« Pourrais-tu cesser de t'inquiéter pour elle ? »
Shizuru déambulait de long en large dans le parc où ils avaient pris place. Reito avait décrété qu'il était probablement trop dangereux pour eux de revenir à son appartement si Viola n'avait cru leur histoire et avait avoué à Peterson ce que les Minagi lui avait dit. Shizuru ne pouvait être en désaccord avec une telle présomption.
« Si l'accouchement s'est mal passé ? Comment n'ai-je pu me souvenir qu'elle était enceinte ? Dans sa situation…
-Merde Shizuru ! Elle n'a pas eu une crise cardiaque, son accouchement c'est probablement produit quelques jours à l'avance c'est tout.
-Tu n'en sais rien !
-Effectivement, j'ignore à quel moment elle a conçu cet enfant et je n'ai honnêtement pas envie de le savoir, mais elle était a priori suffisamment avancé dans sa grossesse pour que ni elle ni son gamin n'ait de problème avec cet accouchement précipité. »
Shizuru continua quelques minutes à s'agiter laissant penser à Natsuki que Peterson avait fait un sacrée travail de bourrage de crâne pour en arriver à ce que Shizuru s'inquiète autant pour Viola. Pas que ce soit une surprise mais… un frisson d'effroi lui descendit le long de l'échine à la pensée qui lui traversa soudain l'esprit.
« Shizuru… quand tu parlais de cette greffe, Viola n'a reçu que l'organe en question, n'est-ce pas ? »
Devant son air interloqué, Natsuki décida d'être plus explicite.
« Tu n'as pas peur pour l'enfant de Viola, n'est-ce pas ?
-Bien sûr que je suis inquiète qu'il n'aille pas bien.
-Mais pas parce que c'est le tien, rassure moi ?
-Quoi ?!
-Tu n'as pas donné d'ovules à Viola ? Je veux dire… même si vous avez le même génome, cet enfant ne provient pas d'un de tes ovules ?
-J'avais compris la première fois, grimaça-t-elle. Mais non. Non cet enfant est le sien.
-Ah… tant mieux, soupira Natsuki devant le regard noir de Shizuru. Tu ne peux pas me reprocher d'avoir pensé que ton inquiétude puisse être liée à une telle chose. »
Natsuki devait donc rester sur la première hypothèse, que ce soit un bel et bien un bourrage de crâne qui la poussait à craindre pour une personne qu'elle venait de réellement rencontrer pour la première fois.
Elle tapota la place à côté d'elle, un morceau de banc dont elle avait dégagé la neige. Reito, Mikoto et Chie revenaient avec suffisamment de boissons chaudes à emporter pour tous, pris au café du coin. Chie écoutait Reito avec un air de profonde fascination. Elle les avait suivis sans une hésitation lorsqu'ils avaient quitté le restaurant plus tôt. Elle avait alors posé toutes les questions qui l'avaient titillé avant l'entretien avec Viola puis toutes celles qui lui était venu ensuite. Autant dire que son âme de journaliste sentait l'un des plus grands scoops de sa carrière. Shizuru était la première à avouer regretter de l'avoir impliquée. Chie était consciente qu'elle prenait à présent autant de risque que les autres en s'y impliquant et oui elle pouvait difficilement nier que cela ne lui faisait pas peur. Elle était effrayée mais c'était aussi la première fois qu'elle était aussi exaltée. Ses employeurs lui avaient toujours trouvé un talent pour écrire sur le secteur du divertissement et ses acteurs. Les premières années avaient été passionnantes, mais raconter les ragots de stars avait fini par la lasser. Enfant elle avait toujours rêvé que son nom soit associé au grand journalisme, mais la politique et l'économie ne l'avaient jamais attiré. Le journalisme de guerre comme elle l'appelait était, à son grand étonnement, un secteur bouché malgré les risques du travail de terrain.
Elle avait de la peine pour Shizuru et ce qu'elle avait vécu. Beaucoup de curiosité aussi qu'elle aurait probablement cherché à assouvir par des multiples et inlassables questions si Natsuki ne l'avait pas prévenu de ne pas la faire « chier ». C'était donc Reito qui s'était chargé des explications en allant chercher des boissons chaudes. Ils avaient pris leur temps pour cela, il y avait beaucoup de chose à dire et Chie regrettait d'avoir des informations de second de main.
« On ne passera pas la nuit ici. Un peu trop froid à mon gout, commenta-t-il d'un ton qui s'efforçait d'être enjoué.
-D'où la question : où aller ? répliqua Natsuki en attrapant la boisson chaude qu'on lui tendait.
