Chapitre 20

Le temps des Assassins


« Pas de la colère. De la haine ».


Dès que je poussai la porte menant au sommet de la tour, je devinai qu'il me faudrait agir vite. Je m'accrochais à ma baguette comme à une planche de salut et je balayai la pièce des yeux. Je m'attardai brièvement sur Drago, pâle et tremblant, visiblement incapable de prononcer la formule qui condamnerait Dumbledore. Il n'était donc pas entièrement perdu.

De très loin, j'entendis la voix d'Amycus me dire que l'adolescent ne parviendrait pas à réaliser sa mission. Mais ce qui me dégagea de ma léthargie, ce qui me contraignit à avancer, ce fut le murmure à peine audible s'échappant de la gorge du directeur de Poudlard :

- Severus…

Je repoussai violemment Drago pour être seul face au vieil homme. Il paraissait sans force, son corps crispé d'une agonie nouvelle. D'où venait-il ? Et où se trouvait Harry Potter ? Il s'était à nouveau enfermé dans son rôle de mentor, ignorant que d'autres auraient pu l'aider dans ses nombreuses explorations. Qu'avait-il été chercher en-dehors du château, ce soir ? Quel trésor méritait la mise à nu de Poudlard, la vulnérabilité d'une centaine d'étudiants ?

Horcruxe.

Diable hideux et grimaçant sortant de sa boîte, le mot me sauta au visage.

Voilà ce que Dumbledore s'amusait à chasser, la nuit, en compagnie d'un adolescent à peine capable de moucher son nez tout seul. C'était vers moi qu'il aurait dû se tourner, confier ses tourments et ses aspirations. Le Survivant ne lui serait d'aucun secours dans cette quête désespérée. Mais moi, moi, j'étais l'instigateur de l'immortalité de mon Maître. C'était grâce à moi qu'il se parait d'invulnérabilité. Et c'était donc à moi de réparer cette faute, cette ignominie. Néanmoins, il ne me permettait pas de me racheter, d'accomplir des actes nobles pour sa Cause. Non, à moi, on confiait le sale boulot, celui qui me condamnerait à la géhenne, celui qui me précipiterait au fond des abysses. L'héroïsme, il le réservait à son petit protégé. A Harry Potter.

- Severus… S'il vous plait…

Il ne m'aimait pas. Il se servait de moi.

Fort de cette affirmation, je levai ma baguette magique, la pointant vers lui.

- Avada Kedavra !

Le corps du directeur de Poudlard reçut de plein fouet le sortilège de mort et il fut précipité par-dessus les créneaux de la tour, basculant dans le vide. Je m'interdis de me pencher, moi aussi, dans ce gouffre qui venait d'emporter la seule personne m'ayant témoigné un semblant de confiance et je m'écriai :

- Vite, filons d'ici.

J'empoignai Drago par la peau du cou pour l'obliger à déserter son immobilité de granit. Je courais, si vite que la mort elle-même n'aurait pu me rattraper. Je n'avais qu'une idée en tête : éloigner Drago le plus possible de la bataille. J'ignorai comment je parvins à conduire le Serpentard aux portes de Poudlard mais je fus arrêté dans ma course folle par le hurlement étranglé de Potter :

- Stupefix !

Le maléfice ne me rata que de quelques pouces. Je pivotai vers l'adolescent, tout en criant au fils de Narcissa :

- Courez, Drago !

Le garçon qui avait survécu leva sa baguette vers moi, la haine incendiant ses yeux verts et il prononça :

- Endol…

Il était trop lent. Malgré les cours de Défense contre les forces du Mal qu'il avait suivis, il était incapable de jeter un sort sans le formuler à voix haute. Le Seigneur des Ténèbres jouerait avec lui comme un chat avec une souris essoufflée.

- Endol…, essaya-t-il à nouveau.

Je repoussai le sortilège sans difficulté et je ricanai :

- Vous n'allez quand même pas me jeter des Sortilèges Impardonnables, Potter ! Vous n'en avez ni l'audace, ni la capacité.

