Chapitre 21 :
« Utagoe Ren, commença Hiruma. Il est fils d'Utagoe Natsumi et de Mushanokoji Hajime, le triple médaillé d'or aux Jeux Olympiques au pistolet. Natsumi travaillait comme femme de ménage chez les Mushanokoji au moment Mushanokoji et sa femme traversaient une mauvaise passe. Ils ont eu une liaison de quelques mois et de cette liaison est né un enfant : Ren. »
Hiruma avait dit cela comme s'il avait annoncé la météo du jour mais Ayako, elle, n'en croyait pas ses oreilles. Jamais, jamais elle n'aurait imaginé que Ren puisse être un enfant illégitime et encore moins celui du prestigieux Mushanokoji Hajime.
« Mushanokoji n'a jamais reconnu son deuxième fils. Sans doute parce qu'il craignait d'entacher la réputation de sa famille et sans doute aussi parce qu'il avait déjà un héritier légitime. Pas besoin de se compliquer la vie avec un bâtard.
- Et… Et son premier enfant… bredouilla Ayako, si j'ai bien compris… C'est Kid ?
- Ouais. Son vrai nom, c'est Shien. Un prodige au pistolet qui a fini par craquer sous la pression. Il a quitté sa maison, a renié ses origines et a commencé une nouvelle vie en tant que Kid. C'est à ce moment-là que Mushanokoji s'est souvenu de son autre gamin. Il l'a ramené chez lui, a pris en charge son éducation et a tenté d'en faire son digne héritier.
- Et la mère a accepté ? Je veux dire… Après qu'il les ait laissé tomber ?
- La mère de Ren a tenté pendant des années de faire reconnaitre son fils. Ça a fait les gros titres quand l'affaire a explosé. Elle est tombée en dépression et Ren a été élevé par ses grands-parents. C'était une pauvre fille, sans le sou, à moitié-folle. Quand Mushanokoji lui a dit qu'il allait enfin reconnaitre son gamin, elle a dû se dire que c'était une chance pour lui.
- Ouais… mais Ren dans tout ça ? »
Hiruma lâcha un petit rire.
« Tu sais, c'est pas parce qu'il ne l'a reconnu qu'il l'a totalement ignoré. Sinon comment le fuckin'cow-boy aurait reconnu le gamin ? Mushanokoji passait le voir régulièrement et quand il s'est séparé de sa femme, il l'invitait.
- Il s'est séparé de sa femme ?
- Tu ferais quoi si tu découvrais que ton mec a fait un gosse à une femme dans ton dos ?
- Je crois que je commettrai un meurtre.
- Seulement un ?
- J'suis pas suffisamment cruelle pour tuer une femme et son gamin.
- C'est bon à savoir, ça.
- J'apprécie ton humour. Plus sérieusement, et le Kid dans l'histoire ? »
Elle s'appuya sur la rambarde du balcon. Il devait être facilement plus de minuit mais New York était encore en pleine effervescence. Elle entendait le vrombissement des voitures sur le boulevard non loin et les lumières des gratte-ciels ressemblaient à des étoiles dans un ciel de métal. Les villes étaient toujours plus fascinantes la nuit. Tôkyô faisait aussi cet effet mais sans doute parce qu'elle y avait toujours vécu, elle le ressentait beaucoup moins qu'aujourd'hui.
« C'est complètement dingue… murmura-t-elle. Je croyais que ce genre de choses n'arrivait que dans les films.
- Bienvenue dans le monde réel alors, fit une voix derrière elle. »
Ayako et Hiruma se retournèrent d'une traite et virent le Kid appuyé contre la porte de la chambre.
« Kékékéké ! ricana Hiruma. Tu finis par te montrer.
- J'aurai dû me douter que tu savais pour Ren, sourit le Kid. T'es du genre à chercher tout ce qui peut t'être utile.
- C'est pas comme si c'était un truc super secret non plus. Tout le monde est au courant que ton père a un fils illégitime. Il suffisait de creuser un peu. »
Le Kid soupira et les rejoignit sur la terrasse. Il avait l'air passablement fatigué, encore plus que d'habitude. L'entraînement devait y être sûrement pour beaucoup mais Ayako pensait également que se retrouver nez-à-nez avec son demi-frère l'avait ébranlé.
« Ren a toujours pris la situation avec beaucoup maturité, expliqua-t-il. Il n'a jamais cherché à se mettre en avant, il se contentait juste de faire ce qu'il fallait pour que sa mère soit heureuse.
- C'est ce que je m'étais dit la première fois que je l'ai vu, soupira Ayako. Maintenant, je comprends pourquoi. Ça a pas dû être facile tous les jours. »
Le quarterback de Seibu se tourna vers la jeune fille et lui sourit.
« Il joue dans ton groupe de musique, c'est ça ? interrogea-t-il. C'est bien pour lui. Il a toujours aimé ça, il voulait en faire son métier. C'est ce qu'il disait quand il venait nous retrouver Tetsuma et moi. Je suis content qu'il puisse recommencer à en faire.
- Il avait arrêté ?
- Ouais quand Mushanokoji est allé le chercher. Il a dû se concentrer sur le tir, lança Hiruma.
- Ah…
- T'es pas gêné de dire ça, fuckin'cow-boy ? C'est quand même à cause de toi qu'il a dû tout arrêté. »
Le visage de Kid s'assombrit et Ayako fusilla Hiruma du regard. Pourtant, elle dû reconnaitre qu'il n'avait pas tout à fait tort. Si Kid n'avait pas fugué…
« Au final, soupira-t-il, il a été bien plus fort que moi. C'est un peu tout mon opposé. »
Le joueur rabaissa son chapeau et fit demi-tour. Avant de quitter la chambre, il se tourna une dernière fois vers Ayako.
« T'es son amie, non ? Alors s'il te plait, évite de trop penser à cette histoire. Ren le sentirait et ça serait pas cool pour lui. Il en a déjà suffisamment bavé comme ça. »
« T'étais au courant ?
