Non non, cela ne s'arrête pas là !

Voici la suite. Merci de votre fidélité.

Pour le comte de Girodelle, quelque soit l'orage qui se préparait, l'horizon s'était illuminé. Oscar avait accepté de l'épouser ! Il ne lui restait plus qu'à formuler sa demande auprès du général. Après des amorces de discussion sur le sujet, Victor avait cru comprendre que celle-ci ne serait pas rejetée. Bien au contraire…

De toute façon, le général comptait rendre Oscar à sa véritable nature, et le nouveau colonel de la Garde Royale était un gendre à la mesure de ses aspirations. D'autant que ce dernier avait laissé entendre qu'il accepterait d'offrir un héritier mâle à la famille Jarjayes, si leur descendance le permettait bien entendu !

Le sourire du colonel était né de bon matin, après la visite rapide d'un commandant des Gardes Françaises, et il semblait ne jamais vouloir s'éteindre. Il n'en revenait toujours pas : elle avait accepté de l'épouser ! Malgré une récente évolution de leur relation vers une complicité plus étroite que lorsqu'ils servaient côte à côte, Victor avait redouté une condamnation de ses espoirs insensés.

Elle avait accepté ! Oscar était venue jusqu'à lui pour faire éclore dans son cœur mille et un brasiers de joie. Comme il avait envie de la rendre heureuse ! Il avait envie de combler le moindre de ses désirs.

Que lui avait-elle demandé ?

L'officier s'arrêta soudain, immobile en pleine galerie des glaces. Rapidement, il se dirigea vers les jardins. Son esprit dégrisé lui avait imposé l'image d'une adorable frimousse aux joues roses, aux lèvres entrouvertes et au regard brillant. Le visage d'une femme juste après l'amour… Andrée !

Oscar lui demandait de lui offrir une nuit. Dans un premier temps, Victor s'était quelque peu insurgé contre cette démarche. Comment osait-elle lui proposer cela ! C'était révoltant ! Puis, les souvenirs d'un corps abandonné entre ses bras et surtout de ce visage, l'avaient submergé.

Qu'avait dit Andrée ? Qu'elle nierait avoir eu la moindre relation intime avec lui, en toute circonstance.

Il n'avait rien dit, jamais ! Juste à son confesseur… Oscar ne saurait jamais ce qui s'était passé dans son bureau. Andrée en avait décidé ainsi… Mais que s'était-il passé exactement ? Il avait assouvi ses désirs. Il avait cédé à une envie face à cette femme naturellement jolie, dont il avait déjà pu apprécier la plastique au bord de l'étang forestier.

Il ne s'était guère soucié d'elle. A vrai dire, il ne s'était pas du tout soucié d'elle… Jamais il n'en avait parlé et pourtant, ce souvenir tenait une place particulière en son cœur. Il n'avait jamais pu oublier ce visage…qui hantait parfois –et même trop souvent- ses rêves érotiques.

Alors il comprit. Andrée l'avait aimé – l'aimait encore peut-être - d'un amour profond et délicat. Un amour qui, sans Oscar, n'aurait sûrement jamais été révélé, tant la domestique avait pris soin de masquer ses sentiments. Ce n'était qu'une blessure ouverte au fond d'elle, sur laquelle il pouvait aujourd'hui verser un baume.

Invariablement, sa mémoire la ramenait à la découverte de ce corps dénudé, au bord de l'étang, et à ce visage niché au creux de son épaule… Il se rendit compte qu'il avait déjà accepté d'accéder à cette curieuse demande.

Cette nuit serait celle d'Andrée…

- Oscar, que me ferez-vous faire ? murmura-t-il au vent, vaguement effrayé.

Ce n'était pas l'ascendant de sa « fiancée » qui l'angoissait, ni sa propre acceptation, mais les raisons qui le poussaient à accepter.

Le faisait-il uniquement pour Andrée ? L'excitation qu'il ressentait à l'idée de la serrer de nouveau dans ses bras l'incitait à croire que ce n'était pas le cas. Il était indubitablement attiré pourtant…il n'aimait qu'Oscar.

« Le cœur a ses raisons que le sexe ne connaît pas… »

Il secoua la tête, éberlué lui-même par cette pensée. Décidément, cette proposition n'allait pas le laisser indemne. Mais, il le devait bien à Andrée. Elle avait inutilement souffert de son égoïsme. S'il pouvait lui offrir de merveilleux souvenirs… Ensuite, il n'en serait plus jamais question !

Le colonel de Girodelle avait retrouvé son sourire, un peu moins éblouissant que tout à l'heure, un peu plus tendre peut-être.

Il avait passé une heure dans le cabinet de travail du roi, qui l'avait libéré jusqu'au lendemain. Après tout, puisque le vin était tiré, autant le boire…surtout s'il est bon ! Un doute subsistait cependant, qui lui faisait un peu grincer des dents. Et si Andrée refusait la proposition ?

- Lieutenant !

- Oui colonel, répondit son second, un jeune officier aux dents longues et à l'œil bovin, mais d'une grande efficacité.

- Y a-t-il un ordre du jour spécial ?

