Disclaimer : Les personnages appartiennent pour leur grande majorité à Kurumada.
Résumé : Milo et Kanon ont décidé d'aller à Londres, l'un pour faire le point sur sa vie professionnelle, l'autre sur sa vie sentimentale, les deux pour se changer les idées et rompre avec la monotonie de leur vie parisienne, même si celle-ci a des côtés bien sympathiques. Ayoros a obtenu une promotion qui l'a amené à sérieusement envisager d'arrêter sa relation avec Kanon. Et Eaque a décidé de soutenir son petit frère qui semble toujours voir le monde extérieur d'un point de vue éminemment particulier et négatif.
NdA : Avant toute chose, merci à vous toutes et tous de continuer à vous intéresser à cette histoire et de me témoigner votre soutien. Le dernier chapitre était pour le moins particulier, notamment au regard des précédents. Peut-être cela tient-il au fait qu'il soit s'agir de l'un des rares où les rapports amoureux sont absents, remplacés par les liens amicaux ou fraternels qui lient les duos mis en avant… Je ne sais pas trop. Peut-être est-ce dû au fait, et c'est même nettement plus probable, que je ne maîtrise pas encore bien le passage d'un temps « fort » émotionnellement à un temps plus faible. Le fait de me contraindre à développer les journées les unes après les autres, en respectant mon planning, et de souhaiter faire des chapitres de taille à peu près équivalente doit également jouer. J'aurais pu tenter de faire passer ces informations dans des chapitres précédents, et plus particulièrement la promotion d'Ayoros… Mais nous étions déjà bien occupés avec les Judge. J'ai encore à apprendre dans la manière de gérer les différentes intrigues en parallèle. Et en cela, je vous remercie très sincèrement de me donner vos impressions. Cela m'aide grandement. Je tiens à préciser que ce petit laïus n'est pas là pour me faire plaindre et n'appelle pas à des « mais non Gaj, c'est trop bien comme ça ! ». Vous commencez à me connaître, je crois, et vous savez que ces histoires, si elles ont pour but de vous divertir, sont aussi là pour me permettre de m'améliorer et d'évoluer, de comprendre des choses en matière d'écriture. Et c'est exactement ce qui se passe, grâce à vous :)
Eternity : Tu as parfaitement raison, ce chapitre était explicatif/méditatif. Chaque jour ne peut pas être une situation critique, même si nous avons plein de personnages en face de nous. Et, surtout, chaque chose importante qui se passe dans leur vie n'implique pas forcément une émotion forte. Il arrive qu'on prenne des décisions dans le calme, ou presque. Il me semblait important de montrer aussi cet aspect des choses – en plus du fait d'évoquer certains points capitaux. C'est très gentil pour Kanon, d'avoir une pensée pour lui. Effectivement, cette phrase l'a beaucoup blessé et joue pour une grande part dans sa réaction face à l'annonce d'Ayo.
Tàri : Je suis contente que tu adhères à ce changement de rythme, à cette pause. Je sais où je veux, je sais comment je veux y aller – même si je fais quelques ajustements au fur et à mesure puisque la psychologie des persos a un peu changé depuis la toute première fois où j'ai commencé à penser à cette histoire (mais pas depuis que j'ai commencé à écrire, heureusement ^^) – et je sais à quel rythme. Mais étant quelqu'un d'influençable (sans déconner ?), j'ai été tentée de précipiter les choses après le dernier chapitre, craignant de vous décevoir. J'ai tenu bon – ce qui est une grande victoire (de Kanar) en ce qui me concerne – et je suis très contente de voir que cet épisode, même s'il n'a pas apporté les réponses que vous attendiez, vous a plu.
Sur ce, je vous laisse avec le nouveau chapitre. J'espère qu'il vous plaira.
Paris – XVIe Arrondissement
L'appartement en duplex qui a eu les faveurs de Thétis Solo, occupant les deux derniers étages d'un immeuble en pierre des années 30, est d'une incroyable modernité. Tout y est d'une sobriété élégante, d'un raffinement épuré. Il a indubitablement été refait à neuf récemment, et meublé par un grand designer. Un architecte d'intérieur, comme ils aiment à se faire appeler, adepte de la pensée zen, du Feng shui et probablement grand amateur d'Ikebana si l'on se fie à la décoration. Un style qui n'était pas a priori dans ses goûts, Minos doit bien le reconnaître. Mais il serait de mauvaise foi s'il n'admettait pas que cet appartement est des plus agréables à vivre. C'est du moins l'impression qu'il retire des quelques nuits qu'il a passées ici. Même s'il était loin d'Eaque.
Il pousse un léger soupir et son regard se perd par-delà les carreaux d'une immense fenêtre. Eaque. Une semaine déjà que Minos vit dans l'angoisse perpétuelle de voir son frère le quitter. A chaque fois qu'ils se retrouvent seuls, il craint de le voir lui dire que tout est terminé. Il guette un signe dans le regard améthyste et finalement ce sont les lèvres chaudes et sucrées qui lui répondent, en venant embrasser les siennes. Alors il s'abandonne dans les bras de son amant, terrifié à l'idée qu'il s'agit peut-être là de la dernière de leurs étreintes. A chaque fois, il l'aime avec passion, presque avec désespoir. Et il revit, parfaitement conscient qu'un jour prochain, l'enfant en lui ne ressuscitera plus.
Parce qu'Eaque a changé, lui aussi. Il a perdu une part de son innocence, et pourtant il ne lui en restait guère. Minos sait qu'il en est la cause. Les yeux de son frère ne reflètent plus autant de joie quand ils se regardent. C'est lui qui a tué leur éclat. Les dernières bribes de leur enfance sont en train de disparaître. Et tout cela parce que Minos est l'Empereur et que l'Empereur a décidé d'aimer sa femme. Mais comment dire qu'il regrette les choix qu'il a faits ? Comment dire qu'il s'en veut de s'être donné ces ordres auxquels il a obéi ? Ce ne serait que mensonge. Il s'en veut, bien sûr, de faire souffrir Eaque… Mais ce qui est fait, est fait. Les choses sont ce qu'elles sont. La réalité est ce qu'elle est, avec le monde et l'Empire. Il se doit d'être… raisonnable et d'assumer le chemin qu'il a décidé d'arpenter. A une certaine époque, il aurait pu envoyer tout promener. Se rebeller. Prendre une autre direction. Il aurait pu changer les choses… Ou il aurait pu essayer au moins… Mais il n'a pas été capable d'en assumer les conséquences. S'il avait été le seul à souffrir de ses choix, il aurait probablement pu tenir bon mais… Il grimace. Les souvenirs affluent, en vagues régulières. Son père quand il a failli casser le bras de Rhadamanthe. Son père qui aurait pu tuer Eaque. Son père… quand il s'en est pris à son petit frère… encore, après. Et le regard… le regard de Rhadamanthe… qui ne cillait pas, alors que les coups et les insultes pleuvaient, tandis que leur mère, qui avait tenté d'empêcher son aîné d'assister à la scène, l'observait sans un geste pour le plus jeune de ses fils. Si ce jour-là, Minos avait pu percevoir une once de rébellion dans les yeux de son frère, ou s'il avait pu y lire un léger reproche ou même de la colère lorsque leurs regards se sont croisés, tout aurait été différent… Il n'a jamais su exactement pourquoi son père avait frappé Rhadamanthe ce jour-là, ce qui en avait été le déclencheur. Que ce soit par pudeur, par lâcheté ou culpabilité, personne n'en a plus jamais reparlé. Mais la raison officielle importe peu, finalement. Dans l'heure qui a suivi, Minos est allé trouver son père dans son bureau. Et c'est l'Héritier de l'Empire qui en est ressorti. Et son père n'a plus jamais frappé Rhadamanthe.