Et surtout - surtout - il n'en avait pas le droit. Le Doloris, seuls les monstres l'utilisaient. Lui, lui le Sauveur, l'Elu, ne possédait pas un puits de haine aussi profond que moi.

- Incarc…

Trop simple.

- Battez-vous ! hurla le gamin, gorgé de frustration. Battez-vous, espèce de lâche…

- Vous m'avez traité de lâche, Potter ? me déchainai-je. Lorsque votre père m'attaquait, c'était toujours à quatre contre un, alors je me demande comment vous l'appelleriez, lui ?

- Stupe…

- Paré, encore et toujours, jusqu'à ce que vous appreniez à vous taire et à fermer votre esprit, Potter !

J'ordonnai au Mangemort qui malmenait Hagrid de me suivre et de quitter l'enceinte du château. Le carnage n'avait que trop duré. Mais cet imbécile eut l'idée lumineuse de s'attaquer à ce prétentieux de Potter, lui infligeant l'Endoloris.

- Non ! crachai-je. Avez-vous oublié les ordres ? Potter appartient au Seigneur des Ténèbres. Nous devons le lui laisser ! Allez-vous-en d'ici ! Filez !

Déchargez donc Poudlard de votre présence monstrueuse. Je m'attardai un instant pour m'assurer que le Gryffondor s'en sortirait sans trop de dommage. Il se redressa, chancelant, à moitié ivre de douleur et crachota :

- Sectum…

Le sortilège qui avait failli coûter la vie à Drago, si je n'étais pas parvenu à interrompre l'hémorragie. Le sortilège que j'avais inventé, alors que je n'avais même pas seize ans et que le Seigneur des Ténèbres ne régentait pas ma vie. Potter se servait de ces sorts comme s'ils lui appartenaient. Mais il ne parviendrait pas à me blesser ni à les apprivoiser.

- Non, Potter !

Cette fois, je lui lançai un sort qui le balança contre le sol et je vis sa baguette lui glisser entre les doigts. Je me rapprochai, la haine incendiant à nouveau mes entrailles. Il tentait de me détruire, moi qui avais par trois fois sauvé sa misérable carcasse de gosse pourri. Encensé pour quelque chose qu'il ne se rappelait guère avoir réalisé, il ne méritait pas cette gloire et cette adoration. Tant de personnes se sacrifiaient en son nom, dans le but de lui faciliter la tâche et il ne remerciait pas, ne se retournait pas vers ces figures de l'ombre, ces visages effacés.

- Vous osez m'attaquer avec mes propres sortilèges, Potter ? C'est moi qui les ai inventés - moi, le Prince de Sang-Mêlé ! Et vous voudriez retourner mes inventions contre moi, comme votre ignoble père, n'est-ce pas ? Je ne crois pas que vous y arriverez… Non !

Je l'empêchai de se ruer vers sa baguette en la projetant un peu plus loin.

- Alors, tuez-moi, haleta-t-il.

Il me tentait, l'inconscient.

- Tuez-moi comme vous l'avez tué lui, espèce de lâche…

- NE ME TRAITEZ PAS DE LÂCHE !

Je hurlais comme un dément. Non, pas un lâche ! N'avais-je pas prouvé mille fois ma force, mon courage ? Il ne savait pas, lui, ce que j'avais sacrifié sur l'autel de l'abnégation et du repentir. Non, il ne savait pas ce que je souffrais, chaque jour ; ce que j'endurais, chaque nuit. Les cauchemars ne me quittaient jamais tout à fait, même quand le soleil se levait. La réalité se calquait aux rêves, aussi terrifiante que les songes que je fuyais à travers des drogues et des somnifères. Que croyait-il ? Qu'il suffisait d'endosser son masque de parfait petit Mangemort et de s'installer parmi les autres fidèles ? Il n'y connaissait rien, il ignorait totalement ce qui marquait ma vie de damné, aurore après aurore. Et ce qu'il me reprochait, là tout de suite, il ne se rendait pas compte de ce qu'il m'avait fallu de courage et de haine pour l'exécuter. J'avais tué mon père, cette nuit.