-Pas à un endroit que je puisse connaitre, ajouta Shizuru, ils ont ou vont probablement tous être fouillés. J'ai dû laisser mon téléphone à l'appartement pour ne pas être pistée à cause de lui.
-Rien à craindre de notre côté : j'ai fait sécuriser nos lignes, indiqua Reito.
-J'ai faim, ani-ue. »
Mikoto avait déjà aspiré sa boisson chaude et lorgnait à présent celle de Natsuki. Des années à voler les repas de ses colocataires était une habitude dure à oublier.
« On pourrait louer une chambre d'hôtel, proposa Reito.
-Tu as du liquide pour ça ? Parce que je suis à peu près sûre qu'ils nous repéreront si on utilise une carte de crédit, répliqua Natsuki en éloignant la boisson des yeux avides de Mikoto.
-Quel japonais n'a pas de liquide, ironisa Reito. »
Il chercha dans ses poches pour… ne rien y trouver.
« Je suis sûr que j'avais de l'argent, s'exclama Reito. J'avais fait exprès d'en retirer avant la rencontre avec Viola !
-Une bonne partie n'est-elle pas partie avec ce qu'à manger Mikoto au restaurant de l'hôtel ? répliqua Natsuki alors que la jeune femme en question s'emparait de sa boisson lors de sa brève distraction.
-Kami-sama, gémit-il Chie faisant signe qu'elle n'avait pas grand-chose non plus. Je me sens stupide de ne pas avoir pensé à prendre plus d'argent… On pourrait probablement dormir à la Minagi, Corp. mais on y serait probablement aussi surveillé que chez moi. Shizuru ?
-Je me sens mitigée. Vous n'auriez pas dû venir, précisa-t-elle en regardant Reito et Mikoto. J'aurai… Natsuki et moi aurions pu nous en occuper et vous pourriez être chez vous.
-Trop tard. On est dans la même galère, Shizuru, arrête de t'inquiéter pour nous. On va s'en sortir. On aurait pu être un peu plus préparé mais on va se débrouiller.
-Yep ! s'exclama Mikoto.
-On a au moins des armes, sourit Natsuki en tapotant sa poche intérieure. C'est toujours bien d'avoir de quoi se défendre. S'il n'y a pas d'autre solution je propose de revenir à l'appartement et d'avoir des tours de gardes. Avec un peu de chance, Viola n'aura rien dit.
-C'est trop risqué, intervint Shizuru. Surtout après avoir faussé compagnie à mon « équipe de surveillance ». Je ne suis même pas sûre qu'on puisse atteindre l'appartement sans être embarqués ou pris dans un « malheureux accident » en cours de route.
-Et bien, propose autre chose, soupira Reito.
-On peut aller chez Nao, pépia soudain Mikoto. »
Tout le monde la regarda, surpris par la proposition inattendue quoiqu'il devint vite évident qu'elle n'était pas mauvaise.
« Je suis sûre que tu regrettes mon idée de revenir à l'appartement de Reito, ricana aussitôt Natsuki.
-Oui, grommela Shizuru. »
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Etonnamment Mikoto avait gardé énormément de contact avec les gens du collège/lycée. Peu était resté à Fuuka et Mikoto avait passé plusieurs heures par semaine à téléphoner aux uns et aux autres. Nao avait été une bonne amie pour Mikoto, elle ne vivait pas à Tokyo même mais dans la banlieue. Elle faisait un travail de bureau –comptable d'une entreprise. C'était plutôt bien payé et elle avait pu transférer sa mère dans un bien meilleur hôpital que celui de Fuuka. Mikoto n'avait pas encore eu l'occasion de la voir. A son arrivée à Tokyo, la jeune femme avait été envoyée dans une autre filiale pour en vérifier les comptes. Elle était revenue quelques jours plus tôt mais avec Natsuki et Shizuru, Mikoto n'avait pas encore eu le temps de passer la voir. Elle avait toutefois son adresse, soigneusement consignée dans ses pensées.
« Connaissant Nao, il faut mieux aller chez elle sans prévenir, sinon elle serait capable de se faire passer pour absente. »
Mikoto la connaissait suffisamment pour prévoir sa réaction, aucun d'entre eux n'allait donc s'opposer à l'idée de se pointer chez elle à l'improviste. Natsuki attendait même avec impatience de voir sa tête, lorsqu'ils allaient envahir son intérieur.
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« Comptable ? s'étonna Shizuru. »
Paranoïaques et craintifs que Peterson parviennent à les repérer s'ils prenaient les transports en commun ou que la voiture de Reito soit repérée, ils avaient décidé de se rendre chez Nao à pied de manière séparée. Parce qu'il était hors de question de laisser Shizuru seule –elle aurait probablement été capable de se rendre à Peterson en échange de leur liberté et de leur survie- Natsuki l'avait suivi. De manière surprenante, Mikoto avait décidé de les accompagner et de laisser Reito et Chie prendre un autre chemin.