Minos soupire. Si seulement, à l'époque, il avait été suffisamment fort pour aller jusqu'au bout de son choix… Si seulement, à l'époque, il avait eu le courage de rompre avec Eaque… Mais quand son frère était revenu en France pour les vacances de Noël, il lui avait souri et quelques minutes plus tard, échappant, à la faveur d'un mouvement de foule, à la surveillance de leurs parents, le brun l'avait embrassé et lui avait dit de ne pas s'inquiéter, qu'il l'aimait toujours… Et, une fois encore, les bonnes résolutions de l'aîné s'étaient envolées. Eaque…
- Minos ?
Il se retourne. Thétis le regarde, soucieuse, dans une splendide robe vaporeuse, transparente et pastelle, mélangeant le rose, le vert et le jaune, autour d'un corset argent.
- Tout va bien, mon chéri ?
- Oui. Tout est pour le mieux, je t'assure. Tu es superbe, ajoute-il.
- Merci. J'espère que Julian ne va pas tarder.
- A quelle heure les premiers invités doivent-ils arriver ?
Thétis soupire.
- Vingt heures, normalement. Je t'assure que si lui et Sorrente n'arrivent pas très bientôt…
- Tu les couvriras de reproches. Tu leur crieras un peu dessus… Mais tu ne leur feras rien.
Elle le regarde, intriguée.
- Evidemment que je ne…
Minos l'attrape par la taille et l'embrasse tendrement.
- Je t'aime, ma chérie.
- Moi aussi, je t'aime, Minos. Mais franchement, en ce moment… je ne te reconnais plus, fait-elle en se libérant de son étreinte. Tu es sûr que tout va bien ?
- Oui. Ne t'inquiète pas.
- Dis plutôt que tu ne veux pas m'en parler…, lui reproche-t-elle.
- Thétis…, gronde l'aîné des Judge.
- Ah… Là, je te retrouve, fait-elle dans un sourire.
Le bruit d'une porte qui s'ouvre.
- Ah ! Enfin !, s'exclame la jeune femme. Julian !
Son cri résonne dans le vaste salon où aura lieu la réception, où le buffet et le bar sont d'ores et déjà en place. Elle se précipite hors de la pièce et Minos la suit d'un pas plus mesuré. Dans le hall, elle ne prend même pas la peine de saluer son frère.
- Non mais tu as vu l'heure ? s'offusque-t-elle.
- Ne commence pas… Et oui, j'ai vu l'heure. Ce n'est tout de même pas ma faute s'il y avait de la circulation entre ici et Deauville.
- Vous n'aviez qu'à partir plus tôt.
- C'est ma faute, intervient aussitôt Sorrente. Nous avions des choses à régler impérativement…
Thétis reporte son attention sur le jeune homme, très élégant, comme toujours, dans son costume gris. Le contraste est saisissant entre son visage où l'on discerne encore clairement les traits de l'enfant qu'il a été, et la détermination de son ton et de son regard.
- Ne dis pas n'importe quoi, s'il-te-plait. Comme si quelqu'un pouvait forcer mon imbécile de frère à faire quoique ce soit…
- Cela ne t'empêche pourtant pas d'essayer chaque jour, petite sœur, lui fait remarquer ce dernier. Bonjour Minos.
Les deux hommes échangent une brève accolade, tandis que Sirene s'incline devant l'héritier Judge.
- Quoiqu'il en soit, fait Thétis, les invités devraient arriver dans moins d'une heure, alors vous allez me faire le plaisir d'aller vous préparer. Allez ! Ouste ! Je ne veux plus vous voir !
Londres – Discothèque The Seven Seas
La loge est assez grande et magnifique. Il n'y a pas à dire : le propriétaire des lieux sait vivre et traite avec le plus grands soin ses DJs. Comme pour le reste de l'établissement, les murs sont un camaïeu de bleus et le mobilier représente, de manière plus ou moins figurative, des coraux ou des coquillages, le rôle des poissons étant dévolu aux être humains. Mais la fonctionnalité n'a pas été sacrifiée sur l'autel du délire artistique. Malgré les arabesques compliquées de ses pieds, le bureau qui sert de coiffeuse, rempli son office. Malgré les imprimés quelque peu particuliers de leur tissu - qui représente un récif corallien - le canapé et deux fauteuils ont l'air particulièrement confortable. Malgré leur forme tarabiscotée, les larges miroirs permettent de se voir de plein pied sans le moindre effort. Il en va de même pour les étagères qui, si elles rappellent les vagues, semblent parfaitement remplir leur rôle et portent une foultitude de disques, à côté d'un second bureau, semblable au premier, sur lequel sont exposées deux platines et un ordinateur. Et pour parfaire cette pièce à vivre, derrière un paravent, on trouve un point d'eau : une salle de bain ouverte sur le reste de la pièce, avec une douche italienne ornée de carrelage marine et nacré. Il suffirait de rajouter un frigo pour les boissons et un placard pour y ranger de quoi grignoter….Pas la peine, ils sont dans le dernier coin de la pièce. Milo sourit : il pourrait vivre ici sans aucun problème.
- On pose ça où ? lance-t-il à la cantonade.
Kanon et lui transportent, comme à leur habitude, les coffres métalliques qui contiennent ses précieux vinyles – et qui leurs ont posés quelques problèmes dans l'Eurostar, d'ailleurs, mais il ne s'agit plus là que de mauvais souvenirs… jusqu'à la semaine prochaine et leur départ de St Pancras, en tout cas. Un homme sort de derrière le paravent, en refermant la boucle de la ceinture qui enserre ses hanches et son pantalon de cuir. Il est grand, sa peau a le teint mat des indiens et ses cheveux blancs sont coupés à la punk – ou à l'iroquoise, Milo n'a jamais su se décider entre les deux qualificatifs. Son torse nu révèle une musculature des plus agréables. Il a dû prendre un peu de masse depuis leur dernière rencontre, l'année dernière. Dans les souvenirs de Milo, son collègue était nettement plus fin. Mais il faut dire qu'à l'époque, il n'avait pas encore cette place. Maintenant qu'il officie dans l'un des clubs les plus en vue de Londres, le statut de Krishna a évolué. Il a pris du poids. Dans tous les sens du terme, donc. C'est bien. Si, vraiment. Il fallait qu'il s'étoffe. Surtout qu'apparemment, ça n'a pas fondamentalement changé son caractère. Peut-être est-il juste un peu plus apaisé. Comment ne pas s'en réjouir ?
Krishna les regarde un instant.
- Vous n'avez qu'à les mettre à côtés des miens, leur indique-t-il en leur montrant ses propres caisses, dorées, placées devant les rayonnages.
