Bonsoir à tous, ici Wakaba Sayori.
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Nous sommes aujourd'hui le 25 décembre 2016. Cela fait presque quatre mois jour pour jour que les Chroniques ont refait surface, à raison d'une parution par semaine. Et c'est avec une certaine émotion que je me suis proposée de poster, une fois n'est pas coutume, l'ultime chapitre de ce que mes assistantes ont nommé acte 1.
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J'en profite pour vous remercier chaleureusement de votre soutien. Mon équipe et moi espérons vous avoir fait passer d'agréables moments de lecture.
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L'acte 2 annoncé pour 2017 signera une ère de profonds changements… Je vous remercie d'avance pour votre patience, et j'espère de tout cœur que peu importe le temps qui devra s'écouler avant les prochaines parutions, vous serez de retour aussi nombreux et enthousiastes qu'au premier jour. Elenthya mon éditrice se fera d'ailleurs un devoir de vous tenir au courant sur sa page FB, et ne manquera pas de poster quelques projets annexes d'ici-là. Pendant ce temps de pause relative, vos messages seront évidemment les bienvenus.
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A tous ceux qui se sont manifestés au cours des quatre derniers mois, merci pour cette formidable aventure. Lire vos commentaires était un plaisir rare et précieux.
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En l'attente de vos retours, je vous souhaite une belle fin d'année…
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Salutations,
Wakaba Sayori
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Eternally – Part Two
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Arpentée à pied, la piste de l'aérodrome désaffecté avait paru interminable. Quand Yagari atteignit enfin le jet – un modèle qui n'était plus de toute jeunesse mais néanmoins robuste – le soleil avait disparu derrière les montagnes qui bordaient l'horizon. La température chutait à chaque minute, et intérieurement le vétéran se félicita de ne pas avoir à rester dans la région plus longtemps. Habitué des missions sur le terrain, il était un ennemi qu'il détestait un peu plus que les autres : le froid. Il sapait l'énergie en toute discrétion, troublait la vue et l'odorat du hunter imprudent. Engonçant dans ses vêtements le combattant trop prévoyant, il le rendait ainsi plus lent à réagir en cas d'attaque. Lorsqu'on luttait contre des créatures véloces par nature et insensibles au froid, les conditions climatiques pouvaient radicalement changer les aboutissements d'une traque.
Tiré de ses pensées, Yagari gratifia d'un signe de tête le pilote, qui profitait des ultimes lueurs du jour pour vérifier les équipements extérieurs de son appareil. L'homme, un hunter comme lui, le salua d'un geste avant d'actionner un bouton près de la porte du jet, qui s'ouvrit dans un sifflement.
- Paré à décoller, Monsieur.
- Nous attendons encore un collaborateur qui sera accompagné de Zero Kiryû, répliqua le vétéran en lui indiquant la voiture garée en bout de piste. Le cas échéant, laissez-les approcher.
- Bien, Monsieur.
Yagari emprunta l'escalier qui menait à l'habitacle. Tandis que la porte se refermait derrière lui, il capta une voix familière en provenance du cockpit.
- Entendu… Je vous fais confiance pour continuer vos recherches dans ce sens.
Yagari se défit de son épais manteau qu'il jeta sur un fauteuil, puis il s'alluma une cigarette tout en tendant l'oreille. Kaien était vraisemblablement en communication radio avec le QG.
- Ils vont bien. Ils rentrent avec nous. Je vous recontacte quand nous serons en route.
Après un court moment de silence, Kaien reprit d'un ton un peu plus chaleureux.
- Yori-san ? Merci à vous.
Il y eut un chuintement métallique, puis un bruit de pas. La porte du cockpit s'ouvrit alors, et Kurosu Kaien constata sans surprise la présence de son collègue. Probablement l'avait-il senti venir bien avant de l'entendre monter dans l'avion.
- Quoi de neuf ? le questionna Yagari entre deux bouffées.
Son supérieur hiérarchique se renfrogna à la vue de la cigarette allumée en cabine, mais d'un regard lourd, Yagari le dissuada de faire une remarque. Avec un soupir, Kaien alla prendre place dans un fauteuil et entreprit de nettoyer ses petites lunettes.
- Hanabusa Aidô est parvenu à joindre les autres lieutenants de Kaname. Ils acceptent de nous rencontrer pour un débriefing officiel.
- De qui est-il question précisément ?
- Pour l'instant, seulement les compagnons de voyage de Kaname. Soit Akatsuki Kain et Ruka Sôen en plus d'Aidô. Mais ils seront sur la défensive. Il faudra préparer très soigneusement notre discours face à eux. S'ils se sentent accusés de complicité ou de négligence, ils cesseront toute collaboration.
Yagari acquiesça d'un hochement de tête, tout à fait d'accord. Un Sang-Pur avait été assassiné et sa compagne laissée pour morte, la mémoire altérée : il était déjà heureux que les vampires Aristocrates en charge de leur protection acceptent de leur parler, à eux, des hunters.
- En revanche, Seiren est toujours portée disparue. C'est mauvais signe.
Yagari ne renchérit guère. Il connaissait vaguement la dénommée Seiren, une vampiresse de classe D transformée jadis par Kaname lui-même, et de loin une garde du corps parmi les plus compétents qui puissent être. Au vu du sort de son maître Sang-Pur, il valait mieux ne pas se faire trop d'illusions sur le devenir de sa suivante.
Il scruta Kaien en silence : son collègue, les yeux perdus dans le vide, semblait déjà plongé dans de lointaines réflexions. Etait-ce lié aux renseignements qu'on venait de lui transmettre ?
- Alors comme ça, la fille Wakaba s'est enfin décidée à rejoindre nos rangs ?
Les prunelles d'ambre de son ami s'animèrent d'un rien de chaleur.
- Oui. Ça ne fait que très peu de temps, mais elle a déjà rassemblé de précieuses informations pour notre cause. Son réseau de relations est impressionnant… Mais ça n'a rien d'étonnant. Après tout, elle est la fille du Conseiller Saito Wakaba.
- Ça ne vous dérange donc pas plus que ça qu'une simple humaine prenne autant de risques ?
Kaien lui rendit un regard perçant, à mi-chemin entre l'étonnement et la défensive.
- Elle ne serait pas la première humaine à le faire. Et Yori-san avait déjà effectué un nombre conséquent de missions pour la Guilde, à titre de consultante et d'attaché diplomatique. Ça faisait plusieurs mois que je lui proposais d'officialiser, en vain. Mais quand elle a su pour Yûki et Kaname il y a quelques semaines, elle n'a plus eu le moindre doute.
- Je sais tout ça. Mais vous n'avez pas répondu à ma question. Elle n'est ni hunter ni vampire, et elle n'a aucune formation militaire ou d'auto-défense. C'est une proie facile. Pourquoi l'avoir intégrée à Fœdus Aurorae ?
