LE DRAGON & L'ALOUETTE


Derrière la lune énorme et ronde, la nuit était profonde comme un gouffre.

Les heures passaient lentement et le pâle reflet de l'astre venait glisser sur les fils scintillants qui retenaient le Cyrano, caressant pendant quelques instants la coque d'ivoire cerclée d'or. Le véhicule lunaire ne bougeait pas, prisonnier dans la toile d'araignée comme un œuf russe posé sur un lit de velours noir depuis des siècles.

De temps à autre, un mouvement furtif ondoyait dans les étoiles et, l'espace d'un instant, on pouvait presque apercevoir les contours d'une des créatures qui avaient tissé le piège aux mille coutures argentées. Une échine souple, la courbe d'une aile aux membranes de chauve-souris, des yeux froids comme des gemmes. Leurs griffes ne faisaient aucun bruit dans l'immensité sombre et leurs fourrures moirées reflétaient les constellations.

Aucun souffle n'embuait les hublots du Cyrano quand elles en approchaient leurs mufles d'ébène. Une dentelle de cristaux blancs se brodait peu à peu sous le ventre du véhicule lunaire, l'enveloppant d'un cocon.

A l'intérieur, les couloirs vides étaient illuminés. Il n'y avait pas un bruit dans les chambres où reposaient les membres de l'équipage, inconscients. Quelques objets erraient en apesanteur dans ce silence.

Au milieu de la cabine de pilotage éblouissante, tapissée d'appareils qui clignotaient sans un son, Wendy flottait entre le sol et le plafond. Allongée sur le dos, les yeux clos, les mains nouées sur le cœur, elle semblait dormir. Ses longs cheveux châtains se répandaient autour d'elle. Elle était pieds nus, vêtue seulement de la chemise de nuit blanche qu'elle n'avait pas eu le temps de troquer pour sa combinaison de vol. Sa poitrine se soulevait légèrement, régulièrement, mais sa respiration était presque imperceptible. Sur son front, son communicateur brillait comme une goutte d'or.

De temps à autre, un crachotement diffus troublait le sommeil de ce cercueil d'ivoire.

- Inlandsis appelle CyranoInlandsis appelle Cyrano, répondez… Potter ? Etes-vous là ? Répondez… Wendy, Wendy… Cyrano, répondez… Est-ce que quelqu'un m'entend ? Répondez…

La voix se distordait, le crépitement devenait de plus en plus étouffé, puis le silence revenait dans la cabine lumineuse.

Wendy continuait à dormir, mais une larme glissait le long de sa tempe.


oOoOoOo


Le sorcier qui portait une blouse blanche avec un écusson Navigation Aéronautique Spatiale Anglaise enleva le croissant doré clipsé sur son oreille et rabattit une demi-douzaine de petits leviers sur la console devant lui. Une lanterne rouge s'éteignit et une souris de papier détala dans un tube transparent avec les mots "pas de communication établie" écrits à l'encre sur son dos.

- Je ne comprends pas, soupira l'homme en se tournant vers le groupe qui attendait à côté de lui. "Tout allait bien, hier, pourtant. Ils avaient déjà transmis plusieurs rapports intéressants et ils étaient sur le point de…"

A côté de lui, la sorcière en tailleur avec un badge frappé d'un double M toussota bruyamment.

- La dernière fois que j'ai vérifié, vous ne faisiez pas partie du département Contact avec la Presse, Grayson, dit-elle d'un ton pincé.

Le technicien lui jeta un coup d'œil agacé.

- Enfin, voilà, conclut-il. "Je suis désolé. Ce n'est sans doute qu'une panne, qui sera réparée d'ici le prochain point de rendez-vous."

Drago hocha lentement la tête, suivant distraitement des yeux la course de la souris sous le plafond. Un petit sorcier passa à côté de lui, lévitant à la pointe de sa baguette une série de globes de verre neufs. Les gens travaillaient dans un bourdonnement de voix, de cliquetis, d'étincelles magiques, de pas pressés, de froissements de robes et de grattements de plumes. Il y avait des tasses de thé posées un peu partout, même au bord du socle de la merveilleuse carte céleste qui se déployait en 3D au centre de la pièce. Une secrétaire émoustillée avait servi à Remus un dé de café qu'il buvait, les sourcils froncés, tout en continuant de fixer la console comme si le Cyrano allait soudain répondre.

