40.

Dans la chambre d'hôpital, on n'entendait comme sons que les vrombissements, soufflements des machines et autres perlements des compte-gouttes qui maintenaient Aldéran en vie.

- Tu devrais rentrer à La Roseraie, papa, tu es épuisé.

- Un jour de plus, Sky, soupira Albator. Il faut pourtant bien qu'il se réveille !

- J'ai vu le dernier rapport médical. Ca ne devrait pas être pour ce soir. Viens, je te ramène.

Ankylosé par tout le temps passé dans le pourtant confortable fauteuil du coin salon de la chambre, Albator se releva, se dirigea encore une fois vers le lit.

Inconscient, Aldéran était toujours sous assistance respiratoire et la blessure à l'aine, du côté droit, était la seule à ne pas être visible. Un manchon entourait sa main gauche qu'une balle avait traversée. Un gros pansement apparaissait sous les mèches d'un roux incendiaire, un peu en arrière de l'oreille. Et, à présent une longue cicatrice barrait sa joue gauche de la mâchoire à l'arête du nez !

- A demain, Aldie, murmura son père en l'embrassant sur le front, le coma de son fils lui permettant ce geste tendre qu'il n'avait pas, malheureusement, pas eu durant la tendre enfance de son rejeton.

- Allez, viens papa, murmura encore Skyrone.

Bien que monumentale, La Roseraie n'en était pas moins emplie des passages de ses habitants ainsi, des souvenirs qu'ils y laissaient et de tout l'amour qui les unissait.

Mais qu'il arrive quoi que ce soit à l'un des membres de la famille et toute l'atmosphère s'alourdissait.


Aussi longtemps qu'il lui resterait encore à vivre, Albator n'oublierait jamais cette matinée du jour où son fils cadet était tombé sous les balles.

Ramenée par l'une des navettes du cargo à bord duquel elle effectuait sa croisière galactique, Karémyne Skendromme était revenue pour le mariage de Skyrone et son mari avait été la chercher à l'astroport.

Fine, blonde, les cheveux courts, légèrement maquillée, les prunelles d'un bleu marine, le temps ne semblait pas avoir de prise sur elle. Et l'éloignement des derniers mois n'avait en rien amoindri la flamme intense qui s'illumina dans ses yeux quand elle aperçut son époux qui l'enlaça tendrement.

- Je ne pensais pas que quoi que ce soit puisse t'arracher à cette croisière, sourit-il.

- Tu manques singulièrement d'imagination, mon vieux ! déclara très gentiment sa femme en décollant à peine ses lèvres des siennes. Heureusement que mes fils relèvent le niveau !

Elle rit et glissa son bras sous le sien.

- Evidemment, depuis qu'Aldéran s'est assagi, nous ne devions plus guère nous attendre à de nouvelles surprises ! Skyrone fait peu, mais il fait fort ! Alors, raconte, comment est cette jeune Delly ? !

- Elle est magnifique !

- Heu, doucement sur le panégyrique, mon cher pirate ! prévint Karémyne en lui pinçant les côtes.

- Finalement, j'aime quand on est chacun à l'autre bout de l'Union Galactique !

Albator fronça le sourcil en apercevant Skyrone qui se glissait dans la foule de la salle d'accueil de cette aile de l'astroport. Même si ça lui faisait plaisir, ça l'intriguait également puisque les deux hommes s'étaient mis d'accord pour que seul l'un d'eux aille chercher Karémyne ! Albator prenait presque des vacances et Skyrone était débordé par les préparatifs avec l'aide l'Organisatrice de son mariage avec Delly !

- Sky… !

- Maman !

- Mon bébé !

Karémyne serra longuement l'aîné de ses fils. Un instant, elle songea qu'elle le délaissait bien trop longtemps, mais juste après, réalisa qu'il fondait sa propre famille et que donc plus que jamais il pouvait se passer d'elle à l'avenir !

- Mon grand chéri, rectifia-t-elle sans cependant pouvoir se retenir de lui ébouriffer les cheveux !

