Chapitre 21

Nova en resta un instant sans voix.

‒ Mais, Tadashi, tu ne peux pas laisser ton frère, protesta-t-elle.

‒ Il est mort ! Je n'ai plus aucune raison de m'attarder ici ! Je veux me venger ! s'exclama-t-il, les yeux brillants de larmes contenues.

‒ Tadashi, je suis navrée, vraiment, se désola Nova. J'espérais tellement que ton frère se remettrait, mais je ne suis pas sûre que tu choisisses la bonne voie. Tu es trop jeune pour te lancer dans une guerre.

‒ Je suis peut-être jeune en âge mais cela fait longtemps que je ne le suis plus en réalité, rétorqua Tadashi. Pour survivre ici, il fallait penser comme un adulte.

Nova soupira. Elle ne pouvait pas le contredire. Toutefois, il lui répugnait instinctivement de voir Tadashi devenir un hors-la-loi. Contrairement à elle, il avait le choix.

‒ Tadashi, je ne suis pas sûre que tu aies conscience de tout ce que cela va impliquer pour toi, expliqua-t-elle. Tant que tu es à Liberty City, en tant qu'ancien esclave, tu peux bénéficier de l'aide et du soutien de la Coalition Gaia, même si vous avez fait le choix de vous tenir à l'écart de cette dernière pour l'instant. Si tu deviens un pirate, pour la Coalition, tu deviendras automatiquement un criminel. Le capitaine et l'équipage de l'Arcadia sont les personnes les plus recherchées de l'univers. La prime sur nos têtes est élevée et nous sommes tous condamnés à mort par contumace. Cela signifie que, si nous sommes capturés, nous serons exécutés sans autre forme de procès. Il faut s'attendre aussi à subir des interrogatoires sévères si l'Arcadia n'est pas saisi en même temps. Sans compter le danger que nous côtoyions quotidiennement. La vie à bord n'est pas facile, Tadashi. Personnellement, je te trouve trop jeune pour t'embarquer. Tu n'as que quatorze ans. Tu as toute la vie devant toi, tout t'est possible.

‒ Je ne pourrais pas vivre sans les avoir fait payer, insista-t-il. Et si je suis jeune, vous n'êtes pas beaucoup plus vieille que moi.

‒ C'est vrai, je n'ai que quatre ans de plus, admit-elle. Mais contrairement à toi, je n'ai pas eu le choix. L'Arcadia était ma seule chance de survie. Soit je trouvais le courage de monter à bord, soit je mourrais esclave.

‒ Vous étiez esclave, vous aussi ? s'étonna-t-il.

‒ Oui, j'ai été la première que le capitaine a libérée. C'est comme ça qu'il a su qu'il y avait un réseau de traite d'esclaves et qu'il a décidé de le combattre.

‒ Alors, vous comprenez pourquoi je ne peux pas rester sans rien faire ! s'exclama-t-il avec ardeur. Je restais ici pour mon frère mais dès notre libération, je brûlais déjà de venir avec vous !

Il soutînt le regard de Nova avec un éclat farouche dans les yeux. Elle soupira. Elle connaissait trop bien ce genre de regard.

‒ De toute façon, ce n'est pas à moi de décider, déclara-t-elle. Suis-moi.

Elle rejoignit Kei et lui transmit la demande de Tadashi. Kei fixa le jeune homme droit dans les yeux. Il ne les détourna pas.

‒ Emmène-le voir le capitaine, décida Kei. Il tranchera.

Nova conduisit donc Tadashi à bord de l'Arcadia. Il était déjà monté une fois à bord mais fut de nouveau impressionné par le vaisseau. Nova le guida à travers différentes coursives jusqu'à la passerelle où elle savait trouver Harlock. Quand Tadashi y entra, il ralentit le pas en ouvrant de grands yeux étonnés. Il se sentait minuscule, écrasé par l'immensité de la pièce. Il se secoua en voyant que Nova l'attendait au pied d'un escalier et la rejoignit. Elle l'emmena devant le fauteuil de commandement où Harlock était assis.

‒ Capitaine, je vous amène un candidat, annonça-t-elle. Tadashi fait parti des personnes qui travaillaient à la mine. Il souhaite intégrer l'équipage.

