A/N : Désolée, désolée d'avoir pris autant de temps. Je procède à la réécriture de mes chapitres maintenant, parce la version originale me semble décousue et expéditive. Selon moi c'est beaucoup mieux, j'espère qu'il en sera de même pour vous. Croyez-moi, j'ai bien hâte de terminer cette histoire, les idées s'accumulent pour de prochaines que je me restreins de commencer immédiatement !
La Perfidie de Lydecker
Chapitre 21 : L'éveil
Un faible écho de voix se frayant lentement un chemin à travers l'épais brouillard dans lequel Max baignait toujours parvint enfin à la tirer de sa léthargie. Elle en percevait le doux ronronnement depuis quelques minutes maintenant, sans toutefois pouvoir suivre la conversation.
L'instinct lui dicta de demeurer totalement immobile tant qu'elle ne pourrait déterminer si elle se trouvait en terrain ennemi.
Un tout autre instinct, développé cependant trop récemment pour qu'elle puisse lui accorder pleine confiance, lui soufflait qu'elle ne pouvait être, au contraire, plus en sécurité qu'en cet endroit précis.
Max médita un moment sur cet étrange sentiment tout en s'efforçant de balayer la brume qui l'empêchait de sonder efficacement son environnement immédiat. La crainte de s'éveiller entre les quatre murs de Manticore ne l'ayant jamais complètement abandonné, ainsi que la peur que ces dernières années n'aient été qu'un rêve…
Chassant avec difficulté le voile nébuleux enveloppant son esprit, Max focalisa son attention sur les sons qui lui parvenaient, au-delà des chuchotements qui l'avait éveillée. Ne détectant aucun de ces bruits, funestement familiers, pouvant appartenir au seul univers qu'elle avait connu enfant, Max se concentra alors sur les murmures qui l'entouraient, parvenant finalement à distinguer les voix plus clairement et ainsi déchiffrer les mots prononcés.
« …plus profond de Max, les propos de Ben ont été assez près de la vérité pour qu'elle n'ait pu les récuser. »
Max s'empêcha de froncer les sourcils alors que cette voix lui semblait vaguement familière et, affairée à fouiller sa mémoire pour mettre un visage sur cette voix, elle ne s'arrêta pas immédiatement à la signification des mots qui se répétaient en écho dans sa tête.
Lorsqu'elle sentit sa main quitter le couvert des draps pour être pressée doucement contre une chaude poitrine, elle faillit bondir et ce fut encore ce tout nouvel instinct, précédant ses réflexes, qui lui permit de rester immobile.
Puis craintes et peurs disparurent en fumée alors que Max accueillait le, maintenant familier, petit bond que se permettait son cœur à chaque nouveau contact avec Logan. Elle sentit ensuite les battements de celui de Logan contre sa main et sa propre pulsation se régla automatiquement au même rythme.
Lentement, se permettant enfin de porter attention à la douleur qui semblait émaner de chaque partie de son corps, Max ouvrit les yeux et retint son souffle en plongeant dans le regard couleur d'eaux orageuses qui la fixait attentivement. Elle tenta un sourire tremblant alors que la douleur reprenant aussitôt sa place, très loin derrière les sensations qui montaient en elle en se noyant dans le bleu gris qui l'enveloppait et qu'elle réalisa d'où lui venait ce nouvel instinct. La présence de Logan à ses côtés, elle l'avait déjà noté, avait cette étrange capacité de la sécuriser, quelle que soit sa situation.
Les questions, les explications et les inévitables réponses viendraient plus tard. Son étrange vie reprendrait aussi son cours, dans un moment, un trop court instant… Mais, pour quelques secondes, Max se permit de simplement se perdre dans les yeux de Logan, sans un mot pour savourer le précieux moment.
Elle se surprit à espérer pareil accueil à chacun de ses réveils et l'idée l'effraya autant qu'elle l'attirait, si ce n'est plus.
Lorsqu'elle prit enfin conscience de l'inquiétude au fond des yeux de Logan, elle fronça légèrement les sourcils, mais il l'arrêta avant qu'elle n'ait pu articuler un mot.
