Je regardais Ariel, nerveux. Cette nuit encore, il ne se réveillait pas. Je me répétais en boucle que c'était encore une de ses idiosyncrasies malkaviennes, mais c'était malgré tout inquiétant. D'une certaine manière, je préférais le voir délirer et répondre à des voix que je n'entendais pas. J'avais au moins la certitude qu'il était vivant. Ce soir, dans son immobilité et sa froideur, il était indiscernable du cadavre. Il aurait pu être en Torpeur profonde sans que j'aie le moindre moyen de le savoir. Je voulais tant qu'il se réveille...

Comme en écho à mon souhait, Ariel s'agita. Une vague de soulagement me parcourut. Même si c'était anormal qu'il ne s'éveille qu'aussi tard, c'était tout de même préférable à la perspective qu'il soit véritablement dans une Torpeur au long cours. Il se retourna et serra la couverture contre lui comme pour se protéger du froid... ou peut-être d'autre chose. Il marmonnait dans son inconscience, et je ne pus m'empêcher de tendre l'oreille pour essayer de comprendre ce qu'il disait.

- … accomplir ? demandait-il faiblement.

Il y eut un silence, comme s'il écoutait une réponse que je ne pouvais bien évidemment pas percevoir.

- Je... je devrais mourir ?

Je sentis un poids glacé s'installer au fond de ma poitrine.

- Comment peut-on effacer la mort ?

Je restai figé quelques instants, puis saisis Ariel de mes mains tremblantes et le secouai sans ménagement.

- Ariel, réveille-toi ! criai-je presque.

Il ouvrit les yeux avec difficulté.

- Que... quoi ? marmonna-t-il d'une voix pâteuse.

- S'il te plaît Ariel, réveille-toi pour de bon, insistai-je nerveusement.

Il cligna des yeux, puis s'assit et se les frotta d'une main fatiguée. Quand il me regarda de nouveau, il semblait avoir l'esprit clair.

- Jewel, quelque chose ne va pas ? Vous... vous n'avez pas l'air bien...

- Tu me fais peur, Ariel. Tu te rends compte que ça fait deux nuits que tu ne te réveilles pas ? Et est-ce que tu as conscience de ce que tu disais dans ton sommeil ?

Il parut un peu désarçonné.

- Je... j'ai parlé ?

- Un peu, oui... dis-je sans parvenir à cacher mon angoisse.

Il saisit mes mains avec un sourire.

- Jewel, ne vous inquiétez pas. Je vais bien. Il ne m'arrivera rien, affirma-t-il avec une assurance tranquille.

Je lui retournai un regard égaré.

- Tu parlais de mourir, Ariel...

Il entrouvrit les lèvres, puis parut d'un coup retrouver un souvenir.

- Oh. Oui. Mais je ne mourrai pas.

Je n'étais pas rassuré, et il le savait. Il prit une profonde inspiration, ferma les yeux, et quand il reprit la parole, l'une des voix n'était pas la sienne.

- L'océan te protège Ariel. N'aie pas peur.

- Me protéger ? De quoi ? Pourquoi ?

- Tu as quelque chose à accomplir.

- Quelque chose à accomplir ?...

- Oui. Tu es le protecteur. Tu sauveras plus d'une personne de la mort, et toi, c'est l'océan qui te sauvera.

- Je... je devrais mourir ?

- Tu prendras sur toi la mort d'autrui, mais seulement pour mieux l'effacer.

- Comment peut-on effacer la mort ?

- L'océan sait. Tu vivras, Ariel.

Il rouvrit les yeux et croisa mon regard. Aussitôt il pâlit et se jeta dans mes bras.

- Jewel, tout va bien, je vous assure... essaya-t-il de me rassurer.

C'était la première fois que j'entendais l'une des voix qui le hantait, et cela m'avait glacé au plus haut point. L'intonation était différente, mais pas seulement. Jamais je n'aurais affirmé que cette voix pouvait provenir d'Ariel, et même en ayant été témoin de cette scène de mes propres yeux, je n'y croyais presque pas. La seule chose qui m'obligeait à admettre ce fait était que l'autre solution eut été d'accepter que j'entendais des voix moi aussi, et il fallait bien qu'au moins l'un de nous deux garde un minimum de lucidité.

