Disclaimer : la plupart des personnages appartiennent à Hidekaz Himaruya.
Playlist YouTube : /playlist?list=PLiAGOJyChRm0AbBZYsVXln8gMyVXPX9K1 mise à jour avec The Lonely One (Nat King Cole), Icarus (Bastille), Down (Jason Walker), High and Dry (Radiohead), Was it a Dream (30 seconds to Mars).
Comme toujours, merci à tous pour votre soutien inestimable! J'espère que ce chapitre vous plaira!
On se retrouve en fin de chapitre pour quelques notes. Bonne lecture, n'hésitez pas à laisser une review!
Chapitre XXI : Salvami
Mercredi 24 septembre 2014.
Trois semaines.
Trois semaines depuis l'arrestation et le transfert de Lovino.
Trois semaines sans lui.
Trois semaines seul.
Trois semaines comme une machine, à effectuer les tâches qu'on lui assignait, à se laisser dépérir en d'autres temps. Trois semaines à ressasser, revivre, toujours la même chose, toujours les mêmes événements, revoir tous les moments passés avec Lovino, le maudire, le chérir, s'inquiéter de son sort, imaginer le pire.
Il devenait fou. Il ne pouvait plus le supporter. Il n'avait aucune nouvelle de lui, Gilbert refusait de lui donner la moindre information quand il se rendait à la prison pour les besoins de l'enquête.
Antonio devenait fou. Ecouter sa tête, sa raison, ç'avait fonctionné un temps. Mais le cœur avait cette particularité de contaminer tous ses organes, si bien que son corps tout entier souffrait, si bien qu'il était transpercé de douleurs depuis l'arrestation, et qu'il ne parvenait pas à passer au-dessus. Il n'en était plus capable.
Il aimait trop Lovino pour cela. Il était dans une situation peu enviable, certes, mais il était amoureux.
Et contre ça, sa tête, sa raison ne pouvaient rien.
Il avait pris sa décision, cette nuit-là. Encore une nuit blanche. Il savait ce qu'il devait faire. Puisqu'on ne lui apportait aucune nouvelle de Lovino, il irait lui-même en chercher. Même si ça signifiait abuser un tantinet de sa fonction de force de l'ordre…
oOo
Il n'aurait pas pensé que ça serait aussi simple. Seulement se présenter à la réception, présenter sa carte. Maintenant il n'avait plus qu'à suivre un gardien jusqu'au parloir, et on l'amènerait à lui.
Son cœur battait à une toute allure. Il ne savait si c'était à cause de l'acte illégal qu'il venait de perpétrer, à savoir l'abus de fonction, ou si c'était l'idée de le revoir qui le mettait dans un état pareil. Tout bien réfléchi, ça crevait les yeux.
Il n'avait que Lovino en tête, aucun scrupule pour ses agissements. Non. Seulement Lovino. Si près de lui, probablement si loin pourtant. Un gouffre peut-être impossible à combler creusé entre eux. Et des questions. Allait-il bien? Etait-il traité dignement? Quels sentiments éprouvait-il à l'égard d'Antonio? Accepterait-il de lui donner des réponses, ou même de le voir?
On fit asseoir l'Espagnol sur une chaise droite, devant une table simple, dans une pièce vide. Lovino ne s'y trouvait pas. Pas encore, lui assura-t-on.
Son attente commença.
oOo
Lovino partageait une cellule avec des personnes malheureusement bien connues. Hasard du sort ou malveillance des autorités, il n'en savait rien. Mais il se retrouvait dans la même chambrée qu'un tueur de la mafia, qui purgeait sa peine depuis un an déjà, et deux dealers arrivés six mois plus tôt. Ces derniers ne posaient pas vraiment de problème, mais l'assassin en était un.
On aurait pu croire que ce genre de situation aurait suscité un élan de solidarité entre collègues, mais non. Pas avec lui. Pas avec Tullio d'Alba.
De tous les malfrats que la prison contenait, il avait eu la chance de tomber dans la cellule d'un ennemi. Tueur d'une famille rivale, avide de sang et de vengeance pour une condamnation que Lovino avait participé à mettre en place. C'était un animal plus qu'un homme, foncièrement malveillant, avec une dent contre l'Impero et au moins toute une mâchoire contre le petit-fils de Rome, qu'il dépassait largement en hauteur et en carrure. Dans un combat à mains nues, Lovino n'aurait eu aucune chance contre lui, malgré son agilité et sa force.
Il faisait vivre l'enfer sur terre au mafieux maintenant qu'il en avait l'opportunité et presque le droit. Si Lovino relâchait son attention pendant un bref instant, il le trouvait sur sa route pour lui faire du mal. Alors il passait ses journées en sécurité, assis sur sa couche rudimentaire, le dos contre le mur, les yeux fixés sur le moindre mouvement dans la cellule, et terré dans son mutisme.
Quand on l'appelait au parloir, c'était soit Lukas, soit Beilschmidt qui venait le voir. La perspective de voir Lukas constituait son seul plaisir, puisqu'il était le seul lien qu'il lui restait avec le monde extérieur. Beilschmidt… Il n'était pas venu depuis longtemps, il n'avait probablement plus de question à lui poser, ou s'était lassé de toujours devoir revenir avec Lukas quand Lovino lui répondait placidement qu'il "ne prononcerait pas un mot de plus en l'absence de Maître Bondevik."
Alors quand on vint le chercher, et qu'il trouva le courage de s'extirper de sa relative sécurité pour suivre le Cerbère jusqu'au parloir, il fut assez surpris qu'on lui annonce Interpol. Il enfila son visage blasé, façade qui tombait en ruine un peu plus chaque jour. Il n'avait aucune envie de voir Gilbert Beilschmidt. En d'autres circonstances, les deux hommes auraient peut-être pu s'entendre, mais Lovino le tenait autant responsable que Roderich de sa situation, et éprouvait envers lui un ressentiment incommensurable, une haine rarement égalée… Sauf peut-être à l'endroit de Tullio, désormais.
Il s'attendait à trouver au parloir la silhouette singulière de l'albinos, qui passait généralement le temps que Lovino arrive en se balançant sur la chaise. Son cœur manqua un battement et il ne put faire autrement que de s'arrêter sur le seuil de la pièce lorsqu'il vit que ce n'était pas Beilschmidt qui était venu.