Les deux hommes s'exécutent avant de rejoindre leur hôte autour de la table basse. Les deux amis s'installent dans le canapé tandis que Krishna se pose dans un fauteuil.
- Qu'est-ce que tu as prévu pour ce soir ? demande-t-il à Milo.
- Une ballade sur les toits de Paris.
- Un autre de tes films ?
Milo acquiesce, avec un sourire.
- C'est l'histoire d'un chat qui s'invite chez les gens, à la nuit tombée. Comme tu m'as dit que tu voulais que je te ramène un peu de France, je me suis dit qu'un instantané de la vie de la capitale, ça pourrait être rigolo. Et puis, quand je le joue à l'Olbivion, les gens aiment bien.
- Tu fais un set récurrent, toi ? s'étonne Krishna.
Milo sent la pointe de reproche derrière la surprise. Son collègue le connait. Si les deux hommes ne sont pas ce qu'il est convenu d'appeler des amis, ils sont restés en contact, via internet, suite à la soirée à l'Oblivion. Et ils respectent profondément leur travail respectif, malgré des sensibilités très différentes. La musique de Milo est emprunte de sensualité, tout en nuance. Même dans ses délires les plus violents, il y mêle toujours une part… d'érotisme. Celle de Krishna est beaucoup plus cérébrale, moins spontanée. Moins instinctive. D'après Milo, dont l'analyse vaut ce qu'elle vaut, cela vient de la place de la musique dans la culture sri lankaise, pays d'où est originaire la famille du DJ anglais. Le rapport au divin est parfaitement pensé dans la musique de Krishna, tandis que le caractère quasi sacré de celle de Milo ne provient que de son inconscient.
Toujours est-il que Milo a commencé à se faire une petite réputation dans le milieu. Celle d'un DJ au talent indéniable qui fait de chacune de ses prestations une œuvre unique. Certains encensent sa spontanéité et son originalité. D'autres lui reprochent ce manque de constance qui déroute continuellement son public, et parfois un manque de rigueur. Mais ceux qui connaissent véritablement Milo, comme Krishna et les quelques DJs qui partagent leur mailing-list, savent bien que si on peut lui reprocher une chose, ce n'est pas celle-là. Dans un set de Milo, tout est en place. Même lorsqu'il improvise autour de la notion d'équilibre instable et qu'il donne l'impression, pour une oreille non-avertie, de donner à entendre une musique chaotique. C'est même à cela qu'ils reconnaissent les bons critiques des mauvais. Ceux qui lui font des reproches rythmiques sont systématiquement mis dans la seconde catégorie. Un peu comme ceux qui dénigrent Krishna pour ne pas accorder suffisamment d'importance aux harmoniques… Mais la caractéristique principale de Milo, sa marque de fabrique pour ainsi dire, c'est d'être à chaque fois parfaitement original.
- Bah…, fait Milo en haussant les épaules et sur un ton d'excuses, y a des fois je prends du retard sur la prépa d'un set, tu sais ce que c'est. Et si ça tombe un jour où je me sens pas de faire une impro, il m'arrive de ressortir un vieux film. Je change quelques scènes à chaque fois, pour pas faire de copier-coller. J'ai dû le jouer quatre fois l'année dernière.
- Trois, le corrige Kanon. Et encore, la troisième, il a fallu que Shina te menace.
- Je croyais que personne ne pouvait te dicter ta musique, Milo. Serais-tu en train de faire des compromissions ?
Krishna regarde son collègue en fronçant les sourcils. Ils partagent le même point de vue concernant la défense de leur liberté artistique.
- Non mais là… c'était pour mon anniversaire.
- Quel rapport ?
- Elle voulait que je lui fasse ce cadeau, c'est son set préféré.
- Tu fais des cadeaux aux gens le jour de ton anniversaire ? s'étonne l'anglais.
- Bah oui, vu que je veux que les gens soient contents…
Krishna et Kanon échangent un regard et Kanon hoche la tête doucement… Avec Milo, parfois, mieux vaut ne pas chercher à comprendre et se contenter d'admettre, d'accepter la logique propre du DJ. C'est beaucoup moins douloureux pour les neurones. Surtout que Milo ne fait jamais trop d'effort pour s'expliquer. Il a sa propre vision du monde qu'il promène avec lui. Et ce n'est qu'à force d'expérimenter cette réalité alternative que vous commencez à la cerner. Tout le talent du DJ est de vous faire sentir, par l'expérience, que son alternative n'a rien d'une illusion. Que ce n'est pas qu'une utopie. Le seul problème réside dans le fait que, pour le suivre, cela demande un acte volontaire. Alors que pour lui, les choses semblent parfaitement naturelles. C'est assez déroutant.
Paris – XVIe Arrondissement
Son verre à la main, Eaque passe la porte-fenêtre. Comme à son habitude, Rhadamanthe boit un scotch à l'écart de la fête. Il s'est réfugié sur une des terrasses de l'appartement, celle qui ne donne même pas sur la salle de réception mais sur la pièce où sont entreposés les présents pour Julian, dans un recoin à peine éclairé. Il doit estimer qu'il n'a pas le moindre effort à faire pour se montrer social, puisqu'il n'est pas l'hôte mais un simple invité, et qu'il y a suffisamment de monde pour que son absence passe inaperçue. Il n'a probablement pas dû prononcer plus de deux paroles hors des compliments d'usage à son arrivée. Et il n'a très certainement salué aucun des convives arrivés après lui. Ainsi va Rhadamanthe. En le voyant, Eaque soupire. Le monde du blond est en train de s'effondrer. Minos et lui-même en sont responsables, en l'impliquant dans les difficultés qu'ils connaissent actuellement. Rhadamanthe a beaucoup de mal à gérer cette situation, en plus de tout le reste. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à voir son agressivité qu'il a de plus en plus de mal à contrôler, au bureau comme au Manoir, ce qui ne fait que renforcer son sentiment de culpabilité et sa haine de lui-même. Cercle vicieux. Et au milieu de tout ça… son inconnu. Une brèche dans sa forteresse. Une brèche dans laquelle il aimerait s'engouffrer pour survivre à l'effondrement de sa tour d'ivoire et parce que le monde, de l'autre côté du mur, l'attire irrésistiblement. Mais en même temps… il a peur, c'est évident. Après tout, cela fait des années qu'il n'a pas quitté la prison qu'il s'est lui-même construit. Comment lui en vouloir, dans ses conditions, de se raccrocher à ses certitudes même lorsqu'elles sont parfaitement absurdes ? Eaque boit une gorgée de son screaming orgasm. Son combat contre ses parents adoptifs ne s'est malheureusement pas terminé le jour de leur mort. Il a fait une erreur grossière en considérant que leur disparition lui suffirait à gagner la partie.
- Rhada ?
Le blond se retourne.
- Je t'ai cherché partout…, lui reproche tendrement le brun.
- Je ne me cache pas.
- Bien sûr que non, tu joues simplement au passe-muraille. Ou au caméléon. Mais c'est un talent naturel, chez toi. Je me demande même si tu en es conscient.
- Eaque…
- Pardon, s'excuse aussitôt le cadet qui sait bien que son petit frère n'apprécie guère ce genre de piques. Comment vas-tu ?
