Chapitre 21
Corps Viciés
- Allons l'ami, ne me dis pas que ta maîtresse…
- Madame la Marquise je vous prie ! Nous ne sommes pas à bord d'un négrier ! Le coupa Ludwig plus sérieux que jamais, intransigeant sur le protocole.
Agacé, Jack repris l'air faussement pompeux :
- Très bien… Pourrais-je, s'il vous plait, m'entretenir avec Madame La Marquise ?
Il ponctua ses paroles d'une mimique voulue aristocratique qui lui donna bien l'air d'avoir avalé une ombrelle.
Cela étant, le pirate n'avait pas réellement besoin de singer un lord… ses bottes rutilantes, ses pantalons parfaitement coupés et sa chemise immaculée suffisaient à parfaitement donner le change.
Après s'être doublement occupé d'Elizabeth Swann, il s'était entraîné à perfectionner son maintien en scelle histoire d'appuyer sa crédibilité. Après cela, il était convenu qu'il rejoigne la Marquise pour le déjeuner. Cependant, une fois arrivé à demeure, le pirate n'avait pas trouvé celle-ci et la bonne nouvelle qu'il voulait lui annoncer lui brûler la langue.
Impatient, il avait attendu jusqu'ici tournant comme un lion en cage.
Décidé, le forban s'était alors dirigé vers le couloir menant aux appartements principaux lorsque la vieille sentinelle l'avait arrêtée.
Devant les doubles portes, les deux hommes tentaient de prendre le dessus l'un sur l'autre.
- Madame n'est pas disponible. Rétorqua le majordome, menton haut.
Alors qu'il déboutonnait quelque bouton de sa chemise, Jack suspendit son geste.
- Voyons voir, nous sommes près de dix neuf heures, soit en fin de journée et Madame la Marquise n'est pas encore sortie de sa chambre ? Articula-t-il doucement comme si la question n'avait aucun sens.
- Madame est tout à fait en son droit !
- Oui mais j'avais une cho…
Le Capitaine n'eut pas le temps de terminer sa phrase que le haut domestique s'exclamait déjà :
- Sur ce Monsieur, le devoir m'appelle.
Faisant une moue significative, le pirate marmonna dans le dos du majordome :
- J'ai pas l'impression qu'il m'aime beaucoup ce gars là…
Alors que Ludwig filait vers les cuisines, il rencontra Roan Ru dans le couloir.
Lorsque le germanique croisa le regard du demi démon, ils échangèrent un regard particulier, non réellement de convenance mais comme si tous deux partageaient un même secret.
Arrivé près de Jack, le Renard déclara sans préambule, le moindre murmure lui étant audible :
- Je ne pense pas qu'il soit le seul.
Un sourire vint jouer sur son beau visage carminé alors qu'il s'appuyait contre un des battants clos, faisant face au forban.
- Vous parlez de vous ? Rétorqua celui-ci en toisant étrangement la créature.
- Ne me prenez pas pour plus vil que je ne le suis. Au contraire Capitaine Sparrow, j'ai tendance à louer votre présence sur cette terre. Croyez moi…
Intrigué, Jack regarda Roan, qui, toujours vêtu de noir, lui faisait penser à un ange diabolique porteur de mauvais présage.
Ce que sous entendait le Seigneur ténébreux demeurait pour lui un mystère…
Comprenant fort bien les interrogations qu'il avait suscité, le Renard demanda pour pallier quelque peu sa mesquinerie :
- Puis-je savoir ce qui vous amène devant les portes du Paradis ?
La métaphore fit ricaner Jack.
- L'antre est donc si accueillante ? Rétorqua-t-il, sournois.
Cette fois, Roan rit franchement diffusant son éclat grave à travers le corridor.
Il sembla alors au pirate qu'il résonnait dans son crâne et même, lorsque le tonitruement mourut, celui-ci parut retentir encore distinctement dans l'air.
Une nouvelle lueur s'était allumée dans les yeux sanguins du démon. Malgré le petit sourire sur ses lèvres, il arborait une expression étonnement impassible voire étonnement sérieuse pour le personnage.
Baissant quelque peu le ton, il prononça lentement, d'une voix presque martiale :
- Voilà en partie la raison pour laquelle j'estime votre existence, Capitaine Sparrow… Un homme en surface et un autre, encore plus ancré à l'intérieur.
Sur ces paroles, les yeux du démon se posèrent sur le vitrail où les deux personnages combattaient…
Son interlocuteur, troublé, saisissait toujours mal où le diable voulait en venir.
- Ne cherchez pas à comprendre, ce n'est pas à vous de le faire. Si vous voulez bien m'excuser… Continua-t-il enfin pour revenir au visage du forban.
