Chapitre 21
I used to bite my tongue and hold my breath
Scared to rock the boat and make a mess
So I sit quietly, agree politely
I guess that I forgot I had a choice
I let you push me past the breaking point
I stood for nothing, so I fell for everything
You held me down, but I got up
Already brushing off the dust
You hear my voice, you hear that sound
Like thunder gonna shake the ground
You held me down, but I got up
Get ready 'cause I've had enough
I see it all, I see it now
I got the eye of the tiger, a fighter, dancing through the fire
'Cause I am a champion and you're gonna hear me roar
Louder, louder than a lion
'Cause I am a champion and you're gonna hear me roar
You're gonna hear me roar
Now I'm floating like a butterfly
Stinging like a bee I earned my stripes
I went from zero, to my own hero
You held me down, but I got up
Already brushing off the dust
You hear my voice, you hear that sound
Like thunder gonna shake the ground
You held me down, but I got up
Get ready 'cause I've had enough
I see it all, I see it now
I got the eye of the tiger, a fighter, dancing through the fire
'Cause I am a champion and you're gonna hear me roar
Louder, louder than a lion
'Cause I am a champion and you're gonna hear me roar
You're gonna hear me roar...
I got the eye of the tiger, a fighter, dancing through the fire
'Cause I am a champion and you're gonna hear me roar
Louder, louder than a lion
'Cause I am a champion and you're gonna hear me roar
You're gonna hear me roar...
Katy Perry, "Roar"
Bilbo se réveilla avec un orchestre entier de prêtres Nains jouant du tambour rituel sous sa boîte crânienne, et la très vague impression d'avoir oublié quelque chose.
Elle se frotta les tempes, essayant d'apaiser les pulsations douloureuses qui résonnaient derrière son front à chacun de ses mouvements, et s'assit précautionneusement sur son lit, les paupières lourdes et la bouche pâteuse.
Ah oui, pensa-t-elle en ressentant l'arrière-goût acre de la bière au fond de sa gorge et sur sa langue. À présent, elle savait ce qu'elle avait perdu. Ses souvenirs de la veille au soir.
Trou noir absolu.
Mahal tout-puissant.
Comment elle avait pu réintégrer son lit, ça, elle l'ignorait, et c'était plutôt inquiétant, même s'il eut été bien pire de se réveiller dans le caniveau ou dans le lit de quelqu'un d'autre. Ou de ne pas se réveiller du tout.
Allons. Il s'agissait de se concentrer.
Elle était allée à la taverne avec Smaug. De cela, elle était sûre, et Dwalïn-la-Montagne avait roulé sous la table avant le dragon. Elle n'était pas ivre, à ce moment-là.
Ensuite, Nori et Bofur l'avait défiée, et dès l'instant où elle avait touché à sa chope, tout devenait flou, et tenter de s'en rappeler ne faisait qu'augmenter les tressaillements douloureux de son cerveau martyrisé.
Néanmoins, Bofur avait probablement gagné. Sans blague! Avait-il vraiment enlevé son éternel couvre-chef douteux? Parce qu'elle se rappelait un adorable Nain à tresses et aux cheveux en bataille qui lui ressemblait comme un frère et était en même temps très différent. Décidément, l'alcool faisait faire aux gens de drôles de choses. Ou alors c'était elle qui avait eu la berlue, et vu la quantité qu'elle avait sans doute ingérée, il y avait de grandes choses pour que ce soit ce qui s'était produit.
Elle espérait juste que le fait que Bofur ait ôté sa chapka soit la seule chose inhabituelle et pouvant même être qualifiée de grave de la soirée. Parce qu'elle ne se portait pas garante de son propre comportement sous l'emprise de l'alcool, et que si elle avait, au hasard, tué quelqu'un, elle était parfaitement incapable de s'en rappeler.
Enfin.
Au moins, elle n'était pas en plus sous l'emprise du Vieux Toby, parce que le cocktail des deux était pour le moins...explosif.
Le Vieux Toby.
Combien de temps depuis la dernière fois qu'elle avait fumé une pipe?
Elle compta sur ses doigts. Recompta. Ça non plus, elle ne s'en rappelait pas. Et étrangement, ça ne lui manquait pas. Cela voulait-il dire qu'elle était guérie? Il allait falloir qu'elle demande à Oïn. Mais rien que d'y penser la faisait se sentir mieux.
Bilbo se leva de son lit, et emportée par son élan et son équilibre pour le moins précaire, se vautra inélégamment sur le sol.
La Hobbite utilisa le montant du lit pour se hisser sur ses pieds. Le monde tanguait un peu, mais ça allait.
Fâsak.
Dwalïn allait la réduire en miettes qu'une petite cuillère ne suffirait même pas à ramasser si elle était incapable de tenir sur ses jambes.
Quoique.
