Coucou merci beaucoup pour vos reviews:) sa fait plaisir

Bonne lecture


Chapitre 20

La barmaid obtint son permis la deuxième semaine de juin. Sa compagne l'avait régulièrement entraînée, tant en la questionnant sur le code de la route qu'en l'emmenant conduire. La jeune femme blonde, malgré son trac, réussit quasi parfaitement son test. Elle s'était sentie toute fébrile en ouvrant l'enveloppe, bien que l'ancienne militaire lui eût affirmé à maintes reprises être convaincue de son succès. Ce soir-là, la brune l'invita à dîner. Elles flânèrent ensuite, main dans la main, marchant en silence.

Lorsqu'elles rentrèrent, Régina offrit à Emma un massage dorsal des plus doux, empli de caresses suaves qui firent tant frémir l'orpheline qu'elle se retourna pour donner un baiser passionné à la veuve, dans un mouvement si vif que cette dernière se laissa repousser sur le dos. Toutes deux gémirent lorsque la négociante glissa sa cuisse entre les jambes de la serveuse, effleurant avec délicatesse le clitoris de celle-ci. La jeune femme blonde sentit son corps lui échapper, se cambrer soudainement avant de se serrer contre le corps soyeux de son amante, tandis qu'une éruption d'étoiles l'envahissait entièrement. La jeune femme aux cheveux d'ébène perçut une timide humidité dans l'entre-jambe de sa dulcinée, sensation qui suscita en retour l'éclosion de sa propre cyprine.

— « C'est bien, mon amour, c'est bien », murmura-t-elle, lorsqu'elle réalisa que sa bien-aimée était totalement désemparée, presque honteuse de cette jouissance tout autant involontaire qu'inconnue.

Elle la berça longuement, l'apaisant de paroles aimantes, tenant tendrement contre son sein la barmaid blottie contre elle, presque recroquevillée.

« Ton corps découvre la jouissance, Emma. C'est bien, mon bel amour, crois-moi, car l'une des choses dont je rêve à propos de nous, c'est de t'offrir, lorsque tu seras prête, maints orgasmes, tout comme j'aimerais de te donner du plaisir de maintes et maintes manières. »

La jeune femme blonde éclata en pleurs, de longs sanglots saccadés, preuve de son profond désarroi, de sa tristesse également en comprenant jusqu'à quel point Neal lui avait volé son corps. La négociante, elle, cacha ses larmes, ne voulant pas plus perturber l'orpheline, essayant simplement de la consoler du mieux qu'elle le pouvait, la pelotonnant contre elle tout en lui caressant les cheveux.

Il fallut un long moment avant que ne s'atténuent les spasmes de la serveuse, un long moment avant qu'elle ne murmurât :

— « Et toi ?

— Moi ?

— Est-ce que tu as… Est-ce que tu as eu du plaisir ?

— Oui. Et comme toi, je ne m'y attendais pas. Car si tu le découvres, moi je le redécouvre.

— Comment… Je ne t'ai pas touchée, alors comment…

— Emma, c'est de sentir que tu avais du plaisir, qui m'a donné du plaisir.

— Oh ! »

Elles se turent, Régina ne souhaitant absolument pas bousculer la barmaid, lui laissant le temps de formuler ses ressentis, sachant combien cela pouvait être difficile pour cette dernière de s'exprimer tant on lui avait laissé si rarement l'occasion de le faire. Aussi fut-elle heureuse de l'entendre à nouveau chuchoter :

« Est-ce que je pourrais moi aussi te faire l'amour ? Je veux dire, est-ce que tu auras du plaisir si je te fais l'amour ?

— Tu pourras me faire l'amour autant de fois que tu le voudras, Emma, et oui, tu me donneras beaucoup de plaisir, n'aies aucun doute à ce propos. Et nous pourrons même nous faire mutuellement l'amour. »

Il y eut encore un long silence avant que ne reprennent les chuchotis.

— « Est-ce que cela veut dire que tu as déjà fait l'amour avec une femme ?

— Oui. En fait avant Daniel, je n'avais fait l'amour qu'avec des femmes. C'est l'une des raisons pour lesquelles je m'étais engagée dans l'armée. Je savais que je préférais les femmes et ma mère ne risquait pas de pouvoir me marier de force si j'étais déployée à l'étranger. Par ailleurs, les femmes soldats font généralement peur aux hommes, ce qui limitait fortement la possibilité pour ma génitrice de me trouver un mari.

— J'ai toujours l'impression que tu la hais.

— Ce n'est pas juste une impression, Emma. Je comprends parfaitement qu'en tant qu'orpheline, tu penses qu'une mère est un immense bonheur. Et en toute honnêteté, je partage ton point de vue. Mais il y a une chose que je sais : si les familles d'accueil ont détruit ton enfance, c'est ma génitrice qui a détruit la mienne.

— J'en suis désolée.

— Je sais, mais tu n'as pas à l'être. Tout comme toi, cela m'a rendue plus forte. »

À nouveau le silence s'installa, un silence doux, rassurant pour les deux jeunes femmes.

— « Et Daniel ? Comment es-tu passée des femmes à Daniel ?

— Tout autant difficilement que facilement. Difficilement, parce qu'il nous a fallu du temps pour faire l'amour, et j'ai bien peur d'ailleurs de l'avoir souvent frustré à ce niveau-là. Facilement, parce qu'il était doux, gentil, et que je pensais qu'il ferait un bon père. Je voulais des enfants, tu sais, à cause de la guerre. Tous ces morts, tous ces cadavres, je voulais des enfants pour pouvoir les effacer, sans doute aussi, de manière très inconsciente, pour détruire définitivement l'image de ma propre génitrice, la détruire en devenant une mère qui en soit vraiment une. Je n'ai jamais caché ce que je suis ou ce que je désirais à Daniel. J'ai su, dès le premier instant où je l'ai vu, qu'il ferait un merveilleux père. Je l'ai aimé profondément. Je ne suis pas sûre de l'avoir aimé autant qu'il m'a aimée, mais je suis sûre que nous étions heureux, qu'il était heureux. J'ai perdu à la guerre une fille que j'aimais. Ensuite, j'ai perdu Daniel que j'aimais profondément. Et maintenant il y a toi, toi que j'aime. Que j'aime tant. Je ne suis pas sûre que tu réalises jusqu'à quel point le fait que tu me fasses découvrir et vivre le véritable amour est inespéré pour moi. Je pensais vraiment ne plus jamais aimer. Je pensais que l'amour n'aurait plus sa place dans ma vie. »

Emma hésita un moment avant de poser sa question, car s'il lui était difficile de se confier, elle savait que cela était tout aussi complexe pour Regina :

— « Est-ce à cause de la mort de cette fille que tu t'es tournée vers Daniel ?

— Je… Je ne sais pas. Peut-être. Je ne me suis jamais posé la question. Notre histoire a duré six mois. Nous étions en Afghanistan, c'était mon premier amour et je pensais que nous passerions notre vie ensemble. J'étais si jeune. J'ai rencontré Daniel trois ans après, lors d'une permission après sept ans de déploiement à l'étranger. Il y avait en lui une sorte de calme, un calme qui m'apaisait, qui me faisait oublier les horreurs du combat.