- Elle voulait protéger sa famille et aider Yûki. Par les temps qui courent, rester inactif lui était pénible, ce que je comprends. Ses missions ponctuelles lui donnent accès aux archives de la Guilde, et un jour ou l'autre elle se serait attiré des ennuis en enquêtant par elle-même. Au moins à présent, elle le fera avec notre aide et sous le contrôle de Fœdus Aurorae.
- C'est absurde. La situation était déjà bien assez difficile sans avoir à impliquer des humains sans défense.
- Elle n'est pas sans défense. J'ai sollicité Aidô pour qu'il supervise ses recherches et garde un œil sur elle.
- Et il vous a obéi ? Hanabusa Aidô ?
Yagari haussa un sourcil, incrédule. Kaien eut un sourire énigmatique mais ne répliqua guère. Il jeta un œil par le hublot, parut contempler distraitement la forêt peu à peu plongée dans la pénombre.
- Yûki et Zero sont donc parvenus à se mettre d'accord ?
- Il faut croire que oui. En tout cas, ils discutent sans s'écharper. Après ce qui s'est passé cette nuit, ça tient du miracle.
Kaien eut un hochement négatif de la tête.
- Pas vraiment. Je leur faisais confiance.
Le borgne l'observa longuement, les mâchoires crispées de frustration. Kaien était habituellement d'une clairvoyance rare, mais lorsque cela venait à toucher Yûki ou Zero, Yagari l'avait toujours trouvé d'un optimisme affligeant. Probablement un effet pervers lié à son rôle de père adoptif.
- Ce ne sont plus vos gamins, Kaien, ni même vos Gardiens.
- Je sais, même si je persiste à les voir comme tels… Et malgré moi, je me dis qu'ils restent des personnages importants pour notre projet.
Yagari plissa le front au souvenir du bandage sur le poignet de Zero, insidieusement lié à la vigueur retrouvée de Yûki. L'idée que son ancien élève ait dû satisfaire la soif d'une Sang-Pur lui était particulièrement dérangeante. Kaien s'était-il donc attendu à un tel rapprochement ?
- Tant mieux s'ils ont pu trouver un terrain d'entente, conclut son collègue dans un léger sourire, presque las. Je compte charger officiellement Zero de sa protection le temps que l'assassin soit identifié. Vu ma position au sein de la Guilde, je ne pourrai pas la soutenir pleinement.
- Parce que vous pensez que cette situation sera plus confortable pour Zero ? Depuis bientôt cinq ans qu'il a rejoint nos effectifs, les hunters qui connaissent sa nature mais qui lui font confiance se comptent sur les doigts d'une seule main. S'il se montre proche d'une Sang-Pur, sa réputation va forcément en pâtir, bien plus encore que pour n'importe quel autre hunter.
- J'en ai conscience, et je n'ai jamais dit que ce serait facile pour lui. Mais je crois en son instinct et ses convictions, il saura faire face. D'ailleurs les difficultés l'ont toujours conduit à redoubler d'efforts. Kaname l'avait déjà bien compris.
Yagari tira une dernière bouffée de sa cigarette pour se donner le temps de réfléchir : que venait donc faire Kaname Kuran là-dedans ? Silencieux, il patienta quelques instants, mais Kaien ne semblait guère disposé à en dire davantage, l'air perdu dans ses pensées.
- Yûki s'est choisi un allié de taille, murmura ce dernier. Avec lui à ses côtés, la tâche qui l'attend lui paraîtra moins ardue.
Yagari réprima un léger sursaut.
- Attendez, vous la destinez toujours à… Vous voulez qu'elle succède à Kaname Kuran ?
Enfin le regard de Kaien se fit aiguisé, et il se redressa sur son fauteuil, toute lassitude rêveuse définitivement envolée.
- Pensez-vous qu'on a le choix, Yagari-san ? Quel Sang-Pur vous semble plus à même de reprendre ce rôle ? Sara Shirabuki ? Vous connaissez tout comme moi les soupçons qui pèsent sur elle et sa famille en ce moment même : au vu de sa conduite des trois dernières années, je prédis qu'elle userait d'une telle position exclusivement à son avantage. Isaya Shoto ? Il sort tout juste d'une hibernation longue de cinquante ans, et il m'a avoué se sentir déjà blasé par tout cet imbroglio politique : les considérations humaines, vampires et hunters lui passent bien au-dessus de la tête depuis qu'il est le dernier survivant de son clan. Et sinon, Lord Toma ? Lord Ori ? Ils sont loin d'être des pacifistes convaincus : si jamais un de ces vampires acceptait miraculeusement de rejoindre les leaders de Fœdus Aurorae, le mouvement courrait droit à sa perte. Et je ne parle même pas du fait que le commanditaire du meurtre de Kaname est peut-être parmi eux.
- Kaien, vous avez vu comme moi le massacre commis par Yûki. Elle a tué tous ces gens. Et aujourd'hui encore, elle est mue par la vengeance.
- Ce qui est un formidable moteur, vous en conviendrez, Yagari-san. Vous qui avez sans relâche poursuivi le Sang-Pur qui avait condamné votre compagne au Level E, vous le savez mieux que quiconque.
Yagari plissa la paupière, furieux qu'il use d'un tel argument.
- Ce que j'ai fait à l'époque n'engageait que moi, Kaien. Là, vous suggérez de mettre une gamine de vingt ans à la tête d'une organisation secrète présente à l'échelle internationale. Une Sang-Pur en plein deuil, qui pas plus tard que la nuit dernière a tué une dizaine d'humains dans un élan de colère.
Son collègue lui rendit son regard belliqueux.
- Elle a agi en état de légitime défense. De plus, Yûki ne sera pas seule à ce poste. Nous serons là pour la soutenir et l'empêcher de perdre le contrôle. Zero sera là. Fœdus Aurorae a besoin d'un leader identifié, ou alors tout ce que nous avons bâti durant les vingt dernières années va disparaître.
Excédé, Yagari s'apprêtait à tirer une nouvelle cigarette de sa poche – et tant pis pour l'interdiction dictée par le pilote – quand il suspendit soudain son geste.
- Non, Kaien. Vous avez besoin d'elle. Vous voulez que Yûki reprenne la tête de Foedus Aurorae assistée par Zero, mais en réalité, ils ne seront que les figures de proue du mouvement. N'est-ce pas ? Elle jouera une interlocutrice de choix face aux vampires, et lui un représentant notable et unique parmi la caste des hunters. Et vous, Kaien, vous aurez toute la possibilité de tirer les ficelles dans l'ombre, depuis votre poste de chef de la division de Guilde la plus puissante qui soit, celle qui dispose de la Forge.
Les pièces du puzzle se mettaient tout à coup en place avec une facilité déconcertante. A son désarroi, Kaien n'eut aucun mot, aucune mimique théâtrale pour nier les faits. Juste un autre sourire énigmatique, à peine plus chaleureux que le précédent.