Thaddeus Thatch passa son bras autour des épaules d'Euphrosine dans un geste un peu maladroit. La petite fille se mordait les lèvres, essayant très fort de cacher sa déception et son inquiétude.

- Où est Scorpius ? demanda Arthur brusquement.

La sorcière se troubla.

- M. Malefoy est à la Tour Ecarlate, bien sûr, dit-elle d'une voix radoucie, presque hésitante. "Il ne l'a pas quittée depuis… depuis le 07 novembre."

Elle toussota de nouveau.

- Nous avons arrangé des chambres pour vous dans la base, reprit-elle avec un geste en direction de la porte. "Je vais vous y conduire. Nous essayerons de recontacter le Cyrano tout à l'heure. Je suis sûre qu'ils répondront, il n'y a aucune raison de s'inquiéter."

- Ta maman avait prévu qu'en passant du côté de la face cachée de la Lune, les communications deviendraient mauvaises, ajouta le sorcier en blouse blanche en ébouriffant gentiment les cheveux roux de la petite fille.

Elle leva un regard tendu vers lui et parut sur le point de dire quelque chose, mais se ravisa et baissa la tête.

- Viens, dit Thaddeus en l'entraînant. "Il y a un tas de choses intéressantes à voir, ici et nous n'allons rester qu'une nuit. On va devoir se dépêcher si on veut faire le tour."

La sorcière se hâta de les suivre, le dos très raide dans sa robe aux armoiries du ministère de la magie.

- C'est-à-dire qu'il y a des zones qui ne sont pas accessibles au public, couina-t-elle en disparaissant à l'angle du couloir derrière eux.

Remus rendit son dé à coudre à la secrétaire qui papillonnait des cils en le contemplant et s'approcha d'Arthur qui était resté figé.

- Euphrosine l'avait senti, murmura le garçon quand le jeune homme lui toucha l'épaule. "Elle le savait…"

Le chasseur de mystères, qui n'osait pas affirmer que l'absence de réponse du Cyrano n'avait rien à voir avec l'Evideur, parce qu'il n'en était pas du tout convaincu lui-même, se tourna vers Drago en espérant que celui-ci trouverait les mots pour encourager Arthur.

Mais l'aristocrate avait attrapé le bras du sorcier en blouse blanche et lui demandait avec anxiété si on pouvait joindre la Tour Ecarlate.

- On peut, dit Grayson d'un air navré. "Mais on ne pourra pas avoir Scorpius Malefoy, si c'est lui que vous voulez contacter. Wendy Potter était la seule à réussir à encore à… l'atteindre après – après ce qui s'est passé. Depuis que le Cyrano a décollé... on n'y arrive plus."

Il jeta un coup d'œil en direction d'Arthur et sursauta en voyant que le garçon le fixait.

- Je ne sais rien, moi, vous savez, bredouilla-t-il. "C'est à Cornelia que vous devriez demander. Tout ce que je sais – comme n'importe qui ici – c'est qu'il est arrivé quelque chose là-bas, le 07 novembre… quelque chose de grave. Quelque chose qui n'a pas empêché l'opération mais qui a failli tout compromettre."

Il reprit son souffle puis continua, baissant la voix.

- On l'a tous plus ou moins deviné, même si les services secrets se sont débrouillés pour que la presse se concentre sur le voyage lunaire… ça a un rapport avec le mari de Wendy Potter… On dit qu'il… on dit qu'il est mort et que son meilleur ami est frappé d'une malédiction…

Quelque chose dans le regard de Drago l'hypnotisait. Il aurait bien voulu se taire mais les mots sortaient quand même de sa bouche. Grayson suait à grosses gouttes et commençait à se demander s'il était soumis à l'Imperium. Après tout, c'était bien connu que le vieux Malfeoy avait trempé dans des affaires louches pendant la guerre…

- Quelle sorte de malédiction ? articula le père de Scorpius d'une voix blanche.

- C'est que des rumeurs, hein… balbutia le technicien. "On dit qu'il… a d'abord perdu sa voix… et qu'il est en train de disparaitre… comme une sorte de fantôme…"

Drago pâlit encore plus si c'était possible. Remus, qui avait toujours la main posée sur l'épaule d'Arthur, sentit le garçon se raidir. Sa propre échine fut parcourue d'un frisson glacé.

Pendant un instant, la vision de l'Evideur aux contours transparents lui avait traversé l'esprit.