« Hmhm, acquiesça Mikoto.
-Je ne me serai jamais attendu à la voir devenir comptable.
-Trop monotone pour elle, rit Natsuki. Sa courte période de nonne l'a probablement remis dans le droit chemin. »
Nao était étonnement douée avec les chiffres, une fois qu'elle s'était mise à venir sérieusement étudiée. Elle avait brillamment réussi ses études de comptabilité.
« Je l'imagine difficilement en tailleur dans un open space, commenta Shizuru tranquillement.
-Elle a son propre bureau, précisa Mikoto. »
Elle sautillait autour d'elles, rappelant régulièrement qu'elle avait faim. Elle s'arrêta finalement au niveau de Shizuru et lui attrapa la main.
« Tu crois qu'elle aura de quoi tous nous nourrir ? »
A cette peur panique de Mikoto de ne pas avoir assez à manger, Shizuru et Natsuki décidèrent de faire un bref détour dans un supermarché, achetant de quoi confectionner un repas copieux pour 6.
« A défaut d'une chambre d'hôtel, on aura au moins eu de quoi payer pour un repas. »
Mikoto avait envoyé un message à son frère pour le rassurer de leur retard car –le temps de leur course- Reito et Chie avaient dû atteindre la demeure de Nao.
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C'était un fait. Elles n'avaient même pas eu à frapper que la porte s'était ouverte sur une Nao renfrognée.
« Je ne suis pas un hôtel, fut sa seule salutation.
-Hey Nao, s'exclama gaiment Mikoto en lui sautant au cou sous les récriminations de sa vis-à-vis.
-Kami-sama lâche moi ! Kuga, grommela-t-elle aussitôt après que sa demande fut exécutée.
-Yuuki, salua-t-elle en retour. »
Natsuki se décala pour que Shizuru entre avant elle et si cette dernière était prête à saluer son hôte avec toute la politesse qu'on pouvait lui connaitre, elle n'en eut pas le temps. Le poing de Nao se connecta à sa mâchoire l'envoyant volé en bas des trois marches menant à son petit pavillon de banlieue.
« T'es malade, s'écria Natsuki lâchant ses sacs de courses pour aider Shizuru à se relever. »
Elle l'attrapa par leur menton, relevant doucement son visage pour observer le bleu violacé qui commençait déjà à obscurcir le bas de sa mâchoire.
« C'était une promesse que je m'étais faite si je la revoyais. Lui mettre mon poing dans la figure pour t'avoir fait pleurer comme un bébé, Kuga. On ne pourra pas dire que je ne défends pas l'honneur de mes amies.
-Génial, tu me prends pour ton amie, grommela Natsuki.
-Ne saute pas de joie, tu vas me tirer une larme. Fujino, salua-t-elle finalement d'un ton froid en lui permettant enfin d'entrer.
-Nao, répondit-elle en retour entrant malgré tout sans hésitation. »
Natsuki la suivit de près s'arrêtant au niveau de Nao pour une mise en garde.
« La prochaine fois que tu la touches, je te démolis. »
Un sourire mauvais étira les lèvres de Nao.
« J'aimerai bien te voir essayer. »
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Ils avaient tous pris place dans le salon, seuls Reito et Nao étaient dans la cuisine à préparer le repas. En temps normal, Shizuru aurait offert son aide mais son inimité avec Nao ne lui permettait pas une telle chose. Elle était donc assise dans un fauteuil, un sac de petit pois congelé contre la mâchoire. Une image qui chez quelqu'un d'autre aurait probablement tiré un sourire amusée à Natsuki. Elle avait pris place sur l'accoudoir, frottant doucement son épaule en réconfort, alors que Mikoto et Chie étaient assises dans le canapé.
Le temps qu'elles arrivent, Reito et Chie avaient cédé devant l'insistance de Nao à vouloir savoir ce qu'il se passait : leur racontant tout ce qu'il savait. Il était peu crédible de répondre « rien » quand ils venaient quérir un hébergement temporaire à cette même personne.
« C'est vraiment effrayant, commenta Nao alors qu'ils étaient tous attablé autour de leur diner. De se dire qu'il existe plusieurs exemplaires de ce serpent. »
Shizuru ne réagit pas, Natsuki soupira.
« Dangereux plus tôt, commenta Mikoto sérieusement. Les autres ne sont pas très gentilles, n'est-ce pas ?
-Aucun doute là-dessus, acquiesça Natsuki même si elle n'avait vu une partie des autres clones de façon fort brève.