- C'est vrai, et je ne l'ai jamais caché, répondit-il avec un calme inhabituel et presque désarmant. Le monde sait pour les vampires. Il est temps de s'adapter à cette nouvelle donne.
Yagari se retint de soupirer.
- Kaien… La neutralité des hunters, ça vous rappelle quelque chose ? Vous ne pouvez pas prendre position ainsi. Tant que Fœdus Aurorae agissait comme un simple intermédiaire entre les humains et les vampires, notre ingérence était encore acceptable. Mais nous savons tous les deux que ce temps-là est bientôt révolu.
- Relisez le code de conduite de la Guilde, Yagari-san, et quand vous aurez trouvé la loi écrite qui nous dicterait ce principe de neutralité, faites-moi signe. Mais je peux d'ores et déjà vous garantir que c'est tout ce qu'il est : un principe, et non une obligation. Durant toute ma vie de hunter, j'ai suivi une simple règle orale, et la seule chose qui ait changé entre temps, c'est ma patience, émoussée jusqu'à l'os.
Il croisa résolument les bras, le regard dur et exempt d'émotions.
- Au bout de deux siècles à faire respecter la Loi de la Nuit, je retrouve les mêmes déboires : des vampires et des hunters pour outrepasser la bienséance, quelques Sang-Purs qui se croient au-dessus des lois, des Aristocrates qui les protègent et les adulent, et partout des innocents pour en payer le prix fort. Nombre de mes amis, qu'ils soient humains, vampires ou hunters, sont morts pour le maintien d'un équilibre utopique. Ça suffit. J'ignore qui ils sont, mais les membres d'Anthéa ont donné un coup de pied dans la fourmilière en révélant la vérité aux humains. Je n'ai pas rejoint Fœdus Aurorae pour rester neutre et regarder le reste s'écrouler, et encore moins pour ramener le monde à ce qu'il était avant la Révélation. Il est temps d'agir.
Yagari le scruta avec minutie. Il reconnaissait bien là la verve de Kaien, qui avait toujours été doué pour les discours percutants. Mais son attitude n'avait rien à voir avec celle ténébreuse et intimidante du « Vampire sans Crocs » de jadis, et tout en étant longuement étudiée, elle n'avait pas non plus ce côté théâtral et ridicule propre au fameux directeur de la Cross Academy. Son regard était franc, son visage un rien fatigué – l'âge qui commençait à se faire sentir ? – arborait un calme serein, presque lumineux. C'était le Kurosu Kaien sorti des décombres de l'Académie cinq ans plus tôt – un échec retentissant – avec pourtant une prestance renouvelée. Un homme qui, en l'espace de quelques mois, avait gravi les derniers échelons de la Guilde et dument acquis la place de Directeur de Division, qu'il avait autrefois boudé à plusieurs reprises.
- C'est pour Yûki que vous faites tout ça ?
Kaien frémit, et son assurance parut s'effriter d'un rien.
- En partie, oui.
- Elle n'est plus vraiment votre fille adoptive, Kaien. Et j'ai vu comme elle vous a évité, ces dernières années.
- Elle a pris son envol, répliqua le vétéran avec un sourire las. Ça ne m'empêche guère de vouloir son bonheur.
Il se saisit de son épée posée près de lui, exposa quelques centimètres de la lame à la lumière déclinante du couchant.
- C'est peut-être ça qui m'a manqué pendant deux siècles : quelqu'un pour qui cela valait la peine de lutter. Une raison tangible pour me défaire du principe de neutralité.
Il rengaina l'épée dans un claquement de fourreau, puis quitta son siège.
- Foedus Aurorae ne survivra pas longtemps sans l'appui d'un Sang-Pur. Quant à Yûki, elle a besoin de connaître la vérité sur Kaname, mais plus encore d'un soutien et d'un but à long terme. Comme son frère avant elle, je sais qu'elle prendra très à cœur ce projet. Plus que quiconque.
Kaien eut alors un léger frisson, puis jeta un coup d'œil par le hublot.
- Ils approchent. Allons les accueillir.
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- Son nom est Artémis. Prends-le, il est à toi.
Yûki écarquilla ses grands yeux bruns, étonnée, avant d'acquiescer en silence. Les lèvres serrées, elle s'avança jusqu'au bureau et sortit avec précaution l'étrange bâton en métal sculpté de son écrin doublé de velours. L'air surpris par son poids, elle l'examina avec minutie avant d'adresser un regard interrogateur à Kaien. Assis à son bureau, il eut un battement de paupière encourageant.
- C'est un genre de bâton rétractable. Fais attention.
L'adolescente soupesa encore une fois l'objet, puis eut un geste vif de la main en direction du sol. Docile, Artémis se déploya dans une série de claquements métalliques. Derrière Yûki, Zero eut un infime mouvement de recul, les sourcils froncés, mais la jeune fille, toute à sa contemplation du bâton ciselé, ne s'en aperçut guère.
- Il est magnifique… !
Alors qu'elle examinait, émerveillée, la lance de métal presque aussi haute qu'elle, Kaien eut un léger sourire.
- Il a été forgé dans le même alliage que le Bloody Rose de Zero. N'importe quel vampire qui entre en contact avec Artémis ressent une grande douleur.
Yûki eut un tressaillement, et elle posa un regard soudain bien plus ambigu sur l'arme en question.
- Dans ton nouveau rôle de Gardienne, je veux que tu sois convenablement équipée.
- Mais… Directeur, je ne suis pas certaine que…
Hésitante, elle se retourna vers Zero, qui haussa les sourcils, interrogateur.
- Zero manie les pistolets depuis des années. Mais moi, je ne suis pas sûre d'être digne de porter une arme anti-vampire.
Le directeur fit mine de réfléchir. Très tôt après son arrivée, Zero avait affirmé sa volonté de rejoindre la Guilde des Hunters, et il ne se passait pas trois jours sans que l'adolescent ne se rende au stand de tir pour perfectionner sa technique. A seize ans, il n'avait désormais rien à envier aux apprentis hunters adultes de la Guilde, et il s'était ainsi vu confier le Bloody Rose quelques mois auparavant. Son sérieux et ses ascendants faisaient officiellement de lui le candidat idéal pour le poste de Gardien, et lorsqu'il avait terminé le collège l'année précédente, Kurosu Kaien lui avait sans hésiter ouvert les portes de son école. Mais le jeune homme, pour des raisons évidentes, avait violemment refusé cette place dans l'Académie, au point de préférer se déscolariser une année entière, et ce malgré les exhortations de Yûki et de son père adoptif.
