Le Camphruch
J'éclatais de rire à une plaisanterie de mon cavalier avant que les figures du menuet ne nous séparent de nouveau. Mardi Soir, dans les appartements du roi, j'avais le plaisir d'évoluer au bras d'un cavalier habile, cousin d'un duc.
J'avais reçu l'invitation à la soirée du Mardi dés mon arrivée à Versailles. Comme l'année précédente, j'étais la Prophétesse de Poudlard et l'on me courtisait activement. Nous étions reçues en France par le Comte de Beauregard, mon cousin par alliance, officiellement pour constater la bonne installation de la mère de Mary. Officieusement, je pense que le Roi a poussé son Général à m'inviter. En début de soirée, j'ai été sommé par sa Majesté de raconter les évènements de Poudlard, chose que, ayant finalement fini par digérer, j'ai enfin pu faire.
J'étais néanmoins un peu cafardeuse à la fin de mon récit. Le regard lourd de chagrin de la Marquise de Caraigne. Il n'y a plus tant d'animosité entre elle et moi, mais la mort de son frère la touche toujours autant manifestement. Le Roi l'a sans doute remarqué, car il ordonne un menuet entraînant et fait signe à un jeune homme que je ne connais pas de l'entraîner avec les danseurs, sur la piste de danse.
Un peu plus tard, la compagnie se fige soudainement : on annonce l'arrivée du Camphruch. Interloquée, je regarde a la ronde. Les gens s'incline assez bas. Pas autant que pour le roi, ou la reine, qui restent debout, mais... A retardement, je m'incline à mon tour... Et lève un œil curieux sur ce Camphruch. C'est quoi un Camphruch ? Je connais pas ce titre. Qui ça peut bien être ? Il croise mon regard, je replonge et me relève avec les autres courtisans.
Mais, bien sur, j'ai réussis à me faire repérer. Il fond sur moi :
« M'accorderez vous cette Danse, Mademoiselle Coheurnord ? »
Vu la tête des gens, j'ai pas vraiment loisir de refuser.
« Avec grand plaisir... » Messire ? Monseigneur ? Non, seul la Famille de France ne ploie pas devant lui. « …votre Altesse. »
A son petit air narquois, je comprends que j'ai vu juste. Ok. Une Altesse. Mais il a mon âge, c'est clairement pas le Dauphin, c'est impossible. Pis d'abord c'est le Camphruch, pas le Dauphin. Par la hache du professeur McDraig, c'est QUI ?
« Et il s'est avéré que je dansais une Bourée(1) avec le fils aîné du Roi de France. »
Mary arrête une seconde de me coiffer, interloquée.
« Mais il a pas 7 ans le Dauphin ?
- Si. Mais c'est pas l'aîné en fait. Il a un frère aîné métamorphomage.
- Pardon ?
- Métamorphomage. Ça veux dire qu'il peut se métamorphoser comme il veut, prendre l'apparence de qui il veux.
- Mais c'est trop bien !
- Ouais, hein ? Mais le problème, c'est qu'il a donc une apparence non définie.
- Comment ça ?
- Il change tout le temps. Il a pas un seul visage, il les a tous.
- … Je vois pas.
- Le problème, c'est que du coup, pour les moldus...
- Ah ! Il est pas identifiable ?
- C'est ça. Enfin, si. Il a un torque enchanté qu'il ne peut pas enlever. Marqué d'une fleur de Lys.
- Mais ça a du l'étouffer, en grandissant ?
- Non, il est enchanté. Enfin voilà, quoi. Donc, il a pas pu être Dauphin. Ni les Moldus ni le Code international du secret magique n'auraient supporté la chose. Du coup, comme la confédération internationale harcelait la France pour qu'elle dissocie monde magique et Moldu depuis un siècle, ils ont décide de léguer France Magique à Louis de France, premier Camphruch de France, et la France Moldue à Louis-Joseph de France, Dauphin de France.
- D'accord… Mais c'est quoi un Camphruch?
- Euh… Une sorte de Licorne amphibie, je crois.
- Ah oui, c'est le truc qui est souvent substitué à la corne de Licorne?
- C'est ca.
- Ah d'accord. »
Nous nous taisons un moment, tandis que Mary me brosse toujours. Puis, elle réalise soudain :
« Attend, t'as dansé avec l'héritier du Royaume de France ?
- Juste de la France magique, mais... Oui !
- …
- La Classe, hein ?
- … Oui. Tout a fait.
- Quoi ?
- Rien Rien. J'ai fini. Tu vas pouvoir aller dormir.
- Mary ? »
Mais avant que je n'ai le temps de comprendre son attitude, elle s'est retirée, me laissant seule dans ma chambre. Une chambre normale, mais qui me paraît soudain immense, froide et solitaire, a coté des rires du dortoir.
Le lendemain, Mary et moi décidons de consacrer notre journée à nos devoirs de vacances. Nous ne sommes certainement pas les seules élèves sorcières à Versailles, aussi une bibliothèque a-t-elle été mise en place dans un pavillon des Jardins.