Harlock le considéra. Mal à l'aise sous le regard d'acier du capitaine, Tadashi déglutit péniblement mais se força à ne pas détourner les yeux malgré une furieuse envie de disparaître. Il se rappela que le capitaine avait été plutôt compréhensif avec lui lorsqu'il avait rendu visite à Nova à l'infirmerie. Cela l'encouragea à soutenir le regard d'Harlock.

‒ Pourquoi veux-tu t'enrôler ? demanda ce dernier.

‒ Les esclavagistes ont tué mon père, expliqua Tadashi. Mon frère est mort ici, il ne s'est pas remis des mauvais traitements et des privations. J'ai tout perdu à cause d'eux et je veux me venger. Je veux aussi que ce qui nous est arrivé n'arrive plus à personne. Maintenant que mon frère est mort, je ne supporte pas de rester ici tranquillement pendant que d'autres se battent pour que tous puissent vivre libres sans risquer de se voir priver de leur liberté du jour au lendemain.

‒ Tu es prêt à risquer ta vie pour ça ?

‒ Je suis prêt à mourir pour ça. Je n'ai plus rien à perdre de toute façon.

‒ On a toujours quelque chose à perdre, affirma Harlock. Tu peux perdre ta vie ou ta liberté si tu es capturé par la Coalition en tant que membre d'équipage de l'Arcadia. Tu pourras aussi perdre les amis que tu te feras parmi l'équipage.

‒ Nova m'a déjà dit que tout le monde à bord est recherché et condamné à mort, répliqua Tadashi. Je prends le risque.

Harlock observa pensivement le jeune homme. Du coin de l'œil, il vit que Nova, qui se tenait derrière Tadashi, lui faisait signe de refuser.

‒ C'est d'accord, finit-il par lâcher. Nova, montre-lui une cabine libre. Je te charge de sa formation.

‒ Moi ? s'étonna-t-elle. Je n'ai jamais formé personne. Je ne sais pas si je saurais le faire.

Tout en parlant, elle tentait de cacher sa déception. Elle appréciait Tadashi et avait souhaité une vie plus calme pour le jeune homme qui ne pouvait retenir un sourire rayonnant.

‒ C'est toi qui l'as amené, rétorqua Harlock avec un sourire en coin. Aménage ton temps de travail à ta guise pour pouvoir lui consacrer le temps que tu estimeras nécessaire.

‒ A vos ordres, soupira Nova. Allez viens, Tadashi.

Elle quitta la passerelle avec un Tadashi ravi. Elle passa le reste de l'après-midi avec lui en commençant par lui faire visiter l'Arcadia. Elle fit un arrêt dans le domaine de Jack d'où Tadashi repartit avec des vêtements frappés du Jolly Roger et un ceinturon équipé d'un cosmogun dont il n'avait pas la moindre idée de l'utilisation. Nova lui donna son premier cours de tir dans la foulée, histoire de s'assurer qu'il saurait au moins mettre la sécurité correctement avant de se blesser par inadvertance. Tadashi put faire la connaissance de plusieurs pirates pendant le dîner et resta ébahi devant les lancers de couteaux de Mme Masu quand Mii lui chipa un morceau de viande. Il se coucha étourdi par cette première journée à bord tandis que Nova rejoignait Yama.

Elle entra dans ses quartiers et attaqua bille en tête dès que la porte se referma derrière elle.

‒ Pourquoi l'as-tu accepté ? s'exclama-t-elle. Il est trop jeune !

‒ Je croyais que tu l'aimais bien ? C'est bien lui qui t'as offert les boucles d'oreilles que tu portes ? demanda Yama.

‒ Oui, c'est lui, mais là n'est pas la question. Tu ne l'as quand même pas pris parce que je l'aime bien, j'espère ?

Yama la regarda en souriant.

‒ Non, assura-t-il, voyant la mine inquiète de Nova. Je l'ai pris parce que ce que j'ai vu dans son regard m'a plu. Il est déterminé et volontaire. Il veut en découdre.

‒ Mais il ignore tout du combat ! protesta Nova. Il ne savait même pas retirer la sécurité d'un cosmogun !

