Bonsoir tout le monde !
Voici le chapitre que ma pseudo-beta-readeuse-amie préfère (même si je viens de lui dire que j'allais le publier, et elle ne s'en souvenait pas... mais passons) ! J'espère donc qu'à vous aussi il vous plaira, et répondra à certaines de vos questions, et... voilà !
Des remerciements, comme toujours : fofix, Sevymoondayra, Mrs Elizabeth Darcy31, Melfique, Pika-Clo, blupou, rivruskende, Indifférente.
Pour le reste, je ne vous raconte pas plus ma vie et je vous laisse lire et j'attends vos avis !
Bises, Bergère
Chapitre 20.
Cette semaine avait été désespérément longue. Il faisait à nouveau gris, en avril ne te découvre pas d'un fil, et par la fenêtre de longues traces de pluie achevaient de lui miner le moral. Pour une catastrophe, c'en avait été une. A tel point qu'elle en avait parlé à Ron : chez Harry et Ginny elle aurait voulu dire un mot, mais la joie autour de son jeune filleul l'en avait empêchée. Elle ne pouvait se permettre de détruire l'atmosphère de cette nouvelle famille. Une fois sortie, seule avec Ron, elle avait fondu en larmes. C'était samedi, une semaine presque entière qu'elle retenait tout, qu'elle y pensait sans cesse.
Et elle lui avait tout raconté. Insistant avec attention, malgré tout, sur le partage des fautes, sur le fait qu'elle n'aurait jamais dû se laisser emporter ainsi. Ron avait écouté et, quoiqu'il pense vraiment de Severus, il ne s'était pas laissé biaiser dans son jugement. Oui, sans doute, elle avait commis une erreur, il était bien d'accord. Mais d'abord, c'en était une simplement, et ce n'était pas forcément la fin. Il lui avait dit qu'il sentait qu'entre elle et Rogue, il y avait un lien, moi je ne comprends pas mais ça à l'air d'aller bien, il t'aime bien. Il reviendra, et s'il ne revient pas alors elle aviserait. En le laissant, un peu rassérénée, elle se rendit compte qu'il avait forcément deviné que Severus avait aussi des trous de mémoire en potions. Mais quelle imbécile…
Alors maintenant, elle se tenait debout dans son laboratoire, tournant en rond : elle avait dix minutes d'avance, et elle était déjà parfaitement persuadée qu'il n'allait jamais arriver. Et malgré tout elle espérait, essayant d'imaginer des schémas mentaux s'appliquant à Severus Rogue et dans lesquels il passait outre l'événement qui venait d'avoir lieu. Aucun ne tenait la route. Aucun espoir raisonnable de le voir passer la porte.
Impossible d'ailleurs de reconstituer pourquoi elle se sentait proche de défaillir au moindre bruit, pourquoi elle ne mettait pas tout cela à distance, admettant tout simplement qu'il ferait comme il voulait, que ce n'était qu'un projet rencontrant un problème. A croire que le projet palpitait au même endroit que son cœur. Et les minutes duraient plus qu'une guerre entière, chacune comme un champ de bataille nouveau mais perdu, encore et encore, chacun dans une multitude de détails et de pensées. Des minutes si longues qu'elle ne les comptait plus, tournant en rond.
Et puis, comme du fond des âges, le bruit d'un pas. Elle devait rêver. Un autre pas, un autre encore. Une démarche égale, peut-être rêvait-elle malgré tout, s'obstina-t-elle contre son espoir, alors même que grinçait le bruit d'une porte. Et brusquement, devant elle, la longue et étrange silhouette de Severus. Il paraissait épuisé, le regard pourtant brûlant – à croire que son âme entière, son corps entier, se consumait dans ces yeux-là. Elle frissonna totalement, entièrement, presque à éternuer, inquiète jusqu'à s'effrayer : il pouvait venir hurler, tout jeter, abattre ce qu'elle construisait pour lui, avec lui, ce qu'elle souhaitait continuer à construire.
