Enfin, ils décidèrent de se regarder un court instant avant que l'Italien ne pose sa tête dans le cou de Mozart, fermant les yeux en soufflant doucement sur sa peau. Le compositeur germanique reprit alors ses caresses dans ses cheveux avant de les dériver un peu plus bas, sur son dos, puis sur le bas de son dos, glissant sa main sous son vêtement. Plusieurs frissons traversèrent le corps de l'homme qui se raidit un peu à l'idée que les caresses dégénèrent en quelque chose de plus osé. Le sentant quelque peu réticent, le cadet vint mordiller son oreille, lui murmurant de se laisser aller. Le plus vieux secoua légèrement la tête, refusant de céder à la tentation, anxieux quant à l'idée d'être surpris en train de faire l'amour avec un homme.

« Antonio...laisse-toi faire..c'est promis, je ne te ferai pas de mal...

-La question n'est pas là, Wolfgang... J'ai juste peur..qu'on nous voie...et qui sait ce qui peut nous arriver après...Je te promets que dès qu'on sera à Vienne, je me laisserai faire mais pas maintenant... Excuse-moi si je te frustre...

-Non, je comprends... C'est juste qu'avant..j'étais habitué à faire ça presque quotidiennement alors...je...ça me manque un peu tu vois...

-Hmhm... Désolé de te contraindre alors.. » Souffla-t-il avec une pointe d'amertume

Le brun se laissa choir sur le côté, s'allongeant un peu plus loin, dos à son indécent compagnon. Ce dernier se redressa et le fixa tristement mais n'osa pas parler davantage, se contentant de lui tourner le dos à son tour, les yeux rivés sur la fenêtre alors que ses doigts dessinaient des cercles sur les draps. Aucun mot ne franchit la barrière de leurs lèvres, alors qu'un certain malaise s'installait entre eux. Antonio avait conscience qu'il frustrait son amant mais la peur lui nouait l'estomac et l'empêchait de se laisser aller aux différents plaisirs que pouvait lui offrir Wolfgang, si toutefois ce dernier ne le faisait pas souffrir davantage.

Une heure s'écoula sans qu'aucun des deux maestros n'ait daigné parler. Les ronflements légers de l'Autrichien avait fini par retentir dans la pièce, signe de la somnolence du jeune homme. Un domestique le tira bientôt de son début de sommeil, frappant à la porte. Le Vénète se leva et partit lui ouvrir, conversant rapidement avec lui avant d'hocher la tête et d'aller réveiller Wolfgang, lui annonçant que le repas était prêt. Les amants sortirent de la chambre et rejoignirent les marquis et leurs filles qui étaient déjà installés à la table dressée par les serviteurs. Ils se mirent un peu à l'écart, s'éloignant volontairement l'un de l'autre pour ne pas engendrer de conflit. Le diner se déroula dans un silence pesant, seuls les bruits de l'argenterie contre les assiettes venant apporter un peu de vie au triste tableau. Les amants ne se regardaient même pas, tous deux gênés par leur discussion précédente. Les marquis, quant à eux, n'avaient rien à dire et les deux petites filles semblaient fatiguées. Ce fut dans un silence de mort que chacun quitta la table pour regagner sa chambre. Le brun se glissa presque immédiatement sous les draps, fermant les yeux pour s'endormir.

Antonio dormit très mal cette nuit-là, rongé par la culpabilité et un sentiment d'insécurité permanent. L'Italie ne lui avait jamais semblé aussi fourbe, aussi inhospitalière alors que la majeure partie des personnes qu'il avait rencontrées l'avaient correctement accueilli. Il avait un mauvais pressentiment, comme s'il ne devait pas être ici, à Venise. Cette impression était complètement infondée, puisqu'il passait du bon temps dans cette ville, que tout allait bien. Pourtant, quelque chose clochait et l'Italien n'arrivait pas à savoir quoi. Il sortit du lit en soupirant et partit dans la salle d'eau adjacente pour se laver, et accessoirement se rafraichir, ne revenant dans la chambre qu'une quinzaine de minutes plus tard. Comme il le faisait de nombreuses fois, il ouvrit doucement les rideaux et les fenêtres avant de s'assoir sur le rebord de celles-ci, perdant son regard dans les étoiles. Au loin, il aperçut plusieurs nuages d'orage, le tonnerre grondant doucement au loin. Nul doute que la journée serait aussi tumultueuse que l'eau des canaux après le passage de la pluie. Un vent frais entra dans la chambre et fit frémir le blondinet endormi qui s'enfouit un peu plus sous les couvertures en grommelant. Son amant ne lui jeta pas un regard, ses yeux restant fixés sur l'amas de nuages surplombant une partie de la capitale de la Vénétie. Un long soupir s'échappa de ses lèvres alors qu'il retournait dans la chambre, fermant ce qu'il avait ouvert au préalable avant de retourner s'installer dans le lit, sans pour autant trouver le sommeil. Il se sentait comme perdu et en proie à plusieurs troubles, plusieurs questions trottaient dans sa tête.