« N'essais surtout pas de parler. » Lui demanda-t-il doucement, ajoutant immédiatement devant l'interrogation qu'il pouvait lire sur le visage levé vers lui « tu es blessée à la gorge et tu ne dois pas essayer de parler. »
À ces mots, une multitude de sensations fondirent sur Max lui provoquant un léger vertige par la cruauté de leurs intensité. Elle pouvait maintenant sentir le bandage autour de son coup, la douleur qui pulsait dans sa gorge et de la crispation habituelle de tous ses muscles protestant contre une toute récente crise. Son corps entier lui faisait comprendre que les dernières heures avaient été éprouvantes. Mais c'est la signification des derniers mots du père Destrey, auquel elle venait de rattacher à la voix qui l'avait tiré de son sommeil, qui lui arracha un gémissement et Max regretta amèrement que Manticore n'ait pas jugé utile de mieux les armer contre le remord.
Elle ferma les yeux, incapable dorénavant de soutenir le regard de Logan alors que ses souvenirs faisaient lentement surface des profondeurs du labyrinthe qu'était devenu sa mémoire et que la culpabilité d'avoir oublié, ne serait-ce qu'un instant, la mort de Ben se réveillait au passage des images précises de ses mains entourant la nuque de son frère.
Alerté par la plainte de Max, Logan se pencha vers elle, jetant un appel muet à Bling en lui indiquant le verre d'eau posé sur l'une des tables de chevet.
« Essais de boire un peu d'eau, » lui suggéra Logan, inquiet « nous y avons versé un peu de miel pour t'aider à l'avaler. »
Bling les informa qu'il allait contacter le Dr Carr et quitta la pièce en prenant soin de laisser la porte ouverte derrière lui, visiblement pour inciter Johnathan à le suivre. Mais le jeune prêtre ne répondit pas à l'invitation déguisée et se contenta de se lever lentement pour contourner le lit et ainsi s'approcher de Max sans devoir passer auprès de Logan. Il attendit que Max ait réussit à avaler quelques gorgées d'eau, avant de s'éclaircir la voix doucement, s'attirant un coup d'œil irrité de la part de Logan auquel il répondit d'un haussement d'épaules.
« C'est bon de te voir de retour. » Déclara-t-il doucement alors qu'elle repoussait la main de Logan lui tenant le verre d'eau sucrée.
« Il serait préférable qu'elle ne parle pas avant que nous ayons des nouvelles de Sam. » Énonça froidement Logan en le regardant fixement alors que Max allongeait une main vers le jeune prêtre, touchée de l'inquiétude qu'elle lisait sur le visage penché vers elle.
L'intonation sèche et cassante, si différente de celle qu'il avait utilisée quelques secondes plus tôt, intrigua Max qui leva alors les yeux vers Logan puis le fixa un instant d'un regard indéchiffrable. Presque avec gratitude, elle repoussa les souvenirs amers pour essayer de comprendre ce qui poussait Logan à s'adresser ainsi au prêtre et comme la seule explication lui semblant possible était qu'il tenait Johnathan pour responsable de sa blessure, elle se força à articuler une faible protestation.
« Ce n'est pas de sa faute, » réussit-elle à dire d'une voix rauque et desséchée en laissant retomber sa main sur les draps « je crois que j'ai été attaquée…»
Logan hocha la tête pour lui signifier qu'il connaissait les détails et répondit simplement :
« Essaie d'éviter de parler, Max. Quelques minutes seulement, le temps que Bling nous informe des directives de Sam. C'est une blessure profonde et tu as perdu beaucoup de sang alors tant que Sam ne t'examinera pas nous ne pouvons pas savoir exactement dans quel état est ta gorge. »
Max ferma brièvement les yeux en signe d'assentiment, essayant de récoller les vestige de sa mémoire chancelante, puis jeta un regard vers Johnathan alors qu'elle revoyait le cimetière dans son esprit. Elle fut un peu étonnée de sentir Logan presser plus fortement sa main contre sa poitrine mais manqua le regard coléreux qu'il lançât au prêtre.
Johnathan interpréta correctement l'expression de Max et s'assit lentement sur le lit, avançant une main pour lui retirer la serviette humide et repousser une mèche de cheveux plaquée sur son front avant de lui répondre, ignorant superbement le regard sombre qui suivait chacun de ses mouvements.
« Je t'ai trouvé dans le cimetière. C'est ton télé avertisseur qui m'a alerté. Ils t'avaient laissé là… »
Johnathan s'interrompit, incapable de poursuivre. Depuis qu'il l'avait trouvée, baignant dans son sang, il n'avait pas eu une seconde pour laisser libre cour à ses émotions. L'urgence de devoir lui venir en aide, sa course folle dans les rues, ses interminables prières adressées à un Dieu qui lui semblait plus utopique que jamais pendant l'intervention du docteur et la sourde inquiétude qui n'avait cessé de le ronger jusqu'à ce qu'elle ouvre finalement les yeux ; tout cela l'avait gardé de s'arrêter sur l'événement lui-même. Il avait bien eu ce sursaut en visionnant les enregistrements, mais la nécessité de trouver une explication à la conduite de Max lui avait permis de garder la tête froide.