C'était un visage hâlé, des cheveux bruns en bataille, des yeux verts pétillants, un corps athlétique, des bras puissants et si agréables…
C'était Antonio.
Lovino manqua soudainement d'air. Ses poumons le brûlaient, ses yeux le piquaient, son cœur saignait.
Antonio…
Le sourire absent, les yeux moins pétillants, ternes, cernés de sombre, un peu plus pâle et maigri, mais c'était bien lui. Il se mordait les lèvres, il ne savait pas trop comment réagir face à Lovino après tout ce qui était arrivé et trois semaines de silence.
L'Italien s'assit face à lui. Il ne pouvait pas se laisser attendrir. Il ne pouvait pas rentrer dans le jeu d'Interpol. C'était du chantage affectif, rien de plus. Il ne pouvait pas s'attendre à monts et merveilles. La présence d'Antonio dans la prison en tant qu'agent d'Interpol ne signifiait rien sinon une tentative de lui arracher des aveux.
Son regard se durcit. L'Espagnol continuait de le détailler.
Il était maigre, si maigre, et si pâle! Mais pire encore, il était… Défait. Comme des lambeaux assemblés, prêts à se décomposer au moindre coup de vent. Le visage émacié, les traits tirés, les yeux cernés et le regard dur. Il lui sembla plus fragile qu'il ne l'avait jamais vu, et leurs yeux ne se rencontrèrent que pour de brefs instants, mais ils suffirent à Antonio pour comprendre que Lovino avait vécu l'horreur, vivait l'enfer.
-Interpol innove dans sa façon de me soutirer des aveux? demanda Lovino, acerbe.
-Je ne suis pas là pour l'enquête. démentit Antonio.
Lovino quitta ses mains des yeux. Ils se perdirent à nouveau, perplexes, dans les émeraudes.
-Quoi?
-Je ne suis pas là officiellement. En fait, je suis venu illégalement, en usant de mon pouvoir.
-Et c'est moi qu'on a enfermé. releva Lovino.
Antonio avait espéré briser la glace avec un peu d'humour, mais c'était raté. Et plaisanter était au-dessus de ses forces. Sa voix se fit rauque, bloquée dans sa gorge par cette boule d'angoisse.
-Je suis venu pour avoir de tes nouvelles, et… Des réponses, peut-être, si tu es disposé à me les donner.
-Contacte mon avocat.
-Pas… Pas ce genre de réponses, Lovino. Je… Je voulais te voir.
A nouveau, la façade glaciale du prisonnier s'effrita, laissa entrevoir le vrai visage, autrement imprégné de souffrances, de son amant… Ancien amant.
-Tu voulais admirer ton œuvre, c'est ça?
Cette fois, sa voix n'était pas pleine d'animosité, mais plutôt de tristesse et de regret.
-Non. J'essaie de comprendre… De te comprendre. De comprendre pourquoi ça me fait si mal.
Lovino écarquilla les yeux. Pourquoi… Pourquoi Antonio souffrait-il? N'avait-il pas encore accepté l'idée que l'Italien n'était qu'un malfrat pourri qui ne méritait ni son amour, ni sa déception, ni rien d'autre que son mépris? Pourquoi semblait-il encore espérer quelque chose, au lieu de tourner la page? Pourquoi ne réagissait-il pas comme tout être humain normal réagirait face à une rupture violente et un cœur brisé? Il reconnaissait douloureusement son Espagnol bienheureux et si singulier en comparaison avec le commun du genre humain…
Son cœur se serra.
La douleur dans les yeux d'Antonio le renvoyait à sa propre souffrance, qui le poursuivait nuit et jour depuis cet instant, dans une ruelle obscure, depuis si longtemps, sans vouloir le quitter ni même s'apaiser.
Lovino s'humecta les lèvres avant d'enfin parler. Sa voix lui paraissait rauque, à force de rester muet des jours durant. Il avait perdu l'habitude de s'entendre parler.
-Ca fait mal, en effet. Parce que je t'aime, Antonio.
L'agent fronça imperceptiblement les sourcils.
-Comment puis-je en être sûr?
-Ca fait mal, reprit Lovino, parce que j'ai perdu ta confiance… Alors que si il y a bien une chose pour laquelle tu peux me croire, c'est ça. C'est toi. Je suis pas un sentimental, j'ai jamais… J'ai jamais été un romantique. Mais tu as complètement changé la donne, et je suis amoureux… Et je te l'ai dit, ne pense pas que c'était prévu à l'avance. Ne pense pas que c'était un coup monté, une mascarade, parce que ce n'est pas le cas. Ca n'a jamais été le cas. Oh, je sais bien ce que tu peux imaginer, je suis passé par là moi aussi. Mais non. La vie est cruelle, parfois le hasard fait bien les choses, et souvent le hasard t'accable de mille souffrances pour quelques mois de bonheur. Voilà. Je crois que c'est notre histoire. Le hasard nous a mis sur la route l'un de l'autre. Et on y a cru. On a cru qu'on pouvait tous les deux être heureux. Qu'on pouvait construire quelque chose, vivre notre vie ensemble. Et puis, tels Icare, à trop s'approcher du soleil, on s'est brûlé les ailes.
Antonio accusa le coup pendant quelques instants. Il voulait être persuadé de la véracité totale des dires de Lovino, mais le doute subsistait en lui, insidieux, traître, obsédant.
-Alors c'est vrai? Seulement… Le hasard? Pas une quelconque mission d'un mafieux concernant un agent d'Interpol?
-Pas du tout. Tu crois vraiment que je me serais fait tabasser dans le seul but de t'approcher? Et je ne te parle même pas de subir tes vomissements toute la nuit…
L'Espagnol aurait aimé sourire. Lovino aussi. Mais c'était au-dessus de ses forces, de leurs forces.
