(1)
Une nouvelle semaine passa sans s'arrêter, et bientôt, très bientôt, les examens commencèrent. Frank et Gee avaient passé des jours et des jours à étudier, mais ils se demandèrent souvent où était passé le savoir qu'ils étaient censés avoir emmagasiné. Il n'y eut cependant pas de véritable catastrophe à déplorer, et ils enchaînèrent les épreuves sans trop de mal.
La dernière journée arriva, et elle fut ponctuée de nombreux regards à l'extérieur où le soleil brillait de toute sa force. Gee releva la tête de sa copie. Certaines de ses réponses étaient un peu fantaisistes, mais ça ferait l'affaire. De toute façon, il ne pourrait pas faire mieux. C'était la dernière épreuve, et son cerveau lui faisait l'effet d'un vieux fruit sec. Après un dernier coup d'œil pour la forme, il commença à ranger ses affaires. Il se retourna discrètement vers Frank, qui se trouvait quelques rangs derrière lui, et il croisa presque immédiatement son regard. Celui lui demanda silencieusement s'il avait fini, et Gee confirma d'un signe de tête. Gee se leva, et il entendit Frank faire de même dans son dos. Ils rendirent leurs devoirs et ils quittèrent la salle, le même soulagement naissant sur leurs visages. La porte à peine refermée derrière eux, Frank s'exclama :
« Ça y est ! C'est enfin fini ! » Il éclata de rire, radieux . « C'était la dernière fois qu'on mettait les pieds ici ! On va pouvoir tout jeter ! Tout brûler ! »
En fait, ce n'était pas la dernière fois – dans dix jours, il faudrait qu'ils reviennent au lycée pour voir les résultats – mais Gee n'eut pas le cœur de le contredire.
Frank attrapa sa main, et l'attirant contre lui, il l'embrassa. Gee écarquilla les yeux, alors que son ravissement se mélangeait avec sa peur. Frank mit fin au baiser quelques secondes plus tard, et il dit avec un sourire amusé :
« Tu rougis ! »
« C-C-C'est normal, t-t-tu... On est au-au lycée, Frank ! Quelqu'un... » bredouilla Gee en détournant les yeux.
Mais le couloir était complètement désert, et Gee ne termina pas sa phrase. Souriant toujours, Frank caressa sa joue du bout des doigts et il murmura :
« T'inquiètes pas, Gee. Tout va bien. »
Il lui prit la main et ils sortirent ensemble du lycée. Gee continuait à se faire du souci pour plein de choses, mais à cet instant, il était juste heureux d'exister.
(2)
C'était enfin l'été.
Bien sûr, les résultats n'étaient pas encore tombés, et on les attendait avec plus ou moins d'appréhension, mais les examens paraissaient déjà très loin, et le lycée encore plus.
Gee parcouraient les rues en profitant du soleil. Il devait retrouver Frank au parc municipal de Belleville, et il avait hâte de le revoir. Souvent, il se demandait si tout ça était bien réel, et la possibilité que ça ne le soit pas lui faisait du mal. Mais qui aurait pu croire qu'il vivrait de telles choses ?
Il était justement en train de se débattre avec ces questions quand Frank l'avait appelé pour lui proposer de se voir quelque part. Entendre sa voix l'avait à la fois surpris et rassuré, et il n'avait pu s'empêcher de sourire durant toute leur conversation – et même longtemps après.
Gee arriva au parc, et gagna l'endroit où ils s'étaient donnés rendez-vous. Il était en avance, et il s'assit sur un banc tout proche pour attendre Frank. Une de ses jambes tressautait, et il tordait ses mains sans même s'en rendre compte. Il était nerveux comme pour un premier rendez-vous – et en y réfléchissant bien, il s'agissait en effet de leur premier. Bien sûr, il s'était vu un nombre incalculable de fois au lycée ou chez Frank, mais c'était la première fois qu'ils se voyaient juste parce qu'ils en avaient envie. Les mains de Gee s'agitèrent encore plus. Tout ça lui mettait bien trop de pression, et il avait hâte que Frank arrive pour détendre l'atmosphère.