« - Je vais reprendre la potion, si tu as un peu de temps devant toi ? »
Ecarquillée jusqu'au fond d'elle-même, plus loin même que de son regard, elle hocha la tête en retenant un balbutiement. En retenant une exclamation de joie, en retenant même des larmes de soulagement et presque d'admiration un peu déplacée.
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Il avait voulu disparaître de honte, pendant cette semaine, il avait même essayé, vainement, stupidement, de fixer son plafond longtemps, un temps qui lui paraissait les heures d'autrefois, qui n'était jamais que des paires de minutes. Il ne pouvait plus, il ne savait plus être la loque d'avant. Il ne le pouvait plus, malgré qu'il en ait ! et il fallut s'admettre à soi-même ses pensées, il fallut les penser et les ressasser, les regarder, les décortiquer. Les supporter, pesantes et serrant l'estomac : se regarder en face, en somme, avec une violence personnelle à laquelle il n'était pas accoutumé.
De la honte, il y en avait : de son erreur, et de sa réaction. De la tristesse, de la déception. Et avec cela, encore, sous des couches plus précises, un coup à l'orgueil et un sentiment d'humilité dont il ne se souvenait pas. Non pas la conscience de sa nullité, non, seulement le souvenir qu'il ne savait pas tout et qu'il fallait attendre. Il en aurait hurlé de frustration – mais, se jurait-il sans savoir s'il pouvait se croire – il n'hurlerait plus sur elle avec cette colère dont il sentait le bouillonnement destructeur. Un instant, parmi toute sa colère, qui l'agitait si violemment, il avait eu peur. La sensation terrible et inévitable, inexcusable, la certitude même qu'il pouvait la blesser, qu'une part de lui aurait volontiers asséné un coup.
De cela il avait eu encore plus honte que tout le reste. Il l'avait digéré avec humeur, avec douleur, plein de cette nouvelle humilité de l'âme qui ne pouvait plus s'annuler, de ce respect pour cette femme dont même la colère injustifiée ne pouvait, semblait-il, être remise en question. En y repensant, maintenant encore il répondrait avec humeur. Oui. Bien sûr, puisqu'elle exagérait. Mais cela ne changeait rien au désir de ne plus revoir ces yeux, plus jamais, agités de cette colère humide et torrentielle, il en aurait juré. Et pour cela, il fallait une victoire – là, l'orgueil reprenait le dessus.
Et revenir, oui, cela était une évidence si grande, si centrale, qu'il ne se posait même plus la question au matin, en se préparant. Il fallait vaincre, maintenant, avancer, balancer les obstacles. Les dépasser, les emboutir du coin de sa connaissance nouvelle, de tout ce qu'il saurait encore les jours à venir. Aujourd'hui, tout irait bien. Non, vraiment, la seule surprise jusqu'ici avait été ce tutoiement : à croire qu'il s'était adopté à son attitude, accolé à lui sans le prévenir. Elle préparait les ingrédients, bougeait les choses, il attendit dans le silence, préférant ne rien commenter.
« - Vous venez… tu… vous ? Je, je ne sais pas, lâcha-t-elle en haussant les épaules l'air défaitiste.
- Moi je n'ai pas d'avis, répondit-il. Je ne vous ai pas offensée, j'espère ? »
Cette politesse-là, cette phrase un peu trop précieuse, lui rappelait soudain la manière de parler d'une Minerva McGonagall, sa manière de parler avec elle. Il n'avait pas encore noté, jusque-là, combien la pensée, la communication, avec la Directrice, était étrange, anormale, n'était naturelle qu'en face de ce visage ridé. Trop cérémonieux, sans doute, pour le reste du monde. Mais Hermione était-elle le reste du monde ? Elle le regardait l'air toujours un peu perdu, la bouche gênée mais le front détendu.
« - Oh non, pas du tout. C'est comme vous – tu – voulez. Je ne voudrais pas être inconvenante en… enfin, vous – tu – êtes mon ancien professeur.
- C'est toi – vous – l'enseignante aujourd'hui. Si quelqu'un devait vouvoyer, je pense que ce serait moi, admit-il sous le coup d'une évidence dont il ne regarda pas l'aspect humiliant.