- Non. Et toi ?
- Non plus. Qui était au courant d'ailleurs ?
- Personne. »
Junko, Misaki et Keiji se retournèrent d'un même mouvement. Akaba venait de les rejoindre dans la cage d'escalier en attendant les retours d'Ayako et de Ren. Non, il était probable que personne ne savait le lien entre Ren, Kid et les Mushanokoji. Encore que…
« En fait si, s'écria Misaki. Y'a quelqu'un qui était au courant.
- Qui ? demandèrent Akaba, Keiji et Junko d'une même voix.
- Hiruma-san.
- Ah… oui. Evidemment. »
Ce type savait tellement de chose qu'on avait tendance à ne plus y faire attention.
L'arrivée du groupe avait fait grand bruit parmi les joueurs de la sélection japonaise, encore plus quand ils s'étaient aperçus que Ren et Kid se connaissaient. Devant leur mine éberluée, Ren avait expliqué le plus simplement du monde qui le Kid était son demi-frère. Les intéressés s'étaient ensuite éloignés pour discuter tranquillement tandis qu'Ayako prenait Hiruma à part pour lui exiger des explications.
« Hey ! Vous en faites une tête ! »
Ren venait d'apparaitre face à eux, le visage rayonnant. Apparemment, il n'avait pas l'air plus troublé que cela de retrouver son frère.
« Hé, salut, fit Akaba. En fait, on réfléchissait.
- Ouais, confirma Junko. Ça va toi ?
- Vous pensiez à mon frère et à moi ? interrogea Ren. »
Les quatre compères se regardèrent d'un air gêné. Difficile de démentir dans ce cas précis, c'était plutôt évident à deviner.
« Ça va aller ? fit Misaki.
- Oui, bien sûr ! lança joyeusement le jeune garçon. J'ai enfin pu revoir mon frère !
- Vous ne vous êtes pas vu depuis longtemps ? poursuivit Keiji.
- Un petit moment, ouais. C'est pour ça que j'ai accepté de faire ce voyage aux Etats-Unis. Je savais que je le croiserais forcément.
- Pourquoi tu ne nous en as pas parlé ? demanda J unko. »
Ren se mit à rougir et baissa les yeux. Ce n'est pas qu'il avait souhaité le cacher à ses amis, non. Seulement, c'était très compliqué alors il voulait attendre le bon moment.
« Bah ! C'est pas grave ! lança Keiji après avoir lancé un regard noir à son amie. C'est pas un crime, non plus.
- Ouais… balbutia Ren. Je vous l'aurais dit à un moment donné mais…
- Laisse, on te dit ! C'est pas grave. »
Dans un geste paternel, Misaki lui ébouriffa les cheveux. Cela faisait maintenant plusieurs mois qu'ils se connaissaient, qu'ils formaient un groupe. Et tout compte fait, cela n'avait pas grande importance ce qu'il cachait derrière ce visage d'enfant rêveur.
« Maintenant que tout ça est réglé, vous pouvez nous dire ce que vous faites ici ? demanda Akaba.
- Demande ça aux garçons ! répliqua Junko. C'était leur idée de partir aux Etats-Unis ! »
Le leader de Bando se tourna vers les intéressés qui lui sortirent leur air le plus innocent.
« On voulait profiter du tournoi, répondit Ren.
- Et voir du pays, renchérit Misaki.
- Et puis Junko supportait pas d'être séparé de toi si longtemps, termina Keiji.
- Hé ! »
Ils éclatèrent de rire même si pour Misaki, il s'agissait plus d'un rire jaune. Il n'avait toujours rien dit pour le concours tout comme il n'avait pas de nouvelle des organisateurs. Et cela commençait sérieusement à l'angoisser. Le concours débutait bientôt et l'audition finale aurait lieu dans moins de trois jours. Si Dark Heavean n'était pas pris, il aimerait le savoir rapidement.
Tout cela, il le retournait encore et encore pendant qu'ils retournaient à l'hôtel. Ayako les avait rejoint et avait agi comme si rien ne s'était passé entre Ren et Kid. Misaki n'avait pas pu discuter avec Hiruma. Le quarterback s'était vite éclipsé après être redescendu avec Ayako.
Il pesait le pour et le contre. Soit il disait tout au groupe, sans savoir s'ils allaient participer au concours au risque de les décevoir si la réponse était négative, ou bien il ne disait rien et si, ils étaient pris, il y avait de forte chance pour qu'il signe son arrêt de mort.
Le réveil se révéla extrêmement difficile le lendemain. Le groupe avait l'impression d'avoir passé la nuit à se retourner et à entendre leur estomac grogner. Le décalage horaire faisait des dégâts, à commencer par l'humeur générale. Seul Ren semblait en pleine forme.
« Comment tu fais ça ? s'exclama Keiji en voyant l'adolescent dévorer ses céréales.
- Comment che fais quoi ? réussit-il à articuler.
- À manger et à être en forme ! J'ai passé la nuit à mourir de faim et maintenant que j'ai de la nourriture devant moi, tout ce que je veux c'est retourner dans mon lit. »
Ren avala péniblement ses céréales et but une grande gorgée de jus de fruit.
« Je suppose que ça dépend des personnes, expliqua Ren. J'suis plutôt fort pour m'adapter.
- T'en as de la chance.
- Tu devrais faire une petite sieste, Keiji-san. Tu te sentirais mieux.
- Hum… Sans doute. D'ailleurs, c'est ce que je vais faire tout de suite. »
Joignant le geste à la parole, le batteur se leva et fila dans les escaliers rejoindre sa chambre. En chemin, il croisa Ayako et Junko, toutes les deux habillées et prêtes à sortir.
« Je suis le seul à avoir la tête dans le brouillard ? s'exclama-t-il.
- Non, nous aussi, répondit Ayako.
- Alors comment ça se fait que vous soyez déjà prête ?