Pourquoi est-ce que ça lui manque tant que ça.. ? Je me demande s'il a vraiment besoin de sexe pour vivre... Et si c'est le cas...qu'est-ce qu'il va faire lorsqu'il sera vraiment en manque... ? Il n'oserait tout de même pas aller voir ailleurs alors qu'il m'a promis qu'il ne me trahirait pas.. ? Et bon sang, pourquoi est-ce que j'ai ce sentiment d'insécurité et d'angoisse ? Il ne m'arrivera rien ici, je le sais... Non, ce n'est pas de l'insécurité physique.. mais plutôt..une insécurité sentimentale...

L'homme pinça les lèvres, perdu dans les méandres de ses réflexions, ne voyant pas le temps passer tant ses peurs maintenaient son esprit en éveil. Lorsque la lumière extérieure fut suffisamment forte pour filtrer à travers les rideaux, il se décida à doucement secouer Wolfgang pour le réveiller, ce qui fonctionna moins bien que prévu. N'ayant nullement envie de lui faire ouvrir les yeux à grands coups de baisers bien placés, Salieri tira la couverture et lui mit une pichenette au milieu du front, agacé qu'il soit toujours aussi long à sortir de sa léthargie.

« Allez debout. Si tu veux encore visiter aujourd'hui, il va falloir que tu te lèves.

-Hmph...laisse moi... Je veux dormir...

-Si gentiment demandé. »

Suivant à la lettre la demande de son amant, le latin quitta la pièce après lui avoir jeté les couvertures dessus. Il salua les marquis une fois au rez-de-chaussée, joua du clavecin une trentaine de minutes avant de sortir du palais, commençant à se balader en ville. Il sortit de la contrada pour s'aventurer dans d'autres quartiers, laissant ses yeux vagabonder sur le paysage. Tout semblait morne, sûrement à cause du ciel grisâtre et de la fraîcheur de l'air ambiant. Les rues étaient bien moins bondées que la veille et les quelques rares passants que le brun croisait couraient pour rentrer rapidement chez eux ou dans des boutiques. Il inspira longuement, laissant l'air frais venir lui brûler la gorge et les poumons, tout en continuant de marcher. Il se retrouva devant un théâtre et regarda les différentes affiches collées aux murs, découvrant plusieurs opéras de compositeurs inconnus de sa personne. Il n'avait aucunement envie de retourner voir Wolfgang, aussi se décida-t-il à rentrer dans le théâtre, demandant dans combien de temps était le prochain opéra. L'homme qui gérait l'établissement le détailla de la tête aux pieds avant de lui dire que la pièce allait bientôt commencer. Antonio paya alors l'entrée puis partit s'installer sur un des sièges rouges de la salle, pleine de bourgeois impatients et de nobles qui râlaient encore à cause du fait qu'ils soient obligés de fréquenter des théâtres populaires depuis l'incendie ayant ravagé le célèbre théâtre San Benedetto. Roulant des yeux, le natif de la région resta seul dans son coin avant de finalement poser son regard sur la scène dont le rideau se leva bien rapidement, annonçant le début de l'opéra.