Ce n'était plus le cas maintenant.
Il avait consacré sa vie à venir en aide, à devenir un support inébranlable pour les âmes torturées ou abandonnées. Il avait depuis longtemps comprit que le jugement de l'homme pour l'homme n'avait pas sa place sur terre; personne ne possédant une connaissance assez approfondie de l'autre pour se permettre de juger de ses actes.
Pourtant, cette nuit, il était prêt à renier l'essence même de sa vie, du chemin dans lequel il s'était engagé. Il était prêt à foncer à la recherche de ces jeunes délinquants qu'il ne pouvait s'empêcher de juger pour avoir agressé Max.
Et il ne trouvait aucune raison de s'empêcher d'appliquer lui-même le châtiment mérité.
Son existence entière avait pris un tournant définitif depuis qu'il avait rencontré Ben. Le menant inexorablement sur des chemins sombres et inconnus. Une toute nouvelle lueur brillait dans ses yeux. Une lueur que Max put discerner et reconnaître. Une lueur dénonçant une âpreté nouvelle et, surtout, une désillusion totale.
Lentement, elle libéra sa main de l'étreinte de Logan pour la poser sur celle du jeune prête qui tremblait sur son propre front.
« Nous n'en valons pas la peine. » Murmura-t-elle faiblement, mortifiée de constater la sévère remise en question qui faisait rage en Johnathan. Bien qu'elle n'ait pu comprendre cette foi aveugle qu'il avait démontré dès leur première rencontre, elle avait compris, aux fils des jours, que Ben d'abord, puis elle-même, avaient gravement ébranlé les certitudes sur lesquelles il s'appuyait depuis longtemps. Savoir qu'elle était responsable du tourment que vivait cet homme, qui avait été la seule bouée à laquelle elle avait pu s'accrocher ces derniers jours, l'affligeait.
Peut-être que le seul endroit où elle et ses semblables ne risquaient pas de détruire des vies était bien au sein de Manticore ? Une fois de plus, Max se demanda si elle ne devait pas, après tout, se livrer à Lydecker. Puis elle repoussa l'idée aigrement se remémorant la seule et unique raison qui poussait Manticore à entraîner ses soldats.
Peut-être n'y avait-il aucun endroit pour eux, après tout, puisqu'ils n'étaient que le fruit d'une monumentale erreur humaine…
Max ne savait comment réparer le mal causé. Elle n'avait jamais été particulièrement à l'aise avec toute la complexité des émotions aussi elle ne sut trouver les mots qui auraient pu réconforter ou apaiser Johnathan, elle ne put que lui offrir un sourire désolé.
« Vous valez toutes les peines du monde, Max. Mais aucun de vous n'est responsable de ceci. » Lui répondit Johnathan, en lui retournant le sourire chagriné et comprenant instinctivement qu'elle s'inquiétait pour lui.
Logan, qui s'était crispé au moment où Max avait libéré sa main, se raidit davantage en les observant sans un mot. Il assistait, impuissant, à une démonstration extraordinaire de compréhension mutuelle entre Max et le prête, une compréhension qu'il n'avait jamais atteinte avec Max. Il comprenait aussi que, bien plus qu'avec les simples mots qu'ils échangeaient, ils communiquaient silencieusement. Et ce sourire qu'ils partageaient à l'instant même, il ne put en interpréter l'immense impuissance, il n'y vit que ce qu'il craignait pas dessus tout.
Bien sûr il avait su, dès que Max l'avait surpris avec les photos de Lydecker, dès qu'elle avait franchit la porte sur un dernier regard chargé de reproches, de honte et de défaite, qu'elle trouverait quelqu'un pour la soutenir alors qu'il l'abandonnait. Et même si cette certitude s'était accrue au fils des jours alors qu'il n'avait plus eu de ses nouvelles, alors qu'elle avait espacé ses visites, pendant qu'il tentait de sauver ce qu'il lui restait de raison, de refouler ses doutes et de chasser ses propres inquiétudes, il avait pourtant tenté de repousser ce sentiment au plus profond de lui-même, se disant qu'elle se tournerait vers Original Cindy. Et il s'était allègrement accordé tout le temps voulu, confiant que Cindy ne la détournerait pas de lui. Il s'était même permit d'envisager lui-même s'il devait ou non laisser Max lui revenir.