— L'armée te manque ?

— Oui. Bien que ce soit du passé dorénavant, et que je ne me réengagerai plus, l'armée me manquera toujours, car c'est une partie de moi. Une partie qui devient de plus en plus petite, mais qui ne s'effacera jamais. C'est grâce à eux que j'ai pu être émancipée à l'âge de seize ans, ce qui m'a permis d'échapper totalement au contrôle de ma mère. J'avais passé à quatorze ans, en cachette de celle-ci, le concours d'entrée d'une académie militaire, et j'avais été reçue première. Ma génitrice a eu beau faire des pieds et des mains, ils n'ont jamais voulu me lâcher, m'évitant ainsi un mariage que je ne souhaitais pas.

— Ta mère voulait te marier alors que tu n'avais pas quinze ans ?!

— Oui. Avec un pédophile bien vieux et bien riche. Une femme charmante, comme tu peux le constater ! »

Spontanément Emma embrassa délicatement Regina, juste pour la consoler, avant de s'éloigner brusquement :

— « Je…

— Emma, je sais parfaitement que tu n'aies pas prête à faire l'amour. Je suis très heureuse de ce qui s'est passé tout à l'heure, parce que cela signifie que ton corps guérit peu à peu, et qu'il se prépare pour de nouvelles sensations, des sensations qui lui sont inconnues. Tout comme toi. Mais je sais reconnaître tes baisers, tout comme je sais que jusqu'à présent, tu ne m'as jamais offert de baiser qui disait « faisons l'amour ». Et le fait d'aller à ton rythme ne me dérange pas, nous en avons déjà parlé. »

La jeune femme blonde sourit, posa encore ses lèvres sur celles de son amante, caressa ses longs cheveux d'ébène, savourant les caresses douces et lentes que celle-ci glissait sur son dos, avant de fermer les yeux, de s'allonger entièrement sur le corps voluptueux de l'ancienne militaire, de placer sa tête près du sein de cette dernière afin d'entendre battre son cœur calme et serein, ce battement qui la rassurait tant.

Une dernière question, cependant, la travaillait, aussi demanda-t-elle après un instant :

— « Tu ne préfèrerais pas un homme, un homme qui pourrait être un père pour tes enfants ?

— D'abord je préfère quelqu'un que j'aime, et cela, ce n'est même pas un sujet de discussion. Ensuite, j'ai changé. J'ai longtemps pensé que si mon père avait vécu plus longtemps, il m'aurait protégée de ma mère. Plus tard, j'ai réalisé qu'il ne m'avait pas protégée de son vivant, et je ne pense pas qu'il aurait changé de comportement s'il avait vécu plus longtemps. Je ne doute pas de son amour. Je doute de sa force. Daniel est mort, et si cela a été difficile pour Henri de perdre son père, j'ai réalisé en voyant Alice grandir qu'elle ne le vivait ni comme une perte, ni comme un manque. Il reste pour elle une entité sur une photo, une image qu'elle regarde uniquement parce que cela fait plaisir à son grand frère. Je crois maintenant que les enfants ont fondamentalement besoin de gens qui les aiment pour s'épanouir, peu importe de qui il s'agit. Mes enfants t'aiment, Emma. Ils sont heureux lorsque tu es là. Je ne sais pas s'ils te voient comme une seconde mère, comme un père, ou comme je ne sais qui, je sais juste qu'ils te considèrent comme essentielle à leur vie. C'est amplement suffisant pour moi. Dormons maintenant, car ces adorables chérubins qui n'en ont que l'apparence vont nous réveiller aux aurores. »

La barmaid se mit à rire doucement, et le son de cette joie provoqua un tel bonheur dans le corps de la négociante, qu'elle ne put s'empêcher de serrer légèrement contre elle son amante, de l'embrasser tendrement sur le front. Celle-ci, après s'être calmée, leva ses yeux d'émeraude vers l'onyx sombre de ceux de la veuve, puis murmura, espiègle :

— « Et peut-être aussi, que tu es fatiguée de toutes mes questions. »

Cela fit sourire la jeune femme brune qui, tout autant mutine, répondit :

— « Je maintiens que nous devons dormir. »

Elle caressa délicatement la chevelure blonde de son amante, qui s'était lovée contre elle. Ce ne fut que lorsqu'elle la sentit profondément endormie, qu'elle se laissa à son tour happer par le sommeil.

Regina poussa un soupir de soulagement en entrant dans son manoir. Elle s'adossa contre la porte d'entrée, savourant l'odeur du bois et des fleurs qui en empreignaient les murs. Elle aimait cette maison, y avait passé presque tous les rares moments heureux de son enfance, des moments où sa mère, sans doute trop occupée par quelque amant ou quelque manigance, l'y avait laissée seule, tel un jouet abîmé abandonné dans un coin du jardin.

Elle n'y avait jamais vraiment vécu du temps de sa jeunesse. Sa génitrice préférait qu'elles habitassent en ville, dans un immeuble haut de gamme au centre de Boston. Mais lorsqu'elle avait besoin de se débarrasser de sa progéniture, elle expédiait sa fille dans cette résidence d'été appartenant à la famille de son mari. Elle laissait l'enfant seule dans l'immense bâtisse, tandis qu'une marchande peu aimable passait toutes les semaines déposer de la nourriture.

La première fois, la maison était pleine de poussière et les meubles recouverts de tissus blancs. Son père venait juste de mourir. Elle avait dû tout nettoyer, fouiller dans tous les recoins pour trouver des draps, apprendre maladroitement à plumer un poulet, à le faire cuire, remerciant le « Dictionnaire de la cuisine » qui trônait dans un tiroir.

— « Je ne veux pas d'une 'chougnasse' dans mes pattes », lui avait balancé sa mère en la projetant sur le seuil.

Elle n'avait pas sorti de valise du coffre, avait simplement balancé une grosse clef sur le sol.

L'enterrement avait eu lieu quelques heures auparavant. Il faisait gris et froid. L'aube se levait à peine. Regina ne se souvenait même plus de la cérémonie. Comme s'il n'y en avait jamais eu. Tout comme elle ne savait pas ce qu'était devenu le cercueil paternel. Sa procréatrice l'avait obligée à assister à la totalité de la mise en bière du corps de son père, l'avait contrainte, malgré son refus et sa panique, à embrasser le macchabé froid, lui avait fortement maintenu la tête contre le visage du cadavre. Elle lui avait ensuite ordonné d'arrêter de pleurer, l'avait poussée dans la voiture. Le voyage avait duré longtemps. Jusqu'à ce castel inconnu où celle-ci l'avait déposée manu-militari.

