— Non, non et non ! s'exclama John d'un ton ferme.

— Tu ne peux pas refuser, protesta Sherlock.

— Oh, si, je peux tout à fait refuser et je le fais !

— J'ai besoin de ton aide ! insista le détective.

— Et bien pour une fois, trouve quelqu'un d'autre pour t'aider ! asséna le médecin.

Le brun secoua la tête.

— Je ne peux pas. J'ai commencé avec toi, donc c'est avec toi qu'il faut que je continue parce que sinon, les résultats seront faussés.

— Alors, il ne te reste plus qu'à exploiter les résultats que tu as déjà ou à recommencer avec quelqu'un d'autre depuis le départ. Ou encore mieux, tu peux aussi abandonner ton expérience.

John posa le sac de course qu'il portait sur la table de la cuisine. Il était à peine rentré que son colocataire lui avait presque sauté dessus pour lui demander de redevenir son cobaye pour son expérience sur la surprise. Le médecin en gardait un assez mauvais souvenir – il chassa d'ailleurs l'image du visage du brun tout près du sien et la sensation de leurs bouches collées l'une contre l'autre de son esprit – et n'était pas prêt de recommencer. C'est pourquoi il refusait catégoriquement de céder à son meilleur ami.

— Pourquoi est-ce que tu ne veux plus m'aider ? lui demanda Sherlock.

— Parce que j'ai autre chose à faire et que je n'ai pas envie que tu te remettes à me crier dans les oreilles, que tu envoies des araignées me faire sursauter, que tu m'annonces que ton frère et Lestrade sortent ensemble ou que tu m'embrasses.

— Bien entendu, je ne vais rien faire de tout ça, assura le détective. Tu vas forcément t'attendre à tout ça, alors j'ai prévu d'autres situations pour provoquer des réactions de surprise chez toi.

Le blond ricana.

— Parce que tu crois vraiment que ce genre de réponse va me rassurer ?

— Je ne vois vraiment pas ce qui t'inquiète ! rétorqua son colocataire.

John ne prit pas la peine de répondre et commença à ranger le contenu de son sac de courses. Le brun se mit à le suivre dans la cuisine.

— J'ai vraiment besoin de ton aide, supplia-t-il.

— Désolé, mais pas cette fois. Trouve-toi quelqu'un d'autre à embrasser.

— Mais je te jure que je ne vais pas t'embrasser ! se récria Sherlock.

— Comment veux-tu que je te croie ? marmonna le médecin. Si tu as effectivement prévu de m'embrasser, tu ne vas pas me le dire, sinon je ne serais pas surpris au moment du baiser et ça fausserait tes résultats …

Le détective fit une grimace et s'adossa à un meuble pendant que son ami rangeait des boîtes de conserve dans un placard.

— Je ne pensais pas qu'un simple baiser aller te vexer à ce point. Si tu veux bien m'aider, je te promets de ne plus essayer de t'embrasser pour te surprendre.

— Je te crois, mais ce n'est pas ça qui va me faire changer d'avis, annonça le blond.

— Mais comment vais-je faire pour terminer mon expérience ? se plaignit son colocataire.

John soupira d'un air exaspéré.

— Tu n'as qu'à recommencer avec quelqu'un d'autre.

— Personne ne sera aussi intéressant que toi !

Le médecin ne se laissa pas avoir par la tentative de flatterie et répliqua :

— Et bien, tu n'as qu'à recommencer depuis le début mais en te prenant toi-même comme cobaye.

Le blond esquissa un mouvement pour retourner à la table de la cuisine, afin de continuer à ranger les courses, mais Sherlock l'attrapa par le bras pour le stopper.

— Je ne peux pas me surprendre moi-même. J'aurais forcément besoin de quelqu'un pour créer des situations de surprise. Donc, j'aurais besoin de toi. Et si tu es disponible pour me surprendre, tu es tout autant disponible pour que je te surprenne. Ce n'est pas pour moi, c'est pour la science, et un grand médecin comme toi ne peut pas dire non à …

Le détective ne finit pas sa phrase. Il n'en eut pas le temps. Agacé par son insistance, John avait attrapé le col de sa chemise et l'avait attiré contre lui. Leurs bouches se rencontrant avait coupé le brun en plein milieu de sa phrase. Choqué par la réaction de son colocataire, Sherlock ne pensa même pas à se dégager et se laissa faire.

Cette fois-ci, le baiser dura plus que deux secondes. Le médecin embrassait son meilleur ami comme il aurait embrassé une de ses conquêtes après un rendez-vous galant, avec douceur et langueur. Il se retint de justesse d'entrouvrir les lèvres pour venir glisser sa langue entre celles du brun, se rappelant à temps qu'il embrassait le détective et non pas une femme.

John finit par se reculer et lança un regard de défi à Sherlock qui le fixait, l'air perdu.