- Non, non, si… si l'on se tutoie, alors ce doit être réciproque. Ca ne changerait pas tant que ça…
- Non.
- Et… ?
- Je préférais, admit-il. Je n'y connais rien, mais cela semble plus simple.
- Plus intime, acquiesça-t-elle. »
Depuis ses lèvres à elle, ce mot-là résonna brutalement, presque amoureusement, il sentit son échine se tendre, comme en un frisson de plaisir mais gênant, inconvenant. La réaction était si surprenante qu'il ne put rien y faire, elle disparut si vite qu'elle aurait pu n'avoir jamais existé quand Hermione reprit la parole, l'air totalement soulagée enfin.
« - Très bien, mais je ne promets pas de te tutoyer toujours.
- Oh, moi non plus… »
Ces derniers mots n'étaient que murmure, ce tutoiement sans violence venait de raviver l'intensité de la première réaction, de le perdre un peu, l'abandonnant dans l'incertain et dans une sensation inconnue, douce, dont parfois l'ombre, déjà, l'avait effleuré dans le pli d'une robe et le rouge d'une joue… Mais tout cela ne pouvait avoir accès à lui maintenant, tout cela ne devait pas se penser. Il ne pouvait se le permettre, alors qu'elle se trouvait, manches remontées, cheveux noués, près du chaudron, relisant les instructions en bougeant les lèvres sans un bruit, l'attendant pour la magie d'une potion qui cette fois – il le fallait – n'exploserait pas.
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Il avait semblé un peu distant, au début. Et puis brusquement elle avait lu sur son regard qu'il était là, présent, entièrement. Qu'il se donnait à son œuvre, en un sens, et le résultat avait été parfait. Parfaitement limpide, clair, utilisable. Elle l'avait félicité, plus soulagée qu'elle n'aurait pu le dire. Et elle était passée chez Ron, pour le rassurer : elle lui avait dit tout, tout vraiment, même son étonnement et sa peur, mais malgré tout elle ne parvint pas à avouer le tutoiement – à croire, tenta-t-elle de se plaisanter, qu'elle avait honte.
Et puis ils étaient allés chez Harry et Ginny et, tout à sa joie, elle ne parvint pas à arrêter son ami dans l'histoire pour enfant inventée sur place, pour endormir le petit James, de l'effrayant Serpent Roger qui devait prendre des cours de dessin avec les enfants. Elle ne lui en voulait même pas, elle se sentait bien, rassurée en somme. Entourée.
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Cette semaine, une potion de soin un peu généraliste, et dans les cheveux d'Hermione une petite barrette, à peine visible, avec une petite pierre sur le bois marron. La semaine précédente, un dimanche entier dans son bureau, il pleuvait à nouveau, ils avaient épluché les livres, elle l'avait fait participer à un peu de recherche sur les propriétés d'une plante que l'on ne connait pas encore ; et sur ses lèvres le brillant glacé d'un peu de crème comme posée là par hasard. Encore avant, il avait passé cinq heures à ajouter, toutes les deux minutes exactement, une feuille de tue-loup, pour obtenir la base d'une autre potion, plus compliquée, qu'il ferait plus tard ; et en face de lui, fixant le chronomètre en se mordant la lèvres, les yeux brillants d'Hermione et la vivacité exquise de ses sourcils. Et avant de la numérotation de fioles et un trait de bleu sur le pâle des yeux. Et avant…
Et aujourd'hui, seul chez lui, une étrange impression de solitude et de malaise. Il avait vu Minerva, aujourd'hui, cherchant à tromper l'envie il était venu en semaine, après avoir envoyé un mot. Ils avaient parlé, il n'avait pas effleuré le fond du problème. Mais en sortant, il se sentant plus léger : juste assez longtemps pour s'enfermer dans son appartement que le soleil de fin mai n'arrivait pas à réchauffer, à rendre humain. A peupler.
