Chapitre 21

Miracle or not miracle ?

Les deux hommes surgirent de nulle part l'un à côté de l'autre, et marchèrent d'un pas vif, leurs longues capes virevoltant derrière eux. Le chemin qu'ils empruntaient les menait tout droit sur un impressionnant portail en fer forgé fermé à double tour. Dans une synchronisation parfaite, ils levèrent le bras gauche et sans freiner la cadence, traversèrent la grille comme on traverse un mirage. Tout au bout de l'allée, bordée de mûriers et de conifères soigneusement taillées, les contours d'un manoir se dessinaient sous la lumière du clair de lune. Il n'y avait pas un bruit, hormis le crissement de leurs pas sur les graviers, et l'étrange chant d'un paon quelque part dans la propriété qui criait : « Léon ! Léon ! »

Ils montèrent le porche d'entrée.

- Je te laisse faire, dit le premier, en frappant deux coups fermes sur la porte à l'aide du marteau de bronze.

- Très bien, répondit Severus Rogue.

L'elfe de maison qui vint leur ouvrir cligna des yeux en les voyants. Avait-il la berlue ? Deux Severus Rogue attendaient devant la porte.

- Maître Rogue, fit-il, le regard oscillant, ne sachant lequel des deux hommes était ce dernier, il y a bien longtemps que nous ne vous avions vu…

- Va me chercher ta Maîtresse, s'il te plaît, répliqua Severus.

- Oui, Maître Rogue !

L'elfe de maison s'écarta pour les laisser entrer et disparu.

Certains des portraits aux teints pâles accrochés aux murs du hall d'entrée, regardaient les deux visiteurs d'un œil rond, surpris par la similitude. D'autres affichaient clairement leurs scepticismes. Ils n'étaient pas dupes. Du polynéctar, certainement. Une telle ressemblance était impossible.

Narcissa Malefoy arriva sur ces entrefaites. A l'instar de ses aïeux, elle posa un regard nuancé sur les jumeaux. Ses yeux se balançaient de l'un à l'autre avec un mélange d'étonnement et d'incrédulité.

- Severus Rogue, dans ma demeure ! S'exclama-t-elle néanmoins. Pour une surprise, c'est une surprise ! Tu as l'air en forme !

- Bonsoir Narcissa, désolé d'arriver à l'improviste. Nous ne te dérangeons pas ?

- Je ne pensais pas te revoir un jour, Severus, ta mission étant terminée…, elle s'esclaffa. Et voilà que j'en retrouve deux pour le prix d'un !

- Ah, oui, sourit Severus, je n'ai pas fait les présentations : je te présente Ervus, mon frère. Ervus : Narcissa.

- Bonsoir, Madame Malefoy, fit Ervus.

Narcissa resta un instant sans réaction, hébété.

- Ton… ton frère ? Finit-elle par articuler. Je ne savais pas que tu avais un frère, Severus, ça aussi, tu as pris soin de nous le cacher…

- Je le sais moi-même depuis peu, Narcissa, je ne t'ai rien caché.

- Tu ne m'as rien caché ?! Vraiment ?! S'exclama-t-elle, avec une soudaine animosité dans la voix.

- Serais-tu fâchée, Narcissa ? Demanda alors Severus à travers un rictus ironique.

- Tu… tu oses te moquer ?

- Tu sais bien que ce n'est pas mon genre...

- Je sais aujourd'hui que tu peux adopter bien des genres, Severus Rogue, un vrai caméléon !

- Et cela te préoccupe, semble-t-il.

- Comme si tu ne le savais pas ! Il y a une chose que j'aimerais que tu m'expliques : pourquoi Lucius pourrit à Azkaban alors que toi, non ? Explique-moi, Severus !? Toi aussi tu as été un mangemort, il me semble ?!

Severus avança d'un pas et plongea son regard noir dans les yeux haineux de Narcissa.

- Pour les même raisons qui font que tu n'es pas toi-même en prison, Narcissa : il y avait des adolescents à sauver ! Tu devrais me dire merci, au lieu de me cracher ta hargne !

Ses quelques mots firent l'effet d'une douche froide à la maîtresse des lieux.

- Lucius te considérait comme un ami, fit-elle alors, en baissant les yeux.