‒ Tu savais te battre en arrivant ? répliqua Yama. Pourtant, en quelques mois, tu as accompli l'exploit de devenir un des meilleurs combattants de mon équipage. C'est d'ailleurs pour ça que je te l'ai confié.

Les bras croisés, Nova affichait une moue résolument boudeuse. Il la prit dans ses bras et l'embrassa sur le front.

‒ Cesse de t'inquiéter comme ça, je ne l'enverrais pas au combat sans ton feu vert, d'accord ? promit-il. Tu me diras quand il sera prêt.

Elle lui lança un regard en biais avant de sourire, rassurée par les derniers mots de Yama.

‒ Tu n'es plus jaloux ? s'enquit-elle d'un air malicieux.

‒ Moi, jaloux d'un gamin de quatorze ans ? fit-il d'un air faussement choqué. Je ne sais vraiment pas où tu as été chercher ça.

Cela fit rire Nova qui accepta enfin son baiser.

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Yamato regardait son second d'un air intrigué. Ce dernier avait fini son rapport mais, contrairement à son habitude, il s'attardait, l'air soucieux.

‒ Autre chose, capitaine ? lança-t-il.

‒ En fait, oui, hésita Logan. C'est un peu embarrassant et je ne sais pas trop comment le dire.

‒ Je vous ai toujours demandé de me parler franchement, capitaine, alors si quelque chose vous préoccupe, allez-y. Nous sommes en tête-à-tête, c'est le moment, l'encouragea Yamato.

Logan se mordit les lèvres, hésitant encore. Yamato était de plus en plus perplexe devant son attitude.

‒ Eh bien, c'est au sujet des bases de données que notre équipe étudie, commença Logan.

‒ Oui ?

‒ Quand je suis allé les voir, l'autre jour, j'ai remarqué qu'ils en étudiaient un nombre supérieur à celui auquel je m'attendais. Quand je leur ai posé la question, ils m'ont répondu que c'était vous qui leur en aviez donné.

‒ Et alors ?

‒ Je me demandais d'où vous les teniez.

Yamato observa pensivement son second. Il avait toujours prôné le dialogue et la transparence, surtout avec Logan en qui il avait toute confiance. Ceci dit, il valait mieux pour ce dernier qu'il continue à ignorer son alliance avec Harlock.

‒ Disons qu'elles m'ont été fournies par quelqu'un qui partage nos intérêts, éluda-t-il finalement. Inutile que vous en sachiez plus dans votre propre intérêt.

Logan fronça les sourcils. La dérobade de son supérieur confirmait ses craintes. Même si cela ne faisait pas longtemps qu'il servait sous les ordres de Yamato, son commandant avait vite gagné son respect et même son admiration. Il n'avait pas voulu croire en ce qu'il soupçonnait mais que Yamato ne lui réponde pas avec sa franchise habituelle n'était pas bon signe. Il avait bien quelque chose à cacher à tous, même à lui. Logan se sentait profondément blessé et même trahi par ce non-dit. Ses soupçons l'empoisonnaient. Il devait en avoir le cœur net, être sûr. Il passa à l'attaque.

‒ De toute façon, je crois savoir de qui vous les tenez, commandant, déclara-t-il sans plus d'hésitation. Il n'y a pas trente-six possibilités. J'ai demandé à quelles dates vous les aviez données. J'ai fait des vérifications. C'était toujours après que vous ayez quitté le bord, seul, sans dire où vous alliez. Et, au moins à deux reprises, peu de temps après qu'Harlock ait attaqué un vaisseau esclavagiste. Et je ne parle même pas de la façon dont vous nous avez emmenés au cabaret Blue Moon, alors qu'Harlock venait de l'attaquer, chose très inhabituel de sa part. Pourquoi aurait-il investi un cabaret à terre ? D'après les témoins, une femme faisant partie de son équipage aurait infiltré les lieux après que leur chanteuse vedette ait brusquement disparu de manière très opportune. Chanteuse qui est réapparue tout aussi brusquement le soir où Harlock a attaqué le Blue Moon et qui nous a sorti une histoire à dormir debout de burn-out. Je n'ai pu m'empêcher de remarquer également qu'elle a disparu peu de temps après que vous ayez été vous-même dans ce cabaret sur l'invitation du gouverneur. Lorsque vous en êtes revenu, vous avez demandé un rapport sur le Blue Moon à Minato. Trois jours plus tard, vous faisiez une de ces mystérieuses sorties et vous nous avez fait croiser à proximité du système, comme si vous attendiez quelque chose. De plus, depuis qu'il a confié d'anciens esclaves au commandant du Styx, nous savons qu'Harlock lutte également contre les esclavagistes. Alors je vous poserais franchement la question, commandant. Etes-vous en relation avec le capitaine Harlock ?