Je ne muselai guère ma rage au moment où ma baguette fendait l'air, un sortilège cuisant effleurant la joue de Potter. J'aurais sans doute continué à le maudire si un hippogriffe ne s'était interposé entre lui et moi. Je chancelai, avant de prendre la fuite.


Je transplanai auprès de mon Maître dès que j'en eus l'occasion, à la sortie du parc de Poudlard. Le sifflement de Nagini me frôla l'oreille au moment où je me matérialisais, agenouillé en une posture de soumission sans égale.

- Voici donc l'homme qui a vaincu Dumbledore, ironisa la voix du Seigneur des Ténèbres, à quelques pouces de moi.

Je relevai la tête, croisant son iris d'écarlate. Il souriait de sa bouche sans lèvre. Il paraissait content. Mon regard foula à nouveau le sol. Je n'étais pas certain de mes barrières émotionnelles pour le laisser fouiller tout à loisir à l'intérieur de mon crâne.

- Mais dites-moi, Severus, maintenant que votre jeu est dévoilé, comment comptez-vous devenir le directeur de Poudlard ?

Il savait déjà. Un autre Mangemort s'était fait un plaisir de lui relater mon altercation avec Harry Potter. Je serrai les poings d'une rage difficilement contenue.

- Je… l'ignore, Mon Seigneur.

- Encore un serviteur démasqué, chuchota-t-il, empoisonné. Imbécile !

J'aurais dû m'y attendre. Pourtant, la punition me prit par surprise et, lorsqu'elle se termina, je ressemblais à un petit tas loqueteux et frissonnant. Couché sur le dos, je tremblais d'une douleur qui continuait de se répandre à travers tout mon corps.

Le rire halluciné de Bellatrix m'emplit entièrement les tympans et sa voix, si proche de la folie, susurra :

- Je te croyais tellement intelligent, Severus. Quel manque de prudence de ta part.

- Silence, petite idiote, commanda le Lord Noir.

L'épouse de Rodolphus émit un glapissement indigné et désespéré avant de se renfoncer au cœur de l'ombre. Ne restait que le Seigneur des Ténèbres et moi.

- Vous m'avez déçu, enfant.

Je détestais cela. Je détestais le moment où il me traitait d'enfant, alors que j'avais près de quarante ans. Je détestais quand il brandissait sa déception comme un étendard. Je me revoyais, éperdu, à peine sorti de l'adolescence, recevoir la Marque, la terrible Marque, serpentant dans ma chair et dans mon âme. Proche de l'inconscience, je le vis se pencher vers moi, tandis qu'il éloignait Nagini, avide de croquer un morceau de la vermine que j'étais.

- J'espérais tellement plus de vous, enfant. Tellement plus.

- Pardon, abdiquai-je, alors que je m'étais résolu à ne plus supplier sa clémence.

Une main aux longs ongles cruels se posa contre mon visage incendié, le caressant. Elle s'attarda sur ma joue, au bord de ma paupière, à la commissure de mes lèvres. Elle grignota du terrain en s'enroulant autour de ma gorge. Hypnotisé par les prunelles vermeilles, je respirais à peine.

- Oui, enfant. Mon si précieux. Je te pardonne. Pour tout.

J'exhalai un long souffle apaisé, rangeant tout au fond de ma mémoire la fin de sa phrase. La grâce du Seigneur des Ténèbres était aussi précieuse que la Pierre Philosophale et je ne gâcherais pas cette chance de salut. Je grappillais encore quelques semaines - quelques mois - de survie.

La paume déserta ma misérable personne et je me redressai en douceur. J'attendais les instructions, ce qu'il me réservait.

- Je vous ai promis Poudlard, Severus. Et vous l'aurez. Mais en attendant, dites-moi, que ferons-nous de ce si piètre Mangemort ?

