous écouter, Messire, lui dit-il tendu. J'aurais dû me douter qu'on nous tendrait un piège.
– C'était le chemin le plus court, affirma Merlin en se redressant et en se détachant de l'étreinte d'Arthur. Nous savions tous que cela devait arriver. On ne pouvait pas espérer que nos ennemis nous laisseraient rejoindre nos alliés sans broncher.
– Qui est l'auteur de cette embuscade selon vous ? demanda Bedivère.
– Olaf ? risqua Arthur.
– Non, argua Merlin. Cela porte la marque de Loth.
1 Ca marche bien pour la Sorcière de l'Ouest, dans le Magicien d'Oz. ;)
2 Je tiens à préciser qu'aucun animal, ni aucun acteur n'a été maltraité pour l'écriture de ce chapitre. XP