Yamato eut un léger sourire. Logan venait une fois de plus de prouver son intelligence. C'était une des choses qu'il appréciait chez lui. Ceci dit, pour une fois, il aurait préféré qu'il soit un peu moins observateur.

‒ Admettons, je dis bien admettons, que vous ayez vu juste, capitaine. Que feriez-vous ?

Son second serra les poings. Visiblement, il peinait à contenir sa colère.

‒ C'est une collusion avec l'ennemi ! De la haute trahison ! siffla-t-il.

‒ Encore une fois, que feriez-vous ? insista Yamato. Me dénonceriez-vous au Conseil des Anciens ?

‒ C'est ce que je devrais faire.

‒ Mais ?

‒ Commandant, je me suis toujours félicité de servir sous vos ordres. Vous êtes droit, honnête et le sens de l'honneur n'est pas juste une figure de style pour vous. Vous faites votre devoir, mais contrairement à d'autres, vous vous souciez aussi de votre équipage et de vos hommes. C'est une qualité trop rare. Je vous avouerais sincèrement que vous êtes un modèle pour moi et que j'espère être un jour un commandant qui vous ressemble. Vous dénoncer, vous conduire au déshonneur et à l'emprisonnement, cela serait un vrai déchirement. Mais je voudrais comprendre pourquoi. Pourquoi vous avez pactisé avec l'ennemi juré de Gaia ?

‒ Vous m'avez parlé franchement, capitaine, et je vais faire de même. Il y a un très ancien adage qui dit « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». C'est Harlock qui m'a contacté. Il a su que nous avions pour mission de neutraliser les esclavagistes par ma fille. Il m'a proposé d'unir nos forces pour faire cesser ce trafic et m'a donné une première base de données pour preuve de sa bonne foi avant même que je ne lui donne ma réponse. A ce moment-là, nous n'avions aucune piste, pas l'ombre d'un indice. Je ne savais vraiment pas quoi faire, ni où aller. Et il me donnait un premier élément d'enquête, comme ça, sans rien me demander en retour à part écouter sa proposition.

‒ Mais nos ordres sont clairs ! protesta Logan. Tout soldat de Gaia doit tenter d'abattre Harlock à vu et sans sommation.

‒ Vous l'avez dit vous-même, le sens de l'honneur n'est pas un vain mot pour moi, rétorqua Yamato. Lorsqu'il nous a attaqués, dès qu'il a su mes enfants à bord, il a cessé son attaque. Il a fait protéger et escorter mes enfants jusqu'à moi. Il a ensuite fait évacuer ses hommes et a lancé pour nous un appel de détresse. Vous ne l'ignorez pas, étant donné que vous étiez là. Vu comment on nous le présente, je me serais plutôt attendu à ce qu'il utilise mes enfants comme otages. J'ai donc considéré avoir une dette d'honneur envers lui, pour mes enfants. C'est pour ça que j'ai accepté de le rencontrer et de l'écouter. Et j'avoue que j'étais curieux de savoir ce qu'il me voulait.

‒ Je comprends, mais rien ne vous obligeait à accepter, tenta encore Logan.

‒ En effet, admit Yamato.

Yamato prit un instant de réflexion avant de reprendre.