Seulement si lui-même avait réussi à se lever. Peut-être qu'elle allait, en fin de compte, avoir une matinée de libre?
Sa tête l'élança brusquement, et elle fut tout à coup tentée de replonger au fond de ses draps et de ne pas réémerger avant le lendemain matin.
Oui, mais Dwalïn serait capable de venir en personne l'en extirper de force, cette brute, dût-elle hurler à s'en faire péter les cordes vocales et s'aggriper à ses draps comme une moule à un rocher, et rien que cette pensée la faisait crever de trouille.
Peut-être que c'était lui qui l'avait ramenée.
Non.
Il ne se serait pas abaissé à ça.
Smaug? Tout aussi improbable. Il se sera occupé de son or avant de s'occuper d'elle.
Elle se rappelait à un moment avoir été portée, pressée contre un corps puissant, trop pour être celui de Nori ou Bofur, pas assez pour être celui de Dwalïn.
Suffisamment proche du sol, au moins, pour qu'elle soit sûre que ça avait été un Nain, et un mâle, par dessus le marché. Un mâle qui dégageait une chaleur de forge.
Le reste...néant.
Mahal tout-puissant.
Que c'était frustrant de ne pas savoir.
Bilbo s'aspergea la figure d'eau et se rinça la bouche pour tenter d'évacuer l'arrière goût persistant de la bière.
Une brusque crampe lui tordit le bas-ventre, et elle soupira d'agacement. Pourquoi maintenant? C'était en avance, et Oïn avait bien dit que ce serait irrégulier, surtout au début, et cette fois-ci elle savait à quoi s'attendre, mais franchement, qu'est-ce que le retour à la féminité, la floraison, qu'ils appelaient ça pour paraître délicats, pouvait être pénible.
La Hobbite appliqua sagement ce que Dame Dìs lui avait expliqué et enroula méthodiquement des linges blancs autour de son bassin et entre ses cuisses, en dessous de ses sous-vêtements. Ça la gênait pour marcher, et le frottement était assez désagréable, mais elle préférait ça à se retrouver avec une tache d'hémoglobine énorme sur son pantalon. Et il fallait bien avouer que l'épaisseur des linges donnait au moins l'illusion qu'elle avair des hanches.
Elle se prépara la tisane qui préviendrait les douleurs en bénissant silencieusement Tauriel qui lui avait fourni les sachets emplis de fragments de plantes séchés aux frangrances odorantes, dont elle n'avait pas la moindre idée de la provenance.
La Hobbite la sirota lentement en regardant par la fenêtre. Dehors, la ville bruissait d'activité et de musique.
Troisième jours de la fête du Solstice d'Été, et elle n'avait pas le droit d'y aller avant d'avoir subi sa raclée matinale.
Ce n'était pas juste.
Elle pouvait aussi faire l'impasse en invoquant la supposée indisponibilité de Dwalïn, mais ce type, sous ses dehors mal-dégrossis, était bien plus vicieux qu'il n'en avait l'air, et était fort bien capable d'avoir bravé sa migraine rien que pour elle.
Aussi, la mort dans l'âme et après avoir chapardé un chausson au pommes encore brûlant aux cuisines, sous le nez de Verna qui ne se doutait de rien, preuve qu'elle ne perdait pas sa patte de voleuse, la Hobbite se dirigea vers les arènes, en priant Mahal de toutes ses forces pour que la célèbre bière naine soit aussi forte qu'on le prétendait. Pour en avoir elle-même expérimenté les effets, elle était déjà à moitié convaincue.
Cette conviction passa aux trois quarts quand elle y parvint, et qu'apparemment, la brute n'était en vue nulle part, lui qui d'ordinaire l'attendait en tripotant sa hache d'un air sadique.
Merci Mahal, pensa-t-elle. Peut-être que les Valars écoutaient, en fin de compte.
Elle ne savait pas quoi en penser, et préférait ne pas se réjouir trop vite. Après tout, elle était là, en principe, pour deux heures. Il avait peut-être juste eu un réveil difficile, et elle allait le voir débarquer d'un instant à l'autre, d'une humeur massacrante, et amenant avec lui une propension à retenir ses coups amoindrie.
Il y eut un bruit de métal s'entrechoquant dans l'armurerie attenante, et Bilbo soupira, résignée.
Il était là.
Dommage.
- Dwalïn? appela-t-elle prudemment, n'osant pas hausser la voix de peur de l'aigrir.
Sauf que ce ne fut pas Dwalïn-la-Montagne-de-muscles qui émergea de l'armurerie, transportant tout un arsenal hétéroclite, mais bien le Roi Thorïn Écu-de-Chêne en personne.
Glorieuse vision.