La musique était excellente, le compositeur avait fait un très bon travail et donnait une place très importante aux instruments à cordes. Les violons et altos s'harmonisaient parfaitement, tout comme les différents airs de flûte, souvent accompagnés par un violoncelle ou la voix d'une soprano, et les rares fois où le pianiste jouait étaient un vrai plaisir pour les oreilles du Maître de Chapelle. Pourtant, cette façon de jouer, calme et posée, et en même temps empreinte d'une certaine technique acquise ainsi que tout un panel d'émotions soigneusement choisies, ne lui semblait pas inconnue. Au contraire, il avait même l'impression de très bien connaître ce doigté particulier accompagné par la puissance des sentiments évoqués par le piano mais ne parvenait pourtant pas à le reconnaître.

Ce fut avec ce sentiment d'incertitude et cette impression de déjà-vu que le Vénète quitta le théâtre à la fin de la représentation. Lorsqu'il sortit, les cloches des églises aux alentours sonnaient les douze coups du zénith et la pluie battait les pavés de la ville. Lâchant un long soupir, l'homme se résigna et décida de courir le plus rapidement possible vers le Palais Savorgnan, y entrant après avoir frappé. Il était complètement essoufflé et trempé, enlevant sa veste pour aller la faire sécher dans la chambre, la pendant à un cintre dans l'armoire. Wolfgang était assis sur le lit, lisant les partitions que son comparse avait emmené. Celui-ci lui accorda à peine un coup d'œil avant de souffler bruyamment et de lui arracher ses feuilles, les rangeant dans son porte-document. Le blond le fixa sans comprendre avant de se lever, posant une main sur son épaule.

« Qu'est-ce que tu as.. ? Tu pars sans prévenir, tu ne me parles pas et tu m'arraches tes partitions sans me donner de justification...

-Je fais encore ce que je veux de mes partitions. Tu ne voulais pas te lever, alors je suis parti seul, me balader en ville. Un bon opéra se jouait et je suis allé le voir.

-Je vois... Il a fait froid cette nuit, tu as ouvert les fenêtres.. ?

-Hm, j'avais besoin d'air frais.

-Tu t'es réveillé à quelle heure... ?

-Très tôt, ou très tard, dépendant de ton point de vue.

-J'attends une heure exacte, idiot.. Soupira Wolfgang en secouant la tête, faussement exaspéré

-Je ne sais pas, je n'ai pas regardé l'heure. Mais vu la position de la lune, je dirai peut-être trois ou quatre heures du matin.

-Et tu n'es pas fatigué ?

-Je suis habitué à dormir peu tu sais. Depuis que j'ai des problèmes de sommeil, ce n'est plus ma priorité de bien dormir.

-J'avais oublié... Un jour, je t'assommerai et veillerai à ce que tu dormes pendant douze heures, tu verras ! Et ça te fera du bien !

-Nous verrons bien... Pour l'heure, je me sens bien, c'est tout ce qui importe.

-Ta santé m'importe aussi, tu sais.

-Oh je t'en prie, ne remets pas le sujet sur le tapis. Je n'ai vraiment pas besoin de ça.

-D'accord, d'accord ! Ne t'énerve pas !

-Je suis parfaitement calme. »

Roulant des yeux, le prodige de Salzbourg décida de ne pas répondre, venant simplement enlacer son amant, posant sa tête au creux de son épaule, ses lèvres contre son cou. Un domestique vint bientôt les chercher pour leur annoncer que le repas était prêt.

La journée passa à une vitesse folle et les deux maestros restèrent au Palais Savorgnan à cause du temps capricieux, composant dans le salon la plupart du temps. N'ayant aucun instrument sous la main hormis le clavecin, les deux hommes créèrent une œuvre à quatre mains pour clavecin, la jouant une ou deux fois avant d'en parfaire les notes, chacun modifiant un peu les accords de l'autre pour plus d'harmonie. Ils adoraient travailler ensemble et cela faisait passer le temps.