‒ L'homme que j'ai rencontré était très différent de ce à quoi je m'attendais. Je n'aurais jamais imaginé qu'il me proposerait une alliance et encore moins qu'il puisse vouloir arrêter les esclavagistes. J'ai senti sa sincérité dans chaque mot qu'il a dit. Il veut vraiment les arrêter et il a prouvé sa détermination plus d'une fois, maintenant. Harlock a tenu sa part du marché. Quand l'état-major nous a avertis qu'Harlock avait confié des esclaves libérés au commandant du Styx, j'étais déjà au courant depuis trois jours. Harlock m'en avait informé le jour-même. Il a envoyé cette jeune femme infiltrer le Blue Moon parce que je lui ai demandé d'enquêter à ma place. Elle a couru des risques énormes en accomplissant cette mission, cela juste parce que j'avais des soupçons. Et il m'a prévenu suffisamment tôt de son intention d'investir le Blue Moon pour nous puissions intervenir juste après lui. Le Conseil des Anciens m'a donné carte blanche pour arrêter cet ignoble trafic mais peu de moyens matériels. L'aide d'Harlock, pour surprenante qu'elle soit, ne pouvait être négligée et je n'ai eu qu'à me féliciter d'avoir accepté cette alliance temporaire. On peut dire ce qu'on veut d'Harlock, j'ai désormais la certitude que, pour lui aussi, l'honneur n'est pas juste une idée et qu'il n'est pas le démon que l'on se plait à nous présenter. Alors capitaine, que décidez-vous ? Allez-vous me dénoncer ?

‒ Non, répondit Logan après une hésitation. Je n'approuve pas mais j'ai confiance en vous et je dois bien admettre qu'effectivement Harlock lutte également contre ces monstres. Je suppose que vous avez un moyen de le contacter et d'être contacter par lui ?

‒ Moyen qu'il m'a remis le soir même de sa proposition mais sur lequel vous ne saurez rien de plus pour votre propre sécurité.

‒ C'est une sacrée marque de confiance, constata Logan. Rien ne lui permettait de savoir que vous ne l'utiliseriez pas pour le piéger.

‒ Rien, en effet, à part ma parole de respecter notre pacte de non-agression jusqu'à ce que notre mission soit menée à bien. Alors, capitaine, puis-je compter sur votre silence ?

‒ Une fois que les esclavagistes seront emprisonnés, ce pacte sera rompu ? insista Logan.

‒ C'est ce qui est convenu avec Harlock, confirma Yamato.

‒ Dans ce cas, c'est d'accord, céda Logan. Vous avez ma parole que je n'en parlerais à quiconque. Nous en avons trop vu, nous avons déjà libéré trop de malheureux pour je mette cette mission en péril en faisant la fine bouche. Il faut les arrêter à tout prix quoiqu'il nous en coûte. De toute façon, le Conseil nous a donné carte blanche, n'est-ce pas ? Vous n'avez fait que profiter de cette autorisation, après tout. Si s'unir à Harlock permet de venir à bout des esclavagistes, alors soit.

‒ Merci, capitaine.

Son second exécuta un salut impeccable et sortit. Dès que la porte se referma sur lui, Yamato s'enfonça dans son fauteuil en poussant un soupir de soulagement. Bon sang, il avait eu chaud sur ce coup-là. Heureusement que Logan n'était pas de ces fanatiques qui n'étaient que trop nombreux dans l'armée, surtout parmi les gradés. Il croisa les doigts en espérant que personne d'autre n'avait fait le rapprochement.

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Nova était concentrée sur son roman, assise à une table de la bibliothèque. Elle sursauta quand Jack s'assit en face d'elle. Il se mit à rire.

‒ Dis donc, tu étais drôlement captivée par ton livre, constata-t-il. J'ai pourtant marché normalement. C'est quoi qui te passionne autant ?

Vexée de s'être laissé surprendre, elle leva le livre pour qu'il puisse lire le titre sans dire un mot.

‒ Le Bossu de Paul Féval, lut Jack. C'est pas un roman de cape et d'épée ?

‒ Oui, cela commence avec l'assassinat du Duc de Nevers. Le chevalier de Lagardère, le héros, vient à son aide mais se retrouve accusé du meurtre et fuit en emmenant la fille du Duc, alors bébé, pour la sauver du meurtrier de son père, expliqua Nova.

‒ Je ne l'ai jamais lu mais j'en ai déjà entendu parler, affirma Jack.

‒ C'est sympa. Mais je me demande…

‒ Quoi ?

