Et donc celui d'aujourd'hui : j'ai rattrapé mon retard ! Encore une fois Suède sur la route des Varègues aux Grecs, centré sur les rapides du Dniepr.
Writober 21 : Voix / Compagnie
Dniepr, courant VIIIe s
Le knörr gémit, le bois crissa, et ce fut comme le gémissement d'un homme agonisant. Accroché au gouvernail, les muscles bandés pour tenir le cap, Svea sentit une goutte froide d'appréhension descendre le long de sa colonne vertébrale. Mais le bateau, sous un dernier hurlement de douleur, franchit le rocher contre lequel il s'était coincé, et se fit happer dans le courant déchaîné des rapides.
Une vraie terreur faisait galoper le cœur de Svea. La situation était plus qu'anormale. Il ne devrait pas être là, à maintenir un cap d'acier mais terrifié, à diriger le knörr vers le salut ou la mort. Mais le capitaine avait été assommé lorsqu'un éclair avait abattu le grand mât. Le long tronc gênait les mouvements erratiques du knörr, la voile échouée ne faisant qu'entraver sa course effrénée, et Svea ne savait même pas si le capitaine était encore en vie.
Le tonnerre de l'orage qui les avait surpris en plein milieu des rapides du Dniepr était trop puissant pour qu'il entende le moindre son, la noirceur de la nuit trop prégnante pour qu'il y voit quelque chose. Il naviguait sourd et aveugle, n'ayant que ses souvenirs et ses expériences pour deviner la route vers leur salut ; et la clémence des Dieux pour l'épauler.
« Maintiens le cap, bró ! Les Puissances ont un œil protecteur sur nous. »
Svea sursauta presque en entendant la voix impérieuse et confiante de Danmörk. Son bróðir se trouvait sur ses terres ou en pillage chez les Angles, les Saxons ou les Francs. Il fut moins surpris d'entendre le sarcasme de Nóreegr, tellement habitué à ses remarques tempérant le discours de Danmörk, même si lui aussi n'était pas présent sur le knörr.
« Surtout si tu leurs donnes de la Puissance par quelques offrandes. »
Qu'à cela tienne, ses bróður étaient avec lui dans l'épreuve. Leur compagnie lui manquait et il acceptait volontiers le fantasme de son esprit : ensemble, ils étaient plus forts que tous les périls réunis. Il sentait leur chaleur le réchauffer, leur présence le rassurer, leur confiance restaurer la sienne entamée par la peur. Svea connaissait cette route, il l'avait déjà empruntée, il savait où se trouvaient les rochers. S'il pouvait apercevoir une seconde où il se situait exactement, il mènerait le knörr sur des eaux sûres, avec le concours des Dieux.
« Regarde ! » s'exclama la voix sobre de Nóreegr et il chercha aussitôt aux alentours, happant du regard, en une demi-seconde fugace, un arbre tordu qu'il se rappelait avoir vu lors d'une précédente descente. Svea reprit en main le knörr, redressa sa trajectoire, et avança résolument dans son aveuglement, dans la tourmente des rapides et la bruyante cacophonie des éclairs.
« Tu as réussis, bró ! »
Et d'un coup, conjointement à l'exclamation de Danmörk, le knörr jaillit hors de l'orage, tel un saumon s'élevant de la cascade, et glissa avec paresse sur un fleuve calmé de sa fureur et rempli de langueur. Svea laissa tomber son front sur le bois mouillé du gouvernail, soupirant faiblement, les muscles douloureux de l'épreuve. Il commençait à retrouver ses sens, apercevant les hommes qui l'entouraient, entendant leurs plaintes et leurs remerciements.
Et comme une corde claquant dans le vent.
« Prends garde !» hurlèrent ses bróður, vrillant son crâne douloureux, et le faisant chanceler alors qu'il se relevait. Les Dieux furent propices ; la flèche passa à quelques millimètres de sa tête, se fichant dans la gorge d'un membre de l'équipage. Les gargouillis de son agonie semblèrent durer des heures puis un silence médusé et pesant tomba sur eux.
Silence qui explosa aux cris subits des cavaliers qui venaient d'apparaître de part et d'autre des rives du Dniepr, souriant d'une cruelle satisfaction.
- Des Magyars !
Svea reconnaissait en effet leur arc spécifique, cette terrible arme capable de transpercer de la maille, et il savait que ces cavaliers étaient un danger mortel sur le dos de leurs fringants chevaux. Mais ils étaient des Væringjar, et ils ne se rendraient pas sans combattre ; ils vaincraient ou rejoindraient la Vahöll.
Le capitaine était bien mort, le cœur percé par un éclat de bois qui avait jailli du mât blessé lorsqu'il avait chu. C'était donc à lui de prendre le relais du commandement, auréolé de sa bravoure sur les rapides.
- Repoussons-les ! croassa-t-il d'une voix meurtrie par l'angoisse qu'il avait éprouvé. Mais elle était ferme et impérieuse, il fut aussitôt obéi. Les hommes s'armèrent d'arcs, de javelots et de courage et s'abritèrent derrière les boucliers qui ornaient les flancs du bateau, défendant l'embarcation comme s'il s'agissait d'un fort.
« Fais-leur mordre la poussière ! » rit sombrement Danmörk, et Svea imaginait parfaitement sa fougue le soutenir dans le combat. Nettement plus posé, Nóreegr ne faisait que marmonner doucement, ne parlant qu'à ceux assez sages pour l'écouter :
« Prenez garde qu'il n'y ait pas un chaman parmi eux. Ils sont aussi terribles que ceux des Finnar et des Finasses. »
Svea faisait partie de ces prudents qui captaient le moindre murmure des sorciers sur les choses de la magie. A son grand soulagement, il n'y avait nul chaman parmi les guerriers qui cavalaient autour du knörr, osant même enfoncer le poitrail de leurs chevaux dans l'eau du fleuve. La victoire était possible, ou du moins la survie. Peut-on parler de victoire sans butin ?
Le fleuve coulait, les heures passaient, les cavaliers tombaient, ses hommes mouraient et continuaient de se battre.
Puis les Magyars cessèrent leurs cris de guerre et se rassemblèrent, comptant leurs morts. Leur yeux farouches les dévisageaient : ils pouvaient encore se battre, et certainement gagner au bout du compte, mais leur farouche résistance avait trouvé gloire à leurs yeux. Cabrés sur leurs chevaux, ils saluèrent les guerriers qui avaient résisté à l'orage, aux rapides et à la pluie de flèches, et lancèrent leurs montures dans un galop effréné vers des proies plus aisées à chasser.
Svea soupira doucement et se laissa glisser contre le bois du bateau. Les Dieux avaient été bons avec eux en fin de compte.
Il se sentait tellement fatigué et ses bróður lui manquèrent alors atrocement. Les voix que sa tête mettaient en scène ne suffisaient plus à le combler ; une irrépressible envie de la chaleur de leur compagnie afflua en lui, rompant ses digues. Il se mordit les lèvres jusqu'au sang pour ne pas laisser échapper un seul sanglot.
Le soleil revenait sur le knörr et, bientôt, il aurait chassé la mélancolie.