Un an après ce refus catégorique, c'était au tour de Yûki de rejoindre le lycée, et elle s'était tout naturellement proposée pour occuper le poste de Gardienne et de Chargée de Discipline. Et comme Kaien l'avait prévu, cela avait fait sortir Zero de son trou…
Le Directeur posa un regard songeur sur l'adolescent. Il avait enfin accepté de revêtir l'uniforme noir à liseré blanc de la Day Class, et comme souvent, la coupe masculine et très seyante de l'habit trois pièces accordait à son porteur une prestance nouvelle, au point qu'il semblait avoir vieilli d'une année ou deux. Dans l'entrebâillement de sa veste, on distinguait la sangle d'un holster d'épaule, dans lequel devait être rangé le Bloody Rose. Kaien eut un sourire pour lui-même : il n'en avait jamais douté, mais Zero incarnait désormais le parfait chargé de discipline. Silencieux, discret, aux aguets et prêt à intervenir…
Enfin, si on oubliait sa cravate au nœud volontairement négligé, ses cheveux gris en bataille et ses piercings, tous contraires au règlement. Mais « une chose à la fois », disait la sagesse populaire…
Kaien revint vers Yûki, et l'observa tandis qu'elle échangeait quelques paroles avec Zero. En uniforme elle aussi, elle avait fait des efforts visibles pour se coiffer et bien présenter, cela en raison de la cérémonie de bienvenue des premières années, prévue dans l'après-midi. Elle tournait et retournait Artémis entre ses mains sans réellement s'en rendre compte, cela sous le regard critique de son comparse. Kaien retint un sourire amusé, et reprit la parole.
- Tout ira bien, Artémis est davantage un élément de défense que d'attaque. Tu ne peux tuer personne avec. Et je te fais confiance, je sais que tu ne t'en serviras qu'en cas de nécessité absolue.
Yûki eut d'abord une mimique soulagée, avant de tressaillir.
- Une minute, Directeur. Parce que Zero a le droit de…
Elle pointa du pouce son camarade plus flegmatique que jamais, et balbutia.
- …De… de tirer sur les élèves irrespectueux du règlement ?
- S'ils sont de la Night Class, je ne m'en priverai pas, répliqua aussitôt le Gardien, pince sans rire.
- M-mais enfin, Zero ! Tu plaisantes, c'est ça ?
- A ton avis ?
Alors que Yûki se perdait en bredouillements outrés, Artémis oscillait entre ses mains. Par inadvertance elle faillit laisser échapper le bâton dans la direction de Zero, qui eut un recul plus prononcé.
- Hé. Arrête de jouer les majorettes. C'est une conversation sérieuse.
- Mais je suis sérieuse, Zero !
- On dirait pas. Continue comme ça et tu vas finir par éborgner quelqu'un, vampire ou non.
- N'importe quoi ! Je t'en ficherai, moi, de la majorette… !
Kaien se racla ostensiblement la gorge.
- Mes Gardiens ? On se concentre, je vous prie. Vous avez d'autres questions concernant votre rôle dans cette Académie ?
Les deux jeunes gens cessèrent étonnement vite leur dispute, comme alertés par le ton inhabituellement calme de leur tuteur. Voilà près d'une demi-heure qu'ils les briefaient sur les règles de conduite au sein de l'école, et Yûki avait semblé aussi studieuse, carnet de notes en main, que Zero s'était montré nonchalant mais attentif. L'un après l'autre, ils eurent un signe négatif de la tête.
- Non, Monsieur le Directeur, ajouta Yûki tandis qu'elle rétractait tant bien que mal le bâton Artémis pour le remettre dans son étui. Tout est très clair.
Elle exécuta une courbette respectueuse, tandis que Zero se contentait d'un sobre hochement de tête.
- Merci de votre confiance, souffla la jeune fille. Nous ferons de notre mieux.
Kaien les contempla sans mot dire. Bien que radicalement différents dans leur attitude et leur prestance, les deux nouveaux Gardiens, en uniforme et porteurs désormais de la cocarde blanche qui symbolisait leur tâche, s'avéraient étrangement assortis.
Oh, et puis, au diable le sérieux ! Il laissa un sourire radieux gagner son visage.
- Ma fille chérie ! s'exclama-t-il en se relevant d'un bond, les bras ouverts comme dans l'espoir – toujours vain – qu'elle s'y jette en riant. Tu es grande maintenant ! Zero, je compte sur toi pour la protéger des vilains vampires ! Que personne ne lui suce le sang !
Il pointa un doigt théâtralement inquisiteur vers le jeune Gardien, qui s'avérait pris de court comme sa comparse. Puis, ainsi que Kaien l'avait escompté, il rosit à peine tandis que ses prunelles améthyste lançaient des éclairs.
- Pas un pour racheter l'autre, marmonna-t-il. Je me tire.
Yûki, qui quant à elle avait piqué un fard, ne savait visiblement pas comment réagir. Elle eut un sursaut au moment où son comparse faisait volte-face et s'éloignait en direction de la porte d'un pas raide.
- Ah, Zero… ! Attends !
Elle eut une nouvelle courbette à l'attention de Kaien, puis s'élança dans le couloir à la suite de son partenaire, l'étui d'Artémis calé sous son bras.
- Zero ! Où tu vas ? La cérémonie va bientôt commencer, on doit s'occuper de placer les élèves… Zero !
Leurs pas s'éloignèrent à travers l'étage. Kaien se rassit à son bureau et eut un petit rire. Puis le silence retomba, étrangement pesant. Perdu dans ses pensées, l'ancien hunter fixa l'emplacement vide devant lui, où quelques instants auparavant il avait déposé le coffret d'Artémis. Son sourire se fana tandis que de bien lointains souvenirs lui revenaient.
Ceux d'une fraîche matinée d'hiver, où dans un accès de rage désespérée, il avait tenté d'assassiner la précédente maîtresse d'Artémis. Ce jour-là, sa cible avait repoussé son attaque comme on repousse les crocs d'un chaton importun : avec assurance mais délicatesse. Cette femme Sang-Pur, d'une beauté intemporelle, avait épargné le hunter en dépit du danger qu'il devait représenter. Elle s'était même excusée de l'avoir légèrement blessé…
Juri. Kuran Juri. A l'époque, elle était déjà la mère d'un petit garçon, Kaname, et enceinte de Yûki.
Comme si cela était une chose parfaitement naturelle, elle lui avait exposé son rêve le plus cher : celui d'une école mêlant vampires et humains, où ses enfants pourraient découvrir en toute sérénité les multiples facettes de ce vaste monde. Dans les paroles songeuses de cette grande dame, infiniment plus âgée et plus optimiste que lui ne l'était jadis, il avait trouvé une échappatoire. Une solution à cet abattement qui ne le lâchait pas depuis plus d'un siècle, lui, un hunter puissant et adulé, mais épuisé de voir sa tâche sans cesse se renouveler. Alors qu'il était venu à elle dans une volonté – quasi-suicidaire – de tuer tous les Sang-Purs, il était reparti habité d'une nouvelle certitude : une autre existence était possible. Un objectif au moins aussi complexe et ardu que celui de lutter contre les vampires, siècle après siècle…
La cohabitation consciente, et même la coopération. Et puisque la plus puissante des familles Sang-Pur soutenait cette idée folle, s'était-il dit à l'époque, alors il n'y avait plus qu'à essayer. Car après tout, doués de leur étonnante longévité, ils avaient tout leur temps pour bâtir cette paix tant de fois rêvée…
Kaien scruta la porte qui quelques minutes auparavant, avait laissé partir Yûki et Zero fraîchement promus. Ils l'ignoraient encore, mais leurs parents respectifs avaient joué un grand rôle dans cette tâche qui leur incombait désormais.