‒ Le duc est particulièrement respecté entre autre parce qu'il a mis au point une botte imparable en escrime, la botte de Nevers. Elle est facilement reconnaissable car elle permet de tuer son adversaire d'une pointe entre les deux yeux. Il l'enseigne à Lagardère avant de mourir. Il va falloir que je recherche dans les livres d'escrime si elle existe vraiment ou si c'est juste une invention de romancier.

‒ Je peux répondre à cette question, déclara Jack d'un air satisfait.

‒ Vraiment ? s'étonna Nova.

‒ Bien sûr, tous ceux qui ont fréquenté les cercles d'escrime en ont entendu parler, affirma Jack. C'est une invention de romancier mais certains ont tenté de la mettre au point.

‒ Ils ont réussi ?

‒ Plus ou moins, il y a toujours eu un petit malin pour trouver la parade.

‒ Tu es bien au courant. Tu fais de l'escrime ?

‒ J'en ai fait mais je préfère les armes de poing.

‒ Et tu connais ces bottes de Nevers ?

‒ Non, je ne m'y suis pas assez intéressé. Pourquoi ?

‒ Yama m'apprend l'escrime depuis un moment déjà, mais je n'arrive à le vaincre que s'il me laisse faire pour l'apprentissage. Dès qu'on s'affronte sérieusement, je finis toujours par perdre et ça m'énerve. Je voudrais réussir à le battre au moins une fois. Il ne m'a jamais parlé de la botte de Nevers. Peut-être qu'il ne la connait pas.

‒ J'en doute, il en a forcément entendu parler quand il a lui-même appris l'escrime. C'est un peu le Saint-Graal de l'escrimeur, trouver la botte imparable.

‒ Tu pourrais m'aider ?

‒ A quoi ?

‒ A la trouver, cette botte.

‒ T'es sérieuse ? s'étonna Jack. Je suis plutôt moyen comme escrimeur et je n'ai plus pratiqué depuis longtemps.

‒ Ça te donnera l'occasion de réviser, répliqua Nova.

Nova faisait un grand sourire à son ami. Il regardait ses yeux pétillants de malice avec suspicion.

‒ Mouais, tu me demandes quand même de t'aider à trouver un moyen d'assassiner le capitaine qui se trouve être aussi ton amant. J'ai pas envie de me retrouver complice d'un crime passionnel, moi, déclara-t-il.

‒ Oh, allez, tu me connais. S'il te plait, fit-elle d'un ton charmeur en lui jetant un regard de chien battu.

‒ J'y crois pas, t'essaie de me séduire là ou quoi ? Je te préviens, ça marchera pas avec moi, je préfère les hommes, répliqua-t-il

‒ Quoi ? fit Nova, interloquée.

‒ Laisse tomber, soupira Jack. D'accord, je vais t'aider. On commence quand ?

‒ Merci, Jack, je t'adore ! Disons demain matin, on se retrouve à huit heures trente ? Ça me laissera le temps de potasser les livres d'escrime.

‒ OK, ça marche.

Il la laissa en se demandant dans quoi il s'était encore fourré.

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Ils se retrouvèrent à l'heure convenue. Nova était sûre de son coup. Yama passait toujours la matinée en passerelle, il ne risquait pas de les surprendre. Et elle avait laissé Tadashi dans la salle de tir avec ordre de s'entrainer jusqu'à 11h30, histoire d'être tranquille car le jeune homme la suivait partout.

‒ Bien, fit Nova. Faisons d'abord quelques passes pour voir notre niveau respectif.

‒ OK, accepta Jack.

Ils se saluèrent et croisèrent le fer. Nova désarma Jack en cinq coups. Dépité, il ramassa son arme et se remit en garde. Ils s'affrontèrent pendant une demi-heure, Nova battant Jack facilement à plusieurs reprises.

‒ T'es drôlement rouillé, commenta Nova.

‒ Et toi, tu es excellente. Tu n'arrives vraiment pas à battre le capitaine ?

‒ C'est mon maître d'armes, il me connait par cœur puisqu'il m'a tout appris en escrime. Bien, voyons comment on peut décomposer cette botte. J'ai eu quelques idées et je voudrais les tester avant que Tadashi ne termine son entraînement.