Le blond laisse son regard se perdre dans l'ambre de son verre. Il fait tourner très lentement son scotch.
- Je préfèrerais être ailleurs, avoue-t-il en en prenant une gorgée.
- Au bar d'un hôtel avec quelqu'un en particulier ? demande le brun, un sourire aux lèvres.
Rhadamanthe lui adresse un regard noir.
- N'en rajoute pas.
- Il te manque ?
La voix d'Eaque est tendre et pleine de sollicitude. Rhadamanthe pousse un soupir avant de relever les yeux vers le jardin que l'on commence à avoir du mal à distinguer avec la nuit tombante.
-… Oui.
- Je t'ai promis qu'on s'en occuperait… On s'y mettra demain si tu veux. On commencera à l'Olympe. On devrait bien trouver quelqu'un qui sait quelque chose sur lui. Ou sur son client. On montrera la photo de Saga, en disant qu'on recherche un homme qui lui ressemble… un peu.
Le blond acquiesce d'un hochement la tête, avant de s'intéresser à son frère.
- Et toi ? Comment tu te sens ? lui demande-t-il.
Eaque penche la tête un instant. Comment se sent-il ? Pas trop mal, il doit le reconnaître. L'agitation ambiante lui permet de ne pas trop penser à Minos. Et puis même… ce qui lui pose problème, ce n'est pas que son frère soit au bras de sa fiancée dans ce genre de soirée. Non, ce qui lui pose problème ça a toujours été… l'après. Et pour le moment, il ne souhaite pas y penser. Une chance, vraiment, qu'il ait autant de sujet de préoccupations… ou de divertissements.
- Bien, je te le jure, répond-il donc à son frère. Et puis Saga vient d'arriver, avec sa garde rapprochée. La suite promet d'être passionnante.
- A cause de cette histoire d'appels d'offre ?
- Évidemment. C'est leur première rencontre depuis la déclaration de guerre. On va peut-être en savoir plus… Le suspens est insoutenable.
Eaque s'octroie une gorgée de son cocktail pour fêter ça, en plus de son immense sourire malicieux et de ses yeux pétillants.
- Ils sont vraiment en conflit ouvert ?
- Officiellement non. C'est ce qui rend la situation encore plus amusante. Je trouve cela positivement jouissif. Je donnerai cher pour savoir pourquoi Saga a réagi comme ça. Pandore a promis qu'elle me tiendrait au courant si elle découvrait quelque chose d'intéressant.
- Il y a des moments où je me demande vraiment ce que vous pouvez trouver comme intérêt à ces… jeux.
- Mais tout l'intérêt du monde, Rhada. La nature humaine dans ce qu'elle a de plus beau et de plus laid, c'est ce que révèlent ces intrigues et il n'y a rien de plus passionnant. Et pour une fois, je ne suis ni un des acteurs, ni le metteur en scène. Alors je profite du spectacle. Et puis, c'est l'intérêt de l'Empire de nous tenir au courant de ces petits détails et de ces petits secrets. Ils pourraient s'avérer utiles à l'avenir. Et au fait, si ça t'intéresse et pour que tu sois au courant des dernières nouvelles… Saga s'est offert les services d'un nouvel adjoint. Ayoros Nikopolidis. C'est lui qui se serait occupé de monter les deux dossiers.
Rhadamanthe hausse les épaules et prend une gorgée de scotch.
- Cela ne m'intéresse pas.
- Dommage. Parce que dans le cas contraire, tu aurais pu faire sa connaissance : Julian l'a invité et il est venu, avec le clan Gemini au grand complet. Même ce cher Camus nous honore de sa présence.
- Tu ne l'aimes pas beaucoup, lui…
- Ce n'est pas que je ne l'aime pas… Bon d'accord, je ne l'aime pas, finit par reconnaître le brun. Mais c'est juste qu'à chaque fois qu'il pose les yeux sur moi, j'ai l'impression qu'il me juge. Et qu'il me condamne.
- Tu devrais avoir l'habitude pourtant, remarque le benjamin.
- Oui mais… je ne sais pas. C'est différent avec lui. Il me met mal à l'aise. Et il m'en faut beaucoup, tu le sais.
Londres – Discothèque The Seven Seas
Dans la salle principale du club, qui évoque un volcan sous-marin, mêlant des couleurs marines à d'autres rougeoyantes, Milo donne un aperçu de son pouvoir. De son génie. Kanon avait peur en venant ici. Non pas qu'il n'ait pas confiance dans le talent de son meilleur ami - Milo est le meilleur DJ qu'il connaisse - mais il a craint que l'immensité de la salle le perturbe. Il a craint que le public londonien n'adhère pas à sa proposition, qui diffère sensiblement des sets qu'ils ont l'habitude d'entendre. Il a craint que la mise en scène de Krishna, qui n'a pas introduit son collègue, se contentant de couper le son et les lumières, comme eux-mêmes le font à l'Oblivion, et de lui laisser sa place sous les huées de la foule, ne lui attire l'hostilité des clubbeurs. Mais Milo reste Milo, où qu'il soit. En l'espace de quelques minutes, son chat de gouttière a conquis le cœur de Londres. Et le voilà maintenant qui glisse de toits en toits, sous les gouttes de pluie, voyeur et malicieux. Milo rayonne sur la scène, derrière ses platines. Milo est heureux. Il sourit. Assis dans un fauteuil du coin VIP, Kanon prend conscience qu'il ne l'a pas vu sourire comme ça depuis longtemps. Depuis le premier de l'an… Depuis que lui-même… Il s'en veut. Il aurait dû se rendre compte que ses histoires perturbaient Milo, même si le DJ ne le montre pas trop. Sa capacité d'absorption… Ils ont bien fait de venir ici, c'est net. Ça leur fait du bien, à tous les deux.
En plus, ça lui permet de digérer sa « rupture » avec Ayoros. Il faut bien reconnaître qu'il l'a mal pris. Je veux t'oublier. Cette phrase lui a fait mal. Ils en ont discuté avec Milo… du fait que cela l'a renvoyé à l'image de néant qu'il peut avoir de lui-même, à ses problèmes d'identité. Dans cette phrase, il a vu une volonté de nier son existence, même s'il sait « raisonnablement » qu'Ayoros ne le disait pas dans ce sens-là. Bordel… Voilà qu'au lieu de penser à Milo, il se regarde encore le nombril. Non mais quel ami pourri il fait. Il faut qu'il arrête d'être aussi autocentré. Il faut qu'il arrête de cogiter sur ses problèmes. C'est pas tant d'y penser qui pose souci. Mais il fait quoi pour en sortir ? Rien. Nada. Il pleure. Il se plaint. Il chouine. Et c'est Milo qui trinque, qui se prend tout ça en pleine tête. Et pire, Milo, comme Shina, évitent de lui parler de leurs problèmes, pour pas en rajouter, à ses soucis. Tu parles d'un ami, ouais. Il leur pourrit la vie. Il n'est d'aucun soutien à son ange gardien. Faut-il que Milo soit exceptionnel pour le supporter, ces derniers temps… Stop. Basta. Ne serait-ce que pour Milo, il faut qu'il se bouge. Première résolution : arrêter sa relation avec Ayoros. Définitivement. Ils ne recoucheront plus ensemble, c'est décidé. Si Ayo a besoin de parler, ils parleront, pour qu'il puisse passer ce cap. Mais il va arrêter les frais. Et puis… ne pas se prendre la tête si Ayo ne veut pas le voir pendant quelques temps. Ou même s'il veut couper définitivement les ponts. C'est sa vie. Il l'a aidé. Si Ayo ne veut plus de son aide, c'est pas à Kanon de s'accrocher. Faut qu'il adopte l'attitude de Milo face à ses exs. Ouais. C'est exactement ça.