Absolument certain que cette décision lui revenait à lui, et à lui seul. Quel que soit son choix, qu'il se permette ou non de poursuivre cette relation si particulière qu'ils partageaient. Il avait longuement pesé le pour et le contre, envisageant même de l'éloigner – pour sa propre sécurité, bien sûr ! - s'il le fallait…
Mais il avait sous les yeux la preuve que Logan Cale ne détenait aucun pouvoir sur l'avenir de leur relation, comme il en avait déjà eu confirmation d'ailleurs, en la voyant sourire à travers ses larmes quelques jours plus tôt. Mais cette fois, il ne parvient pas à en nier l'évidence.
Max n'avait pas attendu son bon plaisir, elle avait trouvé quelqu'un d'autre en qui elle faisait suffisamment confiance pour s'ouvrir et se confier.
Cet ennemi sommeillant au fond de chacun, que Johnathan avait si bien sut décrire, se dressa alors en Logan, se moquant sarcastiquement.
Qu'avait-il espéré ? Que Max, qui avait passé plus de la moitié de sa vie en solitaire, aurait aussi désespérément besoin de lui qu'il avait besoin d'elle ? Qu'elle ne pourrait que s'accrocher encore à lui une fois en pleine possession de ses moyens ? Que ce lien, qu'ils avaient si lentement tissé entre eux et qu'il avait déchiré sans scrupule, serait à nouveau intact et aussi solide qu'alors ?
Un rictus crispa les lèvres de Logan alors que la seule vérité qu'il fuyait depuis des semaines et qu'il avait tenté de noyer en cherchant les réponses à de fausses questions le rattrapa douloureusement : Max n'avait pas besoin de lui. C'était lui qui avait besoin d'elle.
Et je l'ai repoussé…
C'est une coquille vide qui se redressa et se transféra dans le fauteuil sans un mot et évitant de regarder Max. C'est un homme aux prises avec un ennemi invincible et sournois qui quitta la chambre, envahit par un sentiment de perte incommensurable, les épaules courbées et le visage défait, sans voir le brusque affaissement de la poitrine de Max alors que les grands yeux chocolat se chargeaient d'une douloureuse compréhension face à ce qu'elle croyait être un nouvel acte de rejet.
Johnathan sut lire dans le souffle soudain haletant, dans les larmes retenues qui faisaient maintenant briller le regard de Max et dans la crispation de sa main, abandonnée par Logan, reposant tristement sur le lit. Se penchant un peu plus vers Max qui regardait la porte se refermer sur Logan, il passa doucement sa main devant le jeune visage abattu.
« Il t'aime vraiment beaucoup. » Prononça-t-il lentement et clairement, fort de ses nouvelles certitudes que lui avait fournies le comportement de Logan ses dernières heures, revoyant clairement dans son esprit les nombreux regards que Logan lui avait jeté chaque fois qu'il s'était un peu trop rapprocher de Max. Si la première réaction de l'homme, plutôt sauvage, lorsqu'il l'avait vu auprès d'elle avait pu être imputée à son état, les suivantes avaient été aussi instinctives alors qu'il semblait avoir repris le contrôle de lui-même !
Un vieux réflexe de toujours monta aux lèvres de Max avant qu'elle ne puisse le retenir, un réflexe de protection qui, aujourd'hui plus vivement que jamais, franchit ses lèvres.
« Nous n'avons pas ce genre de relation. »
Et, alors que cette déclaration attirait immanquablement un simple regard moqueur ou un commentaire sarcastique de ses amis lorsque offert en contrepartie, Max écarquilla les yeux, incrédules, à la question que cette phrase toute faite souleva chez son ami.
« Je ne vois pas pourquoi ? »
Pourquoi ? Se répéta Max, hébétée, fixant toujours la porte. Comment cela, pourquoi ? Mais comment Johnathan ne pouvait-il ne pas comprendre de lui-même pourquoi ? Ne lui avait-elle rien dissimulé de ce qu'elle était, n'avait-il pas vu de ses propres yeux ce que ceux comme elle pouvaient faire, ce qu'ils avaient été créés pour être ?