- Jewel, je suis désolé, je vous assure que tout va bien, je ne voulais pas vous effrayer... poursuivait Ariel dans ses efforts pour minimiser ce qui venait de se produire.

Je le serrai contre moi convulsivement. Je sentais plus cruellement que jamais à quel point il était hors de mon atteinte. J'aurais voulu le sauver de sa folie, mais s'il devait un jour être déchiré entre elle et moi, je savais déjà ce qui adviendrait. J'étais terrifié.

- Jewel, vous me faîtes mal... murmura Ariel d'un ton désolé.

Je desserrai aussitôt mon étreinte.

- Je ne comprends pas... ajouta Ariel. Je n'ai pas disparu. Je ne vais pas disparaître. Alors s'il vous plaît, Jewel, arrêtez de trembler comme ça...

J'enfouis mon visage dans son épaule et le laissai essayer de me réconforter. Il finit par parvenir à me rassurer et, le temps que nous nous mettions en chemin pour l'Elyseum, j'avais presque réussi à me convaincre moi-même que j'avais sur-réagi. Il n'y avait rien de si inquiétant que ça, n'est-ce pas ? Après tout, Ariel parlait constamment à des choses qui n'existaient pas...

Ariel voulut faire un détour pour chasser. Je le suivis, puis m'aperçus que le voir se nourrir m'avait donné faim. Je n'avais pas envie de chasser avec lui une fois de plus, et j'essayai de cacher mon envie de sang, mais il ne s'en laissa pas compter.

- Jewel, pourquoi vous restreindre si vous avez faim ? demanda Ariel, perplexe.

- Parce que je ne veux pas que tu vois qui je chasse... expliquai-je entre mes dents serrées.

- Je vous ai déjà vu chasser, objecta-t-il.

Je le regardai fixement. Il finit par détourner les yeux.

- D'accord, faites comme vous voulez... Je n'aurais pas dû insister.

- Ariel, pour nous autres ventrues ce n'est pas bénin, toute cette histoire de chasse, me sentis-je malgré tout obligé d'expliquer.

- Je sais...

- Laisse-moi finir... Nous avons toujours cette épée à double tranchant qui nous menace. Révéler à la mauvaise personne de quel type de proie nous pouvons nous nourrir, et c'est nous mettre à sa merci. Ne pas avoir révélé à quelqu'un de confiance ce que nous pouvons boire, c'est aussi la certitude de tomber en Torpeur si nous devenons incapables de chasser par nous-même.

Je marquai une pause pour être sûr qu'il m'ait bien compris. Au moment où il allait pour parler, je repris :

- En ce qui me concerne, j'ai en plus de ça une raison bassement personnelle de garder ce secret, même par devers toi en qui j'ai une totale confiance.

Je souris dans une tentative de détendre l'atmosphère.

- Je t'ai invité dans mon havre... Crois-moi, c'est une vraie preuve de confiance. N'importe qui d'autre aurait appris où j'habitais, j'aurais déménagé dans la nuit.

Ariel sourit en écho, touché par mon aveu.

- Je ne comprends toujours pas ce qui vous empêche de chasser devant moi... insista-t-il néanmoins.

Je soupirai.

- J'ai honte, avouai-je dans un murmure.

Ariel ouvrit de grands yeux.

- Honte ? Mais...

Il s'interrompit, embarrassé.

- C'est une partie de vous, non ? Vous devriez l'accepter... C'est triste, de ne pas accepter qui l'on est.

Je faillis lui faire remarquer un peu sèchement qu'il avait bien honte d'entendre des voix et de se rouler par terre en convulsant, mais je me retins au dernier moment. Cette soirée avait déjà plus que son lot de sujets déplacés, inutile de jeter encore plus d'huile sur ce feu...

- Et bien oui, c'est triste, mais que veux-tu... répondis-je à la place. Je ne me reconnais pas dans cette... particularité. Ce type de personnes sur qui je peux me nourrir, ça ne me correspond pas. Ce n'est pas moi. Mais je vis avec.

Il soupira, puis se força à sourire.

- J'espère que vous n'aurez jamais à regretter ce secret.

- J'espère aussi, dis-je en songeant à Fournier que j'avais presque blessée, presque drainée de son sang dans ma faim incontrôlée.

Un silence pesant s'installa.