Et puis il y a sa statue. Il faut que les choses changent entre eux. Bougent. Il faut que quelque chose se passe. C'est en train de le bouffer cette histoire. Il veut un truc… sain. Il veut arrêter de se prendre des shoots. Il veut… vivre quelque chose de réel. C'est bizarre ce truc, quand même. Qu'est-ce qui est réel dans leur relation ? Ce qu'il éprouve quand ils sont tous les deux ou ses prises de tête quand il ne le voit plus ? Elle est où, la vérité ? Dans le scotch qu'ils boivent ensemble, ou dans cette bouteille qu'il lui a offerte et qu'il n'a toujours pas ouverte ? Soupir. Il doit être à l'anniversaire de son futur beau-frère... Minute. Euh… minute là. Grosse minute même. Futur beau-frère. Pourquoi est-ce qu'il a pas percuté avant ? Pourquoi est-ce qu'il faut qu'il ne percute que maintenant que si ça se trouve il est fiancé… ? Non. Non, il ne l'est pas. C'est un de ses frères qui l'est. Voilà. Hein. Voilà… Mais en même temps… ça expliquerait tant de choses. S'il est ou s'il croit qu'il est hétérosexuel… Si c'est la première fois qu'il se sent attiré par un mec - parce que bon, un acquis étant un acquis, il ne doit pas commencer à remettre en cause le fait que sa statue blonde est attirée par lui, hein, sinon il ne va plus s'en sortir. Mais peut-être que c'est ça… Qu'il est en train de découvrir qu'il est homo… ou bi. C'est peut-être ça qui le gêne. C'est peut-être pour ça qu'il fait pratiquement des bonds de douze mètres quand Kanon le touche. Qu'il évite son regard… pour s'y perdre ensuite et le fuir à nouveau lorsqu'il semble… reprendre conscience. Bordel, bordel, bordel ! Mais pourquoi est-ce qu'il lui a pas posé la question à ce moment-là ? Pourquoi est-ce qu'il a pas réfléchi ? Pourquoi… est-ce qu'il se prend systématiquement la tête ? C'est fatiguant, à la fin... Non mais c'est vrai quoi… Pourquoi il arrive pas à… se laisser aller avec ce type ? Pourquoi est-ce qu'il arrive pas à laisser couler, à ne pas réfléchir ? Normalement, quand un mec lui plait, ils discutent un peu autour d'un verre, ils font quelques allusions plus ou moins discrètes, quelques gestes de plus en plus explicites... Et voilà, c'est réglé. Alors pourquoi il arrive pas à être comme d'habitude, hein ?
Il regarde son verre. Une vodka pamplemousse. Il a essayé le scotch. Bah, faut bien avouer que, sans sa statue, c'est nettement moins bon. Bon, d'un autre côté, c'est peut-être aussi parce que le whisky est de moins bonne qualité. Il prend une gorgée et s'enfonce dans son fauteuil, en soupirant. Sur scène, Milo continue à jouer, radieux. Sur la piste, c'est la folie. La foule est complètement passée sous la coupe du DJ. Alors Kanon sourit. Il a encore une semaine pour faire le point sur ce qu'il veut. Ce n'est pas la peine de trop se prendre la tête tout de suite.
Une heure plus tard, Krishna vient reprendre sa place et salue Milo. L'ovation des clubbeurs est digne du set qu'il vient de leur offrir : absolument grandiose. C'est un véritable triomphe. Que Milo, égal à lui-même, honore d'un petit mouvement de la main et d'un adorable sourire, innocent et sincère. A ses pieds, ce n'est plus un public, mais bien une foule d'adeptes qui lui témoigne son amour. Dans les minutes suivantes, il se retrouve à signer quelques autographes. Il trouve ça parfaitement ridicule, mais si cela peut faire plaisir aux gens, après tout… ça ne fait pas de mal. Et puis, c'est une façon pour eux de lui montrer qu'ils ont aimé ce qu'il a fait. Et ça le touche. Qu'ils aient envie d'exprimer ça. Et puis voir leur sourire, leur satisfaction, quand ils repartent avec leur morceau de papier ou leur dessous de verre avec Milo écrit dessus, accompagné, toujours, du dessin d'un petit scorpion stylisé… C'est quand même bien, de voir les gens heureux. Il arrive jusqu'au carré VIP et vient se caler à côté de Kanon. Aussitôt une jeune hôtesse vient lui demander ce qu'il veut boire, ou s'il désire une collation. Il répond oui. Il a envie de téquila. Et puis ces trucs là, qu'ils ont mangés dans la loge de Krishna. Des nachos, ouais, c'est ça. Avec du fromage qu'a pas de goût. Et de la sauce salsa. S'il-vous-plait. Please. La jeune fille acquiesce et repart en direction du bar. Et Milo se retourne vers son meilleur ami.
- Ça t'a plu ?
- Tu as été… éblouissant, Milo. Vraiment.
- Ouais… En tout cas, c'était fun. Je crois que les gens sont contents. Et je me suis bien amusé. Et toi ?
- Quoi, moi ?
- Bah… je sais pas… Tu t'éclates ?
- A donf'.
- Menteur ! Suis sûr que tu penses à ton homme-mystère…
- Comment est-ce que… ?
Milo explose de rire.
- Y a des fois où c'est carrément trop simple, avec toi… De toute façon, c'était facile : tu penses toujours à ton mystérieux inconnu. C'est un principe de base depuis deux mois.
- Je te zut.
Kanon prend une moue boudeuse, mais ne tient pas longtemps. Il regarde Milo. Ils se sourient. Et leur assiette de nachos apparait, accompagnée de sa sauce et de son fromage, et de la tequila de Milo. Mais en lieu et place de la charmante hôtesse, c'est un homme en costume cyan qui se tient devant eux. Il tranche singulièrement avec l'ambiance du lieu, tout en semblant parfaitement à l'aise. Il plante son regard dans les yeux du DJ. Peut-être est-ce dû à l'éclairage mais il semble à Milo que ses yeux sont de la couleur exacte de ses cheveux. Roses.
- Votre prestation a été, en tous points, exceptionnelle. Je vous félicite. Milo, c'est cela ?
- Yep. Content que ça vous ait plu.
- Cela ne m'a pas simplement plu, je vous prie de me croire. Je suis très impressionné. Il y a longtemps que cela ne m'était pas arrivé. Depuis ma rencontre avec Krishna, en fait. Mais j'oublie de me présenter…
Il s'incline.
-Je me nomme Ignacio Oliveira. Et je suis le gérant de cet établissement.