La jeune femme brune se souvenait d'avoir longtemps pleuré devant la porte, ne comprenant pas pourquoi son père était mort, pourquoi sa mère l'avait répudiée là. Jusqu'à ce qu'elle pensa qu'il fallait qu'elle cessât de pleurer, que c'était l'unique injonction maternelle, la condition pour que celle-ci fût de retour. Mais en ne la revoyant pas revenir, au fur et à mesure de la journée qui s'écoulait, elle avait fini par réaliser qu'elle allait rester seule un bon moment.

Elle avait cherché des briques, parce que la serrure était trop haute pour elle et qu'elle n'arrivait pas à l'atteindre pour y insérer correctement la clef, une vieille clef comme elle n'en avait jamais vue. Tout était sombre lorsqu'elle avait enfin pénétré dans le hall d'entrée, car elle avait dû forcer pour enclencher le pène. Il lui avait fallu un moment pour trouver un interrupteur, avait dû se mettre sur la pointe des pieds pour appuyer dessus.

Une fois ses yeux habitués à la lumière, la maison lui avait paru plus chaleureuse que la nuit qui commençait à tomber au dehors. Elle avait eu peur en ouvrant le frigo, en voyant le poulet plein de plumes. Elle avait assimilé le fait, en observant cette nourriture, qu'elle devrait se débrouiller seule, que tout avait été prévu afin qu'elle prouvât à sa génitrice qu'elle n'était pas une 'chougnasse'. Elle avait mangé sans les éplucher des carottes et une pomme, avait fini par s'assoupir sur un fauteuil dont elle n'avait osé enlever la housse blanchâtre. Elle n'avait pas très bien dormi, poursuivie par le cadavre glacial et déformé de son père.

Son exploration de la demeure avait débuté le lendemain. Elle avait eu du mal à ouvrir les volets, néanmoins, lorsque le soleil avait pénétré dans le salon, elle avait été éblouie par les lieux. Elle avait ensuite placé des chaises près de tous les endroits trop hauts, interrupteurs, placards, fenêtres, de manière à pouvoir les atteindre. Elle avait enfin retiré tous les tissus blancs, qu'elle avait soigneusement mais difficilement pliés dans un coin.

Elle se souvenait encore du temps qu'elle avait mis pour comprendre le fameux « Dictionnaire de la cuisine », remerciant sa mère pour lui avoir appris à lire deux ans auparavant, lui donnant sa première leçon le jour de ses cinq ans. Elle avait aimé ces leçons, qui étaient son cadeau d'anniversaire mais également l'unique fois où sa génitrice avait réellement agi comme une « maman ».

Elle était restée trois mois dans la vieille demeure, y découvrant chaque recoin, chaque livre, chaque objet. Être seule ne l'avait pas dérangée, — elle en avait l'habitude —, bien que les premiers jours dans ce lieu immense et inconnu aient été difficiles. Cependant, une fois les housses ôtées du mobilier, malgré le froid régnant jusqu'à ce qu'elle fît un feu dans la cheminée, elle avait aimé l'endroit, profitant du silence pour y faire doucement son deuil. Elle avait gardé l'habitude du feu dans les cheminées, tout comme le vieux livre de cuisine.

Le manoir devint ainsi son sanctuaire, un sanctuaire où elle découvrit une autre manière d'être, loin des faux-semblants que lui imposait sa procréatrice. Elle y devint une lectrice assidue, y acquérant la culture d'une adulte alors qu'elle n'était qu'une enfant, y devint une sportive émérite, grâce aux courses dans le bois caché derrière le castel et aux arbres qu'elle escaladait, s'autorisant de la sorte à extérioriser sa colère et sa peine. Elle y comprit, de manière totalement inopinée, que le pantalon était la liberté ultime, n'ayant trouvé comme uniques vêtements que de vieux jeans noirs qu'elle s'était empressée de mettre, s'apercevant par la suite qu'ils étaient infiniment plus confortables que les tenues apprêtées que sa mère l'obligeait à porter quotidiennement.

Lorsque celle-ci était revenue et qu'elle avait vu la manière dont son héritière était vêtue, elle lui avait ordonné froidement de se déshabiller. Elle avait ôté la ceinture du denim trop grand que l'enfant portait, puis elle l'avait battue jusqu'au sang, avait continué jusqu'à ce que le corps de la petite fille écroulée sur le sol ne soit plus qu'une plaie béante. Ce n'était pas la première fois, mais cela n'avait jamais été aussi violent.

Elle l'avait ensuite forcée à s'habiller avec une jupe étroite et une chemise, qui collaient à ses blessures, n'hésitant pas à la taper à nouveau en la voyant trop faible pour se vêtir, indifférente à l'hémoglobine qui tâchait les vêtements, l'avait après contrainte à mettre des petits talons hauts avec lesquels la fillette pouvait à peine marcher.

En la voyant tomber, sa génitrice l'avait giflée durement, puis l'avait attrapée par les cheveux et tirée jusqu'à la voiture où elle l'avait jetée dans le coffre. Enfermée dans un noir total, luttant contre les larmes, l'angoisse, la nausée, les souffrances insupportables que son corps lui renvoyait, l'enfant n'avait cessé de penser au manoir, tel un refuge dans lequel elle finit par s'endormir. À moins qu'elle ne se fût évanouie. Elle fut réveillée, lors de leur arrivée à Boston, par les baffes féroces de sa mère, qui lui reprochait d'avoir sali de son sang l'arrière de l'automobile.

Regina s'était habituée à cette nouvelle vie où elle était tabassée à la moindre occasion. Elle avait appris à se soigner en cachette, avait appris à résister aux coups, à la douleur, avait appris à ne pas pleurer malgré les blessures, avait appris à porter en toutes circonstances un masque pour cacher ses émotions, s'était endurcie au point de se moquer de tout cela. Mais elle travaillait dur pour ses études, lisait énormément, accumulait le plus de connaissances possibles dans l'unique but d'échapper au plus vite à sa créatrice.

Lorsque l'armée était venue pour présenter, dans son établissement privé élitiste, les différentes écoles d'officiers, elle s'était immédiatement inscrite au seul concours d'entrée ne nécessitant pas d'autorisation parentale, celui de l'Académie Militaire de Philadelphie, l'une des rares, également, qui acceptait des élèves aussi jeunes qu'elle. Elle avait réussi haut la main, avait été heureuse dans ce lycée militaire qui lui était apparu d'une douceur infinie par rapport aux coups de fouet brutaux que sa mère aimait lui infliger plusieurs fois par jour.

Être sortie majore de sa promotion était l'une de ses fiertés. Cela lui avait permis d'intégrer West Point, où elle avait fini « Valedictorian ». Elle avait pu, en tant qu'élève la mieux notée, choisir son lieu d'affectation, un lieu le plus loin possible de sa mère, ce qui signifiait une zone de combat à l'étranger, car, bien qu'elle ait coupé tout lien avec cette dernière, elle n'était pas certaine que celle-ci ne chercherait pas à se venger, non sans raison d'ailleurs.