-Autre chose, Lovino. reprit-il. Je t'ai menti. Je ne suis pas prof d'espagnol, ni de latin, ni de rien du tout. Je crois que tu avais compris, mais… Je suis agent d'Interpol, en effet. Sache que je ne t'ai pas menti de gaieté de cœur, c'était… Ma couverture. Je prévoyais de te le dire, puisque ça semblait sérieux entre nous. Je ne suis pas un menteur. Je n'ai jamais aimé mentir. Alors, pour ça, je te présente mes excuses. Et… Je ne vais pas te mentir non plus sur mes sentiments. Oui, si ça fait si mal, c'est parce que je t'aime. J'ai été en colère contre toi, j'ai voulu te détester, j'ai vraiment essayé, j'ai voulu réduire mon cœur au silence… Mais s'il y a bien une chose pire qu'un sentiment d'incertitude et de trahison, c'est celui de se trahir soi-même. Et je n'ai plus la force. Je n'ai plus la force. Je t'ai aimé dès le premier instant. Et même si je le voulais, je pense que je ne réussirais pas à ne plus t'aimer.
Sa main se posa sur celles, jointes, de Lovino sur la table. Le prisonnier les retira précipitamment, comme si le contact de la peau d'Antonio sur la sienne l'avait brûlé.
Les yeux verts s'attardèrent, perplexes, sur les traits tirés et défaits de l'Italien. Il ne le regardait plus dans les yeux.
-Lovino… Est-ce que ça va?
-Bien sûr, j'aime assez cette variante du Club Med! grinça Lovino avec un geste de frustration.
Les ambres furent voilées par des larmes qui les assaillaient, mais qu'il refusa de laisser couler.
-Tu sais ce que je veux dire. Est-ce que… Tu es bien traité?
-Je… Je n'ai pas à me plaindre du personnel. répondit Lovino.
-Mais il y a autre chose.
Lovino se mordit la lèvre. Des bribes de son séjour lui revinrent en mémoire.
Des insultes. Rendues. Un règlement de comptes, des coups. Endurés. Des propos obscènes. Des actes… Une intrusion.
Il battit des paupières dans un vain espoir de chasser ses larmes.
-Non, c'est rien. C'est juste que… Je suis à bout. J'ose même plus dormir parce que… Parce que j'ai peur qu'il… Recommence. Et putain, je suis pas un faible, mais j'ai pas envie d'alourdir mon casier et d'aggraver mon cas en rendant les coups.
Antonio sentit son cœur se briser encore un peu plus dans sa poitrine. Il cligna longuement des paupières. C'était pire que ce qu'il avait imaginé, que ce qu'il avait envisagé. Il savait que les prisonniers n'étaient pas les plus respectables citoyens, mais… Il avait occulté le pire dans ses divagations incessantes sur l'état et les conditions de vie de Lovino. Il le voyait à présent. Détruit, brisé. Rudoyé, violé, jouet de plus forts que lui, à peine l'ombre de cette personnalité flamboyante qu'il avait connue.
Un homme méritait-il cela, même en admettant que c'était un meurtrier probable? Non. Honnêtement, non.
Peut-être tenait-il ce discours parce qu'il s'agissait de Lovino. Peut-être bien. Certainement que le sort d'un autre malfrat ne l'aurait pas dérangé, peut-être qu'il aurait commenté la chose d'un "qui sème le vent récolte la tempête" ou d'un "il n'a que ce qu'il mérite." Mais il ne se voilait plus la face. Considérer Lovino comme un autre criminel lui était impossible, et serait toujours au-dessus de ses forces. Il était bien trop impliqué. Il avait été idiot de croire qu'il y parviendrait. Il devait bien se rendre à l'évidence désormais.
Voir Lovino, entrevoir ses souffrances, le détruisait lui aussi. Son cœur asséché par la séparation se remettait à saigner comme si la blessure lui avait été infligée personnellement.
-Je suis tellement désolé. murmura-t-il pour lui-même, si bas que Lovino ne l'entendit pas.
Ca valait peut-être mieux, d'ailleurs, car ces quatre mots auraient pu déclencher une nouvelle catastrophe. De quoi était-il désolé? D'avoir fait son devoir? D'avoir rempli son rôle? Ou d'avoir vendu l'homme qu'il aimait à Interpol? Il y avait bien des nuances dans ces trois formulations, et au fond de lui Antonio savait que la dernière s'approchait plus de la vérité que les premières. Les remords, les regrets, la souffrance, l'agonie, tout cela lui démontrait qu'il n'avait pas accompli son devoir, mais bien livré son amant aux mains de la justice. Et s'il n'avait pas emprisonné Lovino lui-même, s'il ne le détenait pas lui-même, ça revenait au même, tout cela était son œuvre, comme l'Italien le lui avait craché à la figure, il était responsable d'absolument tout ce qui était arrivé à Lovino. Sans lui, sans son intervention, sans ce coup de téléphone, un criminel aurait peut-être continué à courir le monde parmi d'autres, mais leur monde à eux ne se serait pas effondré ainsi.
Il était stupide. Il n'était même pas sûr que Lovino était coupable, finalement. Bien sûr, les circonstances étaient contre lui, mais… Et si tout cela n'avait été que le fruit du hasard, exactement comme leur rencontre? Le procès le leur dirait. Avant cela… Avait-il vraiment le droit de juger Lovino lui-même, puisque la justice ne l'avait pas encore fait? Non… Avant cela, il ne pouvait pas penser comme si Lovino avait déjà été convaincu du meurtre de Vrajitor. Il restait peut-être une petite chance pour qu'il soit acquitté. Peut-être même pour qu'il soit innocent.
Et pourtant la question lui brûlait les lèvres.
-Est-ce que tu fais vraiment partie de la mafia?
Le visage d'Antonio semblait tellement empli de peine et de douleur…! Lovino détourna les yeux de ce visage si cher.
-Ca… C'est une question qui relève de l'enquête, Tonio.
Et ils avaient convenu qu'Antonio n'était pas là pour ça. Il l'avait décidé lui-même. Alors il n'aurait pas de réponse.