Il avait encore sa tunique, un vêtement d'un bleu royal mettant ses yeux en valeur, contrairement à la dernière fois, mais le col était suffisamment délacé pour laisser entrevoir la naissance de son torse puissant recouvert de poils noirs incroyablement attractifs, et Bilbo se demanda soudain pourquoi elle avait envie de saliver. Ou mieux, de délacer un peu plus et d'y fourrer son nez. Ses longs cheveux sombres étaient attachés en une queue de cheval basse ramenée sur une épaule, et il avait roulé ses manches au niveau des coudes, dévoilant d'impressionnants avant-bras, dignes dr ceux d'un forgeron.
De fait, il ressemblait à la statue de Mahal du temple dans toute sa majesté, et le fait qu'il ait dans les bras tout un assortiment de haches et de lames en tout genre n'y était sans doute pas étranger.
Il lui adressa un large sourire en commençant à disposer son arsenal sur les présentoirs.
Bilbo avala sa salive.
Où était donc Dwalïn?
Comme s'il avait entendu sa question silencieuse, le Roi s'empara d'une longue lame effilée qui paraissait étrangement elfique, et la fit élégamment siffler dans les airs, laissant au passage la Hobbite admirer les ondulations des muscles de son dos et de ses épaules. Bilbo sentit la pointe de ses oreilles se mettre à chauffer, et ses paumes devenir moites.
La chaleur? Non, certainement pas. En fait, il faisait plutôt frais.
- Dwalïn n'est pas en état d'assurer la leçon, annonça-t-il. C'est donc moi qui m'en chargerait pour aujourd'hui.
Douce Yavanna.
Au lieu de la laisser se faire massacrer par Dwalïn la Brute, c'était le Roi d'Ered Luin en personne qui allait se charger de sa correction. Elle ne savait pas quelle alternative était la pire. Elle détailla la ligne puissante des épaules, le torse large, les bras gros comme ses cuisses. Il n'était pas aussi imposant que son ami chauve mais tout aussi capable de la réduire en charpie.
En fait, elle le craignait presque plus que Dwalïn. On pouvait au moins reconnaître à l'armoire à glace que c'était quelqu'un de franc et de direct, dont les intentions étaient claires comme de l'eau de roche, et dont on pouvait lire sur le visage si oui ou non il avait décidé de vous cogner.
Thorïn Écu-de-Chêne, c'était une autre histoire. Impossible de dire ce qui se passait derrière ses yeux d'un bleu orageux, encore plus de prévoir ce qu'il allait dire ou faire. La royauté lui avait donné l'air solennel et froid des statues de pierres, et le pli soucieux entre ses sourcils ne disparaissait jamais. Et elle savait que ses talents à dissimuler ses émotions ne se limitaient pas aux intrigues de cour et aux séances du conseil, parce qu'elle l'avait vu combattre Dwalïn et le vaincre, et qu'à aucun moment elle n'avait été capable de prédire le moindre des coups qu'il avait porté. Dwalïn était prévisible, et se rattrapait par la puissance de ses coups, et une vitesse assez impressionnante pour une personne de sa masse. Le Roi Nain, en plus d'accumuler tous ces avantages, était plus agile et totalement imprévisible. Il se battait à l'instinct, sans réfléchir. Dwalïn, avant de porter un coup, réfléchissait toujours une demie-seconde et si elle avait un peu de chance, Bilbo pouvait glisser hors de portée. Aucune chance avec Thorïn Écu-de-Chêne.
La Hobbite avala sa salive. Elle allaient être longues, ces deux heures. Elle se demanda si Oïn avait une bonne provision d'onguents et de bandages, parce qu'elle n'était pas sûre de pouvoir ramasser tous ses morceaux à la fin de l'entraînement.
- Je suis surpris que vous ayez eu le courage de vous lever après votre cuite d'hier soir, commenta le Roi Nain.
- M'en parlez pas, marmonna Bilbo en se massant les tempes. En plus, j'en ai aucun souvenir.
Migraine de merde. Elle avait envie de se plonger la tête dans un bac d'eau froide. Et puis d'abord, comment savait-il?
- Vous dansiez sur une table en chantant la Belle et l'Ours, l'informa-t-il.
Par le marteau à trois têtes de Mahal. C'était bien pire que tout ce qu'elle avait imaginé. Nori n'allait plus jamais la laisser en paix. Il y avait matière à colporter pour au moins neuf années complètes. Et encore. Le voleur était bavard.
- C'est Nori ou Bofur qui vous raconté ça? s'enquit-elle.
Le Nain sourit.
- J'y étais.
Le désastre était complet. Thorïn Écu-de-Chêne l'avait vu danse et chanter quelque chose d'absolument et immensément stupide. Elle aurait tout aussi bien pu retirer ses vêtements. L'humiliation totale. Bilbo vira au rouge tomate et se jura de ne plus jamais boire une seule goutte d'alcool de toute sa vie.
- Désolée que vous ayiez assisté à ça, marmonna-t-elle en tortillant le bas de sa tunique.