De fait, lorsque la jeune femme brune avait été émancipée et qu'elle avait pris connaissance du testament de son père, décédé peu après son septième anniversaire, elle avait découvert qu'elle était son unique héritière et que sa mère n'avait droit à aucun bien. Elle s'était demandé si c'était pour cela que celle-ci la détestait tant. Elle avait réclamé son héritage, avait été soulagée lorsqu'on avait informé, quelques années plus tard, du décès de sa génitrice, sentant un poids dont elle n'avait jamais eu conscience s'effacer.

Une fois en possession de son patrimoine, elle n'avait jamais cessé d'entretenir la vieille demeure. Durant ses rares retours au pays, elle l'avait faite moderniser afin que la bâtisse possédât tout le confort moderne. Elle avait également engagé des gens pour s'en occuper lors de ses absences. Bien qu'elle y passât, avant son mariage, toutes ses permissions, elle n'avait jamais eu véritablement l'occasion d'y vivre. Daniel, en effet, était mal à l'aise avec la fortune de sa femme. Ce fut pourquoi elle ne lui avait jamais proposé d'y habiter, bien qu'elle en ait eu fortement envie, se contentant d'y venir seule, parfois, lorsque l'armée lui pesait trop et qu'elle avait besoin de sérénité.

Après le décès du père de ses enfants, elle n'avait plus supporté l'appartement où ils vivaient dans le centre de Storybrooke. Celui-ci était situé au-dessus de l'épicerie et c'était déjà suffisamment éprouvant de devoir rester dans le magasin où planait sans cesse l'ombre de son conjoint. Elle avait donc décidé d'emménager avec ses enfants dans le petit castel, les incitant à peindre leurs chambres comme ils le désiraient, tandis qu'elle faisait installer une aire de jeux dans un coin de l'immense jardin. Le lieu leur avait été bénéfique, notamment parce qu'ils n'avaient plus à se heurter constamment aux souvenirs du défunt.

Tous trois s'étaient reconstruits dans ce nouvel espace, qu'ils considéraient dorénavant comme leur véritable maison, même s'il leur arrivait quelquefois, rarement, de dormir dans leur précédent logement. Elle avait à un moment donné pensé à vendre ce dernier, mais elle avait vu dans le regard de son fils que cela lui ferait de la peine, aussi avait-elle finalement décidé d'en refaire l'agencement et la décoration. Lorsque les enfants n'étaient pas à l'école, ils pouvaient y rester, y faire leurs devoirs ou y jouer, tandis qu'elle travaillait à l'étage inférieur. Elle y accomplissait également les comptes du commerce. Le soir, en revanche, ils revenaient tous trois dans l'antique manoir. C'était un bon équilibre : cela leur permettait d'éviter les réminiscences intempestives tout en ne rompant pas avec un passé qui devenait néanmoins de plus en plus ancien. Et s'il devenait de plus en plus ancien, c'était bien grâce à Emma.

La jeune femme brune ne put s'empêcher de sourire. C'était l'effet « Emma ». La négociante se décala de la porte où elle s'était adossée, ôta sa veste qu'elle mit sur un cintre avant de l'accrocher dans le placard de l'entrée. Bien qu'elle n'y vît pas les vêtements de ses enfants, elle ne s'inquiéta pas : elle savait qu'ils étaient avec sa belle et si douce amante, sans doute dans le jardin, car celle-ci n'aurait pas manqué de la prévenir s'il en avait été autrement.

C'était un soulagement de pouvoir se reposer sur quelqu'un. D'avoir une totale confiance en quelqu'un. Non pas qu'elle n'eût pas confiance en David, à qui elle confiait souvent ses enfants, pas seulement parce qu'il était leur parrain, mais surtout parce que ceux-ci s'entendaient admirablement avec la petite dernière de celui-ci et qu'elle estimait nécessaire qu'ils aient des amis n'ignorant pas ce qu'ils avaient vécu avec leur père. Malgré cela, elle ne cessait d'être anxieuse lorsqu'ils étaient avec son associé. Mais lorsqu'ils étaient avec Emma, elle n'avait nulle angoisse, était si totalement rassurée qu'elle pouvait se concentrer entièrement sur son travail et ses diverses obligations.

Elle n'essayait pas de comprendre pourquoi elle avait une telle confiance dans la jeune femme blonde. Elle pouvait bien sûr chercher des raisons rationnelles, comme par exemple le fait que l'orpheline ait tant souffert, ce qui la rendait inepte à blesser les autres, particulièrement les enfants. Elle n'en avait, cependant, pas l'envie. Tout comme elle ne tentait pas de comprendre pourquoi elle aimait la barmaid, pourquoi celle-ci créait en elle des émotions qu'elle n'avait jamais éprouvées. Tout ce qu'elle désirait, c'était apprécier ce cadeau de la vie.

Elle se dirigea vers la cuisine où elle se servit un verre de cidre rosé. Elle était assez fière de cette nouvelle variété qu'elle venait de créer, dont elle estimait que sa saveur correspondait au bonheur lié à la présence d'Emma dans sa vie. C'était une idée qu'elle avait eue lorsqu'un supermarché s'était construit à Storybrooke. Elle avait conservé le côté « épicerie » du magasin, tout en se spécialisant dans des cidres qu'elle fabriquait elle-même. Elle avait dorénavant une certaine renommée, bien qu'elle se refusât à industrialiser sa production. Tout en tenant la bolée, elle monta dans sa chambre afin d'échanger sa tenue stricte de travail pour des vêtements plus confortables. Une fois cela effectué, elle commença à réaliser qu'elle était en vacances.

« En vacances ». Ces termes sonnaient encore étrangement en elle. Après la mort de Daniel, elle avait été incapable d'en prendre. Elle savait évidemment que c'eût été préférable pour les enfants. Elle n'avait pu rejeter cependant, cette étrange sensation qu'abandonner le magasin, ne serait-ce que quelques jours, constituerait une atroce trahison envers son défunt mari. Les seuls moments où elle l'avait fait, cela avait été pour s'occuper d'Alice ou d'Henri. C'était d'ailleurs pour avoir de moins longues journées, pour pouvoir passer plus de temps avec eux, qu'elle avait proposé un partenariat à David.

La vérité, était qu'elle n'avait nul besoin de l'argent que rapportait le commerce. Mais là encore, elle avait éprouvé une trop forte culpabilité à l'idée de vendre la boutique. Il s'agissait de l'héritage de Daniel vis-à-vis de ses enfants : sa responsabilité était de le faire fructifier. Ils décideraient, en grandissant, de ce qu'ils désireraient en faire. Elle avait donc assumé, s'était totalement plongée dans un métier qu'elle n'avait jamais voulu exercer, et les vacances étaient devenues une idée impossible.

Les choses avaient totalement changé lorsqu'Emma était entrée dans sa vie. Lorsque la militaire avait vu cette jeune inconnue si pâle, si maigre et pourtant si belle, lorsqu'elle avait vu son extrême timidité, lorsqu'elle l'avait vue sursauter quand un client s'était approché d'elle sans qu'elle l'ait vu, elle avait immédiatement compris. Elle avait suffisamment aidé de soldats traumatisés, de femmes violées à répétition jusqu'à ce qu'elles tombent enceintes afin que leur progéniture servent à l'ennemi, pour savoir que cette juvénile femme blonde avait vécu l'enfer.