Impossible.

Grayson s'était tu. Dans la salle bourdonnante d'activité, la carte céleste scintillait doucement et l'on entendait répéter de nouveau "Inlandsis appelle CyranoInlandsis appelle Cyrano, répondez…"


oOoOoOo


Cornelia leur avait montré leurs chambres, puis elle était repartie en trottinant, avec la moue d'une institutrice qui a un paquet de copies à corriger et plus une seule goutte de brandy dans le buffet. Thaddeus était descendu au mess en allumant sa pipe malgré les klaxons offensés des différents panneaux "interdit de fumer".

Euphrosine fit sortir Calcifer de son sac à dos. Il sauta sur un des lits et s'étira jusqu'au bout des orteils. Il avait repris sa forme de chat persan orange, mais quelques flammèches vertes dansaient au bout de sa queue qui s'agitait nonchalamment.

- Qu'est-ce que tu regardes ? s'enquit-il d'un ton indifférent, donnant un coup de langue sur une de ses pattes pour commencer sa toilette.

La petite fille qui lui tournait le dos, debout près de la fenêtre, ne pouvait pas voir la lueur étrange qui filtrait sous les paupières à demi baissées du daemon.

- On est presque arrivés, murmura Euphrosine. "Et pourtant j'ai l'impression qu'il nous reste encore tellement de chemin à faire…"

Comme l'Antarctique semblait froid et sombre… le ventre gris du ciel était très bas sur l'horizon épais et les vagues d'un noir verdâtre s'enroulaient sans grâce, mouchetées d'écume.

Où étaient les baleines enchantées, les renards aux fourrures brillantes, la Tour Écarlate dressée comme un chapeau de lutin dans la plaine recouverte de neige ?

Le Pays Imaginaire des histoires de son enfance allait-il se révéler, comme Poudlard, une déception ?

Elle frissonna.

- ça ne ressemble pas à ce qu'ils racontaient, hein, dit la voix d'Arthur derrière elle.

Elle hocha le menton.

- C'est peut-être parce que je m'inquiète, dit-elle pensivement. "Maman dit que les choses paraissent toujours laides et tristes quand on se fait du souci."

Elle détacha son regard de la mer et se tourna vers son frère.

- Est-ce qu'ils t'ont dit…

Sa voix s'étrangla dans sa gorge. Ce n'était pas Arthur qui lui avait parlé.

Sur le lit, à la place de Calcifier, il y avait un jeune homme aux yeux triangulaires. Sa chevelure cramoisie jetait des éclats sur son visage pâle et il était vêtu d'une sorte d'habit vert et orange.

Il inclina la tête de côté et lui sourit, montrant des canines un peu pointues.

- Est-ce que je suis si beau que ça coupe le souffle ? demanda-t-il en affectant un ton léger.

Euphrosine souffla par une narine.

- No-on, hoqueta-t-elle. "Qu'est-ce que tu fabriques ? Pour… pourquoi tu as cette forme ? Et pourquoi tu m'as fait croire que tu étais Arthur ?"

- Je n'ai rien fait croire, protesta-t-il avec un geignement.

Il se leva, mit les poings sur ses hanches et bascula d'avant en arrière sur ses talons en s'examinant d'un air satisfait. Puis, avant que la petite fille n'ait eu le temps de réagir, il fit un bond vers elle et lui attrapa la main. Il se pencha et elle eut l'impression qu'il l'aspirait dans ses prunelles ardentes.

C'était comme si elle tombait au plus profond des étoiles, jusqu'au commencement de toutes choses.

Et l'instant d'après elle était debout sur une colline, seule. Le soleil lui caressait les épaules et de hautes herbes lui chatouillaient les coudes, mais le vent ne faisait aucun bruit.

Au début, elle crut que c'était un oiseau qu'elle apercevait dans le grand ciel bleu. Puis il descendit vers elle et se posa souplement, inclinant son cou gracieux. Elle n'avait pas peur. Son regard vert était si familier ! Elle tendit la main et toucha le museau chaud et doux, laissant échapper un petit rire de gorge.

C'était un dragon. C'était le dragon, celui des histoires de ses parents.

Il la cueillit dans le creux de son aile, la fit glisser sur son dos. Elle attrapa à pleines mains deux épaisses touffes de poils noirs, juste à temps. Il prit son envol dans un mouvement puissant et fluide, emportant la petite fille éblouie, enivrée.