-Que devons-nous penser de Viola ? demanda Chie. »
Aucun n'avait encore posé cette question. De l'avis de Shizuru, Viola avait d'autres préoccupations que leurs accusations –son inquiétude pour la mère et l'enfant encore bien présente-, Natsuki se méfiait d'elle, Reito préférait garder son jugement.
« Elle semblait plutôt sympa, compte tenu de ce que vous lui appreniez, répondit Chie à sa propre question. »
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Viola tournait en rond. 24 à 48h avant d'avoir les résultats sur la comparaison ADN. C'était beaucoup trop long quand on ne pensait qu'à une chose : son père était-il un monstre ?
Que faire, que faire ? Elle était incapable de se concentrer sur sa petite fille, tant ce problème la préoccupait. Dieu merci, sa gouvernante s'en occupait en même temps que sa fille aînée. Elle était rentrée aussitôt après la naissance et s'était confortablement installée dans son lit, dans sa maison japonaise. Elle était censée y garder le repos les prochains jours.
« Miss Maria, appela-t-elle à peine réveillée d'une nuit trop courte. »
L'avait-elle appelé que la femme apparut. C'était une dame vieillissante, au regard dure et au visage austère vêtue d'un habit noir strict qui n'aidait en rien à adoucir son expression. Elle était d'origine anglaise, formée à la vieille école, elle était la caricature même de la vieille gouvernante acariâtre. C'était elle qui s'était occupée de Viola depuis la naissance et elle était aussi dure que juste. Patiente et toujours disponible. Elle avait joué pour beaucoup dans la personne qu'elle était. C'était probablement celle à remercier pour ne pas être devenue une enfant pourrie gâtée sans morale et avide d'argent.
« Viola, s'annonça-t-elle tranquillement.
-Ah Miss Maria, j'avais quelques questions à vous poser.
-Vos filles vont bien, la devança-t-elle.
-Ce n'est pas… le sujet de mes questions.
-Et bien, je vous en prie que puis-je pour vous ? »
La vieille femme semblait vraiment surprise que Viola eut d'autres pensées que celle de ses enfants, l'accouchement précipité ayant eu lieu la veille.
« Vous souvenez-vous il y a plusieurs années, à la période de Noël d'un bébé que vous aviez gardé quelques heures durant ? »
Miss Maria les mains croisées devant elle, fronça les sourcils tentant de se souvenir de cette occasion particulière, sans oser interroger la femme de la raison de cette question.
« Ah oui, une petite fille, avec des yeux incroyables.
-Rouges, précisa-t-elle.
-C'est effectivement la teinte qu'on peut leur donner. Je suis surprise que vous vous en souveniez. Vous étiez bien jeune.
-Vous connaissiez cette enfant ? Son nom ? Ses parents ?
-Non rien. Elle avait la même tâche de naissance que vous.
-Et que celle de mes filles ?
-Et que celle de vos filles, oui. J'ai pensé qu'elle pouvait être de votre famille, mais Monsieur votre Père m'a assuré qu'il rendait juste service à des amis. »
Jusque là les choses correspond à ses souvenirs, ce n'était toutefois pas suffisant pour Viola. Elle voulait- elle avait besoin d'en savoir plus.
« Justement, savez-vous qui est venu la récupérer ?
-Oui, bien sûre. Yui Azusa.
-Dr. Azusa ?
-Oui. Elle est venue récupérer l'enfant en précisant qu'elle s'en occuperait jusqu'à ce que le temps s'améliore. Elle n'habite elle-même pas loin de FUJI et de chez votre père.
-Vous… auriez son adresse ? »
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Viola avançait lentement sur la route, la déneigeuse à quelques mètres à peine devant elle. Elle avait eu de la chance de ce point de vue-là, la route était praticable. Elle avait demandé à Gustave de chainer la voiture car elle ne pouvait pas s'attendre à ce que toutes les rues soient aussi propres. Convaincre Gustave de la laisser y aller seule avait été un tantinet difficile. Miss Maria aussi avait été contre son idée de s'en aller dans les rues enneigées de la région des 5 lacs surtout dans son état, aussi peu après l'accouchement. Chercher des réponses lui était cependant devenu essentiel.
D'après le GPS, Azusa vivait vraiment au milieu de nulle part, elle y serait aux alentours de 14h. Elle espéra qu'elle fut chez elle.
Elle remontait les rues en lacet lentement, réfléchissant à ce qu'elle allait pouvoir dire ou faire face au médecin de famille, la chercheuse de son père. Elle tourna soudain abandonnant la déneigeuse pour prendre une route étroite pleine de neiges et de congères. Les roues de son énorme 4x4 chainées patinèrent un moment avant de réussir à remonter le chemin, la secouant toutefois en tous sens.