- Je... je pars devant si vous voulez prendre le temps de chasser, offrit Ariel.

- Non, je viens avec toi, déclinai-je. Je n'ai pas si faim que ça...

L'Elyseum était presque désert. Ordestein se vernissait les ongles en écoutant Merisier lui vanter les mérites comparés des différents jeux de sa collection, et c'était là toute la population vampirique des lieux. Une goule faisait les poussières. Je trouvai l'ambiance totalement surréaliste.

- Bonsoir messieurs ! fit le Gardien d'un ton qui me sembla beaucoup trop joyeux en nous voyant entrer.

Ordestein releva les yeux de sa manucure et nous salua de même. Je me demandai si j'étais le seul à sentir la tempête arriver sur la Cité. Peut-être que je devenais paranoïaque.

- Eh, c'est quoi ce jeu ? C'est nouveau ? s'exclama Ariel en s'approchant de la table à laquelle était assise la tremere.

Merisier se lança aussitôt dans de grandes explications passionnées. À mon grand dam, Ariel semblait trouver cela follement intéressant. Je m'installai en retrait. Plus l'ambiance se faisait légère, plus elle me pesait, paradoxalement. J'avais de plus en plus l'impression que quelque chose de particulièrement désagréable nous attendait.

Ce ne fut que trois nuits plus tard que le Marquis nous rassembla tous pour nous annoncer que nous allions attaquer le Sabbat. Maintenant.

- Ils sont séparés en deux groupes. Nous allons attaquer les deux en même temps pour éviter qu'ils ne nous prennent en tenaille. Le but est de les acculer et de les tuer tous. Des questions ?

Dans le brouhaha qui s'ensuivit, je ne pus m'empêcher de remarquer que certaines personnes avaient des réactions quelque peu différentes de la surprise plus ou moins indignée de la plupart. La Prévôté était déjà au courant bien sûr, mais j'aurais parié à voir son expression qu'Ordestein également, et que cela ne la réjouissait guère. Je croisai alors le regard d'un homme qui paraissait plus nerveux qu'autre chose. Il me fallut une bonne seconde pour le resituer. C'était Dozulé, le petit-infant du Marquis de Nantes. Je n'eus cependant pas le temps de chercher à comprendre ce que cette attaque évoquait pour lui car il détourna le regard et se mit à l'écart au fond de la salle.

Le Marquis acheva d'expliciter son plan. Elle avait prévu la place de chacun en fonction de ses capacités, et je n'étais pas le seul à paraître surpris de découvrir à quel point elle semblait bien connaître sa Cour. J'étais pourtant l'un de ceux qui la fréquentaient depuis le plus longtemps, mais malgré la confiance que je lui vouais, je devais admettre plus souvent qu'à mon tour que je ne savais pas tant de choses d'elle.

Elle confia la direction de l'un des groupes au Prévôt, et prit elle-même la tête de l'autre. Je devais aller avec elle, ainsi qu'Ariel, parmi de nombreux autres. Je croisai un instant le regard du malkavien, et ne pus contenir un frisson. Il était profondément, terriblement serein. Cela me terrifiait. J'avais la sensation tenace qu'il ne lutterait même pas si la mort finale frappait à sa porte.

Le Marquis vérifia que chacun connaissait bien sa place, et nous envoya prendre position par petits groupes. Je ne m'étonnai même pas qu'elle me fasse partir seul avec Ariel. Elle semblait, une fois de plus, en savoir si long sur moi... Nous marchâmes en silence pendant de longues minutes. J'étais nerveux au possible, et Ariel un modèle de calme.

- Comment peux-tu rester aussi détendu ? demandai-je finalement. Nous allons nous battre à mort avec ces sabbatiques !

- J'ai confiance.

- Confiance ? Moi aussi j'ai confiance en le Marquis mais -dear god- même si nous gagnons ça n'ira pas sans pertes !

Je me mordis la lèvre. Si les expressions anglaises me revenaient spontanément à la bouche, c'était mauvais signe.

Ariel attrapa doucement ma main et la serra dans la sienne.

- Tout ira bien, je vous assure, dit-il d'un ton qui se voulait apaisant.