- Vous voulez dire que tout ça, c'est à vous ? demande Kanon.
-Non, non. Je ne suis pas le propriétaire. Je me contente de gérer ce club pour mon employeur, du mieux que je le peux.
D'autorité, et le plus naturellement du monde, il prend place dans le fauteuil en face des jeunes hommes.
- Je suis quelqu'un de direct. Je vais donc vous exposer clairement les raisons de votre présence ici.
- Comment ça, les raisons de notre présence, monsieur Oliveira ?
Kanon a montré ses crocs. Il n'aime pas être manipulé. Et il n'aime pas qu'on manipule Milo. Même si son meilleur ami est tout à fait capable de se défendre tout seul… lui aussi a développé un instinct protecteur. On ne touche pas aux anges. Surtout pas au sien.
- Je vous en prie, fait l'homme en face d'eux, affable, appelez-moi Io. Comme tout le monde ici. Je parlais évidemment de la présence de Milo, la votre étant… d'agrément.
- Kanon est mon agent et mon meilleur ami, rétorque aussitôt le DJ. Je ne me déplace jamais sans lui.
L'instinct de meute est une chose puissante. Milo aussi peut sortir les griffes à la moindre occasion.
- Mes excuses. Pardonnez ma méprise, je ne voulais pas vous manquer de respect. Comme je vous l'ai dit, je suis quelqu'un de direct. Je ne suis pas un maître de la diplomatie. Mais ceci ne change rien. Du moins je l'espère…
- Alors expliquez-vous.
- Bien. Mon employeur… souhaite étendre son activité à Paris. Le succès du Seven Seas est pour beaucoup dans cette décision, évidemment. A l'heure actuelle, cet établissement peut pratiquement se gérer tout seul. Je m'occupe donc de développer notre projet parisien. Et j'aimerais… beaucoup que vous en fassiez partie.
- Comment cela ?
- Et bien, je souhaiterais que vous occupiez dans ce futur club la fonction exacte que Krishna occupe ici. Une sorte de… directeur artistique. En plus du poste de premier des DJs résidents, évidemment. Je pense qu'il vous en parlera mieux que moi. Mais, pour résumé, il gère tout ce qui concerne la partie musicale et je me charge de l'intendance. Il est le véritable maître ici. Mon rôle se borne simplement à trouver les financements. Et de m'assurer que notre bilan est équilibré.
- Seulement équilibré ? relève Kanon.
Depuis quand est-ce que les propriétaires de clubs ne cherchent pas à faire de profits ?
- Je ne fais pas la guerre aux bénéfices, évidemment, fait Io dans un sourire. Mais cette activité est avant tout un hobby pour mon employeur. Sa fortune n'est pas liée à notre santé financière, pour peu que nous ne lui coûtions pas d'argent évidemment. C'est pour cela que nous ne visons qu'à être simplement autosuffisants. C'est une des clés de notre succès, d'ailleurs, puisqu'une fois dépassé notre seuil de rentabilité chaque penny peut être aussitôt réinvesti. Mais, évidemment, le meilleur homme d'affaires ne pourrait réussir dans cet univers sans le talent d'un artiste tel que Krishna. Je ne suis qu'une sorte de catalyseur, pour ainsi dire. C'est à lui que revient le mérite de notre réussite.
Est-il réellement sincère ? Laisse-t-il réellement tout le crédit à Krishna ? Kanon n'en jurerait pas. Il serait même prêt à parier le contraire. Ce genre de discours, il l'a souvent entendu. Ce genre de types, faussement mielleux, qui viennent vous expliquer qu'ils ont trop besoin de vous, qui vous demandent un service, et qui arrivent pratiquement à vous faire croire que c'est un honneur de les aider... Les pros de la brosse à reluire. Il ne les supporte pas. Il a vu trop de gamins se faire embobiner. Il a été l'un d'eux. L'un de ces gosses que les gens utilisent… et laissent tomber. Jusqu'à ce qu'il comprenne les règles du jeu. Et qu'il les tourne à son avantage.
- Pourquoi moi ? demande Milo, visiblement assez éloigné des préoccupations de son meilleur ami.
- Quand j'ai parlé de ce projet à Krishna, c'est ton nom qu'il m'a proposé en premier. Comme je te l'ai dit, pour ce qui est de la musique, je me fie à son jugement. Cependant, étant donné la nature du projet, j'ai souhaité pouvoir juger moi-même de ton talent, Milo. Et le résultat a été bien au-delà de mes espérances.
Et voilà… le passage au tutoiement. Kanon aurait pu le parier. Et qu'on ne lui fasse pas croire que ce type ne maîtrise pas parfaitement le français, hein.
- Pour le moment, Milo a un contrat de travail avec un club de Paris, tranche-t-il. Et il n'a pas la moindre raison ni le moindre désir de le rompre.
- Oh, mais ma proposition ne concerne pas le futur immédiat. Pour tout vous dire, nous ne nous sommes toujours pas porté acquéreur des murs dans lesquels nous comptons nous installer. Selon mes prévisions, nous ouvrirons à la rentrée. Ce qui vous laisse largement le temps de vous faire votre propre opinion sur mes méthodes de gestion, sur le rôle que je souhaite vous voir remplir, et de poser vos éventuelles conditions. En matière de salaire, ou de tout autre paramètre. Et de faire le nécessaire, le cas échéant, avec votre actuel employeur. Bien. Je vous laisse donc. Je ne voudrais pas abuser de votre temps. Je vous souhaite une excellente soirée.
- Bonne soirée à vous aussi, le salue Milo.
Kanon, lui, ne répond rien.
Paris – XVIe Arrondissement
- Monsieur Gemini…
Saga se retourne. Devant lui, Pandore Judge en longue robe du soir – un drapé marine et cramoisi - se tient, impériale, comme à son habitude. Elle a lâché ses cheveux, et une étole entoure son cou et ses épaules. Il lui sourit.
- Il me semblait vous avoir demandé de m'appeler Saga, remarque-t-il en lui donnant une brève accolade. Comment allez-vous, ma chère ?
- Fort bien, ma foi. Revenir à Paris est toujours un bonheur. D'autant plus lorsque je sais que je vais m'y retrouver en si galante compagnie. Mais c'est à vous que cette question devrait s'adresser en premier lieu. Je me suis laissée dire que vous aviez eu à subir un séjour à l'hôpital, récemment… Rien de grave, j'ose l'espérer… ?
- Un peu de surmenage, et une mauvaise grippe. Vous savez à quel point il est parfois facile de ne plus prendre de temps pour nous.
- Hélas, oui… Cette épidémie a décidément fait des ravages, cette année.
- Comment cela ?
- Ne me faites pas l'affront de tenter de me faire croire que vous n'êtes pas au courant pour Minos et Rhadamanthe…
- Mes excuses. Pour ma défense, je crains que mes propres soucis ne m'aient détourné des leurs.
- Jusqu'à vous les faire oublier ? Rassurez-vous, ce détail restera entre nous : je ne voudrais pas risquer de vexer mes neveux.
- Je vous en sais gré, ma chère. Mais laissez-moi vous présenter une personne que vous ne devez pas connaître, mon nouvel adjoint… Ayoros Nikopolidis.