Il s'ennuyait si fort, incapable de se concentrer, qu'il avait fini face à la glace de sa salle de bain, un petit miroir tacheté sur les bords d'un noirâtre que la magie même ne pouvait plus faire partir. Et une question brutale et oubliée depuis si longtemps revint le frapper comme une évidence. Avait-il toujours été si laid ? Le nez proéminent sur une bouche fine, un nez presque ventru tant il faisait tout disparaître. Des yeux noirs sans reflet et sans lumière, la peau pâle d'un éternel maladif, les cheveux aux épaules, noirs et gris, comme un rideau de honte qui, heureusement, camouflait les oreilles.
S'était-il déjà regardé, ainsi, depuis qu'il se voyait à nouveau ? Sans doute pas, il en aurait eu souvenir. Ce visage ingrat sur ces épaules sans grâce, sur ce corps sans graisse, sans épaisseur, aurait marqué n'importe qui, même lui. Cette laideur-là était-elle nouvelle, ou l'avait-il oubliée elle aussi ? Et que voyaient les autres, en regardant ce visage ?
Que voyait Hermione Granger ? Que pouvait penser la jeunesse, la vitalité, la fraîcheur, la beauté, de cette face-là ? Sans doute salissait-il le paysage du monde avec cet air, avec cet air sans rien d'autre que la médiocre laideur. Le mystère de sa présence à la vie semblait plus étonnant encore, face à la découverte de cette laideur, extérieure aussi, la prise de conscience de son absence de séduction. Le mot sonnait presque douloureusement, aujourd'hui, séduction, et cela était d'autant plus étrange que jamais même il ne l'avait pensé, envisagé. Jamais avant, jamais depuis… Il fallait sortir de cet endroit, cesser de voir ce reflet. S'aérer, penser, ne pas imaginer le dégoût que dépassait la jeune femme en le voyant. Oublier.
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Il était appliqué, mais elle sentait, à mesure qu'ils faisaient des choses plus pointues – elle avait abandonné toute notion de manuel dans l'ordre des années d'enseignement, elle choisissait les potions pour lui spécialement, en fonction de critères de difficultés ou d'exercices spécifiques – une tension, quelque part dans ses épaules ou à la base de son cou, une tension qui le rendait moins efficace. Le raté d'aujourd'hui dérivait de cela, elle en était certaine. Absolument certaine.
Ce n'était pas qu'il ne comprenait pas où qu'il faisait mal, mais sa découpe perdait de sa précision, son minutage de même, lorsque, les épaules relevées presque à vouloir toucher les oreilles, il cherchait la perfection un peu trop désespérément. Il faudrait voir à traiter cela, à le détendre, à lui faire faire peut-être deux chaudrons faciles en parallèle, l'obligeant à la rapidité et la concentration, à l'automatisme, sans le stresser. Oui, oui, réfléchit-elle en le regardant laver méticuleusement le chaudron et les instruments entachés d'une matière gélatineuse qui n'était définitivement pas le résultat attendu.
Il était appliqué à l'extrême, même dans cette tâche-là. En le voyant si concentré, si parfaitement immergé, elle réalisa qu'elle avait été pareille, longtemps. Que cette intensité qu'elle admirait avait été la sienne, en somme, et qu'elle se sentait tout à fait proche de cette manière de travailler. Ce fonctionnement-là, ce perfectionnisme extrême, ce besoin de réussir, d'être sûre, Harry et Ron ne l'avaient jamais compris. Severus le comprenait – la comprenait – sans même le savoir, car il était de même. Cette pensée lui tira un sourire vaguement ému. Cette proximité la rassurait stupidement : sans doute le sentiment d'avoir prise sur cet homme, d'avoir un point de convergence. Et puis le raté d'aujourd'hui n'avait pas tourné au drame.
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L'exercice du jour avait eu des aspects d'épreuve de force : Hermione lui avait sorti trois chaudrons, trois recettes – qu'il avait déjà réalisées – et lui avait dit que l'idée était de faire les trois en parallèle. Il avait demandé comment faire : elle avait haussé les épaules, avec un sourire amusé, et lui avait conseillé de commencer par analyser les recettes et les temps, pour s'en sortir. Puis elle s'était assise dans un coin d'où elle pouvait le voir, et elle avait sorti un livre.