Ce fut un petit cottage, dont la cheminée fumait qui l'accueillit eu bout du chemin. Viola gara son véhicule derrière une motoneige se demandant si elle parviendrait à repartir. La portière ouverte, un vent glacial lui fouetta le visage. Elle sortit de la voiture, engoncée dans un épais et informe manteau pour affronter le froid, elle s'enfonça dans la neige quasiment jusqu'aux genoux et chemina bon gré mal gré jusqu'à la porte où elle frappa aussitôt à grands coups. Azusa devait ouvrir rapidement pour ne pas qu'elle finisse gelée à sa porte. Heureusement celle-ci s'ouvrit dans la minute, la femme emmitouflée dans un épais pull en laine lui adressa à peine un regard avant de s'enfoncer dans la petite maison.
Viola la suivit sans se faire prier, claquant derrière elle l'épaisse porte en bois et se défaisant de son écharpe et de son manteau dans l'intérieur surchauffée.
« Tu ne devrais pas être là, Shizuru, commenta l'accent de kyoto du fond de ce qui devait être la cuisine. Peterson te fait chercher, il est absolument furieux que tu ais fuis son unité de surveillance. De mon point de vue, tu as fait là une erreur mais… »
Elle ressortit dans le couloir avec ses deux tasses avisant enfin sa vis-à-vis. Dénuée de ses épais vêtement, les yeux à présent grands ouverts -le vent et la neige ne lui cinglant plus le visage-, Azusa remarqua qui lui faisait face.
« Miss Peterson. Je vous ai pris pour quelqu'un d'autre, s'excusa-t-elle brièvement décontenancée par son inivité.
-Je vois ça, constata-t-elle. Mais c'est compréhensible, non ?
-Comment ? s'étonna-t-elle avant de se reprendre aussitôt. Oh vous voulez dire avec toutes ses couches que le temps nous oblige de porter. Oui en effet.
-Non je parlais du fait que me distinguer de Shizuru doit être bien difficile. »
Azusa garda le silence quelques instants, étudiant le regard désabusée de Viola. Elle poussa finalement un soupir et remonta le couloir jusqu'au salon près de la cheminée, Viola suivant de près.
« Comment l'avez-vous appris ? demanda-t-elle en lui faisant de la place sur le canapé d'une voix plus profonde –plus naturel.
-Je suis à peu près certaine que vous avez une petite idée là-dessus, répondit Viola du tac-o-tac. »
Azusa lui indiqua finalement la place dégagé d'un assortiment de livres et de papiers puis la seconde tasse sur le rebord d'une petite table d'appoint. Elle-même se recroquevilla dans son fauteuil, le regard porté sur les flammes crépitantes de sa cheminée, les mains serrées autour de sa boisson chaude. Viola l'imita rapidement, se sentant étonnamment réconforter par le petit intérieur encombré.
« Pas de votre père, il était assez… buté sur ce sujet. Je suppose que Shizuru n'a pas échappé à ces surveillants pour rien, reprit Azusa tranquillement sans tenter de nier son existence.
-Qui est-elle ?
-Vous venez vous faire confirmer ses dires, comprit-elle. Vous avez doute sur ce qu'elle vous a raconté ?
-Vous êtes une personne de confiance pour mon père, je vous ferais donc bien plus confiance qu'à un soudain et prétendu sosie.
-Sosie ? ricana Azusa. Je suis un peu près certaine que ce n'est pas cela qu'elle vous a dit. Je parie même que ce n'est pas tant ce qu'elle est que le responsable de sa création que vous remettez en cause. Vous voulez savoir si votre père a mené des expériences illégales ? Du clonage humain ? »
Azusa se tourna vers Viola pour observer les réactions de la jeune femme et constater sans surprise que cette dernière était accrochée à ses lèvres.
« Et bien oui, Shizuru est votre clone et votre père est le principal responsable de son existence. »
Elle but une courte gorgée de sa boisson et d'un ton moins intense, après un soudain soupir, elle ajouta :
« Pauvre enfant. Je l'ai vu grandir, je me suis attachée à elle. Je me prends parfois à me sentir comme sa mère. Elle ne méritait pas cela. »
Viola ne sut trop quoi répondre à cet aveux, intime et maternel. Elle en était presque jalouse. Elle n'avait pas eu de mère, personne pour même lui donner cette impression. Miss Maria lui avait toujours clairement fait comprendre qu'elle n'était pas sa mère. Sa sollicitude et son attention n'avaient rien de maternel, elle était beaucoup trop professionnelle pour prendre une place qui n'était pas la sienne.