- Allons, vous croyez sincèrement que ça ne m'est jamais arrivé? s'exclama le Roi sur un ton sarcastique.
Bilbo fronça le nez, essayant d'imaginer un Thorïn complètement bourré dansant sur une table en braillant la chanson la plus obscène qui soit. Elle avala sa salive. Non, elle n'était absolument pas en train de l'imaginer retirer lentement sa chemise et de la balancer dans le public.
- Dwalïn pourrait vous en raconter de belles, poursuivit-il, si toutefois il parvient à s'extirper de son lit. Je me demande bien ce qu'il pu faire pour se retrouver dans cet état.
- Il a défié Smaug, répondit-elle sans réfléchir.
Puis elle se rendit compte qu'elle avait peut-être fait une erreur, parce que le Roi ne savait pas que le dragon prenait part à ses investigations, et qu'elle n'avait pas jugé bon de lui demander son autorisation.
Le Roi leva un sourcil.
- Vous l'avez rencontré?
Elle regarda fixement le sol, se dandinant inconfortablement.
- Il m'aide. Pour trouver les agents de l'Usurpateur, répondit-elle.
Écu-de-Chêne avait l'air vaguement amusé.
- Et vous avez réussi à le convaincre de sortir de son trou sans qu'il vous réduise en cendres? Comment vous y êtes vous donc prise?
Elle releva la tête, tentant un sourire embarassé.
- Il s'ennuyait, votre Majesté.
Le Roi Nain s'empara d'une courte lame dans un fourreau de cuir sur le présentoir et la soupesa.
- Vous êtes décidément surprenante, Bilbo.
Il fit une pause.
- Dois-je vous appeler Bilbo ou Belladonna, d'ailleurs?
Elle se figea. Comment...comment savait-il? Comment pouvait-il savoir?
Cela faisait des années que ce nom n'avait pas été prononcé.
- Je me suis permis de vous ramener hier soir, dit-il en ayant la décence de paraître légèrement contrit. Je suis désolé si j'ai entendu quelque chose qui n'aurait pas dû être dite.
Donc le torse brûlant et solide contre lequel elle se rappelait vaguement avoir été serrée était bien celui du Roi, ce même torse dont la vision enchanteresse la poursuivait dès qu'elle fermait les yeux et même quand ils étaient ouverts.
Décidémment, plus jamais d'alcool. Ça aurait pu être beaucoup plus grave. Comme par exemple lui expliquer par A plus B le fait qu'elle devait se retenir de se mettre à baver la bouche ouverte dès que son col était un peu plus délacé qu'il ne le devrait. Et qu'elle trouvait ses poils de torse très attirants. Entre autres. Elle en serait morte de honte.
La Hobbite balaya l'excuse d'un geste de la main et haussa les épaules.
- Nan, c'est bon. C'est juste que j'ai plus l'habitude.
Il l'observait de ses yeux bleus, comme l'encourageant à continuer. Elle inspira à fond.
- J'ai pas connu mon père. Il a été tué avant ma naissance.
Elle pouvait en parler. Après tout, ce n'était pas comme si ça lui faisait ressentir quoi que ce soit.
- Mes parents étaient tellement sûrs d'avoir un garçon qu'ils n'ont même pas réfléchi à un prénom de fille. Sauf que mon père est mort, et que ma mère m'a eu, moi. Donc elle m'a appellé Belladonna parce que c'est le premier truc qui lui est venu à l'esprit.
Pour être tout à fait franche, Bilbo n'aimait pas trop son prénom officiel. Trop long, trop pompeux. Trop fille. Et puis, elle ne l'avait jamais vraiment porté.
- Elle m'a appelée Bilbo toute mon enfance. Ça devait lui rappeler Papa.
L'expression du Roi Nain était indéchiffrable.
- Elle est morte de pneumonie quand j'avais six ans, acheva-t-elle d'un ton neutre.
- Je suis désolé, dit Écu-de-Chêne.
Bilbo sourit.
- Le soyez pas. C'est loin, tout ça.
Belladonna Took-Baggins, première du nom, n'avait jamais vraiment eu le temps de lui manquer. Elle se demanda si sa mère à lui, Thorïn, lui manquait. Si le portrait de la femme dont les cheveux et les yeux semblaient d'or en fusion était fidèle. Bien que la ressemblance ne fut pas forcément visible au premier coup d'oeil, elle avait transmit un peu de sa beauté à son fils. Le grand front, les hautes pommettes.
Elle, elle ne se rappelait guère de l'apparence de sa mère. Brune, aux yeux bleus. Jolie, pas comme elle. Ça ne l'avait guère empêchée de mourir en crachant ses poumons, réduite en quelque jour à l'état de squelette ambulant, la peau tendue sur ses os par la maladie.