Certes, il la soupçonnait de faire semblant de faire autre chose et d'être, en fait, en pleine opération d'observation, mais il ne put se défendre d'un moment de surprise. Elle avait un air amusé, gentiment moqueur, à croire qu'elle connaissait une blague cachée dans la situation, et cela lui donnait un air charmant et joyeux, un air à croquer. Il s'était mis au travail sous cette surveillance, lisant lentement les recettes l'une à côté de l'autre. Et de son coin, au bout de dix minutes, elle lui avait dit l'air de rien de prendre des notes, pour vous… euh, t'organiser.
Il n'était pas encore fait au tutoiement, il avait obéi tête baissée sur son papier, pour cacher la chaleur de ses joues, pour fondre son regard dans quelque chose d'autre. Il avait lentement construit, avec concentration, un plan avec des flèches et des réflexions. Cela semblait se tenir, il relit.
Hermione lisait vraiment : il pouvait voir qu'elle s'était laissée happée, sans doute malgré elle : de derrière le livre, ne pointaient que quelques mèches de cheveux et le haut de son front. En s'approchant un peu, silencieusement, il pouvait voir les yeux suivre méticuleusement les lignes, il pouvait voir le pli concentré, sérieux, presque triste, de la bouche, entièrement mangée par le livre qu'elle dévorait. Et de plus près encore, en plongée comme il était, sa poitrine qui se soulevait avec un peu d'agitation, oublieuse de tout. Et la contemplation dura un instant de trop : combien de temps était-il resté là, hypnotisé, pour arriver à l'arracher à sa lecture ? Le rouge paraissait remonter à ses joues embarrassées, il lui tendit précipitamment le papier en faisant mine de regarder derrière elle, au mur.
« - Je pars dans la bonne direction ? »
Le froissement du papier qu'elle tirait de sa main pour l'observer, la longue minute de silence. Il avait légèrement baissé les yeux, reprenant contenance, il voyait le haut de son chignon. Mais il ne la vit pas tendre le papier, il l'attrapa mécaniquement et, en même temps, saisit le bout de son doigt. Un pas en arrière, le papier avec lui mais plus la main, il la regarda sans pouvoir s'en empêcher. C'est à peine si elle semblait avoir remarqué, hochant la tête en lui disant :
« - Ca semble bon, oui. »
Comme un mort-vivant il revint à sa table de travail triplée. Les ingrédients étaient là, il les tria lentement. Et le contact de sa peau, et l'inattention charmante de son regard, et la concentration délicate de sa lecture. Il comptait les morceaux, les branches, les coups de pilons. S'immergeant, cherchant à ne pas se laisser avoir par lui-même. Et enfin, en allumant les feux, il parvint à tout vider : l'adrénaline, une tension positive, s'emparèrent de lui et, pendant près d'une heure, il ne fut plus que potions, que temps écoulé. Il y avait une sorte de volupté à cette mécanique artistique.
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Les trois feux éteints en même temps. Elle n'avait pas eu à bouger de sa chaise, elle n'avait pas vu le contenu des chaudrons, mais elle savait que ce serait bon. Il avait été en proie à la magie qu'elle l'avait vu mettre en œuvre les rares fois où, par le passé, il avait réalisé une potion ou du moins une partie devant elle. Tout avait coulé, presque aussi naturellement que le cours d'un fleuve – un cours tempéré, tranquille, dompté mais élégant. D'ailleurs, en se levant, elle constata que le résultat était aussi parfait que la mise en œuvre.
« - Parfait ! déclara-t-elle avec un grand sourire. »
Face à elle, le concerné hocha la tête, sans sourire mais le visage comme détendu – et, nota-t-elle enfin, totalement baigné de sueur. Il venait de s'agiter une heure sur trois potions qui créaient une énorme quantité de vapeur, il y avait de quoi… Avec un petit rire, elle lui tendit un mouchoir en proposant de l'aider à embouteiller avant de partir faire un tour dehors, ça vous aérera. Il s'était contenté d'acquiescer silencieusement, et s'était mis au travail avec calme. Mais, elle le vit tout de suite, si le travail était bien fait, certes, il n'avait plus de cette douceur, de cette perfection huilée et sans résistance ; à croire qu'une agitation venait de le prendre. La fatigue, sans doute, conclut-elle.