« Alors c'est vrai. Elle est… mon clone, parvint-elle finalement à dire encore stupéfiée même si cette idée avait déjà commencé à faire son chemin.
-L'un de tes clones, précisa Azusa au cas où elle l'aurait ignoré. La seule qui en vaille la peine. Les autres sont produit en série, laissés en matrice, leur croissance accélérée jusqu'à maturation à un corps d'une quinzaine d'année où nous autres chercheurs leur implantons une mémoire préprogrammée. Shizuru… est le seul clone ayant grandi normalement. Enfin normalement… son enfance n'a rien eu de normal mais elle a suivi un développement normal, sans dopage médicamenteux en matrice. »
Viola se lécha les lèvres avec inquiétude, hésitant comment orienter les conversations.
« Shizuru… elle vient vous voir parfois ?
-Parfois oui, répondit Azusa sans être surprise de la direction de la conversation. Lorsqu'elle ne me croise pas à FUJI ou qu'elle a une question particulière. Avoir grandi dans un labo comme un sujet de recherche, la pousse parfois à avoir des questions auxquelles personne ne peut ou ne veut lui répondre. C'est moi qui m'en occupe alors.
-Grandir dans un labo ? Mais… vous parliez d'un développement normal. Vous disiez être… comme qui dirait, sa mère et elle n'a pas grandi ici ?
-Non, bien sûr que non. Jamais votre père ne l'aurait permis. Mais elle a passé quelques jours, quelques semaines aux mieux ici. Lorsque personne ne pouvait s'en occuper au labo, notamment lorsque le temps était aussi mauvais. Mais cela était lorsqu'elle était tout bébé. Elle ne s'en souvient probablement pas.
-Vous semblez émue, constata Viola.
-Elle a dit son premier mot ici. Je l'ai filmé, la casette doit être quelque part. »
Viola comprit l'émotion. Elle avait vécu les premiers mots et les premiers pas de son aînée, elle était impatiente de voir ceux de son nouveau-né. C'était des moments magiques. Pour une femme comme Azusa qui n'avait guère de famille, Shizuru était probablement ce qui correspondait le plus à son enfant.
« Quel mot était-ce ? demanda-t-elle tranquillement la curiosité de mère étant teinté par la lucidité de la situation.»
Viola doutait que ce fut le « mama » que sa propre fille avait gazouillé. Azusa sourit néanmoins à la fois amusé et ému.
« « Maman » ou « papa » n'ont jamais été des mots énoncés devant elle, ce n'étaient donc pas eux qui ont été son premier, confirma Azusa. Votre père était convaincu que le cerveau du bébé était comme une éponge. Il avait ordonné que les règles essentielles qu'elle allait devoir suivre, soient enregistrées et répétées inlassablement au nourrisson. L'une d'elle disait quelque chose du genre : le bien-être de Viola-sama passe avant tout. Alors son premier mot a été votre prénom : Viola. Il est évidemment dommage que ce soit suite au conditionnement de votre père, mais c'était tout de même votre nom qui fut son premier. Elle appelait les gens –tous les gens- Viola. L'ordre nous avait été donné de lui inculquer clairement à qui se rapportait le nom. Dès qu'elle a su aligner plusieurs mots, elle a demandé où vous étiez. C'était plutôt déchirant à entendre. On aurait dit qu'elle appelait une mère ou une sœur. Ce qui… était à peu près le cas finalement. »
Viola pinça les lèvres à la fois agacée et peinée de cette réalité et de la responsabilité qu'elle considérait avoir dans cette affaire.
« Depuis sa naissance, sa vie a tourné autour de la mienne alors que j'ignorais son existence même.
-Vous ne pouvez pas vous le reprochez. Personne ne peut vous le reprochez.
-Je me le reproche, s'énerva-t-elle avec brusquerie. »
Son mouvement abrupt lui fit renverser une partie de son thé et se confondant en excuse, elle tenta d'éponger le canapé de la manche de son pull à défaut d'autre chose. Comme une mère ou une sœur. D'un regard, elle s'était sentie liée à cette femme. Elle ne pouvait que s'en vouloir pour ce qu'elle avait subi en son nom. Des larmes de frustrations lui montèrent aux yeux.
« Ce n'est que du thé, pas de panique, intervint Azusa.
-Ce sont les hormones, s'excusa-t-elle piteusement.
-Ah oui… votre père m'a annoncé. Félicitation pour votre enfant.
-Vous ne le pensez pas, lança-t-elle soudain. Vous devez penser que cela est monstrueux que je puisse avoir ma jolie petite vie de famille, des enfants, aux détriments… à son détriment. »
Azusa vint tapoter sa main doucement.