- Tu croyais quand même pas qu'on allait sortir avec une tête de revenant de l'autre monde ? rit Junko. Faut quand même qu'on soit un minimum présentable. »
Les deux filles éclatèrent de rire. Keiji haussa les épaules et se dit que les filles étaient bien curieuses pour faire autant d'effort pour paraitre au mieux de leur forme.
Ayako et Junko rejoignirent Ren dans le réfectoire à l'instant où ce dernier terminait son bol.
« Où est Misaki ? demanda la claviériste en entamant ses pancakes.
- Aucune idée, répondit Ren. Il était déjà parti quand on s'est réveillé Keiji et moi.
- Il est matinal, fit Ayako. C'est le décalage horaire ?
- 'Sais pas. Mais je le trouve bizarre en ce moment. On dirait que y'a un truc qui le tracasse. Je veux dire… À la base, c'est lui qui a lancé l'idée de partir aux Etats-Unis.
- Il plaisantait, dit la chanteuse.
- Sans doute, mais maintenant qu'on est ici, je me dis qu'il y a peut-être autre chose… »
Les deux filles se regardèrent. Avec la préparation du voyage et leur arrivée en fanfare, elles n'avaient pas du tout fait attention aux agissements de Misaki. Mais Ayako se jura qu'elle irait lui parler pour s'assurer si tout allait bien.
Elle avait à peine formulé cette pensée que le jeune homme apparut et les rejoignit, l'air épuisé.
« Ça va Misaki ? interrogea Ayako avec un ton suspicieux.
- Ouais, ouais, répondit-il sans grande conviction.
- T'étais où ? demanda Ren.
- J'étais… parti faire un tour…
- Si tôt ? s'étonna Junko.
- Heu… Ouais ? C'est quoi cet interrogatoire ? »
Il essayait d'avoir l'air détendu mais en fait, il était plutôt inquiet. Se faire interroger à la fois par Ayako et Junko était la dernière chose qu'il souhaitait. Il adorait les deux filles mais quand elles étaient en colère, elles étaient semblables à des harpies assoiffées de revanche.
« On trouve juste que tu es bizarre en ce moment, expliqua Junko. Tu sais, si t'as des problèmes, tu peux nous le dire. »
« Oui, enfin, si je vous le dis, je me fais tuer. »
La vérité c'était qu'il était parti trouver les organisateurs du concours à la première heure. Après avoir déambulé plusieurs heures dans la rue, dans un état plus ou moins second, à interroger les passants qui voulaient bien s'arrêter et à essayer de ne pas se perdre dans la mégapole, il avait finalement trouvé la salle où se déroulerait les primes. Là, il avait exigé de voir les organisateurs pour qu'ils lui donnent enfin sa réponse. La gentille secrétaire qui, visiblement, n'était pas trop au parfum, avait tenté de le calmer et l'avait fait patienter de longues minutes dans le hall avant de lui annoncer que les organisateurs étaient trop occupés pour le recevoir. Elle s'était confondu en excuse et lui avait demandé le numéro de l'hôtel où ils logeaient avec le groupe pour le tenir au courant. Misaki était resté calme. Après tout, la pauvre fille n'y était pour rien, ses employeurs étaient des incapables, ce n'était pas une raison pour s'en prendre à une employée.
Il avait donc ravalé sa colère, avait sorti son plus beau sourire et avait quitté les lieux avec son air le plus digne. Une fois dehors, il avait calmé son ressentiment en donnant un bon coup de pied dans un poteau (la douleur avait remplacé la colère) et avait tari sa faim en achetant un hot-dog très moutardé. Chose qui n'était que très peu recommandé à dix heures du matin.
Après tout ça, il avait pris la décision de ne rien dire au groupe. Il était maintenant persuadé qu'ils avaient été refusés et il n'avait pas envie de dire à Ayako qu'il avait magouillé avec Hiruma. Son petit doigt lui disait qu'elle le prendrait très mal.
Seulement, en ce moment, il était pris d'assaut par Ayako et Junko donc il devait vite trouver une raison valable à son comportement.
« En fait… commença-t-il. Je cherchais… quelqu'un. »
Ren et les filles le regardèrent avec des yeux ronds.
« Une fille que j'ai rencontré y'a un petit moment. »
C'était un demi-mensonge en réalité. Il avait bien rencontré une New-Yorkaise quelques années auparavant. Une touriste qu'il avait croisé alors qu'il faisait la plonge dans un restaurant. C'était elle qui lui avait commencé à lui apprendre la musique avant qu'il poursuive par lui-même. Mais même s'il aurait aimé la revoir, ce n'était pas le but de sa ballade.
« Une fille que t'as rencontré ? lança Junko. Ton ex ?
- Tu penses qu'à ça ou quoi ? s'offusqua le jeune homme. Non, y'a rien eu entre nous. J'avais quatorze ans, elle en avait plus de vingt.
- Bah alors c'était qui ?
- Ma prof. Elle m'a appris quelques trucs sur la musique. »
Ayako fronça les sourcils, soupçonneuse.
« T'as essayé de retrouver une femme que t'as pas vu depuis quatre ans ?
- Le hasard ça existe. Je me suis dit que j'avais rien à perdre.
- Hein, hein. »
Misaki sentait bien qu'Ayako trouvait son explication un peu creuse mais il n'avait rien de mieux. Profitant du fait qu'ils étaient tous les trois plongés dans leurs réflexions, il quitta la salle prétextant que le hot-dog qu'il avait mangé quelques instants plus tôt ne passait pas.
Keiji et Misaki étant chaos, Junko, Ayako et Ren se retrouvaient seuls tous les trois pour une bonne partie de la journée. Le trio décida donc de se concentrer sur le tournoi de foot américain. Le prochain match de l'équipe japonaise aurait lieu à la fin de la semaine contre l'équipe de Militaria. Et cette fois, les All-Stars seraient bien présentes.