Comme tout était silencieux ! Si beau, si parfait, comme dans un rêve... Mais elle sentait rouler les muscles puissants sous la fourrure d'ébène et le vent se froissait dans ses oreilles à chaque battement des longues ailes soyeuses. Peut-être que Calcifer l'avait vraiment déplacée dans un autre monde…

Elle aperçut d'abord un éclat argenté, du coin de l'œil. Puis elle découvrit l'alouette. Elle filait dans le ciel, accompagnant harmonieusement chaque courbe du vol du dragon. Parfois, Euphrosine apercevait son petit œil noir et brillant. Et il lui semblait alors qu'elle était submergée de joie.

Puis l'horizon s'assombrit. Sur la colline, les herbes se couchèrent. Il faisait froid. Le dragon semblait plus lourd. Ses ailes battaient plus lentement, comme avec effort. L'alouette autour de lui voltigeait avec agitation, jetant de petits cris anxieux.

Il s'abattit.

Le choc envoya Euphrosine bouler sur le sol. Elle se releva, un peu étourdie.

Mais alors qu'elle s'approchait de la grande masse de fourrure noire, le vent tourbillonna, étincelant. Elle plaqua une main sur sa robe, retenant ses cheveux de l'autre, fermant les yeux dans un geste instinctif.

Quand elle rouvrit un œil, il n'y avait plus de dragon. Sur la colline sombre que l'orage menaçant nimbait d'une lueur mauve, c'était son père qui était étendu.

Euphrosine courut vers lui. La gorge serrée, elle le souleva dans ses bras, lui tapota la joue, l'appela. L'alouette pépiait faiblement, becquetant l'oreille d'Albus.

Une première goutte s'écrasa sur la joue de la petite fille. Puis une autre et ensuite la pluie se mit à crépiter avec violence, noyant la colline de brume.

Euphrosine, hébétée, contemplait son père. Il ne bougeait pas. Il ne parlait pas. Il n'ouvrait pas les yeux et ne répondait pas à ses prières. Sa tête lasse reposait sur les genoux de son enfant. Un reste de sourire errait au coin de ses lèvres. Il n'avait pas de barbe. Il était si pâle et semblait si jeune. Presque aussi jeune qu'Arthur…

La pluie avait trempé la robe de la petite sorcière, collant ses cheveux sur son visage, dégoulinant sur sa nuque, dessinant les bosses de son dos maigre sous le tissu fin de sa robe. Elle ne savait pas très bien si elle pleurait ou si c'était aussi la pluie qui ruisselait sur ses joues, perlait sous son menton et tombait pour se perdre dans les boucles noires d'Albus.

L'alouette ne pépiait plus. Elle s'était recroquevillée sur elle-même et son bec pendait de côté, son œil était voilé.

Le vent qui soufflait en rafales finit par se calmer. Les hautes herbes, gorgées d'eau, se redressèrent un peu. La pluie diminua, puis s'arrêta. Au-dessus de la colline, les nuages restaient sombres et violacés.

Euphrosine fut parcourue d'un frisson et regarda autour d'elle, comme si elle s'éveillait d'un rêve. Elle tendit les mains, ramassa le petit oiseau qui tremblait. Elle ne pouvait pas essuyer les plumes, mais elle souffla sur lui pour le réchauffer.

- Ne meurs pas, chuchota-t-elle.

Elle pouvait sentir le cœur palpitant de l'alouette blottie dans le creux de ses paumes. Il battait si lentement, comme s'il allait bientôt s'éteindre à son tour. La minuscule tête de l'oiseau semblait lui être trop lourde à porter et un piiii-piiii-piiii presque inaudible s'échappait de son bec entrouvert.

Euphrosine l'embrassa.

- Ne meurs pas, répéta-t-elle, la voix rauque du sanglot qui grossissait dans sa gorge. "S'il te plaît, ne meurs pas toi aussi."

Elle ferma les yeux – pour donner plus de poids à ses mots, pour supplier, pour que son souhait soit exaucé.

- Ne meurs pas.

Elle avait si froid et elle était si seule. Il faisait noir.

- Ne me laisse pas, hoqueta-t-elle.

Ses oreilles bourdonnaient, mais elle entendit qu'on appelait son nom, très loin.

Elle tressaillit, rouvrit les yeux. L'alouette avait disparu, mais son père était toujours étendu devant elle, immobile et glacé. Dans la brume qui recouvrait la colline, elle distingua une silhouette.