Celle-ci, tremblante, peut-être effrayée, avait relevé ses magnifiques yeux couleur émeraude. Regina y avait perçu un intense éclair de vie, juste un instant, et elle avait su que celle-ci tentait par tous les moyens de se reconstruire. Aussi avait-elle tenté de l'apprivoiser, sans s'interroger sur ce profond désir de la soutenir et de la protéger, juste heureuse de s'intéresser à quelqu'un pour la première fois depuis le décès de Daniel. Elle ne la brusqua pas, se contenta de rester à distance tout en étant à sa disposition, éloignant d'elle les importuns, bénéficiant de la complicité involontaire de sa fille.

C'était pour Emma qu'elle avait pris ses premières vacances depuis la mort de son conjoint. Lorsqu'elle avait compris quel psychopathe était Cassidy, lorsque la barmaid avait commencé ses premières séances avec Archie, séances extrêmement perturbatrices, Regina avait fermé l'épicerie pour être constamment aux côtés de sa belle guerrière. Elle voulait de surcroît que ses enfants tissent des liens avec elle et le seul moyen était d'avoir du temps, un temps libre de toutes responsabilités. Le plus difficile avait été finalement de convaincre l'orpheline. Mais la veuve avait joué sa serpentarde, comme l'avait remarqué sa dulcinée, qui s'était finalement rendue à ses arguments.

La jeune femme brune avait eu raison, bien sûr. Elle avait passé la plupart des après-midis avec Emma et les enfants, profitant pleinement des longues journées d'été : elles avaient pêché avec Henry avaient construit de minuscules maisons avec Alice, qui rêvait de devenir architecte. Tous quatre avaient souvent pris les vélos pour se rendre au cinéma, comme s'ils formaient une famille.

Ils avaient créé leurs propres rituels. Ils dînaient, puis les petits se baignaient dans la rivière. Après les avoir douchés et mis au lit, Regina s'asseyait avec Emma sur un banc, derrière le manoir, tandis que la lune et les étoiles apparaissaient lentement dans le ciel. Elles sirotaient un verre de cidre, parlaient de tout et de rien, savourant ces moments d'intimité paisible. Vers le mitan de la nuit, elles remontaient dans leurs chambres. Elles étaient bien loin, à cette époque-là, de partager un lit ensemble.

Il y avait aussi les jours où la jeune femme blonde voyait Archie. Ces jours-là, Regina confiait les enfants à David. C'était durant ces premières vacances qu'elles avaient instauré le rituel du bain. C'était également durant ces premières vacances que ses enfants avaient accepté Emma comme un membre adulte avec lequel ils allaient recomposer une nouvelle famille.

Dès les premiers jours, Alice avait aimé passer du temps avec Emma. Lors de leurs promenades tous les quatre ensemble, la petite fille prenait souvent la main d'Emma ; lorsqu'elle tombait et se faisait mal dans l'aire de jeux, c'était désormais vers la jeune femme blonde qu'elle courait plus volontiers. Ce genre de scènes mettait du baume au cœur de Regina. Aussi, lorsque la fillette se précipita un jour vers sa mère pour demander si la serveuse pouvait l'emmener faire du shopping, celle-ci ne fut pas d'humeur à le lui refuser, d'autant que l'idée sembla réjouir la jolie blonde.

Henry, pour sa part, avait été moins démonstratif. Le premier jour de ces vacances, après que Regina soit passée le récupérer chez un copain, le gamin n'avait pas décroché un mot de la soirée, ni à Emma ni à sa mère. Le lendemain, à la plage, il s'était montré tout aussi peu loquace. La jeune femme brune savait que quelque chose le perturbait : c'était ce qu'indiquait l'étrange silence de son fils. Juste au moment où elle s'apprêtait à le questionner, se doutant de ce qui le tourmentait, celui-ci se tourna à moitié vers elle :

— « Maman ?

— Oui ?

— Cela t'arrive de penser à papa ?

— Bien sûr.

— Moi aussi, je pense à lui.

— C'est normal, mon chéri : il t'aimait beaucoup. »

Henry hocha la tête, puis demanda :

— « Il te manque ?

— Évidemment, répondit Regina. Quel est le problème, Henri ?

— Juste qu'il me manque aussi, Maman.

— Je sais, mon chéri.

— Qu'est-ce que tu fais lorsque tu sors avec Emma ?

— On mange, on discute. Parfois on va se promener à la plage, ou ailleurs ».

La jeune femme brune se sentit vaguement mal à l'aise. Son fils venait d'aborder le sujet qui le tracassait réellement.

— « Tu as pris des vacances et tu l'as invitée chez nous, continua l'enfant. Est-ce parce que tu aimes discuter avec elle ?

— Oui.

— De quoi discutez-vous toutes les deux ?

— Oh... De choses et d'autres. Nous parlons également de toi, de ta sœur.

— D'Alice et de moi ?

— Oui, bien sûr. Passer du temps avec vous deux est toujours du bonheur. C'est ce que nous pensons en tous cas. Sinon, pourquoi prendre des vacances ensemble ?

— Ah… D'accord. »

Il s'était tu un long moment, avant d'ajouter :

« Emma. Est-ce qu'elle est comme nous ? Parce qu'elle a l'air d'être comme nous.

— Comme nous ?

— Toute cassée. »

La veuve resta un instant sidérée par le point de vue de son fils.

— « Je crois que l'on peut dire cela, oui.

— Tu crois que nous y arriverons ? À la réparer. Parce qu'Emma, elle a l'air encore plus démolie que nous.

— Je crois que cela prendra du temps, mais que nous y arriverons, oui. Qu'ensemble nous pourrons nous réparer entièrement.

— Nous, nous sommes déjà un peu réparés, n'est-ce pas ?

— Oui, Henri. Alice, toi et moi, sommes presque réparés.

— Et Emma nous réparera totalement ?

— Je pense qu'elle a cette capacité, oui.

— Nous t'aiderons, tu sais, avec Alice, pour la réparer. »

La négociante n'avait pas répondu, se contentant de saisir tendrement son petit garçon contre son torse, luttant contre des larmes qui montaient.

La conversation avec son fils avait tenu Regina éveillée cette nuit-là. Elle s'était surprise à contempler une photographie de Daniel avant de finalement s'endormir. Ce fut le lendemain de cette conversation qu'Alice demanda à faire du shopping avec Emma. Lorsqu'elles étaient rentrées de leur balade, la petite fille débordait d'énergie et d'enthousiasme. Elle avait entraîné sa mère et son frère pour leur montrer les vêtements achetés, leur offrant un véritable défilé.

Lorsque sa sœur était sortie de la pièce pour retourner dans sa chambre, Henry, qui jusqu'à présent n'avait pas levé le nez de sa console lorsque la barmaid était présente, s'était approché de la jeune femme blonde.