- Pourquoi es-tu là ? jeta Albator incapable d'attendre davantage !

Surprise, un peu choquée par la brutalité du ton employé, Karémyne tourna la tête vers lui mais ne dit rien.

- Sky ? insista son père en sentant la panique monter en lui.

- C'est Aldéran, dit enfin Skyrone dont la voix s'altéra encore plus. Il a été pris dans une fusillade. Il est grièvement blessé…

- Où est-il ?

- La Clinique Fhoum, papa. On doit y aller au plus vite. Maman, tu peux rentrer en taxi ?

- Pas question, je vais avec vous !


A la Clinique Fhoum, Skyrone, Albator et Karémyne n'avaient pu qu'attendre que Aldéran quitte le bloc opératoire. Ils avaient retrouvé Melgon dans la salle d'attente mais le Lieutenant de l'Unité Anaconda n'avait donné que peu de détails. A ce moment, ils n'avaient voulu savoir que si le jeune homme allait survivre à ses blessures !

Quatre jours plus tard, toujours dans le coma, Aldéran avait été transféré à la Clinique Sperdon où Skyrone avait son Labo et donc pouvait être auprès de son cadet.

Depuis, ses proches se relayaient à son chevet.

- Pourquoi je peux pas aller voir Aldie ? ! glapit Eryna en sautillant sur place. Je suis grande ! Je veux être près de mon frère aussi !

Les larmes inondèrent les joues de la fillette et elle sortit en courant du grand salon, suivie par sa nounou.

- C'est exclu, gronda Albator. Je ne veux pas qu'elle voie Aldie dans cet état… Viens, Karémyne, on a encore bien des choses à se raconter. Tu m'as manqué, ma belle !

Skyrone suivit du regard ses parents puis se tourna vers Delly qui reposa son cocktail de fruits noirs.

- Tu es sûr de ne pas vouloir reporter le mariage ? demanda-t-elle. Tout est choisi, la date importe donc finalement peu puisque tout se passera ici !

- Non… Delly, ce serait intolérable ! Comprends-moi : si on postpose, cela signifiera pour moi que Aldéran ne pourra être présent à la date convenue… Oui, je sais. Même s'il se réveillait cette nuit, c'est impossible qu'il puisse supporter les fatigues d'une telle journée. Mais, non, non, Delly. Je refuse de baisser les bras alors qu'il lutte pour rester en vie en dépit de ses blessures et de tout le sang perdu… On devra en reparler, bientôt, je sais. Mais pas maintenant, je ne peux, c'est trop dur !

Delly lui caressa doucement le bras et la joue.

- Demain, j'irai la première aux nouvelles à la Clinique.

- Merci. Moi, je dois aller expliquer les résultats des deux premières vagues de tests devant le Comité. Je ne pourrai te rejoindre qu'en fin de matinée.

La soirée s'annonçait habituelle, mais il n'y avait absolument plus rien de serein !

41.

Melgon ne savait plus comment s'organiser pour travailler avec ce qui restait de son l'Unité Anaconda !

Lozelle, forcément, avait été remplacée de façon définitive par un Inspecteur expérimenté. Et un Inspecteur détaché d'un autre Bureau avait pris la place d'Aldéran.

Même, théoriquement au complet, l'Unité Anaconda ne ressemblait presque plus à rien ! Avec ces nouveaux visages et Yélyne Movrik encore en apprentissage, tous les repères du passé n'étaient plus exploitables et cela fragilisait considérablement leur cohésion ! Mais il n'y avait rien d'autre à faire que de poursuivre leur tâche afin de préserver l'ordre dans leur Zone de Police !

La Colonel Kesdame Forgless était la seule à savoir combien Melgon se sentait coupable de ce qui était arrivé à ses deux Inspecteurs !

A juste titre, il les avait empêché de suivre l'élémentaire règle de sécurité qui voulait qu'une fois les locaux quittés, le policier devait être armé !

Evidemment, au vu de la détermination des braqueurs et du nombre d'otages, les deux Inspecteurs n'auraient en rien pu intervenir de manière efficace. Mais ne pas porter leur arme, avait dû les faire se sentir d'autant plus impuissants, vulnérables comme tout un chacun.