Juri et Haruka Kuran avaient autrefois usé de leurs richesses et de leurs relations pour faire aboutir leur projet de substituts au sang humain, indispensable à la proposition d'une cohabitation consciente et saine avec les humains. Il en avait résulté la fabrication en série des Blood Tablets, ces comprimés à chaque génération plus efficaces, plus pratiques et moins coûteux.
Quant à Rei et Elena Kiryû, jadis élèves hunters de Kaien, ils avaient plus d'une fois montré leur soutien pour leur ancien maître d'armes, en travaillant sur les aspects logistiques et politiques d'une telle école, et en recrutant sur le volet des sympathisants parmi la Guilde et leurs réseaux de contacts. La plupart des professeurs et des administrateurs, vampires comme humains, leur étaient encore liés, de près ou de loin.
Et dire que ces deux couples, à la fois différents par leur nature et similaires dans leur recherche d'un idéal, n'avaient jamais pu se rencontrer en personne. Comme beaucoup de personnalités partisanes du projet « Night Class », ils avaient émis le souhait de demeurer anonymes jusqu'à l'ouverture officielle de l'école, essentiellement par égard pour leur réputation et leurs familles respectives. Parfois, Kurosu Kaien qui avait joué les intermédiaires se demandait encore ce qu'il serait advenu, si Haruka et Juri Kuran avaient un jour pu s'entretenir avec Elena et Rei Kiryû…
Moins d'un quart de siècle plus tard, les principaux instigateurs de ce projet avaient tous disparu. Suite à une longue enquête personnelle, Kaien pouvait seulement affirmer qu'aucun de ces assassinats n'avait pas de lien direct avec la création de la Night Class – ce qui malheureusement ne l'empêchait guère de culpabiliser, même des années après les faits.
Mais qu'était donc devenue cette idée, lancée un matin par Juri Kuran d'une voix claire et fervente ? Cette idée reprise bien plus tard par un couple de hunters qui souhaitaient léguer à leurs deux fils autre chose que leur vie de combats et de déménagements constants ?
Que restait-il, sinon une conception controversée de l'existence des vampires, qui encore récemment avait donné lieu à la création d'une toute nouvelle génération de Blood Tablets ?
Un courant de pensée pour la coopération entre êtres humains et vampires de toutes classes. Un ensemble de projets rassemblés sous un même nom, encore à peine murmuré dans certains cercles : Fœdus Aurorae…
Une école, symbole du monde extérieur au travers de deux classes qui cohabitaient jour après jour, pour le moment en une demi-ignorance à la fois douteuse et salvatrice ? Mais pour mener à bien un si grand projet, il fallait d'abord voir petit…
Dans le silence de la pièce, Kaien croyait encore entendre le timbre clair et enjoué de Yûki, enchantée de son nouveau rôle de chargée de discipline, et les murmures posés de Zero, plus mitigé. Même si la Night Class avait été créée depuis quelques années déjà, son directeur avait comme l'étrange impression que l'aventure ne faisait réellement que commencer.
Les deux adolescents – bientôt des adultes, songeait Kaien avec un pincement au cœur – comprenaient-ils réellement les enjeux de cette expérience – car c'en était bien une ? Mesuraient-ils pleinement l'impact que l'Académie aurait sur les deux mondes, si elle venait à être découverte plus tôt que prévu ? Zero, peut-être… Il avait un regard bien plus averti sur la situation, pour le meilleur comme pour le pire. Malgré son état qui d'ailleurs semblait stationnaire, Kaien était soulagé de le savoir auprès de Yûki, qui concevait moins l'Académie comme un projet avant-gardiste que comme une fantaisie de son créateur. Elle était encore tellement innocente…
Il se leva de son bureau, puis eut un petit rire au rappel de Yûki manipulant maladroitement son nouvel « équipement ». Lorsque la jeune fille s'était saisie d'Artémis, il avait ressenti une curieuse appréhension : s'était-il attendu à ce que l'objet inanimé réagisse ? Mais bien entendu, la lance de métal n'avait guère émis son habituelle salve d'éclairs au contact d'un vampire, ni même opéré cette mutation magnifique et effrayante en une faux qu'il n'avait pu admirer que de très rares fois, dans les mains de Juri Kuran.
Car après tout, Yûki était bel et bien humaine à ce jour. Juri avait souhaité une existence paisible pour sa fille, et elle avait magistralement réussi…
…Mais ce n'était probablement qu'une question d'années – peut-être même de mois ? – avant que la jeune fille ne soit à nouveau menacée pour ce qu'elle était réellement.
Comme en un écho à ses inquiétudes, Kaien perçut soudain une aura familière. Délaissant ses souvenirs, il se redressa aussitôt, les sens aux aguets. Peu inquiet, il quitta son bureau et alla ouvrir une autre porte, qui donnait sur une bibliothèque plongée dans une légère pénombre. Sans surprise, il découvrit la silhouette postée à la fenêtre, protégée de la lumière du jour par l'un des épais rideaux.
- Bonjour, Kaname-kun.
Jusque-là absorbé par sa contemplation de la cour extérieure, le Sang-Pur finit par lui accorder un regard pensif. Il s'inclina sobrement, comme toujours habité par la grâce innée des vampires de son rang.
- Monsieur le Directeur. Pardonnez mon intrusion. Je ne voulais pas perturber votre briefing.
Même si les cours de la Night Class ne devaient reprendre que le soir suivant, il avait déjà revêtu son uniforme blanc, d'une coupe impeccable accentuant sa prestance surnaturelle de Sang-Pur. Subrepticement, Kaien s'aperçut qu'il avait non seulement encore grandi, mais que sa silhouette longiligne s'étoffait au fil des mois. Il ressemblait de plus en plus à Haruka Kuran.
- J'ignorais que tu pouvais ainsi me cacher ta présence. Tes pouvoirs te reviennent donc ?
Il connaissait depuis toujours l'identité réelle de celui qu'on nommait Kaname Kuran, fils de Juri et Haruka Kuran. Avec la disparition des deux Sang-Purs, Kaien était probablement le seul détenteur de ce lourd secret – avec Ridô Kuran, où qu'il puisse se terrer désormais. Mais face à cet enfant qu'il avait vu grandir pendant dix ans, Kaien en venait parfois à oublier qu'il s'adressait non à un tout jeune Sang-Pur né quelques dix-sept années auparavant, mais à un de leurs plus vieux ancêtres…
Un être qui pour survivre à son état de faiblesse, avait exceptionnellement dû régresser au stade de nouveau-né, perdant par la même occasion la majorité de ses pouvoirs et de ses souvenirs. Un processus inédit, si on en croyait les archives de la Guilde et du Sénat.