La pendule du salon sonna dix-neuf heures et les invités ne tardèrent pas à débarquer dans le palais, les marquis les accueillant à bras ouverts pendant que les deux maestros restaient à l'écart, rangeant leurs partitions. Des dizaines de discussion fusaient dans tous les sens, même Antonio avait du mal à les comprendre tant il y avait de bruits. Il prit le poignet de son amant, son porte-document et fila à l'étage, remettant ses partitions dans sa valise. L'Autrichien s'assit sur le lit et remit correctement sa veste pendant que son aimé en prenait une autre pour la mettre sur ses épaules. Ils redescendirent peu après et quelqu'un vint immédiatement coller le virtuose. Voyant cette personne s'approcher un peu trop de son comparse, le brun cilla en reconnaissant celle qui les avait suivis dans la rue. Il inspira longuement pour se détendre mais ne put rien faire pour les séparer, se contentant de s'installer au clavecin et de jouer, modérant comme il le pouvait le volume pour que la musique ne couvre pas les voix. Il joua plusieurs longues minutes jusqu'à ce qu'un invité vienne lui tapoter doucement l'épaule.

« Excusez-moi, puis-je ? » Demanda l'homme

Le Vénète se retourna pour faire face à son interlocuteur. Alors qu'il s'apprêtait à répondre, il écarquilla les yeux avant de ciller. L'Italien face à lui était un bel homme, d'environ trente-cinq ans, aux courts cheveux châtains et aux yeux entre le doré foncé et le marron clair. Son visage avait des traits fins et n'était nullement couvert d'une quelconque barbe. Il connaissait cet homme. Oh que oui, Salieri le connaissait même très bien.

« N...Nereo... ? Bégaya-t-il, encore sous le choc

-Oui, c'est bien moi, qui...qui êtes-vous ? Je n'ai pas souvenirs de vous avoir déjà rencontré.

-...Antonio.. Antonio Salieri.. Cela fait dix ans que nous ne nous sommes pas vus et je comprendrai que tu m'aies oublié.. »

Ce fut au tour du châtain d'être choqué. Jamais il n'aurait imaginé revoir son premier élève de qui il avait été malencontreusement séparé. Le Maître de Chapelle se leva du petit banc devant le clavecin pour faire face à son premier amour, les yeux brillants de nostalgie. Celui-ci s'avança d'un pas avant de doucement prendre le brun dans ses bras, les passant autour de sa taille. Le natif de la région se laissa faire, répondant simplement mais brièvement à l'étreinte, tout de même un peu gêné.

« C'est fou comme tu as changé, Tonio..

-Tu es toujours le même que dans mes souvenirs, en revanche.. Répondit simplement le musicien, les joues rougies par le surnom

-Ravi de savoir que je n'ai pas vieilli dans ce cas ! Tu travailles comme musicien pour la famille Savorgnan ?

-Non, je suis de passage dans la région, avec un ami à moi qui... Où est passé cet imbécile ? Souffla-t-il en cherchant la crinière blonde de son amant qui avait apparemment disparu du salon

-Tu cherches quelqu'un ?

-Oui, un blond aux yeux bleus, de taille moyenne, habillé de manière extravagante et qui ne parle pas un mot d'Italien. Le connaissant, il serait bien capable de se perdre dans le Palais.

-Tu le retrouveras, ne t'en fais pas. Continue ce que tu me disais. Tu es de passage ici, et.. ?

-Oui, mon ami voulait visiter l'Italie et m'y a traîné de force. On est allé à Legnago, j'ai...revu mon père..

-Que s'est-il passé après..enfin tu vois ce que je veux dire.

-Ils m'ont chassé de la maison, purement et simplement. C'est un homme qui m'a retrouvé après, alors que je me vidais de mon sang dans une ruelle. Il s'appelle Florian Gassmann, il m'a enseigné la composition et m'a aidé à parfaire ma technique de piano en plus de m'initier à d'autres instruments. Nous sommes ensuite partis à Vienne et de fil en aiguille j'ai réussi à me trouver une place. Je suis Maître de la Chapelle Impériale et compositeur officiel de la Cour.

-C'est...surprenant.. Je veux dire.. Je n'aurai jamais imaginé que tu puisses atteindre une place aussi élevée, même si je n'avais aucun doute sur ton talent. Mes félicitations, Tonio.

-Merci, Nereo.. Tu veux bien que l'on aille dans les jardins.. ? Je ne me sens pas à l'aise au milieu de tout ce monde et si tu as des choses à me dire, je préfère que personne d'autre que moi ne puisse les entendre.