Ils se retrouvèrent ainsi tous les jours pendant trois semaines. Jack était étonné par l'entêtement de Nova. Chaque échec ne faisait que renforcer sa détermination. Elle tentait discrètement les enchaînements quand elle croisait le fer avec Yama pour voir sa réaction. Elle finit par en trouver un qui le mit en difficulté mais elle n'alla pas au bout de la botte. Elle travailla l'enchaînement avec Jack jusqu'à ce qu'il lui semble parfait. Ce jour-là, elle remercia son ami pour sa patience.

‒ Je vais tenter ma chance à la première occasion, conclut-elle.

‒ Tu me diras si tu as réussi.

‒ Promis.

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Yama lui donna justement une nouvelle leçon d'escrime le lendemain. Nova attendit qu'il l'ait battue deux fois avant de tenter sa botte. Après quelques passes, elle la mit en application. Leurs épées s'entrechoquèrent violemment dans une série de passes rapides. Yama recula de trois pas, Nova de deux puis elle se fendit. Elle le toucha en plein front. Il recula en poussant un cri de surprise.

‒ J'ai réussi, s'écria Nova, folle de joie en sautillant sur place comme une enfant. Je t'ai enfin battu pour de bon !

‒ C'était quoi, ça ? Je ne t'ai jamais appris ce coup ! s'exclama Yama.

‒ La botte de Nevers, mon cher, répondit Nova, tout sourire, en s'inclinant dans une gracieuse révérence.

‒ Où as-tu appris cette botte ? s'enquit-il.

‒ J'en ai entendu parler dans un roman et Jack m'a aidée à la mettre au point.

‒ Tu veux dire que tu l'as créée de toutes pièces ? s'étonna Yama, incrédule.

‒ J'ai seulement mis en application l'idée d'un autre, répondit-elle. Dans le roman, cette botte est sensée être imparable. Je doute que la mienne le soit.

Yama la regarda pensivement. Elle arrivait toujours à l'étonner. Elle ignorait tout de l'escrime quelques mois auparavant et voilà qu'elle créait des bottes d'une redoutable efficacité. Son front était encore douloureux, il allait sûrement récolter un bleu. Heureusement que sa mèche cachait son front. Il sourit à Nova.

‒ A ce train-là, tu seras bientôt meilleure que moi, affirma-t-il. Harlock ne m'a jamais parlé de cette botte de Nevers. Je me demande si tu arriverais à le vaincre avec ça.

‒ Je ne sais pas. Tu m'as dit qu'il était plus fort que toi. J'aimerais bien croiser le fer avec lui un jour.

‒ Si cela arrive, préviens-moi. Je tiens à voir ça, dit-il en l'enlaçant. En tout cas, il va falloir je me méfie de toi, tu es capable de me tuer, maintenant.

‒ Comme si j'en avais l'intention, je tiens trop à toi pour ça.

‒ J'ai plutôt intérêt à faire en sorte que cela ne change pas, murmura-t-il avant de l'embrasser.

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Yattaran continuait à étudier les bases de données des esclavagistes, souvent aidé par Nova qui consacrait aussi pas mal de temps à la formation de Tadashi. Cet après-midi-là, elle avait laissé quartier libre à ce dernier pour qu'il se repose un peu car il était épuisé par l'entraînement intensif auquel elle le soumettait. Ceci dit, elle était fière de son élève. Il travaillait dur, ne se plaignait jamais et cela portait ses fruits. Il n'avait toutefois pas pu cacher son soulagement en apprenant qu'elle le libérait pour l'après-midi. Il avait bien besoin de souffler un peu et voulait profiter de ce temps libre pour mettre à exécution un projet qui lui trottait dans la tête depuis un moment. Il alla voir Pietro.

‒ Pietro, je peux te demander un petit service ?

‒ Bien sûr. Qu'est-ce que tu veux ? répondit le géant.

‒ Tu as fait toi-même le tatouage que tu as sur le front, n'est-ce pas ? Est-ce que tu as toujours le matériel ?

‒ Oui. Un tatouage s'estompe avec le temps et il faut le retoucher de temps en temps. Pourquoi ?