En effet, lors du premier match contre les Russes, c'était les remplaçants japonais qui avaient joué le match. Musashi le leur avait raconté : Agon avait embarqué avec lui les joueurs recalés lors des épreuves de sélection. Puis à la veille du match d'ouverture, il avait caché les maillots de l'équipe titulaire et avait ensuite amené les remplaçants au stade pour les faire jouer avec lui. Agon et son ego surdimensionné pensaient sûrement qu'il serait le seul à surnager, lui garantissant les trois millions de dollars. Mais comme le disait si bien le proverbe : tel est pris qui croyait prendre. Alors que Shin, Sena, Yamato et Riku étaient parti chercher les maillots, les remplaçants avaient purement et simplement écrasés l'équipe russe.
« Quelles sont les chances contre Militaria ? demanda Junko.
- Moi je dis qu'ils vont les battre, répondit Ren. Les Russes n'ont pas existé contre nous alors que c'était même pas les titulaires. Alors comme là, il y aura toutes les All-Stars, ça sera du gâteau !
- Hum… Militaria a gagné son premier match assez largement, fit Ayako. Donc, c'est une bonne équipe. En plus, le plus gros défaut de la sélection japonaise, c'est le manque d'automatisme. C'est un assemblage d'individualité qui n'a pas l'habitude de jouer ensemble. Et ça peut leur faire défaut.
- T'es déprimante, toi, railla Junko.
- Je suis réaliste !
- Tu es d'un réalisme déprimant alors. »
Ils étaient sortis faire un tour à Central Park situé non loin de leur hôtel. L'endroit était absolument immense ! Un petit morceau de campagne en pleine ville, si l'on oubliait les gratte-ciel que l'on apercevait au loin et les vendeurs de hot-dogs.
« Ça va ? demanda Ayako à Ren.
- Hein ? Oui, pourquoi ?
- Non, rien comme ça. »
Comme le lui avait demandé Kid, Ayako avait fait comme si Hiruma ne lui avait rien dit. Mais elle avait toujours du mal à croire que l'adolescent si joyeux cachait un tel passé. Ren était vraiment très fort. Et il possédait une volonté de fer. Ayako éprouvait déjà une forte sympathie pour le jeune garçon pour sa simplicité et son naturel, à cela s'était maintenant joint une certaine admiration.
Lorsqu'ils revinrent à leur hôtel quelques heures plus tard, le concierge leur fit signe d'approcher. Il était en compagnie d'une femme d'âge mûr, portant un tailleur de luxe et un attaché-case de marque.
« Cette femme demande à vous voir, leur expliqua-t-il.
- Heu… très bien. »
Le concierge les emmena dans un petit salon. La femme leur sourit d'un air encourageant mais le trio resta dubitatif. Qu'est-ce que cette femme leur voulait à eux, petits touristes japonais ?
« Je m'appelle Amanda Stepherd, se présenta-t-elle. Je suis la directrice de casting d'Instant Star.
- De quoi ? »
Le sourire de la femme se figea.
« Instant Star, répéta-t-elle, un peu surprise. Le concours de musique télévisé. Celui pour lequel vous avez postulé…
- Wow, wow, wow ! l'interrompit Ayako. Je suis désolé de vous interrompre mais vous vous trompez. Nous n'avons postulé à aucun concours. »
Junko et Ren le confirmèrent d'un signe de tête frénétique. Amanda Stepherd soupira et sortit une tablette de la poche de sa veste. Elle tapota quelques trucs dessus et le tendit à son interlocutrice. Ayako, Junko et Ren s'empressèrent de le regarder et eurent la surprise de leur vie.
« C'est bien l'un de vos concerts ? demanda la femme.
- Oui… répondit Junko. Oui, c'est le dernier avec Hayato. Mais comment l'avez-vous eu ?
- Nous l'avons reçu il y a quelques mois avec les formulaires d'inscriptions pour le concours et… »
Un grand fracas dans le hall l'empêcha de continuer. Quelques instants plus tard, Misaki, suivi d'un Keiji encore endormi, surgit dans le salon, livide et essoufflé.
« C'est moi ! lança-t-il en japonais. Heu… Je veux dire, c'est moi. C'est moi qui vous ai envoyé la vidéo.
- Quoi ? s'exclamèrent Junko et Ayako d'une même voix.
- Ah ! Et c'est vous qui êtes passé ce matin ? demanda Amanda Stepherd.
- Oui… Je voulais savoir si nous étions pris…
- Oui, oui ! sourit-elle. Je suis sincèrement désolée, nous vous avions envoyé la réponse il y a plusieurs semaines mais il semblerait que la lettre se soit perdue en chemin. Mais vous êtes pris, félicitations !
- Quoi ? »
Keiji semblait sortir de sa torpeur et affichait des yeux ronds. Junko et Ayako fusillaient Misaki du regard qui ne savait plus où se mettre et Ren, dont les connaissances en anglais étaient encore un peu limitées, il essayait tant bien que mal de comprendre ce qui se passait.
Loin de se soucier de la situation, Amanda Stepherd ouvrit son attaché-case et en sortit un papier qu'elle tendit à Misaki.
« Ceci est la preuve que vous pouvez participer à l'audition finale. Présentez-vous à l'adresse indiquée dans deux jours à dix heures. Bonne journée ! »
Avec un sourire digne d'une pub et un signe de la main, elle quitta le salon. Misaki retint son souffle. Chaque bruit de pas lui donnait l'impression d'être un compte à rebours avant sa mort prochaine.
« Qu'est-ce que t'as foutu ? explosa Ayako dès que la directrice de casting eut quitté la pièce.
- Heu… Attends, je vais t'expliquer… bredouilla-t-il.
- Oh oui ! Tu vas t'expliquer ! C'est quoi cette histoire ? Tu fais une vidéo de nous sans nous prévenir et tu envoies ça à des producteurs de télé ?