Des voix lui parvinrent alors d'un chemin qui passait près de lui. Il n'y prêta pas beaucoup d'attention – il faisait très beau, il aurait été étonnant qu'il soit la seule personne présente dans le parc – mais elles se rapprochèrent et il eut l'impression de les reconnaître.
Un instant plus tard, trois personnes arrivèrent à son niveau. Gee poussa un profond soupir. Quelle était la probabilité de leur rencontre ? Ce parc était grand, ainsi que cette foutue ville, comment était-il possible qu'ils se trouvent tous au même endroit au même moment ?
Il ferma les yeux une seconde et les rouvrit pour poser son regard sur Parker, Allary et McMillan, qui se dirigeaient résolument vers lui.
« Tiens, tiens, tiens... »
« Regardez qui voilà... »
« Ben alors, Way, on se promène encore tout seul ? T'as pas l'air très doué pour retenir les leçons... »
Comme d'habitude, Allary et McMillan jouaient aux provocateurs, mais Gee garda son regard rivé sur Parker. Il était légèrement en retrait, et Gee le vit vérifier qu'ils étaient seuls avant de s'avancer à son tour. Il saisit Gee par le col de son tee-shirt et le força à se lever.
« Je ne te pensais pas assez idiot pour oser venir seul dans un endroit pareil, mais il faut croire que je t'ai surestimé, Way. »
« J-Je vais peut-être t'apprendre un truc, mais j-j'ai le droit de faire ce qu-que je veux. » balbutia Gee en essayant de ne pas se démonter.
Parker marqua une pause, étonné par la répartie de Gee, puis il continua, retrouvant sa suffisance :
« À moins que moins que tu n'attendes quelqu'un… Comme I- »
« Ça ne te regarde pas ! » le coupa Gee.
« Oh, je vois que j'ai visé juste ! Alors, comme ça, tu as rendez-vous avec Iero, hein ? »
« Hé ! Bande d'enfoirés de fils de pute ! »
Gee tourna vivement la tête, aussitôt imité par Parker, Allary et McMillan. Irradiant de fureur, Frank accourait en vociférant des insultes. Et avant même que quiconque comprenne quoi que ce soit, Frank fut sur eux et balança son poing serré dans la mâchoire de Parker. Déséquilibré, celui-ci tomba à la renverse. Il y eut alors un temps de latence, pendant lequel personne ne remua un muscle, puis tout alla très vite.
McMillan se remit de sa surprise et se rua vers Frank, lui assénant un coup sur la bouche. Parker ne tarda pas à se relever et rejoignit McMillan. Les coups fusaient en tout sens. À deux contre un, le combat n'était pas vraiment équilibré, mais Frank se défendait avec hargne, rendant coup sur coup. Allary se tenait en retrait, visiblement peu porté sur la violence quand elle lui était destinée.
C'est alors que des cris retentirent. Quatre agents de la police arrivèrent en courant et séparèrent les adolescents. Enfin, ils essayèrent : McMillan avait abandonné, mais Frank et Parker continuaient de se battre, se démenant pour frapper l'autre une dernière fois. Non sans effort, les flics parvinrent à les éloigner l'un de l'autre. Parker cria :
« J'en ai pas fini avec toi, Iero, j'te le garantis ! »
« C'est quand tu veux, connard ! »
« Oh, les gosses, fermez-la maintenant, on vous a assez entendu comme ça ! »
Un nouveau flic arriva, un vieux mégot au coin de la bouche. Il était plus vieux que ses collègues, et son attitude laissa deviner qu'il était aussi leur supérieur hiérarchique. Il toisa le groupe qui lui faisait face, et demanda :
« Puisque vous avez l'air d'avoir la langue si bien pendue, vous allez certainement pouvoir m'expliquer ce qu'il se passe ici. »
Personne ne prononça un mot, et le vieux flic laissa passer un silence avant de reprendre, faisant passer son mégot d'un coin à l'autre de ses lèvres :
« Évidemment, plus personne n'a rien à dire. Peut-être qu'un séjour au poste vous aidera à retrouver vos idées… Allez, on y va. »
Il fit un signe aux jeunes flics qui l'accompagnaient. Ils repartirent par là où ils étaient venus, escortant les trois fautifs avec fermeté. Le vieux policier se tourna alors vers Gee, et il lui demanda, une lueur dans le regard :
« Et toi, alors ? Qu'est-ce que tu fichais là ? »
Gee le fixa, ne sachant que répondre. Comme Allary (qui s'était d'ailleurs barré en courant dès que les flics étaient arrivés), il avait assisté à la scène sans rien faire, trop surpris pour réagir.