Je fis de mon mieux pour me calmer. Sincèrement. J'échouai. Je me forçai cependant à garder mon début de panique par devers moi. Je ne pouvais me permettre de perdre la face devant la Cour, surtout maintenant. Quant à Ariel... Il semblait tellement serein que je ne pouvais me résoudre à briser sa confiance. Même si elle me faisait peur.

Nous arrivâmes enfin en vue du bâtiment où nous devions, d'après le Marquis, trouver et confronter le Sabbat. C'était un immeuble insalubre, probablement transformé en squat depuis longtemps. Je me fis distraitement la réflexion que je n'avais jamais remarqué cet endroit auparavant, alors que le quartier ne m'était pourtant pas inconnu.

Ariel regarda autour de nous, et je l'imitai. Personne en vue. Il passa ses bras autour de moi et m'embrassa, tendrement, longuement. Puis il fit deux pas en arrière, me sourit et murmura :

- Tout ira bien.

Il s'éloigna, et disparut de mon champ de vision. J'étais seul.

J'attendis. J'entraperçus Ordestein arriver et se dissimuler dans l'ombre au coin d'une rue adjacente. Peu à peu, je dépassai le stade de la nervosité pour passer dans l'angoisse, puis au bord de la panique, pour enfin émerger dans la zone de calme subséquente. J'étais aussi prêt que possible à me battre. Je n'étais pas certain d'être encore capable de tuer de sang froid, mais je savais d'expérience que je ne pourrais garder longtemps mon sang froid...

Le bâtiment était encerclé. Si nous avions bien choisi notre moment, et que tous les sabbatiques étaient effectivement à l'intérieur, ils ne pourraient sortir sans combattre. Je faisais confiance au Marquis pour avoir choisi le meilleur moment possible, et espérai que personne ne viendrait nous prendre à revers.

Je réalisai seulement à ce moment que les rues alentour étaient totalement désertes. Je me demandai si c'était de notre fait ou du leur. Puis Ordestein s'avança, et je cessai de réfléchir. Elle s'arrêta à une dizaine de mètres du bâtiment, prit une grande inspiration, puis leva les mains et convoqua une boule de feu.

J'étais à une trentaine de mètres d'elle, mais je reculai malgré moi. Je ne savais comment elle pouvait rester stoïque avec toutes ces flammes aussi près d'elle.

Le projectile traversa une fenêtre au deuxième étage, et le chaos commença.

J'entendis immédiatement qu'Ordestein avait bien choisi sa cible. Très vite -trop vite-, certains des sabbatiques atteignirent la rue. Ordestein recula, et Merisier entra en action. Je vis briller ses griffes, puis le sang de son premier adversaire jaillir. Il para les coups d'un deuxième vampire, mais un troisième chercha à le contourner. Ordestein arriva dans son dos et le saisit par le cou. L'homme se mit à hurler de douleur. Quand la tremere le relâcha après une dizaine de secondes, il s'effondra pour ne plus bouger.

Le gros des troupes tenta ensuite une sortie, et je perdis le fil du déroulement exact des évènements. Je vis Ordestein et Merisier se mettre dos à dos pour combattre. Je me retrouvai moi-même au milieu du combat. J'entendis un coup de feu, puis un deuxième, alors que le Marquis abattait froidement deux sabbatiques d'une balle dans la tête. Ma Bête grondait à mes oreilles. Cela sentait le sang et la chair brûlée. J'entrevoyais Ariel apparaître et disparaître à la périphérie de mon champ de vision, éclair roux meurtrier.

Puis, sans transition, nous perdions.

Merisier était blessé, Ordestein faisait de son mieux mais elle était manifestement épuisée et ses réflexes s'en ressentaient, le Marquis avait cessé de tirer depuis longtemps, probablement à cours de munitions... Je ne combattais plus que comme un automate. Nous nous retrouvâmes à cinq, dos à dos, encerclés de sabbatiques. Je ne savais pas ce qu'il était advenu du Marquis. Je ne voyais Ariel nulle part. Sans pouvoir m'en empêcher, je montrai les crocs, ce qui fit rire l'un des sabbatiques en face de moi.

Son rire s'acheva dans un cri mêlant douleur et surprise. Sortie de nulle part, le Marquis venait de lui trancher la gorge. Aussitôt deux sabbatiques voulurent la prendre en tenaille, mais ils s'effondrèrent presque immédiatement, l'un submergé par la férocité du Marquis, l'autre assailli par derrière par Ariel sorti de Dissimulation.