C'était Arthur.

Avec un hoquet de soulagement, elle se dégagea du poids sur ses genoux, se leva et courut vers son frère.

Mais ce n'était pas Arthur.

Elle lâcha un petit cri de terreur.

C'était l'Evideur.

Non, c'était Scorpius.

Oh, mais c'était Arthur, elle en était certaine !

Mais ce n'était pas lui, de nouveau, et elle se rejetait en arrière, éperdue.

La brume engloutissait la silhouette, la ramenait différente. L'ombre se mouvait dans le brouillard, changeait de forme. Euphrosine, à bout de souffle et de terreur, la cherchait et la fuyait. Ses oreilles tintaient, ses jambes étaient lourdes. Sa robe trempée lui collait à la peau.

Elle entendit encore son nom.

C'était la voix de sa mère, cette fois.

Avec un sanglot, elle retourna. Wendy était là, sur la colline. Elle s'était agenouillée à côté d'Albus et le prenait tendrement dans ses bras. Euphrosine s'élança vers ses parents.

Mais l'alouette revint voleter autour de son visage.

Elle la repoussa, parce qu'elle n'y voyait rien.

L'oiseau tomba comme une pierre.

Lorsqu'Euphrosine atteignit le sommet de la colline, sa mère était étendue morte à côté du dragon.

Terrassée, la petite fille s'immobilisa. Elle tremblait de tous ses membres.

C'était un cauchemar. Elle le savait, ça ne pouvait qu'être un cauchemar. Ça n'avait pas de sens. C'était trop triste. C'était impossible.

Elle serra les poings, enfonça ses ongles dans ses paumes.

Puis elle sentit le picotement familier sur son épiderme. Ses yeux s'agrandirent d'horreur. L'ombre grandit derrière elle, mais elle ne bougea pas, pétrifiée. Un tentacule effleura sa joue, un autre s'enroula autour de son cou. Sur sa nuque, elle sentit le souffle de l'Evideur, tiède, presque familier.

Alors elle sut.

Qu'elle allait mourir, elle aussi.

Que c'était écrit, depuis le début.

Et qu'elle n'était pas d'accord.

Alors, au moment où la gueule béante se refermait sur elle, elle hurla.

- ARTHUUUUUUR !

Et, juste avant que tout devienne noir, l'œil du dragon s'ouvrit.


oOoOoOo


Il aurait juré qu'il venait de poser sa joue sur l'oreiller. Il avait la tête lourde, brûlante. Il se rappelait que Remus l'avait accompagné jusqu'aux chambres préparées par Cornelia en lui conseillant de se vider l'esprit avant de se coucher. Il revoyait Thaddeus avec son pyjama en pilou, en train de se brosser les chicots devant la glace. Les vêtements de M. Malefoy se pliaient par magie sur une chaise et Drago lui-même était penché sur Euphrosine, en train de remonter la couverture sur son épaule.

La petite fille était profondément endormie lorsqu'ils l'avaient rejoint après le souper. Calcifer était blotti contre elle et elle était comme auréolée par la lueur rougeâtre que dégageait le daemon.

Arthur n'avait pas eu le cœur de la réveiller.

Demain.

Encore une journée.

Demain, il lui dirait, elle saurait tout.

Encore quelques heures.

Il avait dû réussir à s'endormir. Puis le cri déchirant l'avait arraché à l'oubli.

- ARTHUUUUUUR !

Dans la chambre, tout était confus. Des gens se cognaient les uns contre les autres. Quelqu'un marmonna "Lumos !" et ils clignèrent des yeux, éblouis.

Thaddeus, son bonnet de nuit de travers, tenait sa baguette allumée d'une main et se grattait une fesse de l'autre. Drago, ses longs cheveux blancs décoiffés et sa barbe naissante assombrissant bizarrement son menton anguleux, tenait sa cane comme s'il voulait s'en servir d'arme. Remus s'était assis sur le lit et tenait Euphrosine dans ses bras. Il murmurait des paroles apaisantes. Elle s'agrippait à lui en pleurant, secouée de frissons.

Derrière eux, Calcifer flottait dans les airs comme une lune rouge de mauvais augure. Il y avait dans les flammes de son visage une étrange expression.

Arthur se fraya un passage jusqu'à sa sœur.