-Oui, bien sûr ! »

Les deux hommes quittèrent l'enceinte du Palais Savorgnan pour pénétrer dans les jardins, s'installant sous un porche construit contre l'un des murets séparant les deux parties des jardins. Ils avaient froid et la pluie battante n'arrangeait rien. Malheureusement, ils n'avaient pas d'autres choix s'ils désiraient un peu d'intimité. Nereo caressa doucement la joue de son ancien élève, sa mélancolie dansant dans son regard brun-doré. Le plus jeune sentit son cœur s'emballer et eu l'impression de redevenir un adolescent, l'espace de quelques secondes.

« Tu t'es embelli avec l'âge, Tonio.. Tu n'imagines pas à quel point ça me fait plaisir de te revoir, après toutes ces années..

-Quelle était la probabilité pour que l'on se revoit à nouveau.. ? Demanda le latin, les yeux brillants

-Très faible.. Mais le destin ne laisse jamais rien au hasard, du moins c'est ce que beaucoup pensent..

-Je parierai plutôt sur de la chance.. Mais dis-moi, que deviens-tu.. ?

-Je suis pianiste dans les théâtres de la ville, j'ai joué plusieurs opéras aujourd'hui et je devais jouer un concerto ce soir mais les Savorgnan m'avaient invité depuis longtemps déjà et je ne pouvais pas décliner l'invitation au dernier moment.

-C'est pour ça que j'avais cette impression de connaître cette façon de jouer, ce matin ! Parce que c'était toi au piano...

-Tu es allé voir un opéra ?

-Hm, ce matin, vers dix heures.

-Je vois.. Est-ce qu'on pourra jouer ensemble, tout à l'heure ?

-Ce serait avec plaisir, Nereo. Comme au bon vieux temps...

-Oui, comme avant. Dis-moi, Tonio, est-ce que tu as trouvé quelqu'un ou tu restes solitaire.. ?

-En témoignent les morsures de mon épaule, j'ai quelqu'un dans ma vie.. Et toi.. ?

-Non, malheureusement. Pourras-tu me présenter cette charmante personne ? A moins qu'elle ne soit restée à Vienne ? »

Le brun pinça les lèvres puis regarda très sérieusement Nereo, posant une main sur sa joue qu'il caressa doucement. Son cœur battait la chamade alors qu'il essayait de réfléchir correctement, tiraillé entre envie et raison, entre désir de mensonges et fidélité frustrante. Et puis tant pis... Wolfgang n'était pas obligé de savoir ce qu'il faisait non plus.

« Et si...et si on oubliait l'espace d'un instant que je sois pris.. ? Souffla le compositeur en venant poser ses lèvres sur celles de son ancien professeur de piano

-Tonio... » Murmura-t-il juste avant de ne plus pouvoir parler

Le baiser fut doux et langoureux, le Vénète passant ses bras autour de son cou, perdant ses doigts entre les mèches claires du pianiste. Celui-ci ne se priva pas pour répondre à l'échange, le menant avec tendresse, collant doucement son cadet contre le muret sous le porche pour asseoir sa domination. Ses mains migrèrent vers les hanches de l'amant de Wolfgang, les caressant doucement, très légèrement, voir même timidement. Salieri brisa le baiser sans brusquerie, rouvrant les yeux en écartant un peu son visage. La réalité le frappa bientôt et il se retrouva dans un état de culpabilité affreux. Le jeune homme baissa le regard, ses cheveux tombant devant ce dernier alors qu'il se mordillait nerveusement la lèvre.

« Tonio.. Tu n'as pas à t'en vouloir, il n'y aucune raison pour que celui que tu aimes sache... Surtout s'il n'est pas là.. Tu n'as pas à t'en vouloir.. Regarde-moi, Tonio...

-Je...oui, tu as raison.. Murmura-t-il, peu convaincu

-Tu veux qu'on rentre ou qu'on reste ici ?

-Tu voulais que l'on joue ensemble..non.. ? Je crois que j'ai des partitions pour des morceaux à quatre mains et..

-On peut toujours improviser, tu sais.. Je te sens nerveux, que se passe-t-il.. ?