« Euh, je… Je suis avec Frank, on devait se retrouver ici... »
« Frank ? C'est lequel ? »
« Euh… C-Celui avec les cheveux noirs... »
« Ah, le petit teigneux... » marmonna le policier en écrivant quelque chose sur son calepin. « Au fait, je suis le lieutenant Sanders, et j'ai affaire à … ? »
« Je… G-Gerard W-Way... »
« Alors, dis-moi, Gerard Way, comment en êtes-vous arrivés là ? »
Gee s'accorda un moment de réflexion. Il savait que ce qu'il allait dire pourrait jouer contre Frank, et il ne voulait pas aggraver sa situation – déjà qu'il s'était attiré des ennuis à cause de lui…
« Hm… Je… J'ai un léger… Un léger différend avec les deux autres garçons, et… On était… On était en train d'en discuter quand Frank est arrivé... »
Le lieutenant le regarda un moment sans rien dire, puis un petit sourire naquit sur ses lèvres.
« Un différend, hm ? » Il se tut, comme pour savourer la musique du mot, puis, se rappelant qu'il avait d'autres choses à faire : « Bon, il faut que j'y aille. Au revoir, Gerard Way. »
Il toucha du doigt le bord de son képi pour le saluer, puis il se mit en route pour rejoindre ses collègues. La panique gagna Gee : il ne voulait pas abandonner Frank à son sort, il voulait rester avec lui, mais comment pouvait-il faire ?
« Attendez ! »
Il n'avait pas encore trouvé de solution que l'exclamation franchissait déjà ses lèvres, et il dut improviser alors que le lieutenant reportait son regard sur lui.
« Est-ce… Est-ce que je pourrais venir avec vous ? S'il vous plaît ? »
C'était tout sauf persuasif, et Gee espéra ne pas avoir surestimé la gentillesse du lieutenant.
Cependant, ce dernier avait toujours son petit sourire, et il répondit après un moment de réflexion :
« Je n'y vois pas d'inconvénient. À condition que tu gardes ton copain à l'œil ! »
Gee se demanda en rougissant dans quel sens le lieutenant avait utilisé le mot copain (amicalement ou…?), mais il décida de laisser tomber. Après tout, rien ne l'empêchait d'être l'un ou l'autre, n'est-ce pas ? Et puis le lieutenant marchait vite, et il ne voulait pas le perdre de vue.
Ils arrivèrent bientôt dans l'avenue qui longeait le parc, et ils rejoignirent les deux voitures de police garées un peu plus bas. Les moteurs tournaient déjà on attendait plus que le lieutenant pour partir. Il s'approcha de la voiture dans laquelle se trouvait Frank (Parker et McMillan avaient été installés dans l'autre), et il fit signe à Gee de monter à l'arrière tandis qu'il se glissait sur le siège du passager. Gee se faufila dans l'habitacle sous le regard surpris de Frank. Les flics se mirent à parler entre eux, et il en profita pour lui demander à voix basse :
« Qu'est-ce que tu fais là, Gee ? Tu n'as rien fait de mal, ils n'ont pas le droit de t'emmener ! »
« J-Je sais, mais je… J'ai… J'ai demandé si je pouvais venir car… Car je voulais rester avec toi... »
Ses derniers mots se perdirent dans un murmure presque inaudible, mais Frank les comprit parfaitement. Il ne put s'empêcher de sourire alors que son cœur lui donnait l'impression de fondre dans sa poitrine. Il secoua la tête. Il aurait préféré que Gee reste en dehors de tout ça, mais il était content de l'avoir à ses côtés.