Ironiquement, le devoir de potions porte sur le fameux élixir de Peste. Je grimace une fois de plus à l'idée d'aborder ce sujet en cours à la rentrée. Je suis très fière de la partie Fourvay de la famille, mais... Dois-je le mentionner en cours ? Ou serait-ce une immodestie ?
Nous sommes en train d'analyser un ouvrage qui décrit le travail de mon ancêtre sur le fameux vinaigre des quatre voleurs quand une silhouette s'assied à notre table. Distraitement, je lève un œil au nouvel arrivant, avant de me remettre à traduire le texte pour Mary, qui ne lit pas du tout le latin(2).
Puis soudain, je me relève et fait se lever Mary qui peste en renversant l'encrier :
« Tudieu, Deidre ! Regarde ce que tu me fait faire !
- Flûte ! »
J'aimerais nettoyer ça d'un evanesco, mais je me retiens à temps. Le nouvel arrivant, lui, fait signe à un bibliothécaire qui nettoie la tache d'un tour de baguette sans même présenter d'agacement devant notre bévue. Faut dire que tancer une Demoiselle anglaise et sa bonne oui, mais tancer le Camphruch... Car c'est bien son apparition qui m'a surprise.
« Altesse ? » Commence-je en Français.
« Mademoiselle de Coheurnord... »
- …
- Un souci ?
- Euh... C'est un nom anglais, il n'y a pas de particule. Et... Euh en fait, ce serait plutôt Lady Deidre.
- En effet...
- Euh... Que puis-je faire pour être agréable à votre altesse ? »
Une lueur se met à pétiller dans le regard de l'héritier.
« En dehors de ça.
- Vous n'êtes pas drôle.
- Navrée, votre altesse.
- Vous travaillez sur quoi ?
- Un devoir pour l'École.
- Sans blagues... ?
- Sur l'élixir de peste. »
Du coin de l'oeil je vois que Mary se lasse de ne pas comprendre notre conversation. J'aimerais... Face à n'importe qui d'autre, je passerait la conversation en anglais, mais il s'agit d'un prince du Sang. Pire, de l'héritier d'une partie du Royaume.
« Ce doit être facile, pour vous, non ?
- Euh... en fait, la famille est cracmol depuis quelques génération, donc il n'y a pas vraiment de récit de famille. J'en suis réduite à faire mes recherches comme tout le monde. »
Il jette un œil à nos notes et lève un sourcil :
« Vous traduisez simplement ?
- Non, mais comme Mary ne lit que l'anglais, je lui traduit tout ça pour qu'elle puisse... Enfin travailler aussi, quoi.
- Oh. Mais vous parlez bien français, mademoiselle ? Hum... Apparemment pas. Navré. Nous n'avons pas été présentés ?
- Votre Altesse, permettez moi de vous présenter mon amie Mary Jenkins, de la Maison Gryffondor de Poudlard.
- Je ne suis que la bonne !
- Si vous êtes sorcière, vous êtes plus que la bonne, Mademoiselle. »
Mary est rouge pivoine. Je sens qu'elle va sortir une bêtise, genre dévoiler son ascendance plus que douteuse, alors je la coupe :
« Altesse, Si je puis me permettre, je ne maîtrise pas totalement le latin. Cet ingrédient, qu'est-ce donc ? La Calamus aromaticus ?
- Euh... Faites voir ? Calamus... calame... Une sorte de plume antique non ? Non, ce serait idiot dans ce contexte. Je sais pas. C'est un ingrédient de... D'une potion... Un ingredient... Y a un dictionnaire des plantes pas loin, attendez. »
Mary me regarde, médusée.
« Tu...
- Je...
- Tu viens de... demander à un Prince du Sang d'aller te chercher une référence ?
- Naaaaan.
- Deidre.
- Je lui ai juste demandé un conseil. Je l'ai pas forcé à aller chercher un bouquin.
- Mais c'est toujours un plaisir que de rendre service à deux Demoiselles en détresse, fut-elle une simple détresse linguistique. »
Nous sursautons toutes les deux en voyant le Prince se réinsérer dans la conversation.
« Merci Altesse ! »
Je me plonge dans le volume pour traduire à la truelle la définition de la plante, une sorte de roseau.
« Mais comment ça se fait que vous ayez besoin de tels volumes pour un devoir d'été? Je veux dire. Si c'est fait pour être faisable chez soi...
- Ah... Je ne sais pas si notre professeur de Potion n'a pas connaissance de ma généalogie. S'il sait, j'ai pas envie de passer pour une naïve qui ne connaît rien à son histoire Familiale.
- Vous ne pouvez pas le déterminer ?
- Comment cela ?
- Vous n'êtes pas Devineresse ?
- Ah ! J'ai essayé ! Mais les visions ne sont pas claires. Je pense qu'il ne le sait pas encore, mais qu'il a trop d'occasions de l'apprendre pour que je soit tranquille.
- Mais alors, vous maîtrisez vos visions ?
- Euh... Pas vraiment. Pas assez. Mais j'arrive à me les déclencher, souvent.