- Petit à petit, souffla Kaname. Il était plus que temps. Ma mémoire n'aura mis que deux ans à me revenir complètement, mais je n'aurais jamais cru que mes facultés de Sang-Pur tarderaient tant à réapparaître.
Kurosu Kaien acquiesça en silence. Jusque-là, il avait été en mesure de ressentir l'approche de Kaname comme de n'importe quel vampire, mais cela semblait compromis désormais. Il choisit de s'en réjouir : le Sang-Pur était un de ses plus sûrs alliés, et cela avait été étrangement déstabilisant de le savoir contraint d'obéir au Sénat, incapable d'user des facultés hors-norme qu'avait jadis dû lui conférer son extraordinaire longévité.
Dérangeant… et même dramatique, par certains côtés. Comme de voir une créature sans âge, extrêmement sage et puissante – potentiellement dangereuse à l'excès – ainsi choyée, guidée et manipulée par des politiciens véreux et des conseillers profiteurs, à l'image d'un petit prince ignorant…
Le Roi Sang-Pur. Officiellement, l'héritier bientôt majeur de la plus grande lignée Sang-Pur que le monde moderne ait porté, et officieusement, tellement plus encore…
Un Fondateur. L'un des tous premiers vampires à avoir arpenté le monde quelques dix mille ans plus tôt. Même pour Kaien, qui avait dépassé les deux cent ans d'existence, s'imaginer une telle longévité tenait de l'impossible. Néanmoins cet être hors du commun, en apparence si fier et si jeune, lui semblait bien seul ainsi debout devant cette fenêtre…
- En dépit de mes avertissements, vous avez inclus Zero Kiryû dans la Day Class. Détacher un Chargé de Discipline pour chaque section aurait pourtant été plus logique.
Tandis qu'il observait toujours l'extérieur, la voix sereine de Kaname s'était faite accusatrice. Ramené à la réalité, Kaien se rabroua intérieurement pour ses élans de nostalgie.
- C'était ça, ou bien Yûki aurait probablement été la seule Gardienne cette année, Kaname. Zero-kun n'aurait pas supporté d'intégrer la Night Class. Et c'est sans compter que les membres actuels auraient certainement mal vécu la présence d'un fils de hunter dans leurs rangs, qu'il soit vampire ou non.
Le Sang-Pur eut un bref soupir dépréciateur, mais ne répondit pas. Intrigué par son regard rivé à la cour de l'Académie, Kaien s'approcha et haussa le menton. Par la fenêtre, il distingua une petite silhouette brune s'agiter au milieu de quelques autres vêtues du même uniforme noir.
Mademoiselle la Chargée de Discipline était déjà sur le pied de guerre, à vérifier les derniers préparatifs de la cérémonie d'accueil des premières années. Un œil averti pouvait distinguer son nouveau holster de cuisse, sous les replis de sa jupe d'uniforme. Son père adoptif eut un sourire fier.
- Tu ne m'avais laissé aucune consigne quand tu m'as remis Artémis, Kaname-kun. J'ai armé Yûki. Ai-je eu raison ?
- Au vu de sa nouvelle tâche, cela me semble indispensable.
Le vent se leva dans la cour peu à peu envahie par les élèves, et les quelques nuages qui masquaient encore le vif soleil printanier s'éparpillèrent. Comme à contrecœur, Kaname tourna complètement le dos à la fenêtre et s'appuya contre un de ses montants, non sans avoir un peu plus fermé le rideau.
- Juri et Haruka ont tout fait pour lui accorder une vie paisible, murmura-t-il en croisant les bras, mais elle ne pourra pas échapper éternellement à Ridô et ses fidèles.
Le sourire de Kaien se fana quelque peu.
- Oui, je m'en doute. Je perçois des bruits de couloir peu rassurants à chaque fois que je me rends au QG de la Guilde. Les ténèbres s'agitent.
Comme à des années-lumière de leurs préoccupations, Yûki courait de-ci de-là, jouant du sifflet avec véhémence pour donner davantage de poids à ses directives. Une silhouette filiforme, l'air passablement excédé par son manège, l'intercepta dans sa course désordonnée et lui subtilisa son sifflet, histoire de lui transmettre une information sans avoir à hausser le ton. Yûki trépigna mais écouta Zero de mauvaise grâce, avant de reprendre sa tâche avec autant d'ardeur et davantage d'organisation.
- Elle ne peut pas être plus en sécurité qu'ici, en notre présence et entourée de toute la Night Class, Kaname-kun. De plus, Zero est avec elle. Il porte le Bloody Rose, il est devenu un fin tireur. Et je sais qu'il prend très à cœur la protection de Yûki.
Usuellement maître de lui, le Sang-Pur eut un discret claquement de langue, qui eut le don d'alerter Kaien.
- Si telle est votre idée de la sécurité, Monsieur le Directeur… Tant mieux pour vous. De mon point de vue, Kiryû est tout autant une défense qu'une menace.
L'ancien hunter sentit sans peine le mépris dans la voix du Sang-Pur, teintée de frustration tandis qu'il prononçait le nom de Zero. Bien que vexé pour son filleul, il ne renchérit guère : il comprenait l'origine de cette animosité – s'il n'avait pas craint d'attirer les soupçons, Kaname se serait certainement chargé en personne de la protection de Yûki. De constater qu'un autre que lui – un hunter, vampire de classe inférieure de surcroît – s'était arrogé ce droit, lui était à l'évidence très pénible.
- Zero est stable, répliqua simplement Kaien. J'ai foi en lui. Il viendra me voir s'il sent que son état empire.
- Si vous le dites… Peu importe.
Dans la pénombre, les prunelles de Kaname étincelaient d'un carmin discret.
- Yûki est trop confiante. Il faut qu'elle prenne conscience de ce qu'est réellement le Monde de la Nuit. La désillusion viendra peut-être par lui.
Kaien eut un sursaut, analysant encore et encore ses paroles. Le doute l'envahit peu à peu, sournois.
- C'est donc pour ça, Kaname ? Si tu laisses Zero la côtoyer… Est-ce parce que tu espères qu'il perde le contrôle en sa présence ?
Il eut un coup d'œil pour la cour en contrebas. Les deux chargés de discipline achevaient de placer les élèves, en vue du discours imminent du major de l'an passé. Quand Yûki, dotée de sa maladresse coutumière, trébucha sur un des pavés inégaux qui jalonnaient l'esplanade, Zero mû d'un réflexe foudroyant la rattrapa par le bras, lui évitant ainsi une belle chute. Yûki ainsi que quelques autres étudiantes le contemplèrent avec étonnement, tandis qu'il rabrouait vertement sa comparse pour son inattention.