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Le sourire avait suffi à le détruire à nouveau : s'il ne le voyait pas, ce devait être imperceptible, il sentait ses mains trembler alors qu'il travaillait. Trop près d'elle, trop près, trop occupé… Il ne savait plus ce qui lui arrivait, mais il se sentait à l'orée de la compréhension, de la découverte, et cela achevait de le mettre dans tous ses états. La sensation était affreusement désagréable : à croire qu'il s'échappait à lui-même. Et enfin, ce fut fini et ils sortirent de là. Il avait chaud, encore, terriblement chaud – et pourtant les vapeurs de son travail ne flottaient plus autour de lui.
Les couloirs étaient en effervescence, il ne savait pas quelle heure il était, mais il faisait soleil dehors et, lorsqu'ils sortirent dans le parc la lumière, presque aveuglante, acheva de le laisser étonné et perdu. Docile, silencieux, il la suivit. Elle s'était mise à parler : la mélodie de sa voix était un peu rêche, un peu trop changeante. Elle n'avait rien de sensuel, rien de caressant, mais il s'en sentait rappé, piqué, partagé entre le désir trop vif de la faire taire, et celui d'absorber la voix toute entière, avec son sens et ses intonations. Quelque chose n'allait plus, quelque chose n'allait pas.
Il se brouillait lui-même. Il se perdait un peu dans des idées, dans des demi-pensées qui ne se finissaient pas, s'esquissaient à peine, perdaient tout ombre de substance en rencontrant son cœur. A croire qu'une part de son âme paralysait l'autre, à croire que la brûlure de sa main annulait la réflexion de ses neurones, à croire que se trouver ici suffisait à l'oblitérer de la surface de ses plus profondes et intimes pensées, à absorber son savoir dans quelque trou noir. Il ne savait même plus où il était, ne savait pas où il mettait ses pieds : il trébucha sur une racine.
Le moment dura à peine. Rien, vraiment. Hermione lui attrapa le bras et le redressa, l'empêchant de valser au sol. Puis, les yeux grands ouverts, la bouche immobilisée, il rencontra son regard : elle avait les sourcils levés, étonnés, la bouche gesticulant des mots qu'il n'entendait pas, s'inquiétant de son état. Il ne se souvenait pas avoir trébuché une fois, pas depuis son enfance : ce devait être anormal à ses yeux à elle aussi. Il fallait réagir, il sentait qu'il ne le pouvait pas de façon adéquate. Et enfin il lâcha, le regard fixé dans ses yeux à elle avec une sorte d'inconvenance inévitable, ne sachant où regarder sans la voir : Je suis fatigué, ce n'est rien.
« - Tu veux rentrer t'assoir ? »
Le tutoiement lui revenait, et dans sa bouche de femme il acheva de lui vriller la cervelle, de l'abattre. Il était parfaitement immobile, encore, il s'était arraché de sa contemplation, il regardait le ciel sans le voir. Il fallait qu'il disparaisse, il se sentait si troublé, si magiquement, terriblement, amoureusement troublé… Amoureusement ! il ouvrit les yeux plus grands encore sur ce ciel qu'il ne voyait pas, choqué, malade presque. Il fallait partir, être seul, il ne pouvait rester avec elle dans ce moment : la réalisation lui tombait – enfin – dessus, et si une part de lui aurait souhaité se rendre compte en lui tenant la main, tout le reste de son esprit se savait en danger.