Bilbo se mordit les lèvres.
Parfois, elle s'effrayait elle-même d'être aussi insensible, parce qu'elle savait que ce n'était pas normal. Elle essayait. Vraiment. Mais ce n'était pas facile. Ça n'allait pas de soi. On ne pouvait pas dire qu'elle ne ressentait pas. Mais elle avait l'habitude d'ignorer, tout simplement.
Oh, et puis fasâk.
Cette discussion ne menait à rien. Elle prenait, elle s'en rendait compte, l'habitude de fondre en larme lorsqu'il était dans les parages, et si ils continuaient, c'était ce qui allait se produire parce que ce Nain avait un don pour la pousser, même probablement sans le vouloir, dans ses derniers retranchements. Pas qu'elle se sente mal à l'aise en sa présence, non, en fait elle se sentait un peu trop bien à son goût, mais elle ressentait toujours le besoin de lui parler. D'elle, principalement. Comme si un Roi Nain pouvait s'intéresser à une raclure de fond de mine comme elle.
Et puis il y avait d'autres moments, en particulier quand Dame Lysian se faisait trop démonstrative, où elle avait tout simplement envie de le prendre dans ses bras comme Kili, parce qu'il donnait tellement l'impression de souffrir le martyre que ça faisait peine à voir.
Ceci dit, elle ressentait cela aussi, inexplicablement, pour Beorn, l'immense vendeur de miel bourru à côté de qui même Dwalïn passerait pour rachitique, et même pour Smaug quand il se mettait à bouder. Donc le problème venait bien d'elle et pas des autres.
- Bilbo? Tout va bien?
Le Roi Nain avait l'air vaguement inquiet, et elle ne pouvait pas vraiment le blâmer pour cela.
Mieux valait sans doute changer de sujet.
- À propos de l'entraînement...
Écu-de-Chêne acquiesça de la tête. Sans prévenir, il lui balança la lame qu'il tenait à la main, et par un réflexe inexplicable, elle réussit à l'attraper au vol par le pommeau, non sans perdre quelque peu l'équilibre, surprise de son poids, ou plutôt de son absence de poids.
Le fourreau de cuir brun était orné d'un entrelac de métal argenté semblant représenter du lierre. Indubitablement, elfique.
- Autant faire bon usage des cadeaux de Thranduil, commenta le Roi Nain. Ce n'est guère qu'un coupe-papier, mais je pense qu'elle vous conviendra.
Bilbo hésita un instant avant de sortir la lame de son étui. Le pommeau de bois lisse et frais se moulait agréablement dans sa paume. La courte lame bleutée au reflets irisés, en forme de feuille, était gravée d'une élégante spirale de runes.
Le Roi avait raison. Ce n'était sans doute pour les grosses pattes de la majorité des gens qu'un beau joujou, une arme de parade. Mais entre ses mains à elle, ça avait du potentiel. Enfin, disont qu'elle pouvait la soulever à plus de cinq centimètres du sol sans s'arracher les bras.
- C'est...
- Vous pouvez la garder, dit-il. Disons que c'est une preuve de notre amitié.
Était-il sérieux?
Son regard fit l'aller retour entre la lame aux reflets chatoyants et le Roi Nain.
Amitié? Pourquoi voudrait-il de son amitié à elle? Ce n'était pas vraiment ce que les gens voulaient d'elle en temps ordinaire.
Et pourquoi donc avait-elle la gorge serrée?
Peut-être parce que c'était la première fois qu'on lui offrait quelque chose sans rien demander en retour que de...l'amitié?
Une chaleur soudain se répandait à l'intérieur de son torse.
L'amitié d'un Roi. Ça avait sûrement beaucoup de valeur.
Bilbo avala nerveusement sa salive.
- Je...je suis heureuse de l'accepter, dit-elle finalement. Merci.
- Attendez qu'elle vous ait sauvé la vie pour me remercier, répondit-il en riant.
Le Roi Nain s'empara de la longue lame incurvée qu'elle l'avait déjà vu manier et qui, elle s'en rendait compte à présent, était de même facture que la sienne.
- Il vous faudra lui donner un nom pour qu'on se souvienne de ses exploits, poursuivit-il d'un ton enjoué en désignant sa propre lame. Celle-ci est Orcrist, le Fendoir à Gobelins.
Un nom? Comme dans toutes ces histoires héroïques qu'elle avait dévorées sans aucune honte et où la lance de Gil-Galad, Aiglos, cotoyait Anglachel, l'épée noire de Tùrin, et Narsil, la lame brisée d'Elendil?
Bien qu'elle n'eut nullement l'intention d'accomplir des exploits avec sa petite épée, ça pourrait être une bonne idée.
- Je vais y réfléchir, promit-elle.