Pendant un instant, elle resta sans voix alors qu'elle essayait désespérément de retenir le rire mordant qui lui monta aux lèvres. Que pouvait-elle répondre à une pareille question ? Qu'elle se comptait immensément heureuse que Logan ne s'enfuisse pas dès son approche ? Elle ne pouvait même plus s'appuyer sur cela maintenant qu'il avait eu, grâce aux bons soins de Donald Lydecker, un échantillon percutant de ses capacités, de sa raison d'être et d'exister. Détournant la tête de la porte close, elle se tourna vers Johnathan en se demandant si sa condition de prêtre, le protégeant contre toute relation du genre, pouvait expliquer qu'il ne comprenait pas les réticences qui devaient affluer chez Logan. Le silence s'éternisa alors que Max ne savait toujours pas comment répondre à cette étrange question.
Dans le couloir, Logan, qui n'avait pu se résoudre à rejoindre Bling immédiatement, retenait son souffle sous la surprise. Le démenti de Max l'avait à peine secoué, habitué qu'il était lui-même à prononcer ces mots en réponses aux nombreuses taquineries de son ami, mais la question du père Destrey lui coupa le souffle et il sentit ses mains se crisper sur ses roues alors qu'une sourde angoisse lui noua l'estomac et lui serra la gorge.
Qu'allait répondre Max ?
Voulait-il le savoir ?
Était-il prêt à l'entendre répondre qu'il n'était somme toutes qu'un simple ami, utile pour meubler des soirées et des nuits solitaires ? Qu'il avait le certain avantage de lui fournir de bons repas en échange de quelques services rendus ? Le choix de réponses était immense. Il essuya les minuscules gouttes de sueur qui perlaient à son front en se demandant si elle évoquerait leur différence d'âge et de milieu. Peut-être parlerait-elle d'apitoiement face à ce que Bruno Anselmo avait fait de sa vie, de ce qu'il lui restait de vie ? Il se sentait maintenant nauséeux, sa profonde inspiration était entrecoupée par la boule qui s'était logée au fond de sa gorge. Et si elle lui répondait simplement la vérité ? Voulait-il l'entendre de sa bouche, alors qu'elle avait toujours soigneusement évité le sujet, alors qu'il avait toujours soigneusement évité ce sujet ?
Lui dirait-elle qu'elle ne saurait que faire d'une moitié homme ?
Un tremblement incontrôlable pris naissance dans ses mains pour s'étendre à l'ensemble de son corps. Attendant le verdict qui tomberait des lèvres de Max, il fixa ses pieds qui tressautaient imperceptiblement sur les appuis pieds de son fauteuil sans que son cerveau n'enregistre l'étrange phénomène, espérant de toute son âme que la voix de Max ne puisse porter au-delà de la porte, priant pour ne pas être aussi affecté par sa réponse qu'il présentait déjà qu'il le serait, se préparant à entendre le ton légèrement incrédule avec lequel elle énonçerait l'évidence à voix haute.
Mais il savait déjà que, quelle que soit l'épaisseur des hauts murs qu'il avait su dresser entre lui et le reste du monde, et ce bien avant l'avènement de ce triste fauteuil, il n'avait jamais été plus vulnérable qu'en ce moment précis. Il s'accrocha fébrilement à l'idée qu'il saurait faire abstraction des prochains mots que prononcerait Max dans le but de conserver intact son propre sentiment envers elle et avoir ainsi la possibilité d'encore sentir ses journées s'éclairer subitement à l'annonce ou, plus vraisemblablement, à la surprise de l'une de ses visites.
Le silence s'éternisant, toutefois, il sentait sa résolution de ne pas être mortellement blessé faiblir de seconde en seconde et ferma les yeux, incapable de se résoudre à ne pas tendre l'oreille.
C'est en se disant que l'ignorance serait préférable que la réponse tant attendue et hautement redoutée lui parvint enfin.
« Mais… » Avoua Max dans un sanglot involontaire qui amplifia le murmure de sa voix « vous savez bien ce que je suis ! »
C'était une capitulation, un aveu comme Max ne se serait jamais permise de confesser dans des circonstances normales. C'était aussi le fondement de sa décision, prise de longues années auparavant, de ne jamais révéler à quiconque ce qu'elle était. Une admission que seul son état présent l'empêcha de taire.