-Rien, ce n'est rien. Rentrons.. »

Les deux Italiens retournèrent dans le Palais, se frayant un chemin jusqu'au clavecin, commençant à jouer ensemble. Ce n'était certainement pas aussi beau, aussi lisse qu'avec Wolfgang, leurs musiques étaient beaucoup trop différentes pour s'harmoniser. Celle du plus jeune était emprunte d'une douce violence, où graves et aiguës s'entremêlaient alors que la façon de jouer de Nereo paraissait plus vide de vécu, simplement belle et joyeuse, sans pour autant développer ce sentiment, là où Antonio n'hésitait nullement à étaler sa violence, sa frustration et son angoisse, tout en gardant un peu de réserve, une fragile et douce timidité. Leurs musiques ne pouvaient plus se mélanger et se jouer en même temps, autrefois oui mais plus maintenant. Malheureusement, le natif de la région le nia, se contentant de laisser courir ses doigts d'un bout à l'autre du clavecin. Au bout de quinze minutes, ils arrêtèrent de jouer et se regardèrent un très court instant. Un domestique vint leur proposer des petits amuse-bouche, chacun se servant pour éviter de devoir parler pour combler le vide.

Finalement, on aurait mieux fait de rester dehors...

Le Maître de Chapelle se leva et commença à chercher du regard sa petite tête blonde préférée mais ne la trouva pas. Fronçant les sourcils et commençant réellement à s'inquiéter, il s'excusa auprès de son ancien professeur avant de filer à la recherche de son amant, traversant les nombreux couloirs avant d'entendre quelques bruits non loin de lui. Il commença à avancer doucement vers la provenance de ce bruit avant de découvrir le blondinet en train d'embrasser la femme qui les avait suivis la veille, celle-ci étant plaquée contre le mur. Il sentit la colère et un arrière-goût amer monter en lui mais fit son possible pour se calmer, son regard devenant beaucoup plus sombre.
Étrangement, il ne fit rien pour les arrêter, désirant découvrir jusqu'où Wolfgang était prêt à aller avec sa compagne du soir, dans le dos de son amant. Lorsque l'Autrichien se décolla de la jeune femme, il caressa sa joue avec un léger sourire avant de prendre sa main dans la sienne, la tirant hors du couloir. Le Vénète se dépêcha de quitter l'endroit avant qu'ils ne sortent, sachant très bien où tout cela se finirait. Contenant sa rage, l'homme redescendit au salon et se rassit aux côtés de Nereo, passant doucement un bras autour de sa taille, sa tête sur son épaule.

« Je veux prendre l'air..tu viens avec moi.. ? Demanda-t-il, l'air las

-Avec plaisir.. Je crois qu'il ne pleut plus.

-Tant mieux alors, on ne serra pas obligé de rester coincés sous un porche, au moins. »

Les deux amis sortirent de nouveau du palais, une très fine pluie tombant encore. Ils se baladèrent dans les jardins sans échanger un mot, une atmosphère légèrement tendue régnant entre eux, à cause de la mauvaise humeur du compositeur. Le pianiste n'osait pas poser de question, ayant peur que son ancien élève se braque et refuse de dialoguer. Ils arrivèrent finalement devant un bassin circulaire, ressemblant à une fontaine mais seulement avec le bas de celle-ci, l'eau arrivant pratiquement au rebord. La lune, qui n'était à présent plus cachée par les nuages, se reflétait dans l'eau claire dans laquelle ne flottait pas une seule feuille morte. Les deux musiciens s'installèrent sur le rebord en pierre du bassin, l'un à côté de l'autre. La nostalgie faisant encore bien effet, le plus jeune ne put se contenir et embrassa à nouveau son premier amour, posant sa main sur la sienne en entremêlant leurs doigts.

Évidemment, ce n'était que passager, dès demain son amour ne serait plus qu'à Wolfgang, puisqu'ils étaient quittes, chacun ayant trompé l'autre.

