C'est un André subjugué qui grimpa les marches du perron de l'Elysée avec Oscar à son bras. Il la dévorait du regard, arrivant à peine à réaliser que cette fois-ci, c'était avec lui qu'elle se trouvait avec une robe de bal, enfin … une robe de soirée. Sa robe mettait merveilleusement sa silhouette parfaite en valeur. D'un bleu royal et d'un tissu chatoyant, cela n'en faisait ressortir que plus sa chevelure et ses yeux. Le drapé asymétrique ne couvrant que l'une de ses épaules mettait en valeur son port de reine, le tissu descendant ensuite jusqu'au sol, marquant sa taille au passage grâce à une ceinture étincelante et couvrant ses jambes interminables.
Il sourit légèrement en repensant à la proposition que Marie avait faite à Oscar en début d'après-midi : elle lui avait proposé de créer une fente remontant jusqu'au haut de la cuisse. Oscar avait rougi, refusant immédiatement.
Arrivés en haut des marches, il la sentit ralentir le mouvement. Une confrontation avec son père serait sans nulle doute inévitable ce soir, et il sentait la réticence dans le moindre de ses gestes, la tension dans son corps entier. Il glissa son bras autour de sa taille et l'attira vers lui pour la rassurer. Quoiqu'il arrive, il serait là. Elle eut un timide sourire, pour le remercier puis prit une profonde inspiration avant de le suivre, décidée, vers le personnel qui était chargé d'accueillir les invités.
André l'admirait, quelles que soit les raisons qui faisaient qu'ils étaient tous de retour à la vie, il y a bien une chose qui ne changerait jamais : une Jarjayes ne reculait jamais face au danger. L'affrontement entre les deux générations était imminent, et y ayant déjà assisté, il savait d'expérience que cela pouvait devenir très violent. Oh, pas de violence physique cette fois, mais le verbe serait sans nul doute très haut, et cette fois les reproches et griefs couvaient depuis de longues années.
Ils furent conduits vers le salon Murat où le couple présidentiel les accueillit puis furent dirigés vers la foule qui occupait l'espace disponible en attendant de passer à table. Des serveurs passaient de groupe en groupe, proposant champagne et petits fours. André vit Oscar qui observait calmement l'assemblée. Pour peu, elle se serait adossée à l'une des colonnades, comme lors des bals de la cour. Ah …ennemi en vue, elle s'était soudainement raidie, presque au garde à vous.
Le général se dirigea vers eux, l'intention claire et ne laissant à personne l'opportunité de se mettre en travers de son chemin. André en profita pour l'observer. C'était presque comique de le découvrir sans sa perruque, mais il restait un homme aux traits sévères et aristocratiques. Il sentit Oscar soupirer à ses côtés. Il passa son bras autour de sa taille, chose qu'elle n'apprécierait peut-être pas en public, surtout vu l'imminence de la confrontation avec son père, mais il voulait lui apporter son soutien. Il vit néanmoins le regard du général bifurquer sur son bras, puis s'étonner de l'éclat au doigt de sa fille. Eh bien voilà, les choses étaient annoncées, avant même qu'il ne lui soit présenté.
« Philippine, » la salua-t-elle sans lui laisser la moindre opportunité de lui jouer la comédie protocolaire du matin. Cela la démangeait de lui répondre la même chose, mais bizarrement la robe du soir semblait lui donner moins de force pour le faire, en uniforme, elle n'aurait pas hésité une seconde. Elle n'eut pas le temps de lui répondre qu'il se tournait déjà vers André.
« Monsieur, » fit il en saluant André à son tour.
Cela lui plut, il avait compris qu'André était important pour elle et le respectait. Inconsciemment son père marquait des points, bien malgré elle.
« Père, laissez-moi vous présenter Maître André Grandier, » commença-t-elle, regardant son père droit dans les yeux. « Nous nous sommes récemment fiancés » finit-elle, ne sachant comment lui dire autrement, autant y aller directement.
André étudiait le général, il ne manqua pas la lueur d'espoir et la petite étincelle dans son regard lorsqu'elle l'appela « Père ». Il se trouva subitement l'objet de l'attention de son futur beau-père et affronta son regard, tranquillement, sûr de lui, comme avant.
« Monsieur de Jarjayes, c'est un plaisir de vous rencontrer » lui dit-il enfin, lui tendant la main.