Le reste du trajet se fit en silence, et ils arrivèrent bientôt au commissariat. Les quatre adolescents furent emmenés dans une salle percée d'une unique fenêtre, et ils s'installèrent aussi loin que possible les uns des autres – Frank et Gee d'un côté, Parker et McMillan de l'autre.
« Bon, les mômes. » fit le lieutenant Sanders en entrant à leur suite. « Je vais avoir besoin de vos identités, ainsi que d'un numéro où je peux joindre vos parents, que je puisse les informer de l'endroit où vous vous trouvez. »
Armé de son calepin, il fit le tour de la pièce et récolta les informations (pour la plupart données à contre-cœur). Satisfait, il s'en fut, les laissant en compagnie d'un jeune policier chargé d'empêcher
« tout type de débordements ».
Frank poussa un soupir. Il avait vaguement envisagé de mentir au flic, ou de lui filer un faux numéro, mais il avait abandonné l'idée. Ça ne l'aurait pas avancé en grand-chose, de toute façon... Il aurait donné cher pour que sa mère reste en dehors de cette histoire, mais il savait que ce n'était pas possible. Bon sang, pourquoi n'était-il pas encore majeur ?
Le lieutenant réapparut, et leur intimant de se rendre un peu plus présentables, il lança aux adolescents deux trousses à pharmacie. Ce n'était pas du luxe : Frank, Parker et McMillan avaient tous les trois l'air de sortir d'un champ de bataille.
Frank se nettoya du mieux qu'il put, frottant pour retirer le sang qui avait séché sur son visage et sur son cou. Gee le désinfecta soigneusement (« On ne sait pas où est-ce qu'ils ont laissé traîner leurs sales pattes. ») et il appliqua des straps sur les plaies les plus profondes. Frank remarqua son air préoccupé, et il murmura à son intention :
« Au fait, Gee, avant que tu ne t'imagines quoi que ce soit : rien de tout ça n'est de ta faute. »
Gee se mordit la lèvre. Non, bien sûr, ce n'était pas lui qui avait frappé Frank, mais il était quand même à l'origine de toute cette embrouille. Alors, indirectement…
C'est ce qu'il voulut expliquer à Frank, mais le lieutenant Sanders revint sur ses entrefaites :
« J'ai réussi à avoir vos parents, et ils vont venir vous récupérer aussi vite que possible. »
« Sauf toi, Frank Iero. » ajouta-t-il en se tournant vers lui. « Ta mère ne peut pas se libérer de son travail, et il viendra te chercher quand elle aura fini. »
« Ma mère va me tuer... » marmonna Frank une fois qu'il fut repartit.
Oubliant toute prudence, Gee attrapa sa main et répondit :
« J-Je vais lui expliquer, Frank, je lui dirais pourquoi e-et... »
« C'est gentil, Gee, mais je ne suis pas sûre qu'elle t'écoute… Quand elle est venue me chercher chez les flics la dernière fois, je lui ai juré que ça n'arriverait plus, et ça, ça va vraiment la mettre en colère... »
Frank regarda le plafond, mal à l'aise. Il ne regrettait pas ce qu'il avait fait (ça serait à refaire, il réagirait exactement de la même façon), mais s'il avait pu ne pas atterrir ici ! Il avait trahi la parole qu'il lui avait donnée, et il savait que sa mère allait encore être déçue.
Les souvenirs affluèrent en lui. Comme on disait, l'Histoire se répétait, et il eut l'impression de retourner un an auparavant, quand il s'était retrouvé dans une situation extrêmement semblable. Il n'avait plus repensé à cette histoire depuis longtemps, mais ça ne l'empêcha pas de se déployer sous son crâne, l'invitant pour un retour dans le passé.