— Voilà. Tu n'as plus qu'à analyser ce que tu as ressenti pendant que je t'embrassais et a commencé un dossier pour y noter tes réactions. Si tu as besoin que je t'embrasse de nouveau, dis-le-moi. De toute façon, ça semble être normal pour toi qu'on se roule un patin, alors ne nous gênons pas. Ce serait dommage d'empêcher la science d'avancer en refusant d'échanger un baiser.

Le médecin s'éloigna à grands pas en direction de sa chambre. La voix de son ami le suivit, mais s'il ne se retourna pas, il entendit parfaitement son ronchonnement :

— Tu aurais pu au moins attendre que je mette l'oxymètre de pouls sur mon doigt avant de m'embrasser. J'ai perdu des données qui auraient été importantes, là !

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John était dans le taxi pour rentrer chez lui. Il revenait d'un rendez-vous avec sa nouvelle collègue qu'il avait appelé juste après avoir embrassé Sherlock. Le médecin n'avait pas trouvé le baiser avec le détective désagréable. Au contraire, il aurait même eu envie de le prolonger, ce qui l'avait un peu inquiété. Le blond ne comprenait pas ce qui lui était passé par la tête et en était arrivé à la conclusion que son meilleur ami avait réussi à lui faire perdre la tête à force de le harceler.

Pour se rassurer, John avait alors invité l'infirmière qui venait d'arriver à l'hôpital à dîner et par chance, celle-ci avait accepté. Convaincu que le malaise qu'il ressentait depuis qu'il avait embrassé son colocataire se dissiperait grâce à un rendez-vous galant avec une personne de la gente féminine, le médecin s'était préparé et était sorti pour rejoindre Heather.

Pourtant, le blond avait rapidement dû se rendre compte qu'au lieu de lui faire oublier le baiser échangé avec Sherlock, le dîner avec sa collègue ne faisait qu'intensifier le souvenir. John n'arrivait pas à penser à autre chose. Il avait essayé de se concentrer sur ce que disait la femme, mais la sensation des lèvres de son ami contre les siennes le hantait. Le médecin avait alors tenté de fixer la bouche de l'infirmière, espérant que son cerveau remplacerait celles du détective par celle de Heather. Malheureusement, il n'en avait rien été et la femme avait commencé à s'inquiéter de l'attitude étrange du blond.

John s'était excusé, prétextant qu'il était fatigué, et sa collègue lui avait fait remarquer que ce n'était pas très intelligent d'inviter quelqu'un à dîner si on ne se sentait pas la force ou l'envie de passer du temps avec la personne. Le médecin s'était senti rougir et ils n'avaient pas tardé à se séparer, l'infirmière étant plutôt énervée.

Le blond repensait à ce rendez-vous catastrophique alors que le taxi s'approchait du 221B Baker Street. Sherlock avait toujours eu la sale manie de gâcher ses sorties avec ses conquêtes, mais c'était la première fois que le détective parvenait à faire louper un rendez-vous de cette façon.

Le chauffeur arrêta son véhicule et John régla la course avant de descendre du taxi. Il rentra chez lui et monta les escaliers d'un pas rapide, au rythme de l'air que jouait Sherlock avec son violon. Le médecin avait froid et n'avait qu'une hâte : se glisser sous sa couette et dormir pour oublier cette soirée désastreuse. Pourtant, il ne put s'empêcher de s'arrêter sur le pas de la porte du salon pour écouter le détective jouer. Face à la fenêtre, le brun avait fermé les yeux et se laissait entraîner par la mélodie.

Le blond resta un moment à fixer le profil de son colocataire, ses mèches bouclées qui retombaient sur son front, leur noir contrastant avec sa peau pâle, ses lèvres pincées par la concentration, sa chemise cintrée épousant la forme de son corps. John ne pouvait décrocher son regard de Sherlock, sans savoir pourquoi. Le détective finit par arrêter de jouer et se retourna vers lui.

Une sensation familière électrisa le médecin lorsque les iris bleu de son colocataire se posèrent sur lui. Son cœur se serra, un fourmillement parcourut son corps et sa gorge s'assécha. Il avait envie de traverser le salon pour embrasser son meilleur ami, pour voir s'il ressentirait toujours la même chose que lors des autres baisers. Il avait envie de sentir de nouveau la bouche de Sherlock se poser sur la sienne parce que les deux précédentes fois, ça avait été un moment agréable et qu'il était en manque d'affection. Il avait envie de recommencer. Pas une fois. Pas dix fois. Mais indéfiniment. Jusqu'à en perdre son souffle. Jusqu'à en perdre la raison. Jusqu'à se perdre lui-même.

Ses joues devinrent écarlates au moment où il réalisa ce à quoi il était en train de penser. Son colocataire l'observait sans dire un mot et John se demanda s'il avait réussi à lire ses pensées. Le médecin n'attendit pas d'avoir la réponse à sa question et balbutia un « Bonne nuit » avant de s'éclipser vers sa chambre, sans se retourner.