- Tu veux qu'il lui fasse peur ? Et qu'elle se détourne de lui ensuite ?
Dans l'ombre des rideaux, Kaname soutint son regard méfiant, quant à lui imperturbable. Après un long moment de mutisme, il murmura, plus bas encore.
- Ce serait d'une incroyable perfidie. Me croyez-vous donc capable d'une telle chose, Monsieur le Directeur ?
Il avait articulé consciencieusement chaque mot, et entre ses lèvres, Kaien aperçut sans mal la pointe effilée de ses canines.
- Je ne peux croire en rien. C'est une hypothèse, répliqua le hunter, sur ses gardes.
Lui qui quelques minutes plus tôt, se laissait encore prendre à l'illusion de jeunesse et de solitude que lui avait inspiré le Sang-Pur, il fut soudain plus conscient que jamais de la réalité : le Kaname premier-né de ses chers amis Juri et Haruka, qui se pliait docilement aux demandes du Sénat et se prêtait à l'expérience « Night Class » avec une remarquable attention, n'était qu'une façade. Il était avant tout l'un des plus vieux ancêtres de la race vampire, et l'un des plus puissants encore en activité. Une force de la nature qui avait traversé les millénaires.
En cet instant plus que tout autre, une incertitude lui sautait aux yeux : Kaname l'aidait-il pour servir les projets de feu ses parents ? Ou n'était-ce pas plutôt l'Académie et tout le réseau que Kaien avait construit, qui en réalité servaient les desseins de l'héritier Kuran ?
Pour Kaien qui avait fini par mettre la sécurité de sa fille adoptive au centre de ses préoccupations, cela changeait-il quelque chose ?
Ce dernier baissa les yeux et revint à la foule d'étudiants amassés en contrebas. Son propre égoïsme le mit mal à l'aise. Evidemment que le bonheur de Yûki était une priorité, tout comme le bien-être de Zero dont il était le tuteur depuis quatre ans. Mais il était aussi le directeur de la Cross Académie, et le chef de cet ambitieux projet qu'était la Night Class. Des dizaines de vies étaient en jeu. Il ne pouvait décemment pas restreindre sa vision à deux personnes – aussi importantes puissent-elles être…
Kaname reprit la parole, et parut alors se faire l'écho de ses réflexions.
- Soyez-en assuré, Monsieur le Directeur. Tout ce que je fais aujourd'hui, je le fais pour protéger Yûki. Pour préserver son insouciance aussi longtemps que cela me sera possible.
En dépit de la lumière du jour, Kaname osa un regard par-delà le rideau. Ses prunelles acajou, à peine marquées d'un soupçon de rubis, trouvèrent Yûki sans difficulté parmi la foule. Le discours du major avait commencé, et elle avait pris place non loin de l'estrade, assise et le dos bien droit. A ses côtés, l'air peu gêné par la lumière du soleil, Zero avait croisé les bras et clos les paupières, la tête oscillant doucement. Elle lui décocha un coup de coude discret, et contre toute attente il entrouvrit un œil alerte, haussa les épaules et réprima un bâillement, donnant l'air de s'ennuyer ferme.
- Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu'elle connaisse cette existence paisible que ses parents lui destinaient. Quitte à la laisser s'adonner à quelques fréquentations passablement douteuses. Tant que vous pouvez contrôler avec certitude la nuisance en question.
Kaien accorda un regard indécis à Kaname, partagé entre la méfiance et sa reconnaissance pour celui qui était malgré tout un pilier du projet « Night Class ». Son instinct de hunter lui recommandait la prudence, et il opta donc pour une réponse toute diplomatique.
- Ta volonté de protéger Yûki est pure et louable, Kaname. J'espère que tes actions en seront le digne reflet.
« L'enfer est pavé de bonnes intentions », disait le proverbe.
Kaname quitta la fenêtre, eut un signe de tête déférent avant de s'éloigner d'un pas serein en direction de la porte.
- Qui sait ce que l'avenir nous réserve, Monsieur le Directeur. Bonne journée à vous.
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« Le moment venu, je veux que vous donniez cette fiole à Zero Kiryû. »
Dissimulée dans une poche secrète de sa veste, Kaien croyait sentir la présence de la minuscule sacoche, qui ne le quittait plus depuis que Kaname la lui avait remise. La fiole en question avait beau être scellée et destinée à n'être ouverte que par Zero, le Directeur n'osait imaginer ce qu'il adviendrait si son existence venait à se savoir. Maintenant que Kaname Kuran était mort, ses restes avaient acquis une valeur pour ainsi dire inestimable, source de puissance pour qui s'en emparerait.
Kurosu Kaien fit quelques pas dans la neige et secoua nerveusement la tête, dans l'espoir de se départir de ses orageuses pensées. Sans même avoir à se retourner, il savait que Yagari lui avait emboîté le pas, silencieux et réprobateur. Le Directeur haussa les épaules dans un soupir discret : il ne s'était pas attendu à ce que son collègue et ami se laisse facilement persuader par sa verve précédente. Mais le hunter borgne, qu'il partage ou non ses convictions, ne le trahirait pas, et par les temps qui couraient, une telle fidélité n'avait pas de prix.
Kaien leva les yeux vers le duo qui s'avançait dans leur direction, et sa lassitude s'estompa peu à peu tandis qu'un mince sourire lui venait. Sans mot dire il les détailla du regard, et tout à coup la nostalgie l'envahit. Cela faisait cinq ans qu'il ne les avait pas vus ensemble.
« Si ce n'est pas vers vous qu'elle se tourne, Kaien, alors vous ne pourrez la trouver qu'auprès d'une seule autre personne. »
Il eut un léger sourire. Kaname Kuran avait vu juste, encore une fois. Mais comment ces deux-là pouvaient-ils apparaître à la fois aussi similaires et aussi différents ?
La petite fille humaine avait disparu depuis bien longtemps, tout comme l'adolescente Sang-Pur aux mouvements encore malhabiles et au regard un peu perdu. Adulte désormais, elle se distinguait par son port de tête altier et ses gestes calculés, mesurés. Au cours des deux dernières années, il l'avait vue trôner aux côtés de son frère, vêtue, coiffée et révérée comme une Sang-Pur devait l'être. Mais même en ces contrées désolées, alors qu'elle était exempte de maquillage et de bijoux, dans cette tenue de voyage aussi discrète que confortable, elle inspirait la même aura de puissance, de dangereuse pureté. Telle une fleur délicate que défendraient des épines acérées, elle incarnait la prestance silencieuse de Haruka et la beauté inaccessible de Juri.