D'une simple œillade, il expulsa Drago Malefoy des recoins embrumés de la salle gelée. L'adolescent, habituellement certain de sa supériorité et de sa puissance, ressemblait à un chiot battu à mort. La figure défaite et l'œil hagard, il ne tenait sur ses jambes qu'avec l'aide de Narcissa, aussi terrifiée que lui. Mais elle le soutenait, son petit, l'entourant férocement de ses bras maternels. Pour punir Drago, il faudrait d'abord lui passer sur le corps, la détruire. La tuer. J'évitai son iris noyé, me concentrant sur la silhouette immatérielle de mon Maître.

- Tel père, tel fils, ricana méchamment l'un des Mangemorts.

Je ne pris guère la peine de tenter de le reconnaître. A quoi bon ? Plus personne n'écouterait mes révélations d'espion, désormais. J'étais seul face à mon Maître et mon ennemi. Face à moi-même.

- Je ne doute pas des facultés de Drago. Il réparera ses erreurs. Mon Seigneur.

- Est-ce le serviteur loyal qui parle, Severus, ou l'ami de la délicieuse Madame Malefoy ?

Je déglutis. Les mots employés ne l'étaient pas à la légère, j'en prenais bonne note. Le Seigneur des Ténèbres n'appréciait pas l'adoration que j'avais un jour vouée à Narcissa et il se persuadait, aujourd'hui encore, que je le trahirais pour elle. Non, pas pour elle. Ni pour aucune autre personne. Je l'avais trahi pour moi. Pour tout ce sang qui poissait mes mains et mes nuits.

- Nous ne sommes pas amis, siffla la délicate épouse de Lucius.

Les mots tombèrent, s'entrechoquant comme autant de billes de plomb expulsées d'un chargeur de fusil. Toutes les silhouettes encapuchonnées pivotèrent vers elle. J'ouvris la bouche pour dire quelque chose mais je me contins. Après tout, Narcissa disait vrai. Ne lui avais-je pas intimé l'ordre de quitter ma vie, en même temps que ma détestable maison ?

- Seriez-vous capable de tuer un homme, Drago Malefoy ? interrogea le Lord Sombre.

Ses paupières à demi baissées ne laissaient filtrer qu'un mince couteau carmin. Le mouflet se détacha de l'étreinte protectrice de sa mère et courba l'échine devant son maître. La détermination se lisait dans sa posture de cire.

- Je suis vôtre, Mon Seigneur.

Je tressaillis face à cette déclaration. Et je me revoyais, au même âge, prononcer des paroles semblables. Des mots qui amarraient l'âme à la volonté du Seigneur des Ténèbres. Avec un peu plus de courage, avec un peu moins de sens du devoir envers Dumbledore, j'aurais hurlé à Drago de fuir. De partir, loin de cette pièce grotesque où on lui intimait de jouer le mauvais rôle, celui de l'enfant kamikaze.

Mais je ne disais rien. Je ne recherchais même pas les excuses qui empêcheraient le Serpentard de se ligoter au bateau de l'horreur. Il était trop tard. Il s'était détaché et naviguait sur les eaux boueuses d'un avenir plus qu'incertain.

- Vous lui apprendrez, Severus, intima la voix métallique aux accents coupants.

- Je n'ai pas besoin de lui, cracha l'inestimable rejeton de Lucius, la haine dansant dans ses pupilles céruléennes.

Le rire chargé de mépris s'échappant de la gorge blanche alourdit un peu plus l'atmosphère. Le Lord passa un bras faussement paternel autour des épaules pointues de son nouveau pantin et chuchota, assez fort pour que j'entende :

- Pensez-vous donc, Drago, que Rogue ne pourrait vous être d'aucune utilité ?

- J'en suis certain, assena l'adolescent, sans concession, la mine victorieuse. Il n'est rien d'autre qu'un sous-fifre.

La rage m'incendia les joues mais je m'interdis d'y succomber. Il ne savait pas ce qu'il disait. Mais bientôt, quand l'horreur de sa condition d'esclave assassin lui sauterait au visage, il apprendrait. Il comprendrait ce qu'était le baiser mortel auquel il venait de répondre. Il souffrirait mille tourments, supplierait pour une grâce qu'il n'obtiendrait jamais.