« Il m'est arrivée parfois de vous en vouloir oui. Dire le contraire serait un mensonge éhonté, mais je me rappelais ensuite que vous étiez ignorante de la situation.
-J'aurai dû me douter qu'il y avait… quelque chose. Ce genre de greffe… le nombre de greffe en aussi peu de temps… ça n'avait rien de normal.
-Avec les moyens de votre père et de votre époux, cela pouvait porter à confusion. L'argent et le pouvoir permet beaucoup de chose. »
Viola fronça les sourcils, le regard fixé sur sa tasse. Oui, elle défendrait toujours ceux de sa caste, ils n'étaient pas des monstres –pas tous du moins- mais elle devait aussi se montrer honnête, sa situation lui offrait des pass droit, des raccourcis. Si elle voulait décrocher un job, son nom ou un coup de fil le lui offrirait probablement quel que soit son diplôme ou son expérience. Comment aurait-elle cependant pu être aussi aveugle sur l'homme qu'était son père ? Elle ignorait tout de lui finalement, elle ne connaissait qu'une partie de l'homme : le père protecteur et aimant. L'époux, l'homme d'affaire, le chercheur… elle en ignorait tout.
« Qu'arrivera-t-il à Shizuru si mon père la rattrape ? demanda-t-elle finalement d'une voix tremblotante.
-Il l'enfermera probablement à tout jamais au fond d'un de ses labos, grommela Azusa le regard furieux.
-Il… ne s'en débarrassera pas ? demanda-t-elle immensément soulagée que son père ne franchisse pas la limite du chercheur fou pour celui de tueur.
-De Shizuru ? Non, répliqua-t-elle avec emphase. Elle est le seul clone qui importe. La seule qui -aux yeux de ton père- peut te sauver.
-Mais me sauver de quoi ? Je ne suis pas malade.
-Te sauver de tout ce qui pourrait arriver. Un cancer, une maladie.
-Des enfants, ajouta-t-elle sans qu'Azusa ne réagisse. »
La chercheuse chercha dans un bric à brac d'objets jusqu'à en tirer une photo. Viola ne prit pas la peine de compter le nombre de visage similaire qui lui rendit son regard.
« J'ai autant de clones…. Comprit-elle en caressant les images, s'arrêtant sur celui aussi inexpressif que les autres mais au regard qui dérivait loin de l'objectif. »
Même sans les yeux rouges qui la distinguaient, Shizuru était reconnaissable. Azusa lui expliqua la différence passa les minutes suivantes à lui expliquer plus amplement ce qui distinguait Shizuru des autres clones. Ce qui la rendait si essentiel aux yeux de Peterson. Le gène HiME.
« Mon père n'a pas juste éduqué une copie carbone de moi en labo en n'hésitant pas à l'opérer, à la manipuler mais il a aussi tenté de militariser son –non. Il a tenté de militarisé mon génome. Il a créé des ''robots'' à mon image, prêts à réaliser toutes les horreurs qui lui passeraient par la tête. Comment a-t-il… comment avez-vous tous pu participer à une telle chose ?
-Officiellement, j'ai perdu ma licence pour exercer la médecine depuis des années, avoua Azusa Faire de la recherche après cela, c'était difficile. Quand ton père m'a proposé un poste c'était une aubaine pour une personne dans ma situation. A cette époque… un projet comme le clonage humain, c'était… une occasion extraordinaire. Je ne serais même te dire en quoi, c'était juste une thématique qui me passionnait.
-Vous ne valez pas mieux que les nazis qui menaient leurs expériences sur leurs malheureux prisonniers ! s'écria Azusa de plus en plus effarée par ce qu'elle apprenait.
- Ne nous compare pas avec de tels bouchers. Aucun de nos clones n'a jamais souffert, se défendit-elle un point faible visiblement touché.
-Ah oui parce les 15 clones précédant Shizuru ont eu une longue vie avant de partir paisiblement dans leur sommeil ? ironisa-t-elle.
-Une partie de ces clones sont morts rapidement, quelques jours à peine après leur émergence de la matrice pour les plus chanceux.
-Sans souffrir ? insista-t-elle sarcastique. Vous pourrez tenter de rationaliser les choses comme vous voulez, ces clones ont souffert. Entre ceux qui sont morts, privé de leur liberté ou…. Programmé, je doute qu'on puisse vous trouver des excuses. »
La main d'Azusa trembla alors qu'elle déposait sa tasse par terre, a priori profondément touchée par ces accusations.