-Fascinant... »
Mon regard croise celui du futur monarque. Le défi que j'y trouve fouette mon sang et je le lui rends. Je sort ma baguette et je me met à en tapoter la table d'un mouvement que ne renierait pas un jeune tambour. Je commence a avoir l'habitude de cet exercice et très vite je tombe dans une transe légère. Mes pupilles s'élargissent, recouvrant mes iris. Je vois Louis, à table, il déguste des fraises à la crème puis devient verdâtre. La vision s'arrête là.
« Méfiez vous de la crème des fraises, ce soir, je crains qu'elle ne soit légèrement tournée... »
Il m'adresse un sourcil dubitatif. Je hausse les épaules avec désinvolture et replonge dans mon travail. Louis ne se décourage pas et continua, étrangement, à travailler avec nous. Son aide est précieuse : il connait la bibliothèque comme sa poche. À la fin de la journée, nos devoirs sont bien avancés et le Camphruch ne nous impressionnent plus guère. Enfin moi, surtout, Mary en étant pas mal resté au monosyllabique.
Au bout d'un moment, il lève le nez du livre qu'il consulte :
« Mais j'y pense. Pourquoi ne pas utiliser vos archives familiales ?
- Parce que mes archives familiales concernent la culture viking moldue »
Mon ton, sec et cassant, témoigne du fait que j'ai totalement oublié à qui je m'adresse. C'est Mary qui me le rappelle en m'écrasant les orteils et en me jetant un regard noir qui dit clairement « Évite de rabrouer un prince comme tu rabroue Artémis, bordel ! ». Du coup je lève un regard gène vers le prince... Qui a un grand sourire narquois.
« Mais moi je parle des archives Fourvay»
Il s'avère en effet qu'en temps que premiers descendants magiques des Fourvays depuis un bail, mon frère et moi avions en France un héritage non négligeable d'objets et d'archives magiques.
A partir de ce jour là, Louis de France a commencé à apparaître fichtrement souvent dans mon environnement proche. Je ne m'en plains pas. Déjà ce n'est jamais désagréable de se voir gratifié de l'attention d'un futur monarque. Ensuite, le Prince est quelqu'un de très sympathique dont la compagnie est des plus agréables. Par son entremise j'ai eu de plus l'occasion de fréquenter un peu la famille royale, découvrant des gens courtois et gentils, à mille lieux de leurs personnalités protocolaires. Le Roi, particulièrement, est un homme d'une grande intelligence.
Mais plus le temps passe plus Mary s'éloigne de moi. Je la vois devenir plus distante, plus refermée sur elle même. Un jour, je la bloque dans ma chambre. Je ne peux plus attendre qu'elle crache le morceau d'elle même :
« Mary ?
- Oui, Deidre ?
- Tu es distante en ce moment.
- Non
- Si, je t'assure. Tu es froide et en retrait.
- Mais non...
- Mary ! Tu m'écoutes a peine !
- Hum...
- Mary !
- Mais quoi, Foutre-couille ! Tu causes à des Princes, des Comtes, des Rois ! Qu'est ce que tu veux que je dise, moi, la petite fille de pute et michetons ! Je suis rien, à coté !
- Mais t'es conne ou quoi ? T'es mon amie ! Je t'interdit de te rabaisser ! De plus, si ces Roi, Princes ou Comtes te parlent, tu as le DROIT de leur répondre, bon sang !
- Pour qu'ils me méprisent une fois conscients d'où je viens ?
- Mais putain, pour ces gens, tu viens de POUDLARD ! T'as pas vu la place des Sangs de Bourbe ici ? Ces gens sont en train de perdre toute capacité magique tant ils sont consanguins ! Certains tueraient pour associer ta force Magique à leur lignée !
- Hein ?
- … Je t'ai pas expliqué, hein ?
- T'explique jamais rien !
- Euh... Pardon. Ici, la noblesse est de baguette. C'est à dire principalement magique, mais à force de mariages consanguins, ils ont peu à peu perdu leur magie. Normalement leur Roi est Sorcier, mais de sa génération, personne n'avait assez de magie. Toi et moi, on est du pain béni pour eux. Énorme puissance magique pour toi, voyance pour moi. On est des épouses très intéressantes pour certaines vielles familles. Crois moi. Je dis pas qu'ils seront pas parfois désagréables, mais tu AS quelque chose qu'ils veulent. Une puissante magie. Ça vaut au moins autant que la lignée pour certains.
- Hum... »
Elle s'enfuit de nouveau, mais cette fois, je sais qu'elle est en train de réfléchir à ce que je lui ai dit. Et en effet, au cours des jours suivants, elle s'ouvre un peu plus aux gens, quand elle sort.
Je suis heureuse pour mon amie, mais je me sens de plus en plus fatiguée. Depuis la mi-juillet, je dors de plus en plus mal. Il me faut longtemps pour soupçonner une vision de se manifester dans mes cauchemars, mais j'ai beau essayé de déclencher ma transe avec mon métronome, ça ne marche pas du tout. Et ça m'inquiète. Parce que je sens que cette histoire est énorme. Bien pire que la troisième Tâche du Tournoi.
(1) Danse de l'époque
(2) Car a l'époque, la langue scientifique était bien sur le Latin !