- Je crois qu'elle a fait un cauchemar, articula silencieusement Remus au-dessus de la tête de la petite fille, sans faire un mouvement pour échanger sa place.

Le garçon fixa un moment le daemon qui avait eu une sorte de reniflement narquois, puis il secoua la tête malgré sa migraine.

- Je ne crois pas, non, dit-il.

Il s'assit sur le lit à côté du chasseur de mystères et toucha la main de sa sœur.

- Zophine, c'est moi. Qu'est-ce qui s'est passé ?

Elle tressaillit violemment. Son visage rouge et gonflé, marbré de traces de larmes, sortit des plis de la chemise de Remus.

- Ils sont morts, souffla-t-elle, l'air égaré. "Maman… papa… ils sont morts…"

Il y avait quelque chose de suppliant dans ces yeux gris démesurément agrandis – quelque chose qui implorait "dis-moi que ce n'est pas vrai".

Arthur sentit son cœur se briser en morceaux. Les hommes avaient détourné la tête. Dans le silence, les reniflements hoquetés d'Euphrosine faisaient un petit bruit affreusement misérable.

- Maman… maman n'est pas morte, dit finalement le garçon. "Je ne sais pas pourquoi elle ne répond pas quand la base l'appelle, mais elle n'est pas morte, j'en suis sûr. Elle va revenir. On la ramènera."

Euphrosine hocha la tête, incertaine. Ses lèvres se crispèrent tandis qu'elle acceptait les lunettes que lui tendait Thaddeus. La lueur de la baguette creusait son visage comme si elle se relevait d'une longue maladie.

- Et papa ?

- Papa…

Arthur prit un instant pour raffermir sa voix. Ses yeux mordorés s'attachèrent à ceux de sa sœur. Des larmes tremblaient aux cils d'Euphrosine, prêtes à couler.

- Papa est mort le 07 novembre.

Elle émit une sorte de petit couinement, mais elle ne se remit pas à pleurer. Elle ne cria pas non plus "pourquoi tu ne me l'avais pas dit" ou "je savais que tu me cachais quelque chose". Ses doigts se resserrèrent juste un peu plus sur la manche de Remus qui l'enveloppait d'une couverture.

Silencieux, le visage empreint d'une profonde tristesse, Drago s'était assis dans le fauteuil, sans s'apercevoir qu'il écrasait sa pile de vêtements. Thaddeus alluma une bougie et éteignit sa baguette, puis il se percha au bord d'un matelas, étonnamment discret.

Calcifer flottait toujours derrière le lit, baignant le mur d'une brume rougeâtre.

- Nous allons en Antarctique pour sauver Scorpius, continua lentement Arthur. "Papa et lui avaient un secret. Ils partageaient le même cœur. Maintenant que papa est… que papa est mort, Scorpius risque de mourir aussi."

Euphrosine ne dit rien. Elle le suivit du regard pendant qu'il allait chercher son sac.

- ça a commencé il y a très longtemps, quand papa était encore un petit garçon, expliqua Arthur en se rasseyant à côté de sa sœur et en sortant un des cahiers de Terrence Swanson. "Il a eu une grave maladie et il a failli mourir. Mais un dragon est venu et a offert à Papi de lui donner la moitié de son cœur pour que papa puisse vivre."

- Et papi a accepté ?

- Oui, parce qu'il ne savait pas les conséquences que cela aurait.

Arthur prit une grande inspiration.

- Des années après, quand papa était à Poudlard, le dragon s'est réveillé. Et papa a commencé à se transformer. Pas tout le temps, mais suffisamment pour que ses meilleurs amis finissent par le découvrir. Il se transformait en un dragon noir comme jamais personne n'en avait vu, avec de la fourrure et des plumes. Un dragon qui s'appelait Dewis.

- Je sais, dit Euphrosine. "Moi, je l'ai vu."

Elle marqua un temps d'arrêt, les yeux perdus dans le vide.

- Quand je rêvais… Je volais sur son dos, et puis il est tombé, ajouta-t-elle à voix basse. "Il y avait une alouette, aussi."

Les mains d'Arthur se crispèrent sur le cahier.

- L'alouette, c'était sûrement Scorpius. C'est la forme que prend son Patronus. Scorpius et papa sont devenus amis à cause d'une alouette. Scorpius n'avait aucun ami à Poudlard, tu vois.

- Comme moi, murmura Euphrosine.