Et, lorsque tout avait basculé, ni Aldéran ni Lozelle n'avaient été en mesure de se défendre de façon optimale. Ils n'avaient eu aucune chance.

La fusillade avait cependant détourné l'attention des braqueurs et avait permis l'intrusion des Unités d'Intervention qui les avaient maîtrisés et avaient pu libérer les otages.

Melgon ne s'était pas réjoui un instant. Il avait juste fermé les yeux de Lozelle avant de comprimer les blessures d'Al-déran à la tête et au ventre, qui, inanimé, baignait déjà dans une mare de sang, jusqu'à l'arrivée des ambulances.

Quand les Unités d'Intervention avaient laissé les lieux saccagés aux Experts du Labo du AZ37, Melgon y était revenu, couvert d'un sang qui n'était pas le sien. Il ne lui était plus resté qu'à prier les dieux pour que les agacement et inconséquence qu'il avait manifestés plus tôt ne coûtent pas la vie à un autre membre de l'Unité Anaconda en ce jour tragique.


En plus d'Aldéran, Skyrone s'inquiétait également pour leur père.

De par son passé, Albator avait connu des guerres, des conflits, des batailles. Il avait vu tomber des compagnons d'armes, des amis, une femme aimée. Il avait survécu à tout cela et avait continué son chemin blindé de sa détermination et de ses convictions.

Depuis près de dix ans, en dépit des apparences, il s'était battu pour son fils cadet, épuisant ses forces pour tirer l'enfant terrible de tous les égarements dans lequel il s'était fourvoyé avec plaisir, à répétitions. Faisant violence à ses principes, Albator avait été jusqu'à traiter avec son ami de Juge pour épargner le pire à son fils. Il lui avait transmis toute son énergie, tout son amour – à sa manière, incapable en réalité d'exprimer ouvertement ses sentiments - et avait entrevu tout récemment un enfant heureux dans sa vie et défendant des causes dans lesquelles son père se retrouvait enfin.

Et là, le jeune homme risquait de ne jamais savoir combien son père était enfin fier de lui !

C'était tout cela qu'Albator ressassait chaque jour qui passait. Et Skyrone n'avait jamais vu son père aussi perdu ! Ce dernier tenait bon pour sa femme et ses deux autres enfants, mais il ne trompait personne pas plus qu'il ne pouvait leur dissimuler ses angoisses. Et si tous l'avaient surtout vu punir, sermonner et tenter de contrôler Aldéran les années précédentes, tous comprenaient pourquoi il l'avait fait et donc sa réaction en ces jours pénibles.

Ne parlant que peu – se fichant des menaces ou des marchés – Kélog Brovell n'avait rien livré de ce qui l'avait poussé à se retourner contre ses collègues de l'Unité Anaconda.

Par recoupements de communications, relevés satellites et rapports de Patrouilles de la Police des Rues, la Spéciale avait retrouvé sa cache, le temps qu'il avait été à Boval juste après l'enlèvement de Skyrone Skendromme.

Récupérée, la rançon avait été ramenée à La Roseraie.

Les notés étaient légères, douces, mélancoliques aussi, cristallines. La mélodie improvisée semblait ne pas avoir de fin et de toute façon on n'avait pas envie qu'elle s'éteigne !

Albator referma doucement la porte de la chambre et s'assit près de Clio dont les doigts minces et agiles pinçaient les cordes de sa harpe.

L'écouter lui serait beaucoup plus agréable que le dernier rapport en date et sûrement élogieux de Tochiro rapportant l'installation des compresseurs !

Il ferma l'œil et esquissa un sourire. Sa pensée s'échappa de la chambre d'hôpital et ce fut sans surprise qu'il se retrouva à bord de l'Arcadia, au cœur d'un océan d'étoiles. C'était un temps où s'il s'inquiétait pour des amis, il ne s'était cependant pas s'agit de son sa chair, de son sang !

Une larme roula sur sa joue balafrée.