Aiguille? Coupe-papier? Éventreuse ou mieux, Éviscèreuse? Vrille? Tranche-caboche? Videntrailles? Tueuse de Roi? Ouais, ça pourrait être pas mal si effectivement, elle s'en servait pour tuer l'Usurpateur. Mais le nom n'entrerait en fonction qu'une fois l'objectif accompli, et ensuite il n'aurait plus de sens.
C'était beaucoup plus compliqué que ça en avait l'air, de nommer les choses. Les Valars avaient dû bien s'amuser quand ils avaient dû nommer la totalité de la création. Cela devait expliquer pourquoi des mots tels qu'"ornithorynque" existaient. En plus, elle ne savait même pas ce que ça voulait dire.
Et elle ne pouvait même pas reprendre un nom qui existait déjà, ce serait de la triche et ça n'amènerait que de la confusion, bien que gratifier son épée d'une dénomination ronflante telle qu'Anglachel soit véritablement une perspective très tentante.
Orcrist Junior, peut-être.
- Bien, ordonna le Roi Nain en se mettant en position de défense, jambes bien plantées sur le sol et lame en diagonale. Montrez-moi ce que vous savez faire avec cette épée.
Euh...là? Maintenant? Tout de suite?
Bilbo raffermit la prise de ses mains moites sur le pommeau, espérant tout d'un coup très fort réussir à garder sa têtes à sa place sur ses épaules, parce que parmi ses innombrables lectures, elle avait appris que les lames elfiques, même si plus fragiles d'aspect que la manufacture naine, ne s'émoussaient ni ne s'ébréchaient jamais, et étaient par dessus tout très, très coupantes.
- Dû bekar! hurla-t-elle de toute la force de ses petits poumons en bondissant en avant, rassemblant tout le courage dont elle était capable pour frapper un grand coup latéral.
Il se passa deux choses.
Tout d'abord, et ça, elle s'y attendait un peu, au moment où elle se rendait compte qu'elle avait réussi au moins à faire bouger sa lame dans les airs, le Roi Nain bloqua son attaque avec une facilité désespérante, et le choc se répercuta douloureusement dans ses avant-bras et son torse.
Ensuite, quelque chose lui faucha les jambes et elle se retrouva à plat dos sur le sable, une épée décidémment très, très aiguisée pointée sur la gorge, et le poignet qui tenait l'épée coincée sous une lourde botte naine au bout ferré.
- La position de départ n'est pas bonne, et vous vous concentrez trop sur l'arme de votre adversaire, assèna-t-il. N'oubliez pas que le bon combattant sait utiliser toutes les parties de son corps.
Facile à dire, quand on a de grands bras, de grandes jambes, et un tonneau à la place du torse. Un tonneau très attirant d'ailleurs.
Écu-de-Chêne se pencha et lui tendit la main pour l'aider à se relever. Au moins, il n'agissait pas à la Dwalïn et ne la chopait pas tout simplement par le col de sa tunique pour la remettre sur ses pieds.
- Tendez vos bras, tenez votre épée de biais, ordonna-t-il.
Elle s'exécuta gauchement, et il fronça les sourcils.
- Pas comme ça, dit le Nain en passant brusquement derrière elle, glissant son pied entre les siens pour les écarter et emprisonnant ses poignets dans ses mains pour corriger la position de ses bras.
Bilbo se figea complètement.
Si elle reculait de quelques centimètres, elle se retrouverait plaquée contre son torse. La position était quelque peu embarrassante, encagée comme elle l'était. Bilbo était sûre d'être en train de devenir de la couleur d'une tomate bien mûre à une vitesse alarmante. Les mains du Nain remontèrent lentement le long de ses avant-bras pour la forcer à plier un peu les coudes, et elle pouvait sentir son souffle chaud près de son oreille, et ce fut bien, bien pire. Le sang lui monta doucement à la tête. Pas bon, ça. Pas bon du tout. Les oreilles étaient, et de loin, la partie la plus sensible de son anatomie de Hobbite.
Et elle avait faim, tout d'un coup. Mais pas de nourriture.
Ça se situait plus bas que la faim et la sensation était différente, mais c'était toujours un besoin dévorant de quelque chose.
Bilbo n'était pas stupide. Enfin, pas tant que ça. Elle s'était renseignée.
Elle voulait Thorïn Écu-de-Chêne. De cette manière-là.
Sauf qu'elle ne pouvait pas, tout simplement pas, juste prendre ce qu'elle voulait, parce que ce serait le traiter de la même façon qu'on l'avait traitée, elle, parce que ce serait à sens unique, une souillure, un abus. Tout ces hommes s'étaient servie d'elle contre son gré, et elle ne pouvait pas s'en venger sur Écu-de-Chêne. Et de toute façon, il ne pourrait jamais avoir envie d'elle. Qui pourrait, d'ailleurs?
Certainement pas un Roi Nain qui avait toutes les beautés des environs à ses pieds et pouvait toutes les avoir en même temps s'il le voulait.