« Plaisir partagé Maître Grandier, je dois avouer que si vous avez réussi à capturer le cœur de ma fille vous êtes sans nul doute une personne d'exception. »
Oscar regardait son père comme si elle découvrait un inconnu devant elle, mais à quoi jouait-il ? Et puis qu'avaient-ils tous ces hommes à sous-entendre qu'elle était difficile ?
« Philippine, tu ne m'en as pas laissé le temps ce midi, mais je souhaitais sincèrement te féliciter pour les actions héroïques qui t'ont valu cette médaille. » lui dit-il, posant une main sur son épaule. Elle réprima un mouvement de recul qui aurait été assez malvenu.
« Accepteriez-vous de venir fêter vos fiançailles à Jarjayes ? » leur proposa-t-il comme pris d'une inspiration subite ?
Oscar fronça les sourcils, André se retourna vers elle, clairement la décision lui appartenait. Elle se sentait prise au piège. Son père lui tendait la main, son fiancé la laissait décider … Ce n'était pas du tout la confrontation qu'elle avait imaginée. Fin stratège, son père l'incitait-il à rejoindre son territoire pour prendre l'ascendant sur elle ? D'un autre côté … retrouver Jarjayes après toutes ses années, avec André et maintenant qu'elle avait retrouvé la mémoire, … cela avait un attrait incroyable.
« Pourquoi pas, » voulut-elle commencer prudemment. Mais son père ne la laissa pas terminer.
« Eh bien c'est entendu, nous vous attendons ce week-end ! » s'exclama-t-il, ravi avant de rapidement s'éloigner, ne lui laissant aucune opportunité de se dédire.
Elle restait comme pétrifiée sur place. Ne venait-elle pas de se faire avoir comme une bleue ? André, connaissant ses sautes d'humeur légendaires, préférait quant à lui rester en retrait à ses côtés et attendre sa réaction tranquillement, prêt à y répondre si besoin.
« Est-ce que … est-ce que je viens juste d'accepter de retourner à la maison ? » lui demanda-t-elle finalement, toujours dans l'incrédulité. André se permit finalement de s'en amuser, glissant son bras autour de sa taille.
« J'en ai bien l'impression, le général n'a pas perdu la main on dirait, tu t'es faite avoir comme une débutante ! »
Elle se retourna vers lui, fronçant les sourcils. « Dis donc ! Tu es dans quel camp toi au juste ? »
Il rit doucement, prenant sa main et la portant à sa bouche. « Le tien en particulier, mais celui de la famille en général. »
« Vendu » marmonna-t-elle pour la forme, mais finalement ravie d'être dans ses bras, aussi sagement que possible, vu l'endroit où ils se trouvaient bien entendu.
Ils suivirent enfin le mouvement de foule vers l'immense et interminable table où avait lieu le repas, leur place leur étant indiquée par un employé du palais. Elle s'était préparée à se trouver séparée d'André, mais à sa grande joie, il fut placé à sa droite et elle se trouva aux côtés du ministre des finances à sa gauche. André quant à lui avait la ministre de la santé à sa droite.
Le repas était succulent, la réputation des cuisines de l'Elysée n'étant plus à faire et Oscar se régala du début à la fin. Elle n'avait jamais fait partie de ces femmes qui avaient un appétit d'oiseau ou qui du moins tentaient de le faire croire, se goinfrant avant les repas officiels pour la forme. André s'était toujours demandé où elle pouvait stocker toutes les calories qu'elle engloutissait. Mais après tout, son métier était extrêmement exigeant sur le plan physique, elle devait très certainement faire du sport de manière régulière. Et puis, c'était tellement elle, il n'aurait pas voulu qu'elle change.
Il surprit plusieurs fois le regard du général sur Oscar, puis sur lui. Il le connaissait mais il avait du mal à le cerner dans cette nouvelle vie. Etait-il sincère ou comme Oscar l'envisageait, souhaitait-il prendre l'avantage du terrain ? Une chose était certaine, ses regards étaient à la fois inquiets mais également pétris de fierté pour sa fille. Il semblait peser le pour et le contre, devait-il retenter une conversation ce soir ? Ou se contenter de la promesse de leur venue à Jarjayes ?
André se laissa envahir par la nostalgie. Jarjayes … un flot incessant de souvenirs remontèrent et une nouvelle fois, cette interrogation qu'il avait depuis plusieurs semaines désormais : où pouvait se trouver Grand-Mère ? Dans cette vie aussi il était orphelin, mais aucune grand-mère n'avait été présente pour l'élever.