— « Tu pourrais m'emmener faire les boutiques à moi aussi ? Avait-il demandé en murmurant presque. Parce que j'ai besoin de tee-shirts et d'autres choses...

— Bien sûr, gamin, lui avait-elle spontanément souri. Veux-tu que nous y allions demain ? »

Henry lui avait rendu un mini sourire d'acceptation.

Tous les quatre, plus tard, s'étaient attablés autour d'un joyeux repas. Ce jour-là, Emma était devenue un véritable membre de la famille.

Cela s'était passé deux ans auparavant. En entendant des cris de joie venant du jardin, Regina sourit une nouvelle fois. Elle s'approcha de la fenêtre. Les enfants poursuivaient la jeune femme blonde, qui se laissa attraper. Une séance de chatouilles fit éclater leurs rires. C'était une chose qu'elle n'aurait jamais cru voir un jour. Voir ses trois amours totalement hilares, incapables de s'arrêter.

Elle eut un pincement de cœur en se souvenant de la première fois où elle avait vu l'orpheline rire, rire qui s'était terminé par une crise de sanglots amers. Cela ne risquait plus d'arriver maintenant.

Emma avait retrouvé un poids normal, ne sursautait plus à chaque fois que l'on s'approchait d'elle sans qu'elle n'en ait conscience, pouvait entrer dans une salle de bains sans être saisie par un effroi sans nom, aimait courir pour se blottir dans ses bras, riait et souriait sans hésitation, était apte à gagner un combat en quelques minutes. Elle avait pris confiance en elle au point d'accepter de ne travailler qu'à mi-temps chez Granny, ses remèdes et ses tableaux lui rapportant suffisamment d'argent. Elle avait pris confiance au point d'avoir voulu passer son permis. Et de l'avoir obtenu.

Il y avait également ce qui s'était passé quelques jours avant. Lorsqu'Emma avait joui. Un orgasme si secret et si inattendu. Un orgasme qui avait tant bouleversé Regina, qu'elle avait joui à son tour, chose dont elle ne se serait pas cru capable puisqu'il y avait plus de dix ans qu'elle n'avait fait l'amour avec quelqu'un. Retrouver cette sensation fut un immense bonheur. Jusqu'à ce qu'elle réalisât que son si bel amour ne comprenait pas ce qu'elle avait vécu. Elle en avait ressenti une peine infinie, s'était employée à la rassurer.

Elle savait, bien sûr, qu'en proposant à sa compagne des massages, elle les dirigerait doucement vers une réelle sexualité. Mais rien, dans ce que la jeune femme blonde lui avait raconté de son passé, n'avait préparé Regina au fait que Neal avait été le seul et unique amant d'Emma. Que son unique expérience se réduisait aux quatre années de viols atroces que lui avait imposés ce malade.

Elle réalisa qu'il s'agissait du secret le plus important d'Emma quant à sa relation, si l'on pouvait qualifier cela de relation, avec le policier, qu'il s'agissait certainement de la plus colossale barrière de sa bien-aimée quant à la sexualité. Bien que la négociante ait réussi à la calmer, à lui faire saisir qu'elle avait compris ce secret, bien que l'orpheline se soit détendue au point de s'endormir dans ses bras aimants, les cauchemars avaient fait leur réapparition et l'ancienne militaire avait passé la nuit à la consoler.

Ce n'était pas ainsi que cela aurait dû se passer. Emma aurait dû avoir le sommeil serein qu'entraîne toute jouissance et Regina s'en voulait terriblement de n'avoir rien vu venir. La jeune femme blonde parlait avec tendresse de sa relation avec Lily, même si elle n'avait pas pardonné à cette dernière de l'avoir trompée, et la veuve avait pensé que toutes deux étaient passées à l'acte, bien qu'il semblât finalement que c'était le non-passage à l'acte qui avait précipité la fin de leur couple.

Que sa douce guerrière ait hésité ne surprenait pas la commerçante : lorsque l'on avait été tabassé toute son enfance, tout ce qui relevait du corps était compliqué, et Regina était bien placée pour le savoir. S'il n'y avait pas eu l'école militaire, où elle avait croisé d'autres filles qui avaient été également battues par leurs parents, elle-même aurait autant de difficultés que sa dulcinée. Ses premières expériences, de fait, avaient eu lieu avec des adolescentes tout autant abusées qu'elle l'avait été, aussi ses appréhensions avaient-elles été partagées, avant de s'effacer au fil du temps.

Regina ne s'en voulait pas seulement pour n'avoir pas compris les raisons de l'échec de l'amourette entre Lily et Emma, elle s'en voulait également de n'avoir pas été attentive aux réactions du corps de son amante. Elle était tellement heureuse de voir celle-ci exprimer un désir spontané, qu'elle y avait répondu avec douceur, dans le but de le titiller, loin de se douter de ce qu'elle provoquerait. Elle s'en voulait parce qu'elle savait qu'Emma était loin d'être prête pour une quelconque jouissance, qu'il y avait en elle bien trop de questionnements, et que Regina, à la base, avait souhaité qu'Emma soit le chef d'orchestre de leur première nuit d'amour.

Non pas qu'elles eussent passé une nuit d'amour. C'était plutôt comme la réaction hormonale incontrôlée de deux adolescentes. Mais peut-être était-ce ce dont la jeune femme blonde avait besoin. Regina ne savait pas et ne pas savoir était quelque chose qui la contrariait profondément. Emma, en effet, n'avait pas changé de comportement, ne s'était pas repliée sur elle-même malgré le retour de ses cauchemars, comme l'avait craint la militaire. Au contraire même, puisque son aimée venait chaque nuit se réfugier dans ses bras, lui faisant totalement confiance pour apaiser ses nuits.

Il y avait cependant une chose qui avait changé, et cela faisait partie des choses qui inquiétaient la jeune femme brune. Depuis cet incident, Emma n'osait plus l'embrasser, rougissant à chaque fois que la négociante avait un geste tendre à son égard. Elle continuait de courir vers la militaire lorsqu'elle la voyait, mais dès qu'elle était plus proche, elle s'arrêtait, baissait les yeux et ne l'embrassait pas. C'était d'autant plus douloureux pour Regina que celle-ci, depuis cet accroc, redécouvrait le désir et qu'elle avait plus que besoin de sentir contre son corps celui de sa bien-aimée. Mais tant que l'orpheline n'était pas de nouveau prête à l'embrasser, la veuve ne pouvait rien faire. Aussi la négociante s'accrochait à ces nuits que la jeune femme blonde lui accordait, tout en sachant qu'il faudrait crever l'abcès. Elle espérait que ces vacances seraient l'occasion de le faire.