Logan suffoqua. Littéralement. Le souffle coupé par la stupéfaction il laissa échapper une faible interjection en écarquillant les yeux. La boule qui s'était logée dans sa gorge sembla se désintégrer sous l'euphorie qui le saisit à peine quelques fractions de seconde avant de se reformer, plus douloureusement encore, alors qu'il prenait la mesure de toute l'abjection envers elle-même qu'enveloppait chacun des mots de Max. Jamais il n'avait ressentit pareil maelström d'émotions contradictoires ; le soulagement et l'exultation de ne pas entendre les mots tant redoutés se confrontant avec le l'indignation et le déchirement en comprennant que Max ne se trouvait pas digne de lui. Il ne pouvait souffrir le mépris que Max exprimait, mépris qu'il s'attendait à voir diriger contre lui, mais qu'elle ne ressentait que pour elle-même. Il fut honteux de cette allégresse qu'il éprouvait et se révoltait lui-même de cette joie incontrôlable, alors que la voix de Max transportait honte et dépréciation. Serrant les mains sur ses roues pour faire demi-tour immédiatement, n'ayant d'autres idées en tête que d'ouvrir cette porte à la volée et de crier haut et fort à quel point elle pouvait avoir tord, il s'arrêta brusquement en croissant le regard de Bling qui se tenait à l'entrée du corridor.
Bling le fixait si étrangement que Logan sut qu'il avait tout entendu et qu'il n'avait pas seulement été témoin de sa réaction mais qu'il avait même parfaitement saisi les émotions qui venaient de le traverser. Les dernières traces d'enchantement qu'il pouvait encore sentir s'ébattre en lui à la pensé de ce que pourrait signifier une pareille conversation avec Max s'évanouirent brusquement alors qu'il nota l'expression réprobatrice de son thérapeute.
« Elle n'a jamais cru que cela pouvait être toi… » Gronda Bling dans un filet de voix, aussi furieux que Logan ait dû l'entendre pour le croire enfin que choqué lui-même par le filet dégoûté dans la voix de Max.
C'est dans les yeux de Bling que Logan lu qu'il s'était si complètement centré sur lui-même qu'il avait fait totalement abstraction des angoisses de Max. Une tristesse infinie l'envahit alors qu'une faible voix à l'intérieur de lui recommença sa litanie habituelle ; Ne valait-il pas mieux, pour Max, qu'elle ne l'ait jamais rencontré ?
Ceci aussi, Bling put le lire aisément dans son attitude hésitante. Et il se retint pour ne pas pousser lui-même Logan dans la chambre, sachant que Logan, et encore moins Max, ne pouvaient être brusqués dans leurs conditions respectives. Mais avoir été témoins de tous ces mois passés, de chacun de leurs pas l'un vers l'autre se résultant invariablement par une retraite instantanée, des regards en coins, des commentaires invariablement évasifs et de cette tension qui ne les quittait jamais lorsqu'ils étaient l'un en présence de l'autre le poussa à encourager Logan d'un léger signe de tête incitatif alors qu'il l'exhorta silencieusement à pousser la porte. L'inertie de Logan, dont le visage n'était qu'un masque opaque d'indécision, l'obligea à se montrer plus brutal.
« Mais peut-être préfères-tu qu'elle se croit un monstre et ne pas lui avouer cette perception de toi-même que tu t'entête à présumer ? »
Jamais Bling n'avait confronté Logan aussi radicalement, abandonnant la règle non écrite de ne jamais discuter aussi ostensiblement de sa paralysie. Pourtant Logan ne s'offusqua pas, à son plus grand étonnement. Le fauteuil n'ayant, somme toutes, plus autant d'importance pour lui sachant dorénavant qu'il n'était pas l'entrave qu'il s'était imaginée entre Max et lui, constata Bling avec un soupir de soulagement. C'était presque une délivrance pour le thérapeute de voir que Logan pourrait peut-être enfin remporter cette bataille qu'il menait depuis que sa vie avait chaviré. Il savait d'expérience que, si Max et Logan pouvaient laisser tomber les masques, l'avenir ne ressemblerait en rien à ce qu'ils avaient vécu jusqu'à présent.
Mais pour ce faire, il restait cette étape primordiale à franchir, donc il indiqua la porte toujours fermée du menton en ajoutant simplement :
« C'est maintenant ou jamais… »
Quitter le couvert protecteur des non-dits qui le protégeait de toutes sortes de façons demandait beaucoup à Logan, mais il ne pouvait non plus accepter de sauvegarder sa fierté au prix de toute la honte qu'il avait entendue dans la voix de Max, aussi le choix fut d'une extrême simplicité ; Il tourna la poignée et poussa la porte lentement.
Ce fragile espoir, qu'il avait scrupuleusement enfoui au plus profond de lui-même lorsque ses jambes étaient retournées à cet état lymphatique, se gonfla de nouveau dans sa poitrine et l'enflamma.
Un nouveau jour se levait. Un jour qui serait consacré à la découverte de la seule vérité lui important maintenant.
Et si… ?
À Suivre…