Mais Lovino avait utilisé le surnom… Qu'est-ce que ça voulait dire? La même chose qu'auparavant? De l'affection…? Si jamais Lovino s'en sortait, si par miracle il gagnait son procès, s'il était acquitté, voudrait-il toujours de lui, ou déciderait-il de mettre le plus de distance possible entre lui et le geôlier indirect qu'était devenu Antonio? Lui pardonnerait-il un jour sa trahison, que d'aucun aurait comprise, mais qui avait dû lui faire si mal, qui devait le faire tant souffrir encore…? Enfin avaient-ils encore un avenir ensemble? Il en doutait, mais il se prit à espérer de tout son être que oui, quelque chose était encore possible, malgré tout, malgré toutes les potentialités dont cela dépendait.
-Bon… Je… Je vais y aller. annonça-t-il enfin.
Les yeux d'ambre furent traversés d'un éclair de douleur. Si Antonio s'en allait, ça voulait dire… Qu'il retournerait dans sa cellule. Qui savait ce qui l'attendrait là-bas?
Si Antonio s'en allait, ça voulait dire que Lovino ne pouvait même pas être certain qu'il le reverrait un jour. Peut-être était-ce un adieu. Peut-être un au revoir. Des "peut-être", encore. Toujours.
Lovino ne voulait plus de peut-être, il voulait sortir, il voulait être libre, il voulait les bras d'Antonio autour de lui, ses lèvres sur les siennes, la certitude d'un avenir, il voulait sortir, être libre avec lui… Pas retourner en Enfer. Pas retourner dans les ténèbres encore plus sombres que celles où il avait toujours évolué.
Etrange comme tout pouvait être chamboulé par une seule personne. Depuis toujours, Lovino avait juré que s'il était pris et emprisonné, il se débrouillerait pour se donner la mort lui-même plutôt que de renoncer à sa vie de mafieux pour devenir le jouet de la justice. Mais maintenant qu'il se retrouvait dans la situation, maintenant qu'il vivait l'horreur… Il ne pouvait s'y résoudre.
Parce que quelque chose dans ce monde l'y retenait. Et ce n'était ni l'Impero, ni la famille, ni Louise, ni Romeo.
Il devait savoir. Antonio le haïssait-il, l'aimait-il encore? L'aimerait-il encore ou l'oublierait-il rapidement?
Avant de mourir, Lovino voulait des réponses. Et il devrait attendre le verdict du procès pour savoir s'il avait une chance de les obtenir, ou s'il devrait se résoudre à se suicider en prison pour échapper à une condamnation à perpétuité qui ne lui donnerait pas de réponses.
Antonio s'était levé, avait contourné la table pour quitter le parloir. Lovino attrapa le manteau beige de l'Espagnol en un geste désespéré et réflexe.
-Tonio.
Il leva vers l'agent un regard empli de larmes et… Et de peur.
Antonio ne prononça pas un mot. Il déposa un baiser sur le front de Lovino, qui se détendit sensiblement à ce contact, et puis, il quitta la pièce, laissant le prisonnier seul en compagnie du gardien qui l'escorterait jusqu'au Tartare.
oOo
Jeudi 25 septembre 2014.
Les premiers jours après l'arrestation de Lovino avaient été pénibles pour Louise. Pour tout le monde, mais particulièrement pour Louise. Non pas qu'elle peinait à prendre la relève de son patron, non, elle avait été parfaitement formée, mais… Elle était morte d'inquiétude, et paralysée par l'angoisse. Les détails de l'histoire ne lui étaient parvenus qu'après coup, au cours de sa propre enquête et des entretiens avec Lukas Bondevik.
Elle devait superviser à la place de Lovino avec cette peur au ventre, elle devait se montrer forte, insubmersible. Elle s'efforçait de penser comme lui, de prendre les décisions qu'il aurait prises en ces temps de guerre de clans. Mais elle était désemparée. On lui avait formellement interdit de rendre visite à son supérieur, à son meilleur ami, et quant à Lukas… Peut-être sur injonction de Lovino, il maintenait le silence radio sur son état physique et moral, ce qui laissait penser, justement, qu'il y avait lieu de s'inquiéter.
Alors oui, elle était terrorisée, mais Louise était supposée garder la tête froide pour être efficace en l'absence du boss, tout en prévoyant de lui sauver la mise dans le dos de son avocat. Cela lui demandait aussi pas mal d'énergie, car Feliciano lui avait confié l'affaire.
Affaire qui l'amenait à côtoyer Armando régulièrement, ce qui ne lui plaisait pas trop, finalement. Certes, il leur offrait à tous leur dernière chance de voir Lovino gagner son procès. Mais elle était mal à l'aise. Elle n'avait pas de temps à consacrer à ses sentiments pour le moment, mais Enea l'amenait à penser qu'il ressentait toujours quelque chose pour elle. Ca ne lui facilitait pas la tâche. Et si, pour sa part, malgré la nostalgie, elle avait tourné la page, elle voyait bien que Diego s'imaginait le contraire et s'en attristait.
Tant de difficultés l'assaillaient en même temps! Elle comprenait enfin l'état de Lovino quelques semaines plus tôt lorsqu'il avait découvert la profession d'Antonio. A ce moment-là, lui aussi avait dû gérer des problèmes multiples, d'ordre personnel mais aussi professionnel au vu de la situation de son complot en cours et ses découvertes concernant l'assassinat de Rome… Bref, elle admirait encore plus son supérieur, qui lui manquait d'ailleurs davantage, maintenant qu'elle entrevoyait une infime part des embûches que Lovino rencontrait continuellement.
Elle s'aspergea le visage d'eau glacée, pour se réveiller, puis épongea les gouttelettes qui s'attardaient sur sa peau. Après quoi, elle quitta les toilettes et monta dans le bureau de Feliciano. Ils avaient prévu une réunion avec Kiku pour élaborer le plan concernant le nouveau suspect qu'ils avaient à introduire. Avec un peu de chance, il fonctionnerait à merveille, leur rendrait Lovino, et leur éviterait de devoir préparer une évasion.
Ils avaient décidé de maintenir Lukas dans l'ignorance de leurs projets. Certes, l'avocat acceptait de défendre des tueurs, mais monter de toutes pièces une accusation contre un homme innocent dans l'affaire qui l'occupait serait probablement trop lui demander. Il leur fournissait toutefois toutes les informations dont il disposait, et bien qu'il ne dît rien, Louise le suspectait de soupçonner quelque chose.