Après le repas, Regina prétexta quelques comptes à terminer afin de se sentir réellement en vacances, laissant Emma et les enfants regarder un film. Elle se rendit alors dans son bureau, ouvrit le coffre-fort d'où elle sortit une missive qu'elle avait maintes fois relue, à laquelle était accolée une enveloppe fermée. Il s'agissait d'une lettre que Daniel lui avait écrite et qui lui avait été remise après son décès. Elle en entama, une fois encore, la lecture :

« Ma très chère Regina,

Il est des rêves qui nous visitent et nous laissent épanouis au réveil. Toi, ma tendre épouse, tu représentes ce rêve, et cela m'attriste de devoir coucher sur le papier tout ce que j'éprouve à ton égard.

Je t'écris cette lettre pendant que j'en ai encore la force. Je ne suis pas écrivain : mes simples mots me semblent si peu convenir à l'heure qu'il est, car ils ne peuvent exprimer tout l'amour que j'ai pour toi, ma belle Regina.

Ma vie est infiniment plus agréable depuis que tu en fais partie. C'est d'ailleurs ce qui rend ma tâche tellement difficile, ce qui m'empêche de trouver les mots justes pour te parler. Je suis effrayé à l'idée que tout cela doive bientôt s'arrêter. Pas seulement pour moi... Mais également pour toi et nos enfants.

J'ai le cœur brisé à la pensée que je serai la cause de tant de chagrin. J'ignore ce que je peux faire, si ce n'est te rappeler les raisons pour lesquelles je suis tombé amoureux de toi dès le début, d'exprimer mes regrets pour le mal que je vais vous causer, à toi ma belle amour, et à nos merveilleux enfants.

C'est pourquoi j'ai rédigé une seconde lettre. Elle s'adresse à la personne qui finira un jour par te guérir, qui fera à nouveau de toi une femme épanouie. J'aimerais, lorsque ce sera le bon moment, que tu la remettes à cette personne.

Pour l'heure je sais, mon amour, que tu ne peux imaginer une telle chose. Il te faudra des mois, voire des années. Un jour, cependant, tu donneras cette lettre à une personne qui fera rebattre ton cœur encore une fois. Aie confiance en ton instinct, ma belle Regina. Et sache que moi, quelque part là-haut, je vous sourirai à tous les deux.

Avec tout mon amour,

Daniel. »

Après avoir relu une nouvelle fois la missive, Regina s'assit à son bureau sur lequel elle la posa. La première fois qu'elle avait lu la lettre, elle en avait été émue. Le côté protecteur de Daniel l'avait toujours amusée : après tout, elle était militaire de carrière, avait un niveau des plus élevés dans plusieurs arts martiaux, aussi le comportement de Daniel était-il un peu passéiste, comme elle le lui avait fait remarquer à diverses reprises, mais fort touchant.

Elle réalisait à présent, en relisant cet écrit, que celui-ci ne la touchait plus, qu'au contraire il l'agaçait, même si la beauté des termes ne pouvait en être niée. Le côté protecteur qu'elle y avait trouvé lui paraissait maintenant quelque peu machiste, voire même envahissant, comme si Daniel tentait de contrôler sa vie tout en étant dans l'au-delà.

Elle ignorait totalement ce que son défunt conjoint souhaitait dire à son nouvel amour, mais il y avait une chose dont elle était sûre : peu importait ce qui se passait actuellement dans sa vie, cela ne concernait certainement pas quelqu'un qui était décédé depuis une décennie entière. D'autant plus qu'Emma n'avait surtout pas besoin qu'un mort vienne lui donner des conseils, ou pire, essaya de diriger sa vie et ce qu'elle devenait.

Regina ressentit une violente et amère colère contre Daniel. Quel droit s'était-il arrogé pour croire qu'il pouvait se mêler de la vie qu'elle aurait après son décès ? La pensait-il si idiote, incapable de choisir son prochain amour ? La pensait-il si fragile, inapte à reconstruire sa vie et à aider leurs enfants à le faire ? Avait-il si peu confiance en elle ? Cette lettre lui semblait à présent d'un paternalisme outrageant.

Était-ce le signe qu'elle avait changé ? Le signe qu'après avoir échappée à sa mère, puis à l'armée, puis à son mariage, elle pouvait enfin être elle-même ? Ou bien était-ce le signe qu'elle était redevenue celle qu'elle était avant son mariage ? Ou était-ce juste l'influence qu'Emma, qui réagissait si violemment à chaque fois que l'on tentait de la contraindre ? La jeune femme brune ne le savait pas, mais elle ne pouvait que constater une chose : cette lettre qui l'avait émue à un moment donné lui faisait dorénavant horreur.

Sa colère finit par se calmer, et elle se sentit profondément triste, comme à chaque fois qu'elle se mettait en colère. Après un long moment, elle se leva et fit ce qu'elle aurait dû faire il y a longtemps : elle jeta dans les braises de la cheminée les deux missives de son défunt conjoint. Elle les regarda se consumer entièrement, pensant qu'il était juste, autant pour elle que pour Emma, que le fantôme de Daniel ne se mêla plus de leurs vies.

Elle rajouta une bûche dans le feu car, malgré l'été caniculaire, la vieille demeure restait toujours un peu froide. Curieusement, ces murs épais qui empêchaient la chaleur de pénétrer, s'avéraient particulièrement cruciaux lorsqu'il s'agissait de se protéger des glaces hivernales. Elle observa les flammes s'élever, glissa une main dans sa chevelure d'ébène. Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentit libre, une liberté qui déclenchait en elle une sorte d'ivresse étrange, mais particulièrement douce.

Elle se leva et sortit lentement de son bureau. Il était temps de se détacher du passé et de se consacrer au présent.

Les choses évoluèrent peu, lors des premiers jours de vacances, entre Emma et Regina. Si ce n'était que dorénavant, chacune des deux rougissaient à chaque effleurement, volontaire ou involontaire, de leurs corps. Même les enfants semblaient avoir remarqué ce changement.

Ce fut ce qui poussa la jeune femme brune à dire doucement, alors qu'une nuit pâle éclairait légèrement le lit où elles étaient allongées, — elles n'avaient, paradoxalement, pas cessé de dormir ensemble :

— « Nous devons parler, Emma.

— Je sais, murmura celle-ci.

— Je ne parle pas seulement de tes cauchemars, même si je suis ravie de voir qu'ils me semblent moins fréquents. Et tu sais que je serai toujours là pour te protéger d'eux, du mieux que je pourrais.

— Je sais. De toutes manières, mes cauchemars ne sont qu'une conséquence. Enfin, je crois.

— Alors, quel est le problème ?

— Tu exagères parce que tu as le même que moi.

— Oui et non. Je te désire, tu me désires, nous rougissons. Est-ce pour autant que nous sommes prêtes, Emma, je l'ignore. Mais tu sais, encore une fois, que je ne ferai rien que tu ne puisses désirer. Alors, je ne comprends pas quelle est ton inquiétude.

— Et si je ne pouvais jamais ? »

L'ancienne militaire enserra tendrement la barmaid, l'incitant à se blottir contre elle plus encore.

— « Tu l'as déjà fait, mon bel amour, alors bien sûr que tu peux.

— Mais si au lieu de toi, je voyais Neal.