Sur ce, Roan glissa sa main sur la poignet qui émit un cliquetis métallique. Dans un mouvement félidé, il fit volte face et pénétra les appartements de la Marquise, claquant la porte au nez de Jack.
Éberlué, le pirate resta quelques secondes fiché devant la porte.
Avant que Ludwig soit venu l'interrompre, il avait essayé d'entrer… mais s'était confronté au verrou de la serrure !
Les rideaux de tissu précieux étaient tirés sur les fenêtres assaillies par le soleil mourant. Ses derniers rayons, avant que la nuit ne les avale, transperçaient le velours des tentures pour inonder la pièce. La clarté étrange semblait palpable par la pesanteur qu'elle dégageait. On aurait dit qu'une centaine de bougies avait été allumées et renvoyaient une violente lumière se répercutant sur le lustre des meubles et du plancher.
Le silence était sépulcral mis à part le regain de l'océan qui murmurait non loin.
Tandis qu'il avançait, Roan Ru s'arrêta soudainement au centre de la pièce.
Ses iris rouges étaient dilatées par l'astre solaire mais sa vision aucunement troublée.
Une ombre de sourire vint jouer sur ses lèvres…
Pour le commun des mortels, la lumière signifiait la vie et l'espoir mais fort de ses connaissances, le Renard savait qu'en cette heure, cette lueur maladive traduisait plutôt la victoire d'un mal infectieux.
Tantôt, il avait parlé du Paradis mais ici, il s'agissait plutôt de l'Enfer.
Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il entrait ici. Reprenant sa marche, il se dirigea vers la chambre à coucher.
Les yeux grenat sondèrent cette nouvelle pièce jusqu'à se poser sur le tableau monumental qui ornait un pan de mur.
Pour la première fois, Roan sentit une étrange émotion s'agiter en lui, ses yeux rouges sur ceux verts du portrait.
Tel un reflet, l'illustration renvoyait la parfaite vérité, trait pour trait mis à part la couleur du regard. Il s'agissait bien de lui mais ce simple détail contredisait les apparences…
Contrairement au boudoir, la chambre n'était pas soumise aux rayons du soleil. Le contraste apparaissait troublant entre les pièces contiguës comme si le salon était en feu.
Une marge invisible et presque surnaturelle entre deux mondes.
Caressant la colonne de bois sculpté, celle là même contre laquelle il avait sensuellement immobilisé la jeune fille, Roan contempla le lit vide.
Pourtant elle était là. Il sentait sa présence…
Contournant le baldaquin, le Renard continua jusqu'à la fenêtre laissée ouverte. L'air marin venait à peine parfumer l'atmosphère empreinte d'une odeur plus amère.
Le temps, même pour le démon, parut s'arrêter face à la vision qui s'offrait à ses yeux.
Seul lui était pourtant hors du commun…
Telle une illustration de récit fantastique, la jeune fille reposait comme de ces princesses de conte dans la lueur vermeille du couchant. Étendue sur le marbre du balcon, une main sur son ventre et l'autre au dessus de sa tête, elle semblait sagement dormir. Sa robe écrue formait une corolle sur ses jambes tout comme ses cheveux épars autour de son visage.
Enjambant délicatement le corps inanimé, il s'agenouilla près d'elle.
En bas, les vagues venaient durement s'abattre sur la grève rocheuse. L'écume avait pris la teinte du ciel troquant son blanc neigeux contre une dentelle corail. Le chant de l'eau, antique ritournelle, accompagnait le tableau de la belle endormie révélant un cadre mystique à l'œil mortel.
- Vous avez réussi, jeune et douce Marquise mais à quel prix… Murmura Roan en frôlant une boucle soyeuse de sa chevelure brune.
Oui, elle était parvenue à créer son monde et à le faire croire. Elle avait quitté une vie pour une façonner une autre allant jusqu'à se tuer elle-même pour mieux survivre. Cependant et sûrement par cette dernière parcelle de naïveté, l'aristocrate avait cru pouvoir changer le cours de ses sentiments tout comme elle avait transformé son existence.
Le Renard plissa ses yeux rubis lorsqu'il promena un index sur la joue trop fraîche d'Amance. Descendant sa main vers la gorge nacrée, il la posa sur son thorax.
Elle respirait à peine.
Le poison avait commencé à la contaminer…
Sa peau froide, son teint blême et son faible souffle confirmaient que l'Opium réclamait enfin sa contrepartie.
Tandis qu'il glissait un bras sous ses genoux et un autre derrière son dos, il souleva facilement la jeune fille sous l'ultime regard de l'astre enflammé. Au lieu de l'emporter à l'intérieur, il resta positionné ainsi avec son précieux fardeau entre les mains.
Face à l'océan, abysses d'or liquide, Roan resserra son emprise et le visage de la belle vint se poser contre son cou. Fermant les paupières, il laissa sa chaleur pénétrer le corps de la Marquise qui remua imperceptiblement sous ce flux brûlant.