Salieri ne voulait pas y penser pour le moment, appréciant simplement l'instant, revenant dix ans en arrière, à l'époque où son beau professeur de piano occupait ses pensées des nuits et des journées entières, parvenant à arracher un sourire de joie pure à ce visage si fermé et pourtant d'une délicatesse juvénile. Autrefois, aucun des deux n'avait d'arrière-pensées mais ce soir..tout était différent. Ils avaient grandi, mûri, connu des joies ou des déceptions dans plusieurs domaines, notamment en amour. Ce soir, Antonio était déçu et se sentait trahi. Au lieu de l'exprimer clairement, il préférait reproduire ce que faisait son aimé afin de ne pas avoir de regrets et de ne pas être le seul à ne pas pouvoir prendre de plaisir dans leur relation.

Surmontant ses peurs et sa seule mauvaise expérience, le brun fit cesser leur échange et approcha ses lèvres de l'oreille de son amant du soir.

« Nereo...Si...si cela ne te gêne pas...fais-moi tiens.. S'il-te-plait...

-J'imagine..que ce sera ma seule et unique occasion... »

Les deux hommes se levèrent et partirent à la recherche d'un coin calme et à l'abri des regards, trouvant leur bonheur dans une petite clairière reconstituée, bordée d'arbres et de buissons. Ils s'y assirent et presque immédiatement recollèrent leurs lèvres, leurs mains caressant le corps de l'autre pour en retirer doucement les vêtements, leurs vestes leur servant de couverture de fortune pour que leurs corps ne soient pas en contact avec l'herbe humide et le sol détrempé et gorgé d'eau.

Le plus vieux fit s'allonger son cadet, caressant sa joue avec douceur, comme s'il avait peur de briser cet homme déjà meurtri et fragile. Ses lèvres s'échouèrent sur son cou alors que ses mains ouvraient doucement sa chemise pour la retirer, la laissant choir au sol. Elle fut bientôt suivie par une flopée de vêtements, comme leurs bas en soie, leurs chaussures, les vestons, les culottes en velours, et ce jusqu'à ce que les musiciens se retrouvent dans leur plus simple apparat. Débutèrent ensuite une série d'attentions d'une délicatesse sans égale, dans le seul but que le dominé de position soit un peu échauffé et commence à prendre du plaisir sans douleur. Les doigts et les lèvres de Nereo se concentraient sur les zones les plus érogènes de son amant, en découvrant quelques-unes comme ses hanches, la base de son cou ou encore certaines parties de son ventre particulièrement sensibles. Une agréable chaleur commença à naître dans le bas-ventre d'Antonio qui frissonna à chaque caresse, se laissant aller à ces sensations délicieuses. Plusieurs soupirs échappaient au plus jeune, lui faisant légèrement arquer son dos. L'une des mains du châtain descendit jusqu'à l'antre de son partenaire, entrant tout doucement un doigt à l'intérieur. Cette intrusion fit se tendre le compositeur, serrant les dents, le visage crispé. Ce n'était pas par douleur, du moins pas complètement, mais plus à cause des mauvais souvenirs qui remontaient. Son amant vint l'embrasser doucement, ne bougeant pas son doigt, attendant qu'il se détende. Il déposa ensuite plusieurs baisers dans son cou, contre son oreille et sur le haut de son torse.

« ça va aller.. Tonio..ça va aller..détends-toi... Tout va bien se passer... »

Le moins expérimenté des deux rougit à ses paroles et tourna la tête sur le côté pour tenter de se cacher, ce qui fit rire le dominant de position. Ce dernier continua de le préparer avec beaucoup de douceur, ne désirant ni le brusquer ni lui faire mal, étirant ses chairs pour qu'il ne souffre pas trop par la suite.
Jugeant après plusieurs minutes qu'il en avait assez fait, le plus vieux lui écarta tout doucement les cuisses avant d'entrer lentement en lui, guettant la moindre de ses réactions pour savoir s'il lui faisait mal. Le Maître de Chapelle était bien moins tendu que la première fois, malgré une douleur inévitable. Inspirant longuement pour se décrisper, il donna finalement son accord à son partenaire pour que celui-ci commence à bouger. L'embrassant doucement, le pianiste débuta alors de doux et lents vas-et-viens, les accélérant dès qu'il remarquait que son amant pouvait le supporter et prenait du plaisir.