« Il n'y en a pas, c'est vrai, admit-elle finalement son accès épais avec l'émotion. Avant Shizuru, aucun clone n'avait réellement eu de véritable identité à mes yeux. Tous la réalité de la situation nous est venu quand on a dû la nourrir, la changer et s'occuper d'elle.
-Quand vous avez dû constater que ce n'était finalement qu'un bébé. »
La nausée lui venait à l'idée qu'on puisse vouloir… étudier ou disséquer un nourrisson. Avant sa première naissance, elle avait passé près d'une heure entière derrière la vitre de la nursery. Elle avait regardé tous ces êtres minuscules. Aucun n'était le sien ce jour-là et pourtant, elle avait éprouvé de l'empathie pour chacun d'entre eux. Un besoin de les protéger et d'apaiser leur pleurs. L'idée même d'en blesser un volontairement ? Par cupidité ? Au nom d'une religion ou d'une science aveugle ? la rendait furieuse. L'idée que des chercheurs… que son propre père ait pu faire cela en son nom sur un individu qui aurait pu être elle si elle était de la machine plutôt que de la femme la rendait malade.
« C'est ça, répondit Azusa avec une certaine contrition. Ce n'était pas une cellule… mais un bébé. Certains chercheurs ont… abandonné le projet. Notamment une chercheuse qui l'avait lancé au côté de votre père. Vu la fureur de Peterson, c'est bien la dernière qui a osé partir, si d'autres ont fini par désapprouver les choses ils se sont bien garder de le dire. Quelques uns ont été convaincus du bienfondé de l'expérience tout le long du projet, des scientifiques froids qui n'ont jamais vu les clones comme autre chose qu'une expérience. Mais d'autres comme… enfin, conclut-elle en tapotant la photographie où elle se tenait aux côtés d'un chercheur à la carrure sportive. Certains ont fini par regretter leur participation et ont tenté… de s'occuper au mieux de l'enfant. Pas autant qu'il l'aurait aimé, ni de la façon dont il l'aurait souhaité avec votre père qui supervisait, mais ils ont essayé au moins.
-Pourquoi n'avoir pas démissionné ou dénoncé mon père ? renchérit Viola consciente de ce que son père pouvait risquer avec de telles expériences.
-Mon enfant, si on tient à la vie on évite ce genre de chose. »
La gorge de Viola se serra d'angoisse.
« Etes vous… en train de dire que mon père…
-N'hésiterait pas à éliminer quiconque pourrait se dresser sur son chemin ? Oui. Il n'oserait pas te toucher toi, mais tu es probablement la seule à posséder cette immunité. Si tu en venais à rapporter notre conversation à ton père, je ne survivrais pas longtemps. J'ignore ce que tu feras mais… je crois que tu devais le savoir. A toi de décider ce qu'il faut penser des actes de ton père.
-La chercheuse qui a quitté le projet… commença Viola focalisée sur l'accusation… de meurtre.
-Elle est morte dans un accident de voiture. Comme plusieurs personnes qui ont pu gêner ton père.
-Non, il ne peut pas… il n'irait pas jusqu'à… »
Viola enfouit sa tête dans ses mains, les larmes débordants malgré elle. Son petit monde parfait s'écroulait. Son père était en train de ruiner leur vie.
« Vraiment ? Est-ce surprenant de la part d'un homme aussi peu soucieux de la valeur d'une vie humaine ? insista Azusa qui voulait lui faire clairement comprendre les choses.
-C'est mon père.
-Fils, père ou frère, cela n'empêche pas un homme de commettre des atrocités. Avoir de la famille ne rend pas les gens vertueux. »
Viola en était malade. Ce n'était pas seulement les expériences illégales, on parlait là de meurtres. Son père avait commandité des meurtres. Son père, si gentil, protecteur et doux, avait provoqué la mort. Elle ignorait s'il pouvait y avoir de bonnes raisons pour cela, et de toutes les manières ce n'étaient pas des excuses, elle croyait en la justice. La loi du Talion ne devait exister dans un monde civilisé. L'homme n'était pas suffisamment objectif pour juger seul d'un pair.
Et en toute honnêteté, si son père était vraiment… un meurtrier, elle doutait que ce soit dans un esprit de justice. L'avidité des riches. Le pouvoir. La domination. Toutes ses choses dont elle avait cherché à se distancer. Elle qui avait voulu montrer que la richesse n'était pas synonyme de monstre. Son père apparaissait pourtant comme l'exemple même de cette définition.
« Je vais lui parler, balbutia-t-elle avec ce qu'elle savait être une naïveté confondante. Il m'écoutera peut-être. Il comprendra que ce qu'il fait est mal. Il abandonnera le projet.
-Et s'il refuse ?
-Je… je ne sais pas. Mais… il reste mon père. »