Le cercle qui nous entourait perdit sa cohérence. Merisier repassa à l'offensive, et je vis Ordestein tendre la main vers l'un des blessés. Il se mit à saigner par tous les pores de sa peau, et quelques secondes plus tard la vitae bondissait vers la tremere. Remontée par l'afflux de sang, Ordestein redoubla d'ardeur.

Je dus partir en Frénésie car je repris le contrôle de moi-même uniquement pour découvrir une scène à la fois identique dans sa violence et son odeur de fer, et totalement différente. Nous avions à présent le dessus. J'avais du sang sur ma langue, mes lèvres, partout sur mon menton... Je ne voulais même pas savoir à quel point j'étais couvert de sang. Le mien ? Celui d'un ennemi ? Ma Bête n'était plus aux commandes, mais mon esprit n'était pas beaucoup plus clair pour autant. J'étais perdu dans la fureur de la bataille, incapable de rassembler mes pensées.

Pourtant, un cri étouffé perça sans peine ma carapace d'indifférence. Dans une fragile bulle de conscience suraiguisée, je vis Ariel, un bras presque tranché par un coup de hache dans l'épaule. Il protégeait Ordestein. Après ce qui me parut une éternité, mais qui n'était probablement qu'une fraction de seconde, il passa son couteau dans sa main gauche et répliqua violemment, repoussant son adversaire. La hache s'arracha de l'os et Ariel fit un pas en arrière, titubant. Ordestein se jeta sur le sabbatique, et Ariel disparut de nouveau.

La petite part de mon esprit qui parvenait encore à formuler des pensées construites s'étonna que je sois encore capable de m'enfoncer plus loin dans la panique. Ne pas savoir où était Ariel me déchirait. Je l'imaginais se traînant à l'écart du combat pour s'effondrer, blessé, inconscient, sans défense... puis deux ou trois secondes plus tard je parai un coup, et tout s'effaça de nouveau dans la furie.

Peu à peu, le combat se calma. Des éclats de violence surgissaient çà et là, sursauts de résistance avant une fin programmée, mais nous avions vaincu, nos ennemis le savaient. Essayaient-ils de s'acheter un peu de temps dans l'espoir d'être sauvés par une hypothétique cavalerie ? Souhaitaient-ils simplement emporter avec eux le plus possible d'entre nous ? J'étais trop las pour encore réfléchir, projeté au-delà de la fatigue par la tension accumulée, les mouvements sans cesse répétés, la chair déchirée, par moi, la mienne...

Et soudain Ariel fut devant moi.

Dans mon esprit épuisé, la scène se figea. Les détails me parvinrent un à un, comme au travers d'une vitre épaisse, sale. Ariel me tournait le dos. Face à lui se tenait un homme, un sabbatique, un pistolet dans la main, pointé sur lui. J'eus une bouffée de panique. Ariel allait se faire...

Je réalisai alors que c'était trop tard, Ariel avait déjà reçu la balle.

Tout parut s'accélérer d'un coup. Ariel vacilla, fit un pas en arrière, et je le rattrapai avant qu'il ne s'effondre. Je crois que je hurlai son nom. Le sabbatique ricana, et se prépara à tirer une fois de plus.

- Non, fit Ariel d'une voix que je ne reconnus pas.

Le sabbatique se figea. Ariel échappa à ma poigne et fit un pas en avant, sans paraître affaibli le moins du monde. Son bras droit pendait, inerte, l'épaule en sang, et je ne pouvais que deviner d'autres blessures, mais il ne trébucha pas, ne tituba pas. La seconde d'avant, il tremblait pourtant contre moi... Je ne comprenais pas.

Ariel verrouilla son regard dans celui de l'homme.

- Tu sais que c'est inutile... murmura-t-il.

Bien qu'il ait parlé à voix basse, j'étais certain que le sabbatique l'avait entendu aussi clairement que moi.

- Toi aussi tu es du Sang ! cracha l'homme. Cesse de te battre avec ces chiens ! Tu sais que tu as tort !

Ariel le fixa, serein. L'homme plissa les yeux, la rage noyant son visage, puis il... il fit quelque chose.

Ariel hurla.