Le plaisir montait en crescendo, en même temps que la température de leurs corps alors que le cadet se sentait proche de la délivrance. Ce fut lorsque le châtain frappa son point sensible qu'il ne put retenir un petit cri de plaisir, ne pouvant se retenir de venir sur le torse de son partenaire. Le sentant se resserrer d'un coup, le dominant finit par se libérer aussi, haletant légèrement, les joues rougies par l'effort, le corps tremblant.

Antonio, qui avait gardé les yeux fermés tout le long, les rouvrit lentement pour fixer le visage de son premier amour, venant timidement lui caresser la joue avec un sourire. Seules leurs respirations hachées venaient troubler le silence avant de cesser, ne redevenant que des souffles et des soupirs imperceptibles. Le brun déglutit doucement et se redressa lentement, redonnant un baiser à Nereo, juste avant que ce dernier se retire.

« Alors... ? Demanda ce dernier lorsque l'échange s'arrêta

-Tu m'as montré que faire l'amour pouvait ne pas être douloureux..Et je t'en remercierai pour toujours, je pense...

-Tu as vécu une expérience douloureuse.. ?

-Disons simplement que ma première fois avec mon amant actuel a été un vrai désastre... Il est rentré d'un coup, sans rien faire avant, sans faire attention à moi. Soupira-t-il

-Tu lui as demandé d'arrêter au moins.. ?

-Non, je n'ai pas osé..j'avais peur de le frustrer...

-Tu aurais dû lui dire..

-C'est trop tard pour regretter de toutes façons. Je n'aime pas me plaindre et on fait tous des erreurs. C'était sa première fois avec un homme, il manquait d'expérience, c'est tout.

-C'est le même processus qu'avec une femme, il n'y a presque aucune différence. Il a connu des plaisirs charnels avec des femmes.. ?

-Il n'allait voir que des filles de joie.

-Ah... Je vois alors... Je comprends mieux certaines de tes réactions, par conséquent, pourquoi tu paraissais si anxieux et si tendu..

-Mais ça a été finalement, non.. ? A moins que tu n'aies pris aucun plaisir.. ?

-Ne t'en fais pas pour moi, Tonio.. Tant que tu te sentais bien, que tu prenais du plaisir, ça m'allait..

-Hm..mais maintenant je m'en veux.. Parce qu'il va falloir que je sois honnête avec lui, je n'ai pas envie qu'on se cache des choses...

-A ton conjoint.. ?

-Oui.. Tu sais, le blond que je cherchais tout à l'heure.. ? C'est avec lui que j'ai une relation, mais je sais qu'il est actuellement en train de me tromper.. C'est pour ça que je me suis permis de te demander ça..

-Il...mais comment le sais-tu.. ?

-Je l'ai vu en train d'embrasser une femme tout à l'heure..

-Et ça ne te blesse pas ?

-Bien sûr que si ! Mais lui et moi sommes quittes maintenant. Il faut juste que j'aille lui dire.

-Tu veux que je t'accompagne.. ?

-Volontiers... »

Les amants d'un soir se rhabillèrent et retournèrent à l'intérieur du Palais, montant directement à l'étage, le plus jeune retrouvant sans difficultés la chambre qu'il partageait avec Wolfgang. Inspirant longuement, il entrebâilla la porte qui, à son plus grand bonheur, ne grinça pas, lui permettant de jeter un œil dans la pièce sans que personne ne s'en rende compte.

Ce qu'il vit le sidéra au plus haut point. Le blond et sa compagne s'abandonnaient certes à la luxure mais le jeune homme se montrait étonnamment doux avec sa partenaire, ses vas-et-viens étant lents et tendres, ses lèvres s'échouaient presque timidement sur sa poitrine alors que ses mains caressaient ses hanches ou son visage selon les moments. Plusieurs baisers furent échangés, énervant davantage le brun qui referma tout doucement la porte, se tournant vers Nereo à qui il offrit un baiser avant de lui demander de partir. Celui-ci hocha la tête et quitta rapidement le couloir, laissant son ancien élève seul face à la porte qu'il ouvrit lentement avant d'entrer dans la pièce.
Les deux partenaires n'avaient rien remarqué de l'intrusion du natif de la région qui croisa les bras sur son torse avant de se racler la gorge.

« Wolfgang. »