- Heu… pas tout à fait… Je voulais vous prévenir dès que j'aurai eu la réponse mais comme y'a eu un souci…
- Le voyage aux Etats-Unis, c'était pour ça ? demanda Keiji beaucoup plus calmement.
- Non ! J'ai proposé ça comme ça, c'est toi et Ren qui avez sauté dessus. J'en ai juste profité pour essayer de les contacter.
- Ta fameuse prof de musique, fit Junko avec ironie.
- C'était pas un vrai mensonge. J'avais bien une prof de musique new-yorkaise. Seulement… je la cherchais pas vraiment.
- Et la vidéo ? Tu aurais pu nous le dire si tu voulais filmer le dernier concert d'Hayato.
- Heu… En fait, c'est pas moi qui ai filmé... On me l'a envoyé avec un lien pour le concours… »
Le regard furieux d'Ayako le brulait littéralement et il faisait tout pour ne pas le croiser. Mais il ne pouvait pas ignorer sa voix glaciale de colère.
« Qui ? demanda-t-elle. »
Il avait vraiment l'impression d'être un petit garçon pris en train de faire une bêtise… ou un suspect de meurtre.
« Réponds ! ordonna Ayako.
- Hi… Hiruma… »
Il s'était attendu à la voir hurler, vociférer, se jeter sur lui telle une furie mais il n'en fut rien. Au lieu de cela, elle éclata de rire. Mais c'était pire car l'aura de colère qui l'enveloppait grandit encore plus.
« Yôichi ? lâcha-t-elle. Tu te fous de moi, là ?
- Non, il m'a envoyé un mail avec la vidéo du concert, le lien du concours et tout ça. Et… il m'a un peu aidé à tout organiser… »
Ils se regardèrent tous en chien de faïence, attendant la réaction de leur chanteuse. Ayako lâcha un profond soupir et sortit du salon à grandes enjambées furieuses. Ses amis la suivirent. Ils crurent qu'elle allait remonter dans sa chambre mais elle quitta l'hôtel et se dirigea vers celui des joueurs de football américain.
« Hé ! Aya ! l'appela Junko. Tu vas où ? »
Ayako l'ignora. La plupart des joueurs étaient présents sur le terrain d'entraînement : Sena, Monta, Musashi, Kurita, Kid, Tetsuma, Yamato, Taka ainsi que quelques remplaçants. Ayako sauta par-dessus la barrière et malgré leurs protestations, elle fonça droit sur Hiruma, occupés à écrire quelque chose sur son ordinateur portable
« Tu comptais venir m'en parler quand ? s'écria-t-elle en fermant d'un geste brusque l'ordinateur. »
Hiruma sursauta et la regarda d'un air surpris.
« Tu te sens biens, fuckin'musicienne ? lança-t-il.
- Oh oui, très bien. Seulement, tu vois, j'aimerais bien être au courant quand on s'amuse à inscrire mon groupe à une émission de télé !
- Ah ! le fameux concours ! ricana-t-il. Vous avez été pris alors ? J'espère que t'as accepté. »
Ayako lui fit un grand sourire avant de laisser éclater sa fureur.
« Pris ? Tu te fous de moi ou quoi ? Qu'est-ce qui t'as pris de faire ça ? De quoi tu te mêles ? Nous faire participer à un concours sans nous le dire !
- Hé ! J'y suis pour rien si ton fuckin'bassiste a rien voulu te dire !
- Non mais c'est toi qui nous as filmés et c'est toi qui a parlé du concours à Misaki et qui l'a aidé dans les démarches ! Et moi je te demande pourquoi t'as fait ça !
- Un coup de main sans doute.
- Un coup de… »
La colère semblait empêcher Ayako de s'exprimer correctement. La dispute avait alerté tous les joueurs qui avaient momentanément arrêté leur entrainement et observait la scène sans réellement comprendre ce qui se passait.
« Je ne me mêle pas des affaires de ton équipe de foot alors ne te mêles pas des affaires de mon groupe de musique ! lança la jeune fille.
- Non, toi tu te mêles d'affaires plus personnelles, répliqua Hiruma d'une voix où la colère commençait également à se faire sentir. Tu veux pas participer au concours ? Ok, fais-le ! Sauf que depuis un an t'es pas foutue de progresser et t'en es toujours au même point !
- Mais pour qui tu te prends pour juger de ce que le groupe fait ?
- Qui te parle du groupe ? C'est de toi dont je parle !
- Ça revient au même ! Ça ne te regarde absolument pas ! Je n'ai aucun compte à te rendre !
- Oh que si tu me dois quelque chose ! »
Elle le regarda un instant sans comprendre et… tout s'éclaircit d'un coup ! Ça ! Pour un peu, elle en aurait éclaté de rire. Elle n'en revenait pas que quelqu'un comme lui soit encore attaché à un truc pareil.
« T'es vraiment bête ! s'écria-t-elle. Après tout ce temps, me ressortir cette histoire… Pourquoi t'y attache autant d'importance ? C'est terminé !
- Tu sais très bien pourquoi, siffla Hiruma. On avait un accord tous les deux ! J'ai gagné le Christmas Bowl alors à ton tour de tenir ta promesse Ayako ! »
« Chante pour moi. »
Ayako n'avait plus envie de rire. Ni même de crier. Elle voulait seulement partir loin d'ici. Retourner au Japon, s'enfermer dans sa chambre et ne plus jamais, jamais penser à Hiruma Yôichi.
« Franchement, je te comprends pas, finit-elle par dire. Toi, plus que quiconque, tu es du genre à avancer sans te retourner. Alors pourquoi quand c'est mon cas, ça te dérange ? Tu dis que j'en suis toujours au même point ? Mais c'est exactement la même chose pour toi !
- Arrêtes, dit le quarterback.
- Pourquoi, hein ? C'est la vérité ! Tu t'accroches à un pari qu'on a fait quand on était au collège et t'as jamais voulu engager un autre buteur quand mon frère est parti même si cela risquait de vous faire le tournoi.