- Il m'a fallu faire des choix ! Je crois que tu peux comprendre cela, Narcissa.

Narcissa n'insista pas. Ce qu'elle ressentait à l'égard de Severus n'était pas vraiment clair, en fait. Elle lui en voulait, terriblement. Certes, elle reconnaissait en lui un certain courage, une abnégation même, pour avoir trompé un sorcier comme Voldemort. Mais il l'avait manipulé. Il avait manipulé son camp, ses amis aussi, sa famille. A cette époque, elle l'appréciait, vraiment. Alors que lui n'était qu'un espion qui jouait un double jeu. Severus n'était qu'un traître ! Oui, mais voilà, quand elle allait au plus profond d'elle-même, près de son cœur et de son âme, un tout autre sentiment la submergeait : La reconnaissance infinie d'avoir sauvé son fils d'une mort certaine.

- Que me vaut l'honneur de ta visite ? Demanda-t-elle alors, d'un air soudain las, comme si elle déposait les armes.

- Je souhaiterais récupérer deux objets m'appartenant, à moi et à mon frère.

- Je ne vois rien à toi dans cette demeure, Severus, tu dois faire erreur.

- Et pourtant..., intervint Ervus.

Narcissa regarda d'un air déconcerté les visages impassibles des jumeaux.

- Je ne vois pas, insista-t-elle.

- Une prophétie, expliqua Severus, que ton beau-père a subtilisé de la salle des prophéties, je me demande bien comment d'ailleurs, puisqu'elle ne le concerne pas.

Narcissa se décomposa.

- Il y a une clé, également, ajouta Ervus, la clé de chêne, avec le nom de Merlin gravé dessus, qu'Alphonsio Korkis a volé à nos parents juste après les avoir tué…

- Tu ne vois toujours pas ? Renchérit Severus, d'une voix douceâtre.

Narcissa recula d'un pas, de deux, un peu sonnée, le regard presque effrayé. Elle pensa à ces deux objets, caché dans les caves de son manoir... elle pensa aussi à Alphonsio Korkis, retrouvé mort, et au message scarifié sur son corps. Qu'est-ce que lui avait dit Potter déjà ? Elle chercha, puis se rappela : Ainsi commence la vengeance de Merlin.

Son teint vira au blanc cadavérique.

- Je… non…, balbutia-t-elle, l'île Myrddhin, la famille souveraine, les amulettes, tout ça ce n'est qu'une fable…

Severus s'approcha alors d'elle et lui susurra à l'oreille :

- Je vais t'avouer un secret, Narcissa, tout ce que tu viens d'énoncer est en fait bien réel.

Narcissa recula encore en fixant Severus d'un air indigné et terrifié à la fois.

- Tu… tu as tué Alphonsio ? C'était toi, Severus ?

- Ne prends pas cet air scandalisé, tu as fait bien pire pendant la guerre, si je me souviens bien !

La remarque la blessa. Elle n'en montra rien et encaissa le coup.

- C'est moi qui ai tué Korkis, corrigea Ervus, ainsi que Dortus Boldorin. Ces objets nous reviennent de droit, ils sont l'héritage des souverains Myrddhin, notre héritage ! Je n'ai pas l'âme d'un assassin, madame Malefoy, mais soyez certaine que je n'hésiterai pas à tuer encore si on me barre le chemin.

- Alors Narcissa, poursuivit Severus, la mémoire te revient-elle ?

Severus. Elle ne le reconnaissait plus. A bien y réfléchir, elle n'était plus sure de l'avoir jamais connu un jour. Rogue. Même son nom n'était pas le sien. Etait-il vraiment un descendant Merlin ? Par Serpentard, si Lucius avait su ça ! Tout aurait été si différent. Même son visage affichait une sérénité qu'elle ne lui connaissait pas. Severus avait changé. Ou était-il vraiment lui-même pour la première fois de sa vie ? Elle ne sut le dire, mais une chose était sure : à cet instant, se tenait devant elle deux puissants sorciers particulièrement soudés, et déterminés à récupérer leurs dus.

- Serait-ce une menace ? fit-elle alors, en tentant de garder un semblant d'assurance.

- Voyons Narcissa, tu n'as aucun intérêt à nous refuser ce que nous réclamons, tempéra Severus.