Saga se retourne vers son ancien secrétaire qui se tient à un mètre de lui, légèrement en retrait. Ayoros ne se sent pas à l'aise dans cet environnement. Il n'est pas habitué à ces tenues, à ces conversations, à ce faste. Mais plus encore, ce qui le perturbe est de devoir considérer ces personnes presque sur un pied d'égalité. Pas tout à fait, puisqu'il ne dirige pas Sanctuary, évidemment. Mais il ne doit pas rendre l'image d'un simple subalterne. Durant tout l'après-midi, il s'est entretenu avec Saga, Gabriel et Mikael à ce sujet. Et ils en ont profité pour lui dresser le portrait des principaux invités de la soirée. Ou pour le moins de ceux qui comptent, au regard des intérêts de Sanctuary.
- Mademoiselle Judge, fait-il en s'inclinant respectueusement, c'est un honneur.
D'un très léger mouvement de tête, elle le salue en retour.
- Bonsoir Monsieur Nikopolidis. C'est donc vous l'origine du scandale du moment ?
- Quel scandale ? relève aussitôt Saga, tandis qu'Ayoros a fortement pâli.
- Voyons… Tout le monde est au courant pour ces deux appels d'offre. Pensiez-vous réellement que personne ne les remarquerait, mon cher ?
- Je ne sais. Je n'y vois en tout cas pas matière à scandale.
- Mais il faut bien alimenter les discussions pourtant. Et dans le marasme ambiant, nous sautons tous sur le premier sujet qui passe. Saviez-vous que dans les dernières semaines, le sujet le plus en vogue dans les cercles New-yorkais était le changement de couleur de la cravate d'un des pontes de Wall Street ? Afin de déterminer s'il fallait y voir un signe et si oui, lequel. Vous imaginez bien que nos chers analystes ont sauté sur l'occasion de trouver une matière un tant soit peu moins frivole dès qu'ils l'ont pu. Je suis désolée de vous dire que, de ce point de vue, votre timing a été exécrable. A moins que vous n'ayez pas souhaité passer inaperçu, évidemment.
Saga ne frémit pas. Et son regard reste parfaitement neutre.
- Pourquoi l'aurais-je fait ? Je vous l'ai dit : l'établissement de ces dossiers est tout ce qu'il y a de naturel. Et cela nous a permis de nous conforter dans l'idée qu'Ayoros avait toute les qualités nécessaires pour nous aider à diriger Sanctuary Corporation.
- Vous voyez bien que cela n'était pas si innocent que cela.
- Mais je ne m'en suis jamais caché, ma chère. Mais laissons cela, voulez-vous ? Nous sommes là pour l'anniversaire de Julian, et non pour parler affaire n'est-ce-pas ?
- D'autant que les affaires de l'Empire ne me concernent en rien.
- Là, c'est vous qui cherchez à me tromper. Et moi qui vous trouvais merveilleusement amicale…
Elle le regarde, et lui adresse un sourire.
- Ah mon cher… je vous trouve absolument divin. Êtes-vous bien certain de ne pas vouloir m'épouser ?
- Pandore…, lui reproche-t-il amusé, nous en avons déjà parlé, il me semble. Et même si votre proposition m'honore, je n'ai pas changé d'avis depuis notre dernière rencontre.
- En même tant, votre refus m'arrange… Mon compagnon actuel aurait pu s'offusquer de me voir en épouser un autre. C'est fou comme ces acteurs se vexent facilement.
Délaissant, pour un temps, les sourires convenus, les salutations et les remerciements d'usage, et profitant de l'excuse tout à fait fallacieuse d'aller reprendre un verre de punch, Julian observe ses convives. Contrairement au réveillon au Manoir Judge, l'ambiance se veut ostensiblement informelle. Le personnel engagé pour l'occasion a été réduit à sa plus simple expression : un barman pour les commandes particulières et quelques serveurs. Pas que les Solo n'aient pas les moyens de s'offrir une fête comme celle que les Judge organiseront samedi pour l'anniversaire de Minos… mais quel intérêt ? Autant jouer sur un autre registre. Les deux familles ne sont pas rivales. Les inévitables comparaisons entre les deux soirées devraient ainsi se conclure par le fait qu'elles ont été de francs succès et que tout parallèle est peu pertinent au regard de leurs ambiances si distinctes. Car cette fête est une réussite. Il y a foule, ce soir, chez sa sœur et l'atmosphère est tout ce qu'il y a de délicieuse. Exquise. Le regard de Julian se porte sur un invité… Gabriel. Un incendie s'empare de lui, de son corps comme de son esprit, mélange indistinct de haine et d'amour. De désir inassouvi. Voyant le bras droit de Saga s'écarter de ses précédents interlocuteurs – pour partir probablement à la recherche de son ami et employeur –, Julian se glisse derrière lui.
- Ainsi tu ne lui suffis plus ? demande-t-il à la splendide chevelure d'eau.
Gabriel reste immobile un instant.
- Que cherches-tu à insinuer ? lui répond-il, sans se retourner.
Ah… cette voix qui charrie des rivières de glaces… cette voix qui le fascine et le révolte.
- Mais je n'insinue rien, fait Julian en prenant place devant son ancien camarade. Je constate qu'à peine quelques mois après t'avoir nommé à la direction de Sanctuary, il fait appel à un nouvel adjoint. C'est pratiquement te faire une injure publique. En d'autres temps, on aurait compris que tu le provoques en duel.
- Contrairement à vous, nos activités sont diversifiées, Julian. Le développement de Sanctuary va de paire avec le renforcement de son équipe dirigeante. Ma promotion impliquait nécessairement que quelqu'un soit nommé pour occuper mes précédentes fonctions.
- Et cela ne te fait rien de constater qu'il te remplace par le premier venu ?
Gabriel pose sur lui un regard parfaitement neutre et froid. La remarque ne l'a même pas énervé. Cet homme… est fascinant.
- Ayoros n'est pas le premier venu. Il a toutes les qualités requises pour ce poste.
- Il ne saurait t'arriver à la cheville, voyons.
- Julian…
- Gabriel…
- Tu devrais savoir pourtant que la flatterie ne me fait aucun effet. Et que ce n'est pas en tentant de dénigrer Saga que tu obtiendras quelque chose de moi.
- Comment alors ?
C'est à peine s'il a réfléchi avant de poser cette question.
- Il n'y a aucun moyen. Je te l'ai dit. Et je te le répèterai autant de fois que nécessaire. Aujourd'hui, comme hier, et comme demain, je ne trahirai pas Saga. Ni pour toi. Ni pour personne. Rien de ce que tu pourrais m'offrir ne me fera jamais ne serait-ce qu'envisager cette possibilité. Maintenant, si tu veux bien m'excuser…
- Et si je ne veux pas… ? demande Julian en lui attrapant le bras.
La réponse de Gabriel… l'a profondément énervé. L'Ombre de Saga Gemini se dégage doucement. Sans aucune chaleur. Les deux regards s'affrontent.
- Je crois que tes invités te demandent, finit par faire remarquer la voix paisible du plus jeune.