— Je ne suis pas Neal. Et je pense avoir prouvé mes capacités à l'effacer de ton esprit. Tu pourrais également me faire confiance pour l'effacer de ton corps.

— J'ai confiance, Regina. J'ai confiance. »

À nouveau le silence s'installa. Il fallut un moment pour la négociante comprenne ce que sa dulcinée n'osait lui dire.

— « Emma, si ce dont tu as peur, c'est de jouir une nouvelle fois juste en m'embrassant, sache que c'est plutôt flatteur, et qu'il n'y a pas de raison que tu te sentes embarrassée. Je te rappelle que j'ai joui tout autant que toi, et qu'il y a bien longtemps que cela ne m'était arrivé. Je crois que toi et moi sommes comme des ados qui découvrent leur corps et que notre maîtrise de celui-ci est totalement aléatoire.

— Embrasse-moi, répondit la jeune femme blonde en faisant basculer la brune au-dessus d'elle.

Leurs poitrines s'effleurèrent à travers leurs pyjamas de soie et un discret gémissement s'échappa d'Emma tandis que Regina sentait son entrejambe s'échauffer. Avec une délicatesse infinie, cette dernière posa ses lèvres pulpeuses sur celles de son amante, les caressa jusqu'à ce qu'elles s'entrouvrent pour la laisser passer. La barmaid la serra plus fort contre ses seins tout en écartant ses jambes pour que la femme au cheveux d'ébène puisse y glisser l'une des siennes. Et lorsque la commerçante titilla le clitoris de sa belle, celle-ci se cambra sous la jouissance, suivie immédiatement de celle de son amante.

Tandis que tout le corps de son amante tremblait, la veuve les inversa lentement, afin qu'Emma puisse se positionner sur son ventre. Elle la cajola tendrement, la laissa se blottir entièrement en elle. Lorsqu'elle la sentit finalement paisible, presque endormie, elle lui murmura :

— « Il n'y a pas de règle, Emma. Le rythme est celui que nous voulons. Nous avons tout notre temps pour apprendre à explorer nos corps. »

Les deux jeunes femmes, pour la première fois depuis un trop long mois, passèrent une nuit sans cauchemar. Ce fut le lendemain qu'Emma annonça sa décision de divorcer de Neal. Restait juste à trouver un moyen pour que celui-ci ignorât les nouvelles coordonnées de son ex-femme.

Alors qu'Emma était passée chez elle pour arroser les plantes, elle aperçut Daniel. Il lui sourit tout en lui faisant signe. Son appréhension ne diminua pas. Tous deux ne s'étaient pas revus depuis ce fameux soir au bar. Après un instant d'hésitation, elle le vit se diriger dans sa direction. Comme il s'approchait, elle recula pour le garder à une distance raisonnable. Il parut comprendre et s'immobilisa.

Il finit par déclarer, un peu penaud :

— « Tout d'abord, je tiens à te présenter mes excuses pour la manière dont je t'ai parlé l'autre soir. Je m'en veux encore. Je ne sais pas ce qui m'est passé par la tête.

— Je peux comprendre que tu n'aies pas confiance en moi. J'habite ici depuis presque trois ans mais je suis une inconnue. En revanche, je trouve que pour quelqu'un qui dit aimer Regina, tu n'as guère confiance en elle. La juges-tu inepte pour penser qu'elle n'est pas capable de se choisir un partenaire qui lui convienne ?!

— Ce n'est pas cela.

— Cela y ressemble beaucoup, pourtant. Tu m'as dit que tu étais son ami, je pensais que tu étais également le mien. Mais je ne souhaite pas d'un ami qui a une vision si méprisante des gens qu'il fréquente.

— Emma, je…

— Je n'ai pas fini, Daniel. Tu m'as brisé le cœur. Et je sais que si je racontais à Regina comment parle d'elle quelqu'un qui prétend l'aimer, je suis sûre que cela briserait également le sien. Comment puis-je en être certaine ? Parce que nous avons elle et moi quelque chose en commun : nos cœurs sont si fragiles qu'un rien peut les briser. Alors, je veux bien te pardonner, mais j'estime préférable que nous gardions des relations strictement polies. »

Le jeune homme devint extrêmement pâle, la salua et s'éloigna vers sa maison. Malgré l'infime regret qu'elle ressentit, elle fut plutôt fière de ses propos et de la manière dont elle les avait dits, fière du fait qu'elle n'avait pas crié, gardant son calme à chaque instant. Elle eut un fin sourire en réalisant qu'elle avait, sans le vouloir, pris le ton froid qu'avait Regina lorsqu'elle était en colère après quelqu'un. Parfois son ton était glacial, et Emma savait que cela signifiait que la jeune femme brune était ivre de colère. Dans ces moments-là, celle-ci était totalement terrifiante et la barmaid était ravie de n'avoir jamais eu à subir les ires de sa compagne.

Curieusement, cependant, cet aspect-là de la personnalité de l'ancienne militaire n'avait jamais inquiété l'orpheline. Elle avait l'habitude des gens qui hurlent et qui cognent. Neal était comme cela, toujours à lui gueuler dessus, parce qu'il n'y avait pas d'autres termes possibles, tout en la tabassant. Mais le fait que sa bien-aimée puisse avoir un tel contrôle sur ses émotions était profondément rassurant pour la serveuse. Cela lui prouvait que jamais la militaire ne lèvera la main sur elle.

Il y eut un instant de silence dans sa pensée, au cours duquel elle sourit. Elle avait changé. Ou plutôt, la présence de Regina dans sa vie l'avait fait évoluer. Elle ne fuyait plus lorsqu'elle était en colère : elle trouvait les mots et exprimait ce qu'elle ressentait. Elle n'était d'ailleurs pas certaine que Regina eût souhaité lui apprendre cela, c'était en regardant celle-ci faire qu'elle-même avait appris. Elle comprit qu'elle avait grandi, qu'elle n'était plus la petite fille terrifiée qu'elle avait été.

Regina avait raison lorsqu'elle lui disait qu'elles avaient tout leur temps. Emma ne contrôlait pas toujours les réactions de son corps, mais elle apprenait peu à peu, comme elle avait appris sans le savoir à utiliser les mots. Elle avait confiance en sa belle lorsque celle-ci lui disait qu'elles n'en étaient qu'aux préliminaires, qu'elles n'avaient nul besoin de se presser pour comprendre ce que cela signifiait de faire l'amour.

Elle termina d'arroser, pensa qu'aussitôt arrivée chez Regina, elle prendrait l'un des tuyaux d'arrosage et poursuivrait les enfants pour les mouiller. Ils finiraient par prendre leur douche sous l'eau glaciale, tandis que sa tendre et chère lèverait les yeux au ciel en leur tendant des serviettes douces et chaudes.

Elle pensa également qu'elle avait hâte d'être cette nuit, hâte d'être dans les bras si doux de son aimée, hâte de la laisser caresser son corps, espérant que viendrait très bientôt cet instant où elle serait prête à lui dire : « Déshabille-moi. »