- Qu'est ce qui me prouve que vous êtes bien ce que vous prétendez être ?

- Ça ! S'exclama Drago, qui venait d'entrer dans la pièce avec une clé en bois sculpté dans une main, et un globe de verre dans l'autre ou était inscrit sur une petite étiquette jaunie : les jumeaux de Myrddhin. Si cette prophétie vous concerne, alors elle le prouvera elle-même, ajouta-t-il.

Sans hésitation, il s'approcha des jumeaux et tendit la boule sombre à Severus. Sous les longs doigts du maître des potions, le globe commença par diffuser une pâle lumière intérieure qui vint se refléter dans ses yeux d'ébène. Puis la chaleur tiède se propagea.

- Tu sens cette chaleur, Narcissa, n'est-ce pas une preuve ? Fit alors Severus, lui-même un peu troublé.

- Si… en effet…, souffla la maîtresse des lieux.

Drago donna la clé de chêne à Ervus d'un air entendu. Le jumeau s'en saisit et la glissa sous sa cape.

- Bien, fit Severus en faisant de même avec le globe, nous n'allons pas abuser de votre temps plus longtemps !

Drago se dirigea vers la porte d'entrée sans dire un mot, tout en invitant les jumeaux à le suivre. Il posa sa main sur la poignée, mais prit soin de ne pas l'actionner. Il demanda :

- Je serais tout de même curieux de savoir ce qu'elle ouvre, cette clé ?

- Le temple d'Elydrass, répondit Ervus, c'est dans ce temple situé en plein cœur de Micmira qu'est enfermée la dernière amulette, l'amulette de Dorm.

Drago baissa les yeux un instant puis finit par ouvrir la porte pour laisser passer les jumeaux. Lorsqu'ils furent à quelques pas, il posa la question fatidique qui lui brûlait les lèvres :

- Vous… vous comptez vraiment utiliser le pouvoir des amulettes ?

Là, seul Severus se retourna.

- Ce que nous voulons, dit-il, c'est reprendre notre place, et nous ferons ce qu'il faut pour qu'il en soit ainsi !

- Tu ne montes pas te coucher ? Fit Ron, en entrant dans une petite pièce du terrier aménagée en laboratoire improvisé.

Il était une heure du matin. Hermione regardait la substance verdâtre qui bouillonnait dans le chaudron avec la boule au ventre.

Elle avait échoué. Pitoyablement échoué. Cette pâte visqueuse qui globulait grossièrement ne ressemblait en rien au liquide fluide et ambré précisé dans les notes de Severus à ce stade de la préparation. A quel moment avait-elle dérapé ? Elle n'en savait fichtrement rien ! Et son stress était tel, qu'elle ne parvenait pas à refaire mentalement la potion, étape par étape, pour visualiser le problème. Tout s'embrouillait nerveusement. Mais comment avait-elle eu la prétention de faire seule une telle potion ? Elle avait conscience qu'avec des années d'expériences et un savoir solides en matière de préparation, sa réussite restait incertaine. Mais Hermione traversait une période de doute, de remise en question, et cet échec était à ses yeux, le reflet de ses limites et de son incompétence. Elle n'était pas à la hauteur, alors qu'ils avaient une confiance aveugle en elle, tous convaincus de sa réussite et la déception qu'elle lirait dans les yeux d'Harry, et de Dianc aussi – ce gentil prêtre Myrddhin qui se faisait une joie de revoir son île – elle savait qu'elle ne la supporterait pas … si seulement Severus était là… lui qui avait rejoint son frère et ses dangereuses ambitions, alors qu' elle avait tellement besoin de lui en ce moment - et son cœur se serra encore plus en songeant que ce n'était pas uniquement pour concocter la potion...

- Hermione… ? Insista Ron, doucement.

Elle releva la tête.

- Je dois la terminer ce soir, répondit-elle, en refoulant les larmes qui lui montaient aux yeux.

- Voilà deux jours que tu n'as pas fermés l'œil, tu as besoin de dormir, ma chérie.

- Ça va aller, il faut que je termine.

- Hermione…

- Ça va ! Répéta-t-elle, sèchement.

- Non, ça ne va pas, insista docilement Ron, tu es épuisé, et à bout de nerf.

- A qui la faute ?! Riposta froidement la jeune femme.

