21.
Alguérande serra les poings.
- C'est qui lui ? Il a aussi des ailes de papillon, il est noir comme la suie, on dirait un insecte difforme et décharné !
- C'est un Thanatos, renseigna Talmaïdès. Celui-là est bien loin de son secteur, mais il y a une âme qu'il attend de récupérer depuis bien longtemps ! Il ne l'aurait laissée à aucun de ses confrères.
- De quoi ? ! s'étrangla le jeune homme.
Il plissa légèrement les yeux alors que sur le miroir de lave une nouvelle scène finissait d'apparaître. Et là aussi, il savait parfaitement où elle se déroulait !
D'ordinaire verdoyant, fleuri, lumineux, le Sanctuaire de Terra IV avait désormais un ciel plombé, l'herbe était brune et sèche, et il n'y avait pas un seul chant d'oiseau.
Torien, lui n'avait pas changé, accueillant Alguérande et Pouchy, tous deux adultes, les mines très fatiguées.
- Vous arrivez bien trop tard tous les deux. L'Arbre de Vie n'a quasiment plus de puissance. Il était dopé par les prières de la Reine Sandromange et de son peuple. Mais l'armada Sylvidres n'est plus que vaisseaux à la dérive suite aux affrontements contre les vaisseaux insectes des Carsinoés. Le cœur d'énergie ici va bientôt s'éteindre.
- Mais nous sommes là ! protesta un Pouchy qui affichait vingt-trois ans au compteur. Nous sommes prêts !
- Nous devons le faire, renchérit son aîné. Nous avons tenu toutes ces années, tout enduré, pour cet instant. Amène-nous le souffle de vie de notre père, on va enfin le ramener parmi nous ! Pouchy et moi allons au bassin.
Il pâlit brusquement.
- A l'image de ce qu'est devenu Terra IV, le bassin, il est toujours là ?
- Oui, si on peut dire, souffla Torien. Allez-y, je vous rejoins avec la fiole.
Ouvrant leurs ailes de papillon et de dragon, Alguérande et Pouchy filèrent comme l'éclair vers le bassin où leur père était immergé depuis tant d'années !
Et leurs cœurs se serrèrent doublement à la vue du bassin presque vidé de son liquide amniotique, l'algue tenant lieu de cordon ombilical maigre et déformée, presque aussi desséchée que la flore de la planète – mais le plus effrayant était sans nul doute le Thanatos qui se tenait à la tête du bassin, près de la sculpture qui ne déversait plus une goutte.
Le Thanatos avait déployé ses ailes et elles produisaient un champ de force qui attirait le corps de leur père.
Revenu avec la fiole contenant le dernier souffle du grand Pirate balafré, Torien la remit au cadet des deux frères.
- Tu sais ce que tu dois faire !
Pouchy acquiesça et alla se positionner de l'autre côté du bassin, face au Thanatos, Alguérande se plaçant au milieu de l'une des deux longueurs.
Pouchy fit sauter le sceau de la fiole et le souffle fragile ondoya dans l'air, vers son aîné qui allait la booster ensuite pour la renvoyer dans le corps dont il s'était exhalé treize ans auparavant.
Il allait atteindre Alguérande quand Pouchy qui le guidait s'effondra, la nuque en sang. Alguérande tenta de récupérer le souffle, mais privé de l'énergie de Pouchy, trop loin de lui, il s'étiola et disparut, se mêlant à l'air.
- Non ! Pouchy, qu'est-ce qui t'est arrivé ? !
Alguérande s'agenouilla auprès de son cadet, lui soulevant la tête, constatant avec horreur que bien que grands ouverts ses yeux ne verraient plus jamais rien.
- Torien, que… ? !
- C'est l'Empereur des Carsinoés. Les exécutions ont commencé et la navette cellulaire de Pouchy s'est trop éloignée du sol terrestre. La puce explosive a fait son office… Son corps physique et sa projection astrale ici vont disparaître, tout comme ton père.
- Papa ! hurla à nouveau Alguérande en reportant son attention sur le Thanatos.
Les ailes du Thanatos semblaient pouvoir s'étendre à l'infini, sans qu'il ne semble produire le moindre effort. Et comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, elles engloutirent le corps du capitaine de l'Arcadia.
- Ce n'est pas le futur ! Je le refuse ! aboya Alguérande cramponné à son piton rocheux. Pouchy et moi avons bien à nous unir pour rendre son souffle de vie à notre père, mais beaucoup plus rapidement que cela. Et nous avons à réussir, même un Thanatos n'emportera pas notre père.
Haletant, le corps parcouru de frissons, le jeune homme foudroya de ses prunelles grises le monstrueux Simiesque qui ne bougeait pas de sa position. Zartiguryan ne semblait pourtant prendre aucun plaisir à la situation, quelque chose ressemblant à une profonde tristesse marquant son faciès.
- On s'arrête là, ou je continue ? rugit-il ensuite.
- J'ai encore un frère et une sœur à sauver, ainsi que l'Empereur qui est la première victime des Carsinoés ! vociféra Alguérande.
- Puisque tu tiens à assister à l'avance à tous tes échecs, ça poursuit donc.