Quand Louise arriva dans le bureau de l'Imperatore, Kiku Honda s'y trouvait déjà, installé dans le canapé de cuir. Des photos étaient étalées sur la table basse, à côté d'une théière fumante que Feliks avait préparée à l'attention du Japonais. A l'entrée de la blonde, l'Asiatique se leva et la salua, elle l'imita avant de s'adresser à la cantonade.
-Bonjour, Kiku. Bonjour, Veneziano. Salut, Feliks.
-Je te prépare quelque chose à boire? demanda le Polonais après un salut de la main.
Elle considéra un instant le thé. Elle grimaça. Définitivement pas assez fort pour elle.
-Un Cognac fera l'affaire, merci.
Feliks parut choqué un moment, mais s'exécuta. Pour sa part, Louise s'assit à côté de Kiku, face à Feliciano dont les traits étaient fatigués. Il n'était pas épargné par les récents événements.
Grâce à Enea, Kiku avait pu effectuer une filature de Raffaele et avait pris quelques clichés. Plutôt beau garçon, sa prétention était lisible sur son visage hautain et altier. Des photos en pieds permettaient de se faire une idée précise de la carrure de l'homme. Louise les étudia avec minutie et une idée germa bientôt dans son esprit en ébullition.
-Il a à peu près la même corpulence qu'Henri. jubila-t-elle.
-Henri? répéta Feliciano.
Louise sentit son cœur rater un battement.
Elle avait fait une bourde. L'Imperatore actuel ignorait que le petit dernier de la fratrie Vermeulen enchaînait les contrats officieux et les missions pour la mafia. Du moins, pour une partie du monde de l'ombre, en l'occurrence, celle de Lovino. Aux dépens de Feliciano, d'ailleurs.
-Mon frère cadet. se reprit-elle.
Elle passa sous silence ses derniers exploits en date et en détourna l'attention en exposant son plan.
-Je m'introduirai avec Henri chez Piracci pour déposer des documents relatifs à Vrajitor, en vue d'une perquisition. Au passage, nous lui emprunterons quelques vêtements. Mon frère les enfilera, nous le filmerons sur les lieux d'où Lovino a tiré, avec un sac et une arme similaires à ceux qui ont été retrouvés sur place. Vash nous fournira le sniper, à l'identique. Quant à la caméra, je suppose que trafiquer la date et l'heure devrait être un jeu d'enfant pour toi, Kiku? Après, il ne nous restera plus qu'à mettre le tout en scène et à acheter le concierge de l'immeuble pour qu'il remette le film à la police. Il n'a pas encore été interrogé par Interpol mais je suppose que l'on peut au moins compter sur la police pour transmettre la vidéo aux autorités compétentes…?
-Ca paraît raisonnable. approuva Feliciano après quelques secondes de réflexion. Enea s'assurera que Piracci ne rentre pas chez lui, et vous pourrez passer à l'action.
-Je m'occupe du soutien logistique. confirma Kiku. Je vais entièrement reprogrammer une caméra pour que la date et l'heure des prises de vue correspondent.
-Parfait. rétorqua Louise.
Ses méninges fonctionnaient à plein régime. Elle ne tenait plus en place. Maintenant qu'elle tenait son plan, maintenant qu'elle détenait la possibilité de monter la justice contre un suspect que les preuves accableraient, maintenant que l'espoir de voir Lovino libre lui semblait raisonnable, il fallait qu'elle passe à l'action.
Contacter Armando, prévenir Henri.
Et agir.
Elle salua les deux hommes, attrapa son sac –le cadeau de Lovino– et quitta le Palazzo dans l'urgence, faisant voile vers le café où elle donna rendez-vous à son petit frère et où ils régleraient ensemble les détails.
oOo
Samedi 27 septembre 2014.
Après cinq secondes, montre en main, de crochetage habile de serrure, Louise refermait la porte derrière eux et entrait en conquérante dans l'appartement de Raffaele Piracci. Henri était impressionné. Il n'avait jamais vu sa sœur aussi terrifiante. Il reconnaissait bien là la précieuse seconde de Lovino, qu'il avait déjà vu à l'œuvre au Ritz.
-Dressing. lui intima Louise avec un geste de la main vers une porte qu'elle venait d'ouvrir. Choisis des vêtements pratiques et discrets, un blouson en cuir, quelque chose de ce genre. Mets-toi dans la peau d'un tueur.
-A vos ordres. répliqua-t-il avec un sourire insolent.
Il devait bien avouer qu'il avait toujours éprouvé quelque difficulté à se plier aux injonctions de ses aînés, mais à choisir, Willem était encore plus drôle à contredire que Louise. Surtout parce que Will le couvait plus. Louise, elle, avait plus ou moins compris qu'il était adulte et responsable. Enfin, à peu près.
Il découvrit le dressing de Piracci. Il devait bien lui reconnaître un assez bon goût en matière vestimentaire, du Cavalli au Gucci en passant par de l'Armani. Hum, un peu trop d'Italiens à son goût, mais il ne pouvait pas le blâmer. A côté de tous ces trois-pièces, chemises, vestons, chaussures sur mesure hors de prix, une pile de simples t-shirts blancs et des jeans usés, encore immaculés mais qui ne devaient pas en être à leur premier assassinat. Avec un sourire en coin, Henri sélectionna un spécimen de chaque pile, emprunta une paire de Converses –qui seraient un peu grandes, d'ailleurs, Louise n'avait pas précisé que le bonhomme chaussait du 44– et dégotta une cagoule dans un tiroir, ainsi qu'un perfecto un peu râpé.
Ses emplettes sous le bras, il rejoignit Louise dans le salon. L'appartement était vaste, aéré, mais on ne s'y sentait pas à l'aise car un désordre sans nom y régnait. En jetant un œil dans la cuisine, séparée du reste de la pièce principale par un comptoir, il crut entr'apercevoir des cartons de pizzas colonisés par la moisissure.
-Hum. Un beau garçon, mais pas un gentleman. remarqua-t-il tout haut.