‒ Je voudrais que tu m'en fasses un.

Pietro grimaça.

‒ T'es sûr ? Il s'agit pas que tu aie des regrets ensuite. C'est très difficile d'effacer un tatouage. Ça laisse parfois une cicatrice.

‒ Pire que la marque que j'ai sur la joue ? rétorqua Tadashi.

‒ Non, admit Pietro.

‒ C'est sur cette marque que je veux que tu fasses ce tatouage. Je voudrais que tu la transformes en marquage pirate.

‒ Je vois. Et tu as déjà une idée du motif ? s'enquit Pietro. Car un Jolly Roger comme le mien ne conviendrait pas.

‒ Oui, j'en ai une, affirma Tadashi. A toi de me dire si c'est réalisable.

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Pendant ce temps, Nova avait décidé de son côté de consacrer son après-midi à aider Yattaran. Une chose était ressortie clairement de leur travail sur les données récupérées. Beaucoup d'hommes étaient vendus pour un travail de mineur et les femmes essentiellement pour remplir des bordels clandestins. Yamato avait fait le lien aussi. Il avait découvert que trois des quatre mines employant des esclaves qu'ils avaient investis, si elles avaient l'air indépendantes, appartenaient en réalité à des sociétés qui étaient liées par des financements plus ou moins obscurs. Il avait prévenu Harlock de cette découverte qui l'avait transmise à Yamato. Ce dernier avait mis une équipe d'informaticiens sur le coup, équipe chargée de découvrir qui se cachait derrière tout ça. L'affaire semblait d'une ampleur beaucoup plus importante que prévu. Au début, ils pensaient qu'ils n'avaient affaire qu'à une organisation, certes très efficace, mais dont les activités ne dépassaient pas quelques systèmes. Au lieu de ça, ils se rendaient progressivement compte que le trafic s'étendait probablement sur l'ensemble des colonies humaines. Qu'un tel trafic puisse proliférer sur une telle envergure en toute impunité était très inquiétant. Cela ne pouvait signifier que des protections au plus niveau. Toutefois ils leur restaient encore un problème majeur. Que ce soit l'équipe de Yamato ou celle d'Harlock, ils avaient beau éplucher les données qu'ils avaient récupérer, ils n'arrivaient pas à trouver le moindre indice sur le quartier général des esclavagistes. Il y en avait forcément un et de taille. Sur aucun des vaisseaux arraisonnés, ils n'avaient trouvé le matériel nécessaire au marquage des esclaves et rien ne laissait penser que les femmes subissaient les opérations d'hystérectomie sur place. Cela se passait forcément ailleurs.

De plus, ils en étaient arrivés à la conclusion que, s'ils n'arrivaient pas à découvrir la clef du code du nom de clients, c'étaient tout simplement qu'il n'y en avait pas. Le cabaret Blue Moon avait pour code « Red Sun », son opposé. Mais les laboratoires Asclépios avaient pour code « Héphaïstos », le dieu de la forge à la place de celui de la médecine. Quant à Jo la Balafre, Yattaran avait réussi à l'identifier sous le nom « Empereur », ce qui en disait long sur l'orgueil de ce sinistre personnage. Et les codes des autres rares acheteurs identifiés étaient aussi divers. Les acheteurs choisissaient probablement eux-mêmes leur nom de code.

Cet après-midi-là, Yattaran remarqua un détail troublant. Sur une planète qu'il identifia comme faisant parti du système de Béta Canis Major, des esclaves étaient vendus en tout petit nombre mais très régulièrement. Ce qui l'avait interpellé surtout c'est qu'il ne s'agissait que de jeunes enfants. Quand il en parla à Nova qui travaillait près de lui, cela l'intrigua également. A eux deux, ils comptabilisèrent rapidement et le chiffre était inquiétant. Mis au courant, Harlock se dirigea vers la planète. Cela méritait effectivement une enquête approfondie d'autant plus que l'emploi auquel étaient destinés ces enfants n'était pas précisé, cette fois. Il y avait plusieurs petits villages aux environs du point de rendez-vous des esclavagistes. Harlock décida de procéder par élimination.