- J'ai dit arrête !
- Regarde la vérité en face Yôichi ! Celui de nous deux qui a le plus de mal à avancer, c'est pas moi mais toi !
- Tais-toi !
- Ça suffit ! Calmez-vous tous les deux ! intervint tout d'un coup Musashi en s'interposant entre Hiruma et Ayako. »
Sous le coup de la colère, Hiruma s'était levé si violemment qu'il en avait fait tombé son ordinateur. Ayako n'arrivait même pas à l'épaule du quarterback mais sa colère semblait lui avoir fait gagner plusieurs centimètres. Mais tous surent en voyant l'expression d'Hiruma qu'elle avait franchi la ligne rouge.
La scène resta figée encore quelques secondes. Puis sans rien dire d'autres, Ayako tourna les talons et quitta le terrain.
« Ayako ! cria Junko en voulant la suivre.
- Laisse-la, lui lança Musashi. Elle est trop en colère pour t'écouter. »
Le joueur se tourna ensuite vers Hiruma qui était resté immobile, le regard toujours furieux.
« On peut savoir ce que t'as fait ? lui demanda Musashi. »
Hiruma ne répondit pas mais ramassa son ordinateur avant de quitter lui aussi le terrain.
« Ah… Hi… Hiruma ! lança Kurita. »
Musashi soupira. Ce n'était pas la première fois que le ton montait entre ces deux-là mais il les avait rarement vu aussi furieux l'un envers l'autre. Et il fallait que ça arrive en plus en plein milieu de la coupe du monde junior. Mais qu'est-ce que Hiruma avait bien pu faire encore ?
« Heu… On peut savoir ce qui se passe ? risqua Sena, encore tout secoué par la scène à laquelle il avait assisté.
- C'est une bonne question, fit Musashi en se tournant vers le groupe. »
Junko, Keiji et Ren regardèrent vers Misaki qui n'eut d'autres choix que de se mettre à table.
« Très bien, soupira-t-il. Quelques jours après le dernier concert qu'on a fait avec Akaba, j'ai reçu un mail d'Hiruma-san avec la vidéo du concert et un lien vers le concours. Ça s'appelle Instant Star et c'est une émission de télé. Les candidats passent devant un jury qui notent leur prestation et à la fin, ils savent s'ils sont conservés ou pas. Le gagnant remporte un contrat avec une maison de disque plus la notoriété qui va avec. Normalement, c'est local mais cette année, ils ont eu l'idée de faire une édition internationale avec des artistes venant des quatre coins du monde.
- Et tu nous as inscrits à ça ? s'indigna Junko.
- Heu… J'ai trouvé que ça pourrait être une expérience intéressante… Les participants ont le choix entre faire des reprises ou jouer leurs propres morceaux. Bien sûr, la notation est différente. Ecoutez, je sais que je vous mets un peu devant le fait accompli mais je pense sincèrement que c'est une opportunité à saisir. »
À en juger par le regard de Keiji et de Junko, ils ne partageraient pas du tout son avis. Seul Ren semblait trouver l'idée plutôt séduisante même s'il ne comprenait pas tout. Les joueurs de foot américain écoutèrent, religieusement.
« C'est tout lui ça… chuchota Monta à Sena.
« Pourquoi Hiruma-san a fait ça ? Je veux dire, vous filmer et t'envoyer la vidéo avec les infos sur le concours.
- Parce qu'il aime faire des coups tordus ? fit Keiji
- Ouais mais là, c'est un peu gros pour une simple farce, répondit Akaba. En plus, il vous connait pas vraiment.
- Ben justement je me suis posé la question et – Misaki leva les yeux vers Musashi – je me suis dit que ça avait peut-être un rapport avec Ayako. »
En fait, après avoir assisté à la dispute, il en était même persuadé. Mais comme Ayako n'aurait jamais accepté de participer à ce concours s'il le lui avait proposé directement, il était passé par intermédiaire. Lui, en l'occurrence. Misaki soupira. Tout ça ressemblait à une mauvaise querelle d'amoureux.
« En fait… commença Kurita en voyant tous les regards tournés vers lui et Musashi, ils sortaient ensemble au collège. »
Agon apparaissant au beau milieu du terrain et se mettant à distribuer des bonbons n'aurait pas pu faire plus d'effet que la révélation de Kurita.
« QUOIIIIIIII ?
- T'es sérieux ?
- C'est pas vrai ! »
Misaki n'en revenait pas. Une mauvaise querelle d'amoureux, hein ? En fait, ils étaient en plein dedans !
« Oui, poursuivit le lineman. Ayako était notre manager à cette époque et quand on était en troisième année, ils ont commencé à sortir ensemble. Mais ils se sont séparés quand on est entré au lycée.
- Plus précisément, quand j'ai quitté l'équipe, ajouta Musashi.
Tout le monde écoutait le plus attentivement possible ce que racontait les deux joueurs, car il fallait le dire, personne ne s'attendait à une telle chose.
« J'arrive pas à croire que ces deux-là soient sorti ensemble ! s'exclama Sena.
- J'arrive pas à croire qu'Hiruma-san ait eu une petite amie ! fit Monta. »
Misaki chercha dans ses souvenirs. Quand ils étaient en troisième année de collège… Alors Ayako devait être en deuxième année. C'était à ce moment-là qu'il avait rejoint le groupe et il ne se souvenait pas qu'elle ait mentionné un petit ami. Sans doute qu'ils ne se connaissaient pas encore suffisamment pour cela.
« Pourquoi est-ce qu'ils se sont séparés ? demanda Mamori.
- On n'en sait rien, répondit Musashi en haussant les épaules. Ils n'ont jamais voulu le dire.
- Vous savez, poursuivit Kurita, Hiruma et Ayako-chan, ils sont pareils. Ils n'aiment pas parler d'eux, surtout Hiruma. C'est peut-être pour ça que ça s'est mal fini entre eux, mêmes s'ils étaient très proche… »
Le tuer. Oui, elle allait tuer. Par n'importe quel moyen. Avec l'une de ses armes ou non ! Du cyanure, plus violent.