Son frère secoua la tête. Son regard glissa en direction de Drago et il hésita avant de continuer.

- Non, pas comme toi. Scorpius était tout le temps embêté par des septièmes années. Il était très malheureux. Mais après que papa et maman soient devenus amis avec lui, c'est allé mieux.

- Tu l'as lu dans son journal ?

- Oui, dit Arthur. "Il te laissera sûrement le lire aussi – un jour."

- Et après ?

Comme elle avait l'air d'une petite fille, avec sa tête fatiguée appuyée contre l'épaule de Remus et ses traces de larmes sur les joues, blottie dans la couverture frappée d'un drôle de A surmonté d'une lune.

Mais il n'y avait plus trace de l'enfant dans les yeux gris tourterelle qui soutenaient le regard d'Arthur.

Dehors, derrière la fenêtre, le blizzard s'était levé et soufflait comme si une horde de loups en chasse courait sur les vagues en colère.

- Quand papa était en quatrième année, il y a eu un problème dans les Hébrides. Une espèce de fou a commencé à attaquer les gens avec des dragons. Alors le ministère de la magie y a envoyé papa. Scorpius, maman et Terrence y sont aussi allés. Et c'est là-bas que papa a perdu sa jambe.

- En se battant à la guerre ?

- Oui, dit le garçon avec un pauvre sourire – le premier depuis le début de cette trop longue journée. "Oui, papa a fait la guerre et en plus c'était un héros."

- Et après ? souffla Remus, malgré lui.

Ses yeux brillaient dans la pénombre. Oh, il savait des tas de choses à cause de son métier, mais cette histoire-là était restée classée dans des archives auxquelles il n'avait jamais eu accès. C'était comme un conte de fée. Il avait toujours été fasciné par Albus, sans comprendre comment ce timide professeur unijambiste pouvait dégager autant de charisme. Maintenant il comprenait mieux !

- Quand ils étaient en Antarctique – sept ans après – papa, Scorpius, maman et Terrence ont fait partie de l'expédition qui est descendue dans l'Axe. Ce n'est pas le Pays Imaginaire, Zophine. C'est un vrai endroit, avec des mystères qu'on ne peut même pas soupçonner. C'est pour l'explorer et l'étudier que Scorpius travaille là-bas.

- On dit que c'est le berceau de la magie, ne put s'empêcher d'interrompre encore Remus.

- Taisez-vous, laissez le raconter, enfin, protesta Thaddeus.

Sur les lèvres de Drago, un sourire mêlé de fierté et d'amertume avait fait une brève apparition.

Une sorte de fièvre allumait des étoiles dans les grands yeux gris d'Euphrosine.

- Papa était retombé malade, reprit Arthur dont la voix s'altéra un peu. "Terrence essayait de le soigner, mais ça ne marchait pas. Papa se retransformait tout le temps en dragon et, des fois, il oubliait même qui il était. Ensuite, Terrence est mort."

- Ce n'est pas tout à fait exact, corrigea Calcifer d'une voix sépulcrale qui les fit sursauter. "Swanson a décidé de passer de l'autre côté du voile pour aller étudier ce qui s'y trouvait."

Il y eut un instant de silence, puis la voix d'Euphrosine s'éleva de nouveau.

- Et toi, tu étais aussi, hein ? Tu as tout vu.

Il opina.

- Tout.

Puis il eut un petit ricanement embarrassé.

- Sauf la fin.

Thaddeus leva les yeux au ciel d'un air excédé.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ensuite ? demanda Euphrosine.

- Ensuite, mon idiot de fils a fait un pacte sans plus réfléchir aux conséquences de son choix que ce qu'Harry y avait réfléchi quatorze ans auparavant, dit sombrement Drago.

Arthur marqua une pause avant de reprendre son récit. Une boule grossissait dans sa gorge et il n'était pas sûr d'arriver jusqu'au bout sans faiblir.

- Ensuite, papa, maman et Scorpius ont rencontré les Souffleurs de Lumière. Ce sont des créatures très puissantes qui vivent dans l'Axe, on ne sait pas grand-chose sur elles. Les Souffleurs ont expliqué qu'en fait le dragon de papa était l'un d'entre eux et qu'il devait retourner à sa place. C'était pour ça que papa était en train de mourir.

- Ils ne pouvaient pas le guérir ?

- Non. C'était impossible. Pour que papa vive, il lui fallait une autre moitié de cœur à la place de celle du dragon.