Louise leva à peine les yeux du bureau, où elle s'appliquait à disséminer des documents divers. Des faux. Créés de toutes pièces. Henri s'était amusé, cette nuit. Il n'en avait pas beaucoup dormi, d'ailleurs, mais le résultat était là: un ordre de mission émanant d'une entité inconnue et anonyme sommant Piracci de lui offrir ses services pour tuer Vrajitor, ainsi que la date et l'heure de son rendez-vous à La Piazza Rossa, un dossier complet sur le Roumain, ses faits d'armes, des clichés, ses antécédents judiciaires, ses techniques favorites.
Henri se mit aussi au travail et, en cinq minutes, il avait craqué l'adresse e-mail du tueur et avait envoyé au commanditaire fictif un message laconique annonçant que la mission avait été accomplie.
Quand ils quittèrent l'appartement, un quart d'heure à peine après y être entrés, il n'avait pas l'air d'avoir été mis à sac par des intrus. C'était l'avantage des logements mal rangés : on ne voyait pas la différence. Et vu l'état initial du bureau, il paraissait tout à fait cohérent que des documents de ce genre y soient laissés à vue.
Ils ne leur restaient plus qu'à entrer en scène…
oOo
Louise regardait le film de la vidéo surveillance, un sourire ravi et mauvais sur le visage. Elle-même n'aurait pas reconnu son frère si elle n'avait pas su que c'était lui et non Piracci qui gravissait les marches de l'immeuble, le visage couvert sous une cagoule, méconnaissable dans sa tenue de tueur nonchalant, un sac de sport contenant un sniper dans la main. Avec Henri et Kiku, ils avaient reproduit la scène à l'identique. La date et l'heure de la vidéo concordaient. Ils avaient passé un marché avec le concierge, qui, par chance, avait quelques antécédents avec une famille mafieuse rivale de l'Impero et avait accepté la protection de ce dernier avec joie, si cela pouvait lui éviter de s'inquiéter d'être un jour découvert égorgé dans une ruelle de son quartier. Une fois de plus, Louise avait prouvé qu'il était impossible de lui résister en matière de négociations.
Le film tourné, il en avait confié une copie au concierge, qui était allé le déposer à la police pendant que les Vermeulen repassaient chez Piracci pour lui rendre ses effets.
Maintenant, il ne leur restait plus qu'à attendre que le film atterrisse sur le bureau de l'agent d'Interpol compétent, mais Louise était confiante: cette affaire était certainement classée sous la plus haute importance et toute pièce à conviction reçue par la police serait vraisemblablement relayée rapidement aux chargés de l'enquête.
Il restait toutefois un point qui contrariait Louise. L'identification de Piracci. Elle ne serait pas aisée, puisqu'il ne s'agissait pas de lui, et que l'acteur était masqué, d'autant qu'Interpol n'était peut-être pas familier de cet individu.
Au moins, la méthode de la vidéo prouvait l'innocence de Lovino Vargas: ce n'était pas le même genre de silhouette, et les deux hommes étaient vêtus différemment. Antonio pourrait témoigner et affirmer que Lovino partait toujours travailler tiré à quatre épingles, avec classe, tandis que l'homme de la vidéo semblait moins soucieux de son apparence. Aussi, aucun vêtement n'avait été retrouvé dans le quartier, sur le toit ni dans aucune poubelle, ce qui laissait présumer que Lovino n'avait pas changé de tenue entre le moment où il était supposé être monté sur le toit et le moment où on l'avait surpris dans la ruelle, conclusion: l'homme de la vidéo ne pouvait pas être Vargas.
Du moins elle espérait qu'Interpol arriverait à la même conclusion qu'elle.
Une longue période de stress s'annonçait encore pour Louise avant qu'elle ne soit assurée de l'abandon des charges contre Lovino…
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Lundi 29 septembre 2014.
Quand Gilbert Beilschmidt était arrivé dans son bureau ce matin-là, il avait découvert une enveloppe sous scellé émanant du commissaire avec qui il avait mené l'opération Vrajitor –un désastre, fallait-il le rappeler. Aussitôt, avec Francis et Antonio, il en avait examiné le contenu. Une cassette. Un extrait de vidéo surveillance, accompagné d'un procès verbal de déposition faite par l'homme qui avait livré la pièce à conviction au commissariat, le samedi précédent.
Il s'agissait du concierge de l'immeuble d'où Vrajitor avait été refroidi. En effaçant les dernières sauvegardes des caméras de surveillance, il était tombé sur ces images et avait trouvé cela suspect… Un homme masqué, au chargement indéterminé, le jour d'un meurtre, qui gravissait les marches des escaliers de secours et en redescendait une demi-heure plus tard environ, sans le sac qui rappelait étrangement celui qu'on avait retrouvé sur le toit… Il avait aussitôt déposé l'extrait au commissariat. Par chance, l'agent qui le reçut avait pris part à l'opération et avait immédiatement relayé à Interpol. Gilbert trouverait le paquet dès son retour de week-end.
Fébrile, il avait regardé le film, cinq, dix fois peut-être. Après chaque examen minutieux des images, Antonio balbutiait:
-Ce n'est pas Lovino.
Et en effet, ça ne pouvait pas être lui. Les vêtements ne correspondaient pas, mais la corpulence non plus. A moins que pour cette mission, Lovino n'ait été rallongé de plusieurs centimètres et ait perdu un peu de muscle, ça ne pouvait pas être lui. Antonio en aurait bien tourné de l'œil. La vidéo disculpait son ancien amant, mais encore fallait-il retrouver la mystérieuse silhouette…
-Gilbert, tout va bien? demanda Roderich avec une certaine inquiétude dans la voix.
-Hum? Oui, oui.
Un verre de Schnaps à la main, appuyé sur un guéridon dans la suite d'hôtel qu'ils partageaient cette nuit après un repas en tête à tête fort savoureux et avant un désert tout aussi délectable, Gilbert s'était laissé envoûter par l'air de piano que Roderich lui avait joué, et emporter par ses pensées professionnelles qui revenaient à la charge et lui ramenaient en tête toutes les interrogations apportées par les récentes avancées de l'enquête. Il ne parvenait pas vraiment à se détacher de cette affaire. Il était déterminé à découvrir la vérité, et d'un autre côté, il aurait voulu ne jamais en entendre parler, car voir Antonio dans cet état lui fendait le cœur.