Julian se retourne. Une femme lui fait un petit signe de la main. Lorsqu'il revient à Gabriel, celui-ci est déjà à plusieurs mètres de lui. Julian serre les dents et se décide, après quelques secondes, à aller saluer l'importune.
Gabriel, lui, est arrivé auprès de Saga, toujours accompagné d'Ayoros. Un peu plus loin, Mikael et Angelo veillent, parfaitement ignorants du reste de la fête.
- Comment cela s'est-il passé ? demande Saga.
- De quoi parles-tu ?
- Je viens de te voir avec Julian.
Gabriel hausse légèrement les épaules.
- Il a été égal à lui-même. Comment te sens-tu ?
- Ça va, répond son meilleur ami, parfaitement sincère. Je suis un peu fatigué, mais rien de grave. Et puis c'est assez amusant…
- Quoi donc ?
- De faire croire que je trouve ce punch délicieux alors que je n'en ai pas bu une goutte.
Ayoros pousse un long soupir de soulagement. Enfin ! Il a réussi à s'échapper. Cette ambiance est pesante. Il a du mal à imaginer vivre comme cela en permanence. Il plaint très sincèrement Saga et en même temps, l'absolue maitrise de son patron force son respect et aurait tendance à… renforcer ses sentiments. Plus conscient de la pression qu'il subit régulièrement, Ayoros se rend compte qu'il aimerait pouvoir lui offrir non pas des moments de calme et de détente… mais des moments de tendresse. Des instants où non seulement on laisse tomber son masque, mais où on puise la force de le remettre ensuite. Des instants bien loin de ses ébats avec Kanon… Il n'y avait rien dans ces moments que des désirs… refoulés qu'il laissait s'exprimer. Et qui ont fini par avoir leur vie propre, qui ont fini par évoluer par eux-mêmes. Loin des sentiments qu'il peut éprouver pour son patron. C'est presque rassurant, quelque part. De se dire qu'une part de lui au moins réalise que… c'était avec Kanon qu'il avait ces rapports. Kanon qui acceptait de se faire appeler Saga. Rien de plus. Ils ont bien fait d'arrêter, même si ce n'est pas encore tout à fait officiel. Officiel… Officieusement officiel, plutôt. Clair entre eux. Voilà. C'est davantage…
- Monsieur… Nikopolidis ?
Ayoros sursaute. Il se croyait seul sur cette terrasse qui a tout d'un balcon. Il se retourne. Depuis la pénombre… Rhadamanthe Judge le dévisage. La description de Saga est en tout point parfaite. Grand, blond et écrasant… d'indifférence. Instinctivement, l'ancien secrétaire recule d'un pas. C'est étrange comme impression de se sentir moins important qu'un verre de scotch à moitié vide.
- Je peux donc maintenant mettre un nom sur votre visage.
La voix est parfaitement impavide. Et absolument terrifiante.
- Nous… nous connaissons ?
- Nous nous sommes déjà croisés, murmure le benjamin des Judge, mais je doute que vous m'ayez remarqué à ce moment-là. Alors dites-moi… qu'éprouvez-vous lorsqu'arrive le moment de le payer ?
- Je vous demande pardon… ? demande Ayoros, en se remettant difficilement de sa surprise.
- Je parle de l'homme dont vous vous offrez les services pour qu'il se fasse passer pour votre patron. Vos rendez-vous ont-ils toujours lieu dans la chambre 212 ou bien arpentez-vous les différents étages au gré de vos fantaisies ?
Un rictus satisfait vient orner le visage du blond tandis que le visage de son vis-à-vis est devenu exsangue, en l'espace d'un instant.
- Bien. Je vois que nous nous sommes compris.
Il fait quelques pas pour se rapprocher encore d'Ayoros qui reste immobile, parfaitement tétanisé.
- Je suppose que vous ne tenez pas à ce que votre secret s'ébruite, n'est-ce pas ? Rassurez-vous : sur ce point, nos avis convergent exactement. Mais mon silence… aura un prix, évidemment.
- Qu'attendez-vous de moi ? demande l'adjoint de Saga avec difficulté.
- Juste quelques informations.
- Je ne… trahirai pas… Sanctuary.
- Je me moque de Sanctuary.
- Alors… ?
Rhadamanthe prend une profonde inspiration et baisse légèrement la tête.
- A-t-il d'autres clients ?
Ayoros n'a pas réagi. Le benjamin des Judge relève les yeux vers lui. Deux lances dorées et ternes qui le transpercent, de part en part.
- Je vous ai demandé s'il a d'autres clients.
- Je… Je ne sais pas, balbutie Ayoros, décontenancé.
Rhadamanthe Judge… s'intéressant à Kanon ?
- Est-ce lui qui vous a abordé ? fait le blond, continuant son interrogatoire.
- Non… Enfin si, mais…
- Mais quoi ?
- C'est moi qui l'avais remarqué. Il s'en est rendu compte… et…
- Je vois. Est-ce lui qui vous a fait la proposition, la première fois ?
- Oui, mais…
- Quoi encore ?
- C'est moi qui lui ai fait les premières avances. Il a fait ça pour…
Pour m'aider, parce que je fantasmais à tel point sur mon patron que j'étais au bord de la folie… il ne pourra jamais prononcer ces mots. De toute façon, cet homme, en face de lui, lui fait peur. Vraiment. Parce qu'il connait son secret, évidemment. Mais il y a autre chose. Dans le timbre de sa voix. Une absence totale de sentiments qui le terrorise. Il ressent la même chose dans son regard, dans ses postures. Il pense furtivement à Gabriel Camus. Quelle différence entre ces deux hommes ? Parce qu'il ne se sent pas aussi mal en face de du bras droit de Saga… Il se sent presque à l'aise, maintenant, avec Gabriel alors même qu'il a parfaitement conscience de l'attachement profond qui les lie, lui et son patron… Alors pourquoi ? Mais il n'a pas le temps d'analyser. Rhadamanthe le fixe. Ayoros déglutit difficilement. Il ne veut pas causer de tort à Kanon. Il faut qu'il le protège… au moins un peu. Kanon est son ami.
- Enfin c'est quelqu'un de bien et je ne voudrais pas…
- Je ne cherche pas à lui créer de problèmes, si c'est cela qui vous inquiète.
Rhadamanthe a l'air sincère. Guère plus aimable mais parfaitement sincère. Cela le soulage. Profondément.
- Alors pourquoi… ? ose demander Ayoros.
- Cela ne vous regarde pas, le coupe aussitôt le blond, intraitable. Une dernière chose… Je compte sur votre discrétion, comme vous pouvez compter sur la mienne. Mais étant de nature prudente, je préfère vous avertir : si je viens à apprendre que vous avez trahi notre secret, et si vous le faites, je le saurai, croyez-moi… ou si je me rends compte que vous avez parlé de cette conversation à quelqu'un… qui que ce soit…
Rhadamanthe se penche doucement pour planter son regard dans celui d'émeraude.
- Je ferai de votre vie un enfer, murmure-t-il d'une voix rauque. Et je vous garantis que le fait que Gemini apprenne vos fantasmes sera alors le cadet de vos soucis.
Le benjamin des Judge se recule.
- Je vous souhaite une excellente fin de soirée.
Et il quitte la terrasse, laissant Ayoros seul.