Et il avait dit vouloir la considérer comme une amie. Juste une amie. Pourquoi était-ce un constat si amer?
Elle n'était pas une experte en relations, mais elle savait qu'une telle chose détruirait le peu qu'elle avait construit.
C'était toujours ça dans les histoires, d'ailleurs. Le Roi épousait une princesse, belle et pure, et ils vivaient heureux pour toujours et avaient beaucoup d'enfants. La preuve, encore une fois, qu'elles n'étaient qu'illusions. Il n'y avait pas de place pour les gens comme elle dans les contes de fée, et pourtant ils étaient là, bien présents, condamner à observer l'histoire se dérouler sans pouvoir la modifier.
Écu-de-Chêne allait épouser Dame Lysian, en robe blanche ornée de joyaux, partager ses jours et ses nuits, l'engrosser et prendre soin des héritiers qu'elle allait lui donner. Et elle, elle allait juste regarder et se demander comment cela aurait pu être si seulement la situation avait été différente.
C'était le destin des petites gens, et elle avait au moins la consolation de savoir qu'elle n'était pas la seule à le subir, et qu'au moins elle était logée, vêtue, et mangeait à sa faim. Bilbo aurait pu tomber plus mal et se satisfaisait de son sort, aussi frustrant soit-il sur le plan affectif.
Pourtant, l'idée même de Thorïn Écu-de-Chêne baisant la petite dinde gloussante lui donnait la nausée et lui hérissait le poil.
- Bilbo? Tout va bien?
Non, tout n'allait pas bien, surtout pas avec cette voix basse et rauque qui envahissait ses oreilles et faisait se dresser ses cheveux sur sa nuque. Il sentait la terre et le métal et quelque chose d'autre qu'elle n'arrivait pas à identifier. Mais c'était intoxicant, surtout qu'elle pouvait sentir la chaleur de son corps derrière elle et là où ses mains lui tenaient fermement les coudes.
Encore un peu et elle se retournait et enfouissait son visage dans son col de chemise en ronronnant.
Mais rien de cela ne se passa, le Roi Nain la lâcha, provoquant une intense vague de soulagement mêlée de frustration qui se répandit dans tout son corps, reprit sa lame et se remit en position de défense.
Donc elle fit exactement ce qu'il voulait et attaqua, ce qui lui donnait au passage une excellente raison de lui saute dessus, et se retrouva encore une fois par terre sans la moindre idée de comment cela avait bien pu se produire.
Un scénario qui se reproduisit sans fin au cours de l'heure suivante, et on pouvait au moins reconnaître d'Écu-de-Chêne était un professeur bien plus patient avec elle que Dwalïn.
Elle se relevait tout juste d'une énième peignée lorsque le Roi des Elfes, furieux et vociférant, les limaces qui lui tenaient lieu de sourcils froncés à l'oblique dans une expression douloureuse de majesté outragée, suivit par deux gardes elfiques qui peinaient à suivre son allure.
- Vous! cracha-t-il en pointant un index vengeur sur le Roi Nain.
Étant donné que c'était tout juste si de la fumée de colère ne sortait pas de ses oreilles effilées, Bilbo jugea plus prudent de se mettre en sécurité et se glissa dans le dos d'Écu-de-Chêne.
- Thranduil, dit calmement le Nain. Que me vaut le plaisir de votre visite?
Malgré sa placidité apparente, Bilbo vit ses jointures blanchir, crispées sur le pommeau d'Orcrist.
- Vous abritez une criminelle! siffla l'Elfe d'un ton accusateur, son beau visage se tordant.
Ah. Le sujet Tauriel sortait enfin du sac.
Le Roi d'Ered Luin secoua la tête.
- Ce sont de graves allégations, répondit-il, l'air vaguement amusé.
L'Elfe donnait l'impression qu'il allait exploser de rage.
- Ne jouez pas au plus fin avec moi, Écu-de-Chêne. Tauriel est ici.
Le Nain lui adressa un sourire méprisant.
- Tauriel...murmura-t-il. Vous voulez dire Tauriel Zinlazul, fille de Groïn, soeur de Gloïn et Oïn, et par cela ma propre cousine, née une seconde fois de la pierre, épouse de Bard, seigneur de Dale et mère de son héritier?
Bilbo ne put s'empêcher de grimacer à l'attention du roi des Elfes.
Elle avait assisté à la cérémonie où Tauriel était officiellement devenue naine. Immédiatement après que le Roi en eut fait l'annonce, une dizaine de familles des plus respectables s'étaient proposées pour l'accueillir, mais celle du vieux guérisseur, qui n'avait pas été sourd sur ce coup-là, s'était manifestée la première. Tauriel avait reçu un nouveau nom symbolique, Zinlazul, la Filles des Étoiles en khuzdul, et arborait fièrement depuis les tresses rituelles familiales.