Un sourire illumina le visage épuisé d'Euphrosine.

- Alors c'est Scorpius qui l'a fait.

- Oui, dit Arthur tout bas. "Il y avait une condition : papa et Scorpius ne pouvaient pas être au même endroit plus de vingt-et-un jours par an. C'est pour ça qu'il ne venait pas souvent…"

Sa voix s'enroua.

- Mais les Souffleurs avaient dit que papa ne vivrait pas très longtemps de toute façon. Papa et maman se sont quand même mariés. Je suis né, toi aussi. Tout avait l'air de bien se passer. Mais cette année, quand les médicomages leur ont dit que papa… que papa ne serait sûrement plus là à Noël… lui et maman ont décidé de revenir en Antarctique une dernière fois.

Les yeux d'Euphrosine s'étaient remplis de larmes.

- Comme ça Scorpius pouvait être avec papa… à la fin…

- Oui, répéta Arthur d'une toute petite voix.

Il essuya furtivement ses yeux d'un revers de la manche de son sweat jaune aux armoiries de Poufsouffle. Dans son sac, sa main jouait nerveusement avec une petite sphère blanche à laquelle était attachée une étiquette poussiéreuse.

- Il y a encore quelque chose que tu dois savoir. Papa et Scorpius partageaient le même cœur, alors… toi et moi… on…

Les prunelles grises d'Euphrosine brillaient intensément dans la pénombre. Un soupir gonfla sa poitrine maigre et elle termina farouchement la phrase que son frère n'osait pas finir.

- Alors on est un peu les enfants de Scorpius aussi.

Il hocha le menton, la gorge nouée, incapable de soutenir son regard.

Pendant quelques minutes, le silence de la pièce ne fut rempli que par les hurlements sourds du blizzard de l'autre côté de la fenêtre. Puis Euphrosine se racla la gorge.

- Ce n'est pas grave, dit-elle d'un ton de défi, comme si elle s'attendait à ce que quelqu'un la contredise.

Arthur étouffa un rire cassé et cette fois il ne réussit pas à cacher ses larmes, lorsqu'il releva la tête pour regarder sa sœur.

- Comment tu fais ? balbutia-t-il. "J'ai mis tellement longtemps à l'accepter, moi…"

Elle pencha sa tête rousse de côté, avec une expression presque étonnée.

- Est-ce qu'on n'a pas toujours été leurs enfants à tous les trois ?

Drago se pencha dans son fauteuil. Ses mains maigres étaient nouées et malgré le soulagement dans ses yeux, son visage aux traits tirés exprimait encore beaucoup d'inquiétude.

- Je crois que tu ne comprends pas tout, dit-il d'une voix hésitante. "Il y a… montre-lui, Arthur. Il y a une prophétie à votre sujet, Euphrosine. Elle dit que toi et ton frère…"

Il hésita en regardant Arthur, mais le garçon ne termina pas la phrase pour lui. A la place, il déposa dans la paume de sa sœur la petite sphère blanche et tiède qui palpitait comme un cœur d'oiseau.

- "Ils seront Trois à revenir – le Quatrième restera dans l'ombre", murmura une voix de femme. "Sous la Lune aveuglée, l'Amour, la Force et l'Espoir se confondent. Celui qui a offert prendra et celui qui a reçu donnera, en celle qui choisit de protéger se mêlant malgré soi. Alors de cette union naîtront les Enfants Maudits – ni tout à fait à l'Un, ni tout à fait de Lui… Avant le Solstice d'hiver, chacun son père choisira… L'un, affrontant son destin, à la longue inimitié mettra fin... L'autre pour sa vie ramènera le cœur perdu entre Ici et Là-bas."

Thaddeus s'était penché pour mieux écouter, une main en cornet sur l'oreille. Remus avait retenu son souffle, les bras inconsciemment resserrés sur la petite fille comme pour la protéger.

Euphrosine fronça les sourcils quand les dernières volutes claires s'évaporèrent en chuchotant.

- C'est… commença-t-elle.

- Injuste, compléta Arthur d'une voix sourde.

Elle secoua la tête. Calcifer la regardait intensément.

- Non…C'est… c'est pour ça qu'il nous poursuit, n'est-ce pas ? dit-elle lentement. "L'Evideur. C'est lui, le Quatrième, n'est-ce pas ?"


A SUIVRE…