Pourquoi agissait-il ainsi ? Pourquoi n'avait-il pas de réponse alors que tout lui était connu ? Il était forgé pour ça, fait pour le stupre, lui, le démon charnel, la créature vicié...
Pourquoi ne pouvait-il rien empêcher ?
Rouvrant vivement les yeux, sa bouche prit un pli amer. La température de son corps n'avait cessé d'augmenter tel un feu attisé par la confusion de ses pensées. Sans bouger, le Renard fixa ce qu'il restait du soleil s'effondrer sur l'horizon recouvrant les cieux du manteau de la nuit.
Le temps s'écoula et tout devint enfin bleu.
Le coton des nuages engageait lentement une valse avec la lune naissante. Le miroir de l'eau devenu sombre, lui, se paraît peu à peu des diamants que lui offrait l'astre nocturne.
Les pierres écarlates des yeux du démon rayonnaient dans le soir rendant jalouses celles qui pointaient sur la voûte. Dirigeant ses prunelles vers les mèches foncées qui caressaient son menton, il se détourna enfin pour déposer l'aristocrate sur le lit.
La pièce était à présent plongée dans l'obscurité tandis qu'il s'asseyait près d'elle.
D'une simple pensée, il éclaira la chambre allumant ici et là plusieurs bougies.
Dégageant quelques cheveux de son front, il constata qu'elle avait gardé sa blancheur inquiétante malgré les ombres rosées qui ornaient ses pommettes. Tandis qu'il posait une main sur sa joue, le démon observa que sa température avait retrouvé un degré normal bien qu'elle restait encore basse.
Délicatement, le Renard se pencha sur la Marquise et appuya ses lèvres chaudes sur les siennes. A nouveau, une onde enflammée traversa la jeune fille, qui cette fois, réagit sous le contact. Tout doucement, elle ouvrit les paupières, prenant conscience du baiser qui l'éveillait.
Lorsqu'il recula, Roan prit le temps de la contempler.
Comme elle apparaissait différente en cet instant…
Sa peau clair renforçait les halos sombres sous ses yeux comme un fard macabre. Paradoxalement, ses longs cils noirs lui donnaient pour l'heure un étrange aspect angélique, ses yeux paraissant trop grands dans son visage.
Brillants de larmes versées, ils luisaient intensément.
Son expression même avait changé, elle n'avait plus rien à voir avec une aristocrate de haute sphère.
Elle était seulement… elle.
- Bien le bonsoir, ma chère… Prononça doucement le démon.
Se redressant quelque peu, Amance tenta de retrouver le fil de sa mémoire.
Tout était flou dans sa tête comme l'était la notion du temps.
- Bonsoir ? Répéta-t-elle.
- Oui belle amie, les étoiles parsèment déjà le ciel.
- Déjà…
Une main sur son abdomen dans l'espoir vain de calmer une douleur qui commençait à poindre, Amance posa son regard sur Roan.
- Devrais-je me sentir honteuse ? Reprit-elle en essayant de ré arborer un masque de hautaine noblesse.
Évidemment, elle faisait référence à son état, à cette deuxième addiction qui se résumait aux effluves d'un parfum asiatique.
- Qui sait… En tout cas, pas devant moi. Il est même dommage que cela ne produise aucun effet sur mes sens !
La Marquise émit un petit rire désabusé, légèrement rauque à cause du sommeil forcé qui l'avait étreinte.
- Absolument rien n'y fait ? Demanda-t-elle intriguée malgré sa piteuse disposition.
- Il y a bien une chose oui… répondit le Renard, ayant murmuré à son oreille.
L'aristocrate se sentit soudainement vertigineuse et dû se rattraper aux épaules du Seigneur Écarlate. Loin d'être de la niaise coquetterie, son étourdissement témoignait des restes d'Opium et du trouble que faisait naître la créature en son être.
Alors qu'elle tentait de se relever, la jeune fille chancela de plus belle et faillit se retrouver sur le tapis persan si Roan ne l'avait cueilli au vol.
- Eh là… Vous tentez le diable ma chère. Sachez que je peux profiter de vous tout mon soûl en cet instant.
Gémissant quelque peu sous l'assaut que prenait la douleur dans son crâne et son abdomen, elle répondit difficilement :
- Pour l'heure, j'aurais même… peur…de vous décevoir. Je crois qu'un bain me… ferait du bien… Qu'importe si l'eau est… froide… Ludwig me prépare un bac… tous les matins, il doit encore y être.
Le rire de Roan se mit à tournoyer dans la pièce avant qu'il ne réponde d'une voix grave et beaucoup trop sensuel :
- Si vous insistez… allons prendre ce bain !
O°O°O