- Non colonel. Sa Majesté la reine veut monter une pièce de théâtre dans une semaine, avec la comtesse de Polignac…

- Nous avons déjà discuté hier des consignes de sécurité, le coupa Girodelle en retenant à grand peine un soupir d'exaspération.

- Il n'y a rien de nouveau, colonel, répliqua le lieutenant, vexé.

- Fort bien, lieutenant. Le roi m'a donné congé jusqu'à demain. Je vous laisse mettre en place les premières mesures de sécurité concernant la pièce de théâtre. Le plus urgent est de connaître le nombre des invités. Adressez-vous à madame de Noailles… Je suis certain que vous saurez faire face et, s'il arrivait quelque chose de particulier, je serai chez moi.

- Merci colonel, répondit le lieutenant, rasséréné et presque imbu de sa toute nouvelle importance.

« Palsembleu ! Où ont-ils donc trouvé ce jeune coq ? »

C'est avec une joie incommensurable que le colonel de Girodelle quitta son bureau, la caserne et le château. Pourtant, il se sentait fébrile, presqu'hésitant. Arrivé chez lui, il s'enferma dans sa bibliothèque, une des pièces qu'il appréciait le plus, confortablement meublée. Il se cala dans un fauteuil en velours, son fauteuil, devant la cheminée où flambait un feu rassurant. Il ferma les yeux, paraissant se recueillir tant son expression était concentrée.

Après quelques instants, son majordome vint lui proposer un verre de vin. Le comte aimait boire un verre du nectar provenant de ses vignes lorsqu'il rentrait chez lui. Girodelle fut tenté de le renvoyer sèchement pour avoir eu l'audace d'interrompre sa méditation, mais il accepta finalement. Le domestique lui apporta le verre sur un plateau et se retira promptement, comprenant que son maître désirait rester seul.

- Décidément, mes terres du Sud donnent un vin exquis, apprécia Victor après avoir trempé ses lèvres dans le liquide rougeoyant à la lueur des flammes.

Il se leva pour s'asseoir devant son secrétaire et prit une feuille. Trempant sa plume dans une encre de jais, il traça pleins et déliés élégants, pour un pli qui l'était sans doute moins. Il cacheta la missive et appela un domestique.

- Antoine, cette lettre est à remettre en main propre au colonel de Jarjayes, à la caserne des Gardes Françaises. Vous connaissez il me semble ?

- Oui monsieur le comte, mon cousin était soldat dans cette compagnie, avant que ma tante ne tombe malade et…

- Très bien, le coupa Victor, connaissant la nature bavarde du jeune homme. Il faut faire diligence. Vous m'avez bien compris ?

- Je vais faire le plus vite possible monsieur le comte.

Midi sonnait au carillon de l'entrée. Oscar recevrait ce pli en milieu d'après-midi, au mieux. Il ne s'agissait que d'une invitation à diner en sa compagnie après la pièce de théâtre de la reine…

- Antoine ! rappela Girodelle.

- Monsieur le comte a oublié quelque chose ? demanda le jeune homme qui revint sur ses pas.

- Prenez donc votre soirée. Voici quelques pièces pour la peine… Le colonel enverra un de ses hommes m'apporter la réponse.

- Oui monsieur le comte, merci ! répondit Antoine avec un grand sourire, en se disant que c'était son jour de chance.

Pour faire diligence, il avait fait diligence ! D'autant que Girodelle s'était montré très généreux quant au contenu de la bourse offerte. Il avait de quoi payer des tournées et bien s'amuser, pour sûr ! Tout ça pour porter une lettre. C'était décidément son jour de chance…

Arrivé à la caserne, Antoine demanda à voir le colonel de Jarjayes en personne, de la part du colonel de Girodelle. Après l'avoir longuement dévisagé, un soldat le mena dans le bureau du commandant. Le jeune homme lui tendit la lettre et poussa un soupir d'excitation, s'attirant un regard perplexe du colonel.

- Monsieur le comte a dit que j'avais ma soirée, et que vous lui enverrez votre réponse, insista-t-il.

- C'est très bien. Vous pouvez disposer, répondit Oscar après avoir jeté un coup d'œil au contenu du pli.

« Ainsi donc, vous acceptez… » songea-t-elle en essayant de réfréner une petite pointe de jalousie bien mal venue.

Car elle n'avait jamais été aussi sure d'elle, et de ce qu'elle voulait faire. Victor n'était pas un saint. Oscar savait qu'il avait connu de nombreuses femmes avant elle, et qu'il en connaitrait encore après leur mariage. Pourtant, elle ne doutait pas de son amour. La fidélité n'était pas dans le contrat de mariage d'un homme bien né…

Andrée… Elle avait droit à ces merveilleux souvenirs qui enrichiraient le reste de sa vie, quand Oscar savait qu'elle-même avait droit au bonheur pour le restant de ses jours. Néanmoins, elle brûla la missive de son « fiancé » avec une joie non dissimulée.

Elle regarda dans la cour, les soldats s'exercer à l'épée. Son regard s'attacha à la silhouette de son compagnon de toujours. Un sourire étira ses lèvres puis, sans crier gare, elle se mit à rire à gorge déployée.

Mon dieu ! Qu'auraient pensé les gourgandines de la Cour en apprenant que la belle colonelle s'apprêtait à envoyer son amie d'enfance dans les bras de son fiancé ?