Ayako s'arrêta un instant de marcher et se mit à chercher une droguerie ou tout autre commerce louche qui pourrait l'aider à mettre la main sur une substance suffisamment forte pour faire mourir Hiruma dans d'atroces souffrances. Puis elle jura et se dirigea vers Central Park.
Elle n'arrivait toujours pas à croire qu'il ait osé faire une chose pareille. L'inscrire à une émission de télé franchement ! Pour qui la prenait-il ? Qu'il enrôle de force deux, trois personnes pour les Devil Bats, ça lui était égal mais son groupe de musique… Il n'avait pas le droit d'y toucher ! Et tout ça pour quoi ? Juste à cause d'une stupide promesse qu'elle lui avait faite quand elle avait quatorze ans ! Elle lui en voulait, oh oui ! Elle lui en voulait énormément.
Et elle en voulait également énormément à Misaki. Marcher dans la combine d'Hiruma, ne pas songer même à lui en parler ! Enfin quoi, ils étaient un groupe ! Les décisions devaient être prises en groupe ! S'il craignait sa réaction parce qu'il avait agi avec Hiruma, soit ! Mais il n'avait pas le droit d'imposer ça aux autres. Junko, Ren, Keiji… Est-ce que Misaki avait seulement pensé à eux ?
Ayako détestait quand elle se retrouvait au pied du mur, quand elle n'était pas libre de ses mouvements. C'était ce qu'elle ressentait en ce moment. Prise au piège. Et elle supportait tellement mal cette sensation que les larmes lui montaient aux yeux.
« Va crever ! cria-t-elle en donnant un coup de pied à un arbre. »
À sa colère s'ajouta la douleur de son pied et elle se mit à pleurer. Mais qu'est-ce qu'elle faisait là ? Pourquoi était-elle dans ce pays étranger au lieu d'être tranquillement chez elle à chanter ses chansons ?
« Mademoiselle, vous allez bien ? »
Ayako essuya précipitamment ses larmes et se tourna vers une jeune femme au visage carré, aux yeux bleus et aux cheveux noirs et qui la regardait l'air inquiet.
« Mademoiselle ? répéta-t-elle. Tout va bien ? »
La jeune femme dû croire qu'elle ne la comprenait car elle parut hésiter. Ayako se ressaisit aussitôt et répondit :
« Oui… Oui, ça va… Excusez-moi…
- Vous êtes sûre ? insista son interlocutrice.
- Je… »
Ayako ne savait plus quoi répondre. Tout était tellement confus et elle était si furieuse. Il fallait qu'elle trouve un exutoire, quelque chose auquel cas, elle allait s'effondrer…
« Non… finit-elle par répondre. Ça ne va très bien en fait.
- Vous voulez en parler ? »
Il n'y avait pas de curiosité déplacée dans le regard de la jeune femme, juste une sincère envie d'écouter quelqu'un qui avait besoin de parler. Et Ayako justement en avait bien besoin.
Elle ne se confiait jamais à personne, pas même aux membres de son groupe qui étaient tout de même ses plus proches amis. À ses yeux, ses problèmes ne concernaient qu'elle et c'était à elle de les résoudre seule. Une attitude qu'elle avait adoptée très jeune quand elle devait se débrouiller à la maison quand son père et son frère travaillait à l'entreprise. aSans doute que sa trop grande fierté y jouait également un rôle, mais aussi le fait de voir dans le regard de ses proches ce qu'ils pourraient penser d'elle si elle n'était pas à la hauteur. Mais étrangement, elle avait moins peur du jugement d'une inconnue que de celui de ses amis.
La jeune femme la prit gentiment par les épaules et l'emmena voir un marchand glace.
« Les émotions, ça creuse, se justifia-t-elle. »
Ayako sourit timidement et commanda une glace à la vanille, tandis que son interlocutrice en prit au chocolat et à la pistache. Puis, elles s'assirent toutes les deux sur un banc.
« Alors ? commença-t-elle. Qu'est-ce qui vous rend si malheureuse ? Au fait, je m'appelle Aud. Et vous ?
- Ayako…
- Et d'où venez-vous, mademoiselle Ayako ?
- Je suis japonaise.
- Vous avez l'air d'aimer les glaces. »
Ayako sourit malgré elle.
« C'est pas trop mauvais, dit-elle.
- Que venez-vous faire aux Etats-Unis ? Du tourisme ?
- Plus ou moins…
- C'est-à-dire ? »
Ayako prit une profonde inspiration et commença à raconter sa petite mésaventure. Qu'elle était venue aux Etats-Unis sur un coup de tête de ses amis, qu'ils avaient prévu de profiter du tournoi de football américain mais qu'ils se retrouvaient embarqué dans une affaire orchestré par son ex-petit copain et avec la participation d'un des leurs.
« C'est original, fit Aud lorsqu'elle eut terminé. Je veux dire, vous inscrire à un concours via l'un de vos amis. J'ai connu beaucoup d'hommes – ou de femmes, elles ne sont pas plus innocentes que les hommes - qui publiaient des photos intimes de leurs ex sur internet pour se venger, mais ça... c'est une première. »
Ayako lâcha un petit rire. Un instant, elle aussi avait cru que c'était pour se venger qu'Hiruma avait fait cela, avant de se rappeler que ce genre de vengeance n'était pas son style et qu'il préférait les trucs plus subtils.
« Le pire, c'est que je ne suis même pas sûre qu'il ait fait ça par vengeance, soupira la jeune fille.