Le Roi nain secoua la tête.
- Il n'y a nulle criminelle en mon royaume, uniquement mon peuple, et quiconque s'en prend à un seul de ses membres se fait mon ennemi et celui d'Ered Luin tout entier.
Bilbo se retint de tirer la langue.
Et parce que "Tu t'es fait niquer, rukhsul" était la seule réplique qui lui venait à l'esprit à cet instant précis.
Thranduil redressa ses épaules et se drapa dans sa dignité, tentant de réprimer la colère qui déformait ses traits pour se recomposer une expression plus aimable.
- Votre inconscience vous perdra, fils de Thraïn, dit-il sur un ton méprisant. À force de vous entourer de tous les rebuts et moins que rien que vous pouvez ramasser...
Son regard passa par dessus l'épaule du Nain pour se fixer sur Bilbo. Elle planta ses yeux dans ceux de l'Elfe et refusa de les détourner. Bon...en fait, elle fixait l'espace entre les deux limaces de poils noirs de ses sourcils, parce que très clairement, il était stupide d'imaginer qu'elle puisse le battre à un combat de regard, mais elle ne cilla pas.
- Sortez, ordonna Écu-de-Chêne avec un calme terrifiant. Maintenant.
Il paraissait grandi, plus imposant, dangereux, et bien plus effrayant que s'il avait explosé de colère.
Le Roi Elfe tressaillit, et pour le coup, ses soucils remontèrent d'outrage jusqu'à la racine de ses cheveux, puis il tourna les talons en glissant sur le sable, ses longs cheveux cendrés fouettant l'air à sa suite, les deux gardes sur ses traces.
- Ce ne sera pas sans conséquence, avertit-il en quittant la salle comme s'il avait eu Morgoth en personne qui lui courait au derrière.
Bilbo attendit qu'il ait disparu pour se mettre à pouffer.
- Ma vengeance sera terrible! couina-t-elle d'une voix haut perchée et en fronçant les sourcils de son mieux, pointant un index vengeur vers le Roi Nain.
Était-ce l'ombre d'un sourire aux commissures des lèvres d'Écu-de-Chênes, ou juste un effet de la lumière?
- Il n'en restera pas là, vous croyez? demanda-t-elle, décidant d'arrêter quelque peu les singeries.
Le Roi Nain haussa les épaules.
- Je crois surtout que nous devons nous attendre à un départ anticipé, supposa-t-il en reposant Orcrist sur le présentoir.
- On ne continue pas l'entraînement? s'étonna la Hobbite.
Elle ne savait pas si elle avait envie d'arrêter, même si ses épaules et ses bras lui donnaient l'impression de s'être changés en gelée douloureuse et bourrée de grumeaux. C'était bien. Disons que lorsque c'était le Roi d'Ered Luin et pas Dwalïn qui s'en occupait, ça en devenait presque agréable.
- Le Solstice d'Été touche à sa fin, déclara-t-il avec un large geste de la main. Vous devriez en profiter avant que cet imbécile ne fasse un esclandre et ne gâche tout.
Ouais. Décidémment bien mieux que Dwalïn.
Bilbo s'apprêta à reposer son épée, mais il l'arrêta d'un geste.
- Je préfèrerais que vous la gardiez sur vous, dit-il sur un ton qui ne souffrait pas de discussion.
Bilbo serra la lame contre son torse. Le premier cadeau qu'on lui avait jamais fait, et il venait de lui en particulier.
- Merci, murmura-t-elle.
Elle boucla le ceinturon autour de sa taille, et tout d'un coup, elle se sentit devenir très brave et très importante. Elle sourit et bomba imperceptiblement le torse.
Puis son estomac se manifesta bruyamment, et elle se rendit soudain compte qu'elle avait sans doute beaucoup mieux à faire que de se pavaner en souriant bêtement pour les beaux yeux d'un Nain. De très beaux yeux, soit dit en passant.
La Hobbite ne vit pas le regard soucieux d'Écu-de-Chêne la suivre alors qu'elle se ruait au dehors en lançant un au-revoir précipité par dessus son épaule, espérant que Beorn n'avait pas encore commencé à remballer son étalage, parce qu'en bonne Hobbite qui se respecte, elle avait un goût prononcé pour tout ce qui était sucré.
Nul doute que si elle avait vu, elle se serait peut-être dit qu'elle aurait mieux fait de rester, et que peut-être il était un peu grossier de préférer la compagnie d'un pot de miel à elui d'un Roi Nain, mais comme disait si bien le proverbe, ventre affamé n'a point d'oreille.
Et Bilbo Baggins n'avait plus jamais, jamais envie d'avoir faim.
21 chapitres de 5000 mots chacuns...
*se pavane fièrement*
Une petite review pour la route?