« - Non, non, ça ira…
- Severus, tu es sûr que ça va ? Tu m'inquiètes… tu n'as rien respiré de nocif ?! »
Elle avait une voix urgente, il commit l'erreur de baisser les yeux sur cette bouche affairée et inquiète. Et la rougeur des lèvres le happa un instant, l'anéantit encore. Cette disparition à soi, cette aliénation complète, c'était le sentiment. Le sentir, si nouveau et pourtant, par-delà la mémoire, si familier.
« - Tout va bien, ne t'en fais pas, parvint-il à répondre d'un ton vide.
- Tu es sûr que tu ne veux pas une tache… une tasse de thé, je veux dire ? »
Elle en balbutiait, il la regardait morceau par morceau, presque scientifiquement, avec une curiosité froide dans la brûlure de son cœur, ne constatant rien et comprenant tout. Comment avait-il pu ne pas savoir ce qui lui arrivait, ne pas déceler dans toutes ses remarques, dans tous ces sentiments, dans ces impressions vivaces et déplacées… Etait-ce l'amnésie, là encore ? amnésie maudite et terrible, qui allait jusqu'à lui brouiller les sens, qui lui avait caché si longtemps le risque qu'il courait, l'attirance de l'âme et, avec elle, entortillée, dangereuse, celle de la chair.
« - Non, non, vraiment, je vais y aller… »
Il sentait que sa distance continuait à inquiéter, et il se savait incapable d'inventer sur le moment une excuse, une réelle excuse. Il se sentait si faible qu'il pouvait, si elle le pressait, avouer. Avouer, même, plus qu'il ne ressentait, plus qu'il ne pensait. Il fallait partir. Mais il ne pouvait laisser ces grands yeux briller d'inquiétude, ne serait-ce qu'une soirée. Chaque minute semblait peser, et il sentait monter en lui ce désir doux et primaire, ce désir mâle et amoureux, de la rassurer des lèvres.
Et s'approchant, tendu, étranger à lui-même, il se saisit de sa main et y déposa sa bouche, résistant comme par un savoir universel qui le persuadait que le baiser l'enverrait à la perte qu'il voulait éviter. Il se sentait tout différent, bouleversé et rouge, transporté et presque heureux : lâchant la main, il parvint à offrir un sourire.
« - Je vais bien, ne t'en fais pas. Je vais aller me reposer… »
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Il était partit de façon parfaitement décalée, et le baisemain finalement ne la choquait pas plus que ça : à croire que de Severus Rogue elle s'attendait à toutes les excentricités. Elle en avait même rit un peu bêtement, toute seule, en rentrant dans ses appartements. Mais elle n'était pas inquiète. Ce soir, il fallait prévoir la session de la semaine prochaine : cette histoire de chaudrons en parallèle était très porteuse, oui, il allait falloir continuer un peu comme cela. Ou alterner.
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L'euphorie stupide avait disparu avec la poignée de poudre verte dans la cheminée : son salon seul et triste lui avait tout renvoyé à la face. Il n'était pas même question de se faire aimer, pas question même, encore, de savoir penser, décortiquer, comprendre, le détail du sentiment qui lui arrachait les tripes. Non, soudain il se souvint de cette infâme laideur observée dans son miroir, l'horreur de cette face, de ce corps. Le désespoir d'amour de cette apparence, qui rayonnait, qui brûlait au contact de la peau blanche, du regard vif, du sourire magique, de la jeunesse entière d'Hermione.
Avait-il toujours été si laid ? Il l'était à tout jamais, cela ne changerait jamais plus. Et il faudrait être laid, si laid, vivre avec et aimer la beauté. De toute son aigreur ressortait malgré tout une sorte de joie – peut-être malsaine, peut-être magie – à sentir battre ce sentiment, à sentir la compagnie constante de ce souvenir aimé en lui, à savoir que jamais il ne serait seul. A savoir même, presque, que jamais elle ne l'aimerait, car cela promettait l'inaltérable d'une situation dans laquelle il y avait du bonheur. Tout cela en somme ne changeait rien : seulement il savait, ne cesserait jamais de savoir, en vivrait, s'en nourrirait, l'en nourrirait. Il s'endormit étrangement facilement, ce soir-là, avec cette question imbécile : quel jour était son anniversaire ?