- Vraiment ? Alors pourquoi a-t-il fait ça ? »
Elle haussa les épaules. Pourquoi, hein ? Cette éternelle question…
« Tiens ta promesse Ayako ! »
« Si tu gagnes le Christmas Bowl alors… je la chanterai… Pour toi... Ta chanson. »
« Imbécile ! Si c'était si important pour toi, pourquoi est-ce que tu n'es pas venu me voir ? »
Ayako se prit la tête dans les mains. Depuis quand est-ce que c'était devenu si compliqué entre eux ? Depuis qu'ils étaient séparés ? Non, sûrement avant. Sinon, ils seraient encore ensemble…
« C'est très compliqué… soupira-t-elle.
- Pardon ? »
Ayako avait parlé en japonais sans s'en rendre compte, alors évidemment, Aud ne l'avait pas comprise.
« Ah, excusez-moi. Je disais que c'était compliqué… entre nous.
- Oh je vois… Séparés mais pas capable de passer à autre chose ?
- Apparemment…
- Depuis combien de temps êtes-vous séparés ?
- À peu près un an et demi.
- Ça fait quand même un petit bout de temps alors pourquoi est-ce que vous n'arrivez pas à passer à autre chose. »
Ce n'était pas elle le problème mais Hiruma. Elle, elle l'aurait volontiers mis au placard s'il ne se rappelait sans cesse à son bon souvenir. Et si bien sûr, ils ne se croisaient pas constamment dans la vie de tous les jours.
« C'est un ami de mon frère. Ils ont le même rêve et en plus, on fréquente le même lycée. Mon père a eu un accident y'a quelques temps, alors pour aider à l'entreprise, mon frère a arrêté le lycée et le foot américain. Il n'y avait plus qu'Yoichi et Kurita dans l'équipe. C'est aussi à cette période que je me suis séparée d'Yoichi. Je n'ai plus eu de contact avec lui jusqu'à cet automne. Mon frère n'osait pas reprendre le foot alors il a fallu faire le forcing pour le convaincre. Il est finalement revenu et moi, dans la foulée, j'ai commencé le lycée à la demande de mon père. »
Elle soupira. Dans ces conditions, difficile de faire comme-ci Hiruma n'avait jamais existé.
« Tu m'as dit que tu n'étais pas sûre qu'il vous ait inscrite – indirectement – à ce concours pour se venger. Pourquoi l'a-t-il fait alors ? »
Etrangement, maintenant qu'elle était plus calme, elle arrivait mieux à imaginer les raisons d'Hiruma. En fait, tous les deux, ils se ressemblaient énormément. La même stupide fierté, le même caractère un peu introverti et cette même hargne d'aller au bout des choses. Ayako rêvait de pouvoir vivre un jour de sa musique, qu'importe le temps que cela lui prendrait. Ce concours… il allait être diffusé dans des dizaines de pays et au-delà de la récompense, cela pouvait être un véritable tremplin à une carrière. Cela pourrait aider Dark Heaven à se faire connaitre. Et quand elle expliqua tout cela à Aud, celle-ci s'écria :
« On pourrait croire qu'il a fait ça pour t'aider alors ! »
Oui, on pourrait le croire. Et d'ailleurs si Misaki avait accepté de marcher dans la combine du quarterback, c'est qu'il avait jugé que cela pourrait leur être bénéfique. Seulement, voilà… Ayako n'aimait pas que l'on décide pour elle.
« Honnêtement, pensez-vous vraiment que c'est une si mauvaise chose d'y participer ? interrogea Aud.
- Non, bien sûr que non… Mais j'aurais aimé que l'on m'en parle avant, pas que je me retrouve à deux jours de l'audition finale sans savoir quoi faire.
- Est-ce que tu crois que tu aurais accepté d'écouter ton bassiste s'il t'en avait parlé avant ?
- Misaki ? Bien sûr que je l'aurai écouté. Mon ex… il serait jamais venu me voir. Il préfère agir dans le dos des gens.
- Quel curieux personnage…
- C'est le cas de le dire. »
Le jour commençait à décliner sur Central Park. La gêne du début avait disparu et Ayako se confiait plus librement. Si elle était toujours furieuse après Hiruma et Misaki, elle avait désormais les idées claires et pouvait réfléchir avec plus de recul.
« Je sais que l'on ne risque rien à participer à ce concours, que ça pourrait être un bon tremplin… mais…
- Mais ?
- Mais… Est-ce qu'on est prêt à ça ? finit par lâcher la chanteuse. »
Ils avaient une petite expérience, avaient fait plusieurs concerts, ils avaient même des fans qui faisaient parfois des kilomètres pour les voir. Mais se retrouver confronter aux autres, à des styles différents face à des personnes qui n'avaient pas la même conception de la musique qu'elle… Est-ce qu'elle était prête à affronter ça ?
« Tu ne pourras pas le savoir si tu n'essayes pas, dit Aud. Je peux comprendre ta crainte : tu es jeune mais tu as déjà ta propre expérience, tes propres certitudes, voir quelqu'un décrié ce que tu aimes tant peut être très douloureux. Mais ça ne peut pas te faire du mal.
- Non… En fait, j'aime même plutôt ça, les défis de ce genre. Mais là, je ne sais pas pourquoi… Je suis bloquée.
- Et les membres de ton groupe, qu'est-ce qu'ils en pensent ?
- En fait, je sais pas. J'étais tellement furieuse que je suis partie sans attendre leur réaction. Mais je crois qu'ils n'ont pas apprécié la surprise aussi.
- Parlez-en entre vous. Pesez le pour et le contre. Mais si je peux me permettre, vous devriez vous lancer. On sort toujours grandi de ce genre d'expérience.
- Ouais…
- Et si tu te poses la question par rapport à ton ex, dis-toi que c'est un coup de main qu'il te donne.
- C'est exactement ce qu'il m'a dit ! »
Aud éclata de rire et Ayako s'enferma dans un silence pensif. Oui, elle allait en discuter avec les autres, après avoir étripé Misaki bien sûr. Quant à Hiruma… Eh bien, Hiruma… Il allait falloir qu'ils tirent certaines choses au clair. Après tout ce temps.