Yûki eut un regard neutre sur sa droite et, sans s'en rendre compte, elle calqua son pas sur celui du hunter qui évoluait à ses côtés. Les yeux francs et insondables, il gardait une main sur son épée hybride placée à sa ceinture. Son manteau noir battait dans la bise glaciale, révélant son holster et le Bloody Rose, devenu son emblème. La défiance exacerbée – presque inconsciente – qu'il exhalait dans sa jeunesse avait muée en une aura de défensive certes plus ténue, mais plus intimidante encore. Un vampire refoulé doublé d'un Gardien en herbe avait autrefois quitté l'Académie sans se retourner. C'était aujourd'hui un hunter accompli qui s'avançait à sa rencontre, un agent de la Guilde dont la double nature, désormais assumée, était devenue la plus efficace et la plus imprévisible de toutes ses armes. Ses parents Rei et Helena Kiryû, qu'il était en passe d'égaler par ses exploits, avaient-ils envisagé le parcours tortueux qu'aurait à accomplir leur fils aîné ?
Comme toujours quand il songeait à ses défunts amis, Kaien sentit l'amertume lui serrer la gorge. Il avait connu et apprécié leurs parents, tous les quatre membres fondateurs et oubliés de Foedus Aurorae. Avec eux, il avait rêvé d'un monde où vampires, hunters et humains sauraient vivre côte à côte, en pleine conscience de leurs différences et de leurs similitudes.
Et aujourd'hui que leurs réalités étaient enfin entrées en collision – pour le meilleur ou pour le pire ? – c'était avec leurs enfants, prometteurs mais encore si jeunes, qu'il devait créer une nouvelle ère d'équilibre. C'était à la fois un honneur, une fierté et un fardeau que Kaien n'était pas sûr de pouvoir porter, même si comme il l'avait affirmé devant Yagari, plus personne ne pouvait faire marche arrière.
Fonction oblige, le Directeur de la plus importante des divisions de la Guilde doutait souvent de l'avenir. Mais ce soir, l'optimisme légendaire qu'on lui prêtait – « votre indécrottable crédulité » comme la commentait parfois Yagari, plus terre-à-terre – lui revint plus facilement que jamais. Et c'est avec sincérité qu'il put sourire aux deux jeunes gens.
- Yûki, Zero. Bienvenue à tous les deux.
Le hunter lui répondit d'un simple hochement de tête, comme toujours. La Sang-Pur fit de même et compléta d'un sourire léger, presque diaphane.
- Merci, Directeur.
Kaien s'efforça de ne pas céder à l'élan de nostalgie qu'éveillait cette appellation, et il eut un regard successif et plus appuyé pour chacun d'entre eux.
- Avez-vous pu mettre vos affaires au clair ?
Il capta sans peine l'expiration un rien agacée de Yagari à ses côtés, mais choisit de l'ignorer.
- Oui, Directeur. Nous sommes prêts à vous suivre. Mais j'aurais une demande à vous faire.
Yûki jeta un coup d'œil interrogateur à Zero, qui lui répondit d'un battement de paupières, puis elle s'avança d'un pas.
- J'assumerai mes actes à Lisenthard, mais dans la seule éventualité où on me laissera enquêter et réclamer justice pour le meurtre de Kaname. Je suis la dernière survivante de mon clan et la seule qui puisse le faire désormais.
Kaien acquiesça, attristé par le ton froid de sa fille adoptive, en laquelle il discernait cependant une once de désespoir.
- Et c'est ton droit le plus strict, Yûki.
Les épaules de la Sang-Pur parurent s'alléger d'un poids, et elle haussa le menton, les yeux redevenus impénétrables. Derrière elle, le regard de Zero se fit plus attentif encore.
- Dans les catacombes, vous disiez être en possession d'informations sur le meurtrier.
Pour toute réponse, Kaien esquissa un sourire – elle allait droit au but, comme autrefois. Il s'effaça et d'un geste de la main, il les invita à monter dans le jet.
- Il y a beaucoup à dire, et moi aussi j'ai une requête à vous présenter. Une fois dans les airs, nous pourrons en discuter sans craindre d'être dérangés.
Zero s'avança alors à son tour.
- Nous rentrons donc au pays ?
Yagari hocha la tête.
- C'est ce qui est prévu, oui. Pourquoi ?
- Nous envisagions de retarder ma réapparition en société, le temps de tenter une dernière chose, reprit Yûki. Enfin, c'est Zero qui a émis cette idée-là, puisqu'il connaît mieux que moi les ressources de la Guilde.
Elle jeta un nouveau regard, plus incertain, à son comparse. Kaien les contempla avec étonnement. Selon toute vraisemblance, ils avaient fait bien plus que discuter sur les évènements de la nuit dernière.
- De quoi s'agit-il ?
- Depuis toujours, les hunters disposent d'une science qui leur est propre pour manipuler la mémoire des êtres humains.
Zero parlait en connaissance de cause : comme n'importe quel hunter de son grade, il avait appris les rudiments de sorts et de science nécessaires à l'effacement de souvenirs de petite et moyenne ampleur. C'était un atout méconnu mais indispensable dans leurs missions auprès des humains, héritage des tous premiers hunters qui jadis avaient absorbé le sang d'une Sang-Pur pour acquérir le pouvoir nécessaire à leur survie.
- Et de toute évidence, la mémoire de Yûki a été altérée par celui ou ceux qui ont assassiné Kaname. J'ignore dans quelles proportions et dans quels objectifs, mais ça veut au moins dire qu'un Sang-Pur est dans le coup.
Comme cela semblait être habituel quand son frère était évoqué, le regard de Yûki parut se voiler un court instant. Néanmoins, elle reprit d'une voix décidée.
- Je dois retrouver mes souvenirs. Sans eux et les détails qu'ils contiennent, ce sera ma parole contre celle de mes semblables. Mais d'après Zero, personne n'est assez puissant pour espérer briser un sort scellé par un Sang-Pur…
Kaien sentit Yagari se raidir à ses côtés, lui aussi conscient du tour que prenait la conversation.
- …Sauf peut-être vous, Directeur. Vous qu'on appelait le « Vampire sans crocs ». Ma mémoire et mon sang sont à votre disposition. Rendez-moi mes souvenirs, quoi qu'il puisse m'en coûter. Et je vous en serai éternellement reconnaissante.
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Eternally – Part Two
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…To Be Continued… ?
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Chers lecteurs, ici Elenthya.
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Merci à Lovechafou (Eh oui, tu étais bien la centième, merci ! Et quelle émotion… L'acte 1 est terminé. Je ne sais que dire d'autre…) et Tld (merci de ta présence. A priori, le papillon que Sayori-san a vu n'avait aucun lien avec les avatars de sang de Yûki-san. Mais… Qui sait ? Difficile de ne pas y voir un signe…)
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Tout comme l'a souligné ma supérieure Sayori-san, ici se termine l'acte 1…
Mais je ne pouvais me résoudre à vous quitter ainsi. Je négocie actuellement la parution d'un épilogue… un peu particulier. D'ici le 31 décembre, restez connectés, mes très chers lecteurs…
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Votre fidèle éditrice,
Elenthya