Ils n'avaient aucun moyen de découvrir l'identité de cet homme, qui pourtant était très certainement le tueur. Et il sentait que ce film était la pièce maîtresse de l'enquête. Comment faire? Les dossiers d'Interpol classaient bel et bien les criminels selon leurs renseignements biométriques, mais ils n'étaient pas complets, et leurs recherches n'avaient par conséquent rien donné. S'ils n'avaient pas le visage de cet homme, ils ne découvriraient jamais son identité.
-Tu n'as pas l'air… Vraiment là. conclut Roderich.
Roderich. Gilbert aurait voulu éviter d'en arriver là, à vrai dire, il tentait en vain depuis plusieurs heures de refouler et de nier cette idée, mais… Peut-être que lui, il saurait.
-Roderich… Je sais qu'on avait décidé de ne plus recommencer ça, mais… Je suis dans une impasse, et je crois que tu serais en mesure de m'aider.
L'Autrichien comprit instantanément que Gilbert parlait travail. Il quitta le piano et se campa devant l'albinos, bras croisés. Non, ça ne le mettait pas exactement de bonne humeur de revenir à leur… Ancien contrat, mais avait-il le choix?
-C'est à quel sujet?
L'Allemand dégaina son téléphone portable et lui montra des photos d'un homme cagoulé.
-On nous a apporté ça au bureau ce matin. Il s'agirait de l'assassin de Vrajitor.
-Je croyais que vous l'aviez arrêté? releva Roderich en fronçant les sourcils.
-Je le croyais aussi, mais le fait est que nous n'avons pas de preuves accablantes sur ce suspect, alors qu'ici nous avons une vidéo qui montre un homme, qui n'est pas le même, atteindre l'endroit d'où Vrajitor s'est fait descendre, et le quitter en y laissant le sac et l'arme que nous avons retrouvés, à l'heure de la mort. Je suis perplexe, je te l'avoue, mais j'aimerais que tu me dises si cet homme t'évoque quelqu'un… Quelqu'un de connu.
Roderich bouillonnait de rage à l'intérieur. Maudite Louise…! Elle avait mis son plan à exécution. Feliciano lui en avait parlé, évidemment. Il savait que le but était de faire inculper Raffaele Piracci.
Que devait-il faire? Mentir à Gilbert et dire qu'il n'en savait rien? Ou bien parler et donner une chance à ce salopard de Lovino de s'en tirer?
Roderich savait qu'en ce moment, il n'était pas en odeur de sainteté dans les rangs des Vermeulen. Ils avaient de gros soupçons quant à son rôle dans tout cela. En fait, il ne serait pas vraiment étonné s'ils décidaient de révéler ses agissements à Feliciano, et alors, il serait en très, très mauvaise posture.
Peut-être qu'il était temps de redorer un peu le lucre de l'image du héros qu'il revêtait aux yeux de Feliciano. Peut-être qu'il était temps d'éloigner tous les soupçons qui pesaient sur sa personne.
Après tout, Lovino avait souffert et retiendrait probablement la leçon pendant un long moment, même s'il sortait de prison et rejoignait les rangs de l'Impero, fragilisés en son absence, Roderich devait l'admettre.
En clair, parler ne présentait pas que des désavantages, au contraire.
-Hum. Il pourrait s'agir de n'importe qui. fit-il d'un ton agacé qui montrait son mécontentement quant au sujet de discussion. Mais… Il pourrait vraisemblablement s'agir de Raffaele Piracci, ou d'Alessandro Titiano… Enfin, je vais t'écrire tout ça.
Il sélectionna trois noms parmi ses connaissances correspondant au signalement, et les inscrivit sur une feuille de papier à l'en-tête de l'hôtel. Trois, pour qu'un nom catégorique ne soit pas suspect, et pour qu'Interpol ait quelque chose à se mettre sous la dent avant le procès de Lovino.
-Merci. dit Gilbert en le prenant dans ses bras. Je suis désolé de t'infliger ça à nouveau.
-Qu'est-ce que tu dirais d'en revenir aux choses sérieuses, hum? fit Roderich, impérieux.
-Ca m'a l'air d'un programme tout à fait charmant. approuva l'albinos en le soulevant de terre avant de l'embrasser, les jambes de Roderich enserrant désormais sa taille.
Il l'emmena vers le lit immense de la suite et l'y allongea sous lui.
Il s'était trompé. Il parvenait à oublier son travail et les détails obscurs de l'enquête. Il suffisait d'être dans des circonstances favorables, voilà tout.
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Mardi 30 septembre 2014.
Diego avait pris l'habitude de passer à la clinique Zwingli tous les jours. Il consacrait quotidiennement vingt, trente minutes, parfois une heure ou plus de son temps à Gupta, qui tardait à émerger de son coma. Diego s'en inquiétait, mais ne perdait pas espoir. Et il devait bien admettre que, dans le climat actuel, le calme de l'hôpital ne lui faisait pas de tort, en plus de lui rappeler pourquoi il se battait: pour que des types biens comme Gupta ne finissent jamais plus dans cet état.
Lili était contente de voir le Cubain rendre visite au patient. Elle disait que l'activité autour de lui et une voix familière ne pouvaient que lui faire du bien. Alors Diego lui lisait le journal, lui racontait les derniers événements survenus dans leur coin de monde, lui faisait écouter de la musique ou travaillait pour l'Impero à côté du blessé.
C'était un matin un peu lugubre d'automne, le ciel se voilait de gris et les températures chutaient un peu par rapport aux beaux jours qui avaient précédé.
Diego, un gobelet de café dans une main, un journal dans l'autre, venait de déposer son Ipod sur la table de chevet, et s'apprêtait à lire les faits divers –où ils trouveraient très certainement des traces d'activité mafieuse– au son de Louise, une chanson en néerlandais d'un artiste au nom imprononçable qu'il affectionnait pour des raisons qui lui étaient propres, lorsqu'un changement sur le visage paisible de Gupta s'opéra.
Il avait cligné des yeux, et les avait ouverts.
En un geste réflexe, Diego pressa le bouton d'urgence pour appeler les infirmières.
L'Egyptien semblait complètement désorienté, et ses yeux parcouraient la pièce de long en large dans un vain effort de reconnaître l'endroit.