L'auror marqua un silence, interloqué.

- Que veux-tu dire ?

- Tu sais très bien ce que je veux dire, Ron !

Il encaissa sans dire un mot, puisqu'il savait effectivement ce qu'elle voulait dire. Hermione était sur l'offensive, comme d'habitude. Une habitude qu'il consommait lui-même goulûment mais qu'il souhaitait plus que tout briser aujourd'hui. Il contourna la table, se posta face à elle et posa tendrement ses mains sur ses joues rougies, avant de lui murmurer d'une voix enraillée par l'émotion :

- Je n'ai pas pris soin de toi, je me suis montré si dur ces derniers temps… je… je n'ai pas été là lorsque tu avais besoin de moi. Pardonnes-moi, Hermione, je t'aime…

Un silence passa.

- Je sais, finit par souffler la jeune femme en baissant le regard, un peu troublée, un peu honteuse, pas vraiment sure que ce soit encore réciproque. Montes, ajouta-t-elle doucement, je te rejoindrais dans un moment.

Ron acquiesça. Il aurai voulu lui parler, s'excuser, encore, de tout son cœur, mais compte tenu de l'état de sa petite amie, il comprit que le moment était mal venu pour entamer les réconciliations. Alors il se contenta de poser un baiser sur son front puis quitta la pièce.

Hermione attendit que les pas de Ron s'éloignent pour se laisser tomber à même le sol. Elle était épuisée, physiquement, nerveusement, émotionnellement, elle avait l'impression que son cerveau était une cocotte en ébullition et que la soupape de sécurité était restée bloquée. Ce que venait de lui dire Ron aurait dû la rassurer, la réconforter, mais ces mots ne firent qu'augmenter la nausée qui la prenait jusqu'à la gorge. Recoller les morceaux avec lui. En avait-elle la force ? En avait-elle l'envie ? Etait-il déjà trop tard ? Un élan de tristesse la submergea. S'en était trop. Elle se recroquevilla et pleura, longtemps, jusqu'à ce que le sommeil soit le plus fort et qu'il ait enfin raison d'elle.

Un bruit, comme une flamme de cheminette qui s'embrase, la réveilla en sursaut. Elle ouvrit les yeux et regarda sa montre. 4h20. Elle avait dormi un peu plus de trois heures. Un record, ces derniers jours. Elle se massa la nuque. Une fois de plus elle avait le cou en compote. Cette manie qu'elle avait de s'endormir dans des positions improbables ! Elle arriva tout de même à s'asseoir et balaya la pièce du regard. Ce bruit de cheminette, elle était certaine de ne pas l'avoir rêvé. Pourtant, il n'y avait personne, même si la cendre étalée devant la cheminée prouvait qu'elle venait tout juste d'être utilisée. Chose étrange également, il y avait cette couverture posée sur son dos, et qui n'était pas à cette place-là lorsqu'elle s'était assoupie. Qui avait eu cette délicate attention ? Le terrier était silencieux, plongé dans l'inertie de la nuit. Mais le sentiment que quelque chose s'était produit ici pendant qu'elle dormait ne la quittait pas. Oui, quelque chose avait changé. Mais quoi ? Une odeur, peut-être, ou se mélangeait le parfum d''iode, de camphre, et de citronnelle. Une odeur qu'elle ne reconnaissait pas. Elle se leva, en scrutant chaque coin de la pièce à la recherche de l'intrus. Soudain, son regard se figea sur le chaudron d'où s'échappait de belles volutes scintillantes.

- Mais ?...

Elle s'approcha, d'un pas hésitant, presque incrédule. Comment était-ce possible ? La pâte verdâtre qu'elle avait concocté quelques heures plus tôt n'était pas censée provoquer ce genre de réaction… Elle était probablement en train de rêver, pensa-t-elle, tandis que son torticolis lui assurait le contraire.

Elle tendit le cou au-dessus du chaudron et posa ses yeux sur son contenu.

- Mais… comment… ? Fit-elle, abasourdie.

Un liquide aussi fluide que l'eau et aux nuances plus étincelante que la citrine glougloutait paisiblement.

Le visage d'Hermione s'illumina, elle n'en revenait pas. Qui avait fait ça ?

La potion était parfaite.

Réussie.

Miraculeusement réussie.