Diego lui prit la main. Le jeune homme sembla remarquer sa présence pour la première fois.
-Hey, Gupta. Comment ça va?
La voix rauque d'une personne restée muette un long moment lui répondit:
-Où suis-je?
Le Cubain ignorait comment réagir face à un comateux nouvellement éveillé. Fort heureusement, Lili Zwingli accourut pour lui sauver la mise.
-Bonjour, Monsieur Assan! Je suis le Docteur Zwingli. Vous vous trouvez dans ma clinique. Vous avez été blessé et vous êtes resté dans le coma pendant un mois et demi. Bon retour parmi nous.
-Dans… Le coma? articula Gupta. Pourquoi…? Comment…?
-Nous vous expliquerons quand vous aurez repris des forces. Nous allons nous en charger. Comment vous sentez-vous?
Les premières dispositions pour son retour parmi eux furent prises, Diego se sentit rapidement de trop.
-Tu es entre de bonnes mains, l'ami. le rassura-t-il. Mademoiselle Zwingli est une crème! Je repasserai dans l'après-midi, d'accord? Tu en as bavé, tu sais. Laisse-toi bien le temps de reprendre pied, et ne t'agite pas trop.
Gupta acquiesça. Avec un sourire et un clin d'œil, Diego quitta la chambre d'hôpital et répandit la nouvelle. Tout l'Impero s'en réjouit. Et il devait bien admettre que, lui aussi, était soulagé. Pendant ces jours sombres qu'ils traversaient, la moindre amélioration devenait une véritable lueur d'espoir.
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Samedi 04 octobre 2014.
Diego avait tenu sa promesse, et était retourné voir Gupta l'après-midi. Par la suite, il avait conservé son habitude de passer à l'hôpital un peu chaque jour. Feliciano était allé le voir, lui aussi, de même que Louise et Willem. Quant à Matthias, une fois qu'il avait appris la nouvelle, il s'était empressé d'aller voir Gupta et c'était lui qui avait raconté ce qui s'était passé, non sans émotion et mille excuses.
Mais le patron d'Il Diavolo se réservait le droit de lui faire part des événements survenus depuis sa blessure.
Gupta, bien qu'encore faible, reprenait des forces à vue d'œil. Ils étaient installés sur la terrasse de la clinique, des jus de fruits en main.
-Bon. Louise et Lili m'ont demandé de ne pas t'énerver ni te déprimer, mais… Ce que je vais te révéler n'est pas folichon.
-Je suis prêt. le rassura l'Egyptien.
-Dans ce cas… Ben, Lovino était vraiment furieux de ce que Carthago t'a fait. Alors il s'est vengé en faisant éclater un scandale politique, bref… Carthago l'a mal pris. Ils se sont excusés, mais c'est évident qu'ils n'ont pas digéré l'affaire, même s'ils ont proposé une trêve et un contrat à Feliciano. Lovino a dû faire pression sur lui pour qu'ils travaillent ensemble sur une révision du contrat en question, qui mettait trop à mal notre honneur. Je te passe les détails. Entre temps, Lovino a eu l'information comme quoi l'assassin de Rome était de retour, et il a décidé de se venger. Seulement, ça s'est pas passé comme prévu. Interpol avait été prévenu aussi, et Lovino a été arrêté. Il est en prison, actuellement. Il attend son procès, Louise a réussi à mettre un autre suspect sur la route des agents, mais c'est pas gagné… Ca va?
Gupta avait porté une main à sa bouche.
-Lovino… Arrêté?! Merde… Merde. C'est de ma faute! Je… J'étais censé assurer sa sécurité, et je…
-Arrête ça, Gupta. Tu n'y es pour rien. Tu n'as pas demandé à te faire tirer dessus, que je sache. Et Lovino a été imprudent… Il a certainement été balancé, aussi, mais c'est une autre histoire. Tu n'aurais rien pu faire pour lui. Aucun de nous n'a à porter cette responsabilité.
L'Egyptien n'eut pas l'air convaincu, mais Diego reprit son récit pour couper court à ses protestations.
-Lovino a tué Vrajitor, l'assassin de Rome. Ca n'a pas été pour plaire aux Russes, comme tu l'imagines. Ils recentrent leur attention sur la Ville Eternelle, désormais. Ils veulent se venger et mener à bien leur implantation. On compte par dizaines les meurtres perpétrés pour leur faire de la place, et Carthago se déchaîne. Ils ont rompu la trêve instaurée avec Feli aussi vite qu'ils ont su pour Vrajitor. "Les ennemis de mes amis sont mes ennemis", enfin, tu connais la chanson. Ils sont bien entendu soutenus par Alba, Alessandria et Brindisi. Nous avons l'appui de Lavinium et de Sagunto, mais les temps sont durs…
-Je vois, ça. Il suffit que je m'absente un mois et demi et l'Impero est dans la merde jusqu'au cou. Et avec Lovino en prison… Quand a lieu son procès?
-Dans plus d'un mois…
-Hé bien… Belle époque pour être en vie. murmura Gupta d'un ton sombrement ironique.
Yeah, Gupta is back! J'avoue que ça fait plusieurs chapitres que je dois le réveiller, mais j'oubliais à chaque fois. J'en ai profité pour faire un petit point sur la situation peu reluisante de l'Impero.
Traduction
Salvami : sauve-moi (italien) Titre d'une chanson de Sonohra. Bizarrement, ce chapitre avait ce titre désigné depuis la première version du scénario.
Notes
Tullio est un de mes personnages, il est inspiré de Tullo Ostilio, un roi d'Albe vaincu par Rome dans l'Antiquité.
Le Tartare est une partie des Enfers où les criminels subissaient des châtiments à la mesure de leurs crimes pour l'éternité.
Cavalli, Armani et Gucci sont tous trois des créateurs de mode italiens.
Louise est une chanson du chanteur néerlandais Gers Pardoel. J'ai pas pu résister, voilà. Je voulais intégrer cette chanson à un moment, et ça s'y prêtait (ou pas).
J'espère que vous avez aimé! Laissez-moi une review s'il vous plaît :3
Le chapitre 22 est déjà totalement écrit, on se retrouve aux alentours du 15 mai ~
