Chapitre III
Javert s'installa chez Valjean et Cosette pendant quelques semaines – après avoir fait un bref saut à ses appartements pour récupérer quelques affaires – prenant le temps de se remettre physiquement et mentalement des événements, ses supérieurs lui ayant accordé un répit après la dévotion dont il avait fait preuve et l'état franchement déplorable dans lequel il se trouvait.
Heureusement, une fois qu'il s'était levé le lendemain de cette sombre nuit – bien plus tard qu'il en avait l'habitude – il s'était senti mieux et, bien qu'il ne se serait pas décrit comme étant en pleine forme, il ne s'était très certainement plus senti l'envie de se jeter du haut d'un pont. Il n'avait pas pu croire à ce qu'il avait été prêt à faire. Une fois qu'il fut à nouveau capable de penser normalement, son esprit plus embrouillé par le manque de sommeil, cela lui avait semblé être une dramatisation absurde.
Il avait remercié profusément Cosette pour son entêtement à le faire descendre du parapet, malgré ses nombreux refus.
Cela n'avait pas été si aisé de retrouver sa place dans la vie de Valjean, surtout maintenant qu'il ne s'agissait plus seulement des deux hommes. La situation avait été tendue au possible. Javert avait passé une bonne partie de son temps, les premiers jours, à s'inquiéter de prononcer une mauvaise parole, par mégarde, ou avoir un geste déplacer qui effraierait Valjean. Juste parce qu'il lui avait maintenant révélé la vérité sur ce qu'avaient été ses intentions depuis le tout début, cela ne voulait pas dire que Valjean pouvait faire abstraction de ces dix années à regarder par-dessus son épaule.
Valjean, pour sa part, n'avait pas été beaucoup plus naturel. La tentative de suicide avortée de Javert l'avait apparemment secoué bien plus qu'il n'y paraissait, surtout parce qu'il ne pouvait pas s'empêcher de se sentir en partie responsable. Il savait que son comportement n'avait pas aidé l'état d'esprit de Javert et s'en voulait de ne pas avoir su remarquer combien Javert se sentait mal lorsqu'ils avaient échangés quelques mots, la dernière fois qu'il l'avait vu avant le Pont-au-Change. Tout ceci mélangé, et cela signait le début d'une cohabitation très malhabile.
Le refus total et absolu de Valjean à dire la vérité à Cosette n'avait très certainement pas arrangé la situation. Javert n'était pas certain de la manière dont il s'y était pris pour expliquer leur échange au sujet d'une éventuelle arrestation mais, une chose était certaine, ce n'était pas en se montrant honnête. Javert trouvait son entêtement complètement absurde mais ce n'était pas sa place de décider ou de faire part de son opinion. Il supposait que, considérant l'amas de questions auxquelles Valjean aurait dû avoir à répondre, ce dernier pouvait se considérer chanceux que l'attention de la jeune femme ait été dirigée en grande partie ailleurs.
Après que tout se soit calmé à la maison, une fois qu'elle eût senti qu'ils s'étaient tous assez reposé et que les questions les plus urgentes avaient été réglées, elle s'était immédiatement enquis de la situation de Marius.
Javert avait reniflé dédaigneusement lorsque Valjean avait essayé de prétendre que la nouvelle du sort de Marius lui était parvenue par le bouche-à-oreille, au hasard d'une conversation qu'il avait entendue, refusant de manière on ne peut plus prévisible de prendre la responsabilité de son action héroïque. Cela aurait probablement fonctionné si Cosette n'avait pas déjà su la vérité.
Valjean avait semblé pris au dépourvu lorsque Cosette l'avait coupé en plein milieu de son discours, apparemment bien répété afin qu'il n'y avait pas de trou possible à exploiter, lui disant que Javert lui avait déjà dit que c'était lui-même qui avait ramené Marius chez son grand-père après qu'il l'eût secouru à la barricade, alors même qu'elle le recherchait au travers des rues de Paris. Javert avait répondu au regard noir envoyé par Valjean en haussant un sourcil, refusant de se sentir coupable d'avoir dit la vérité.
Alors qu'il était vrai que l'inspecteur ne se souciait guère de l'état de Pontmercy, il avait tout de même écouté avec attention les nouvelles et il avait été moins surpris qu'il n'aurait probablement dû l'être en apprenant que le garçon allait survivre à ses blessures et était en passe de se remettre complètement. Cosette avait été aux anges lorsque la nouvelle lui avait été annoncée et elle avait supplié son père de la laisser lui rendre visite immédiatement.
Valjean avait tout de même réussi à freiner son ardeur et la convaincre d'attendre quelques jours, principalement pour être certain que le garçon soit un peu plus réveillé lorsqu'elle entrerait dans sa chambre. Il avait été inquiet de combien cela pourrait traumatiser sa fille de voir l'homme qu'elle aimait si inerte. Javert, de son côté, pensait que Valjean sous-estimait de loin sa fille mais, une fois encore, ce n'était pas sa place de se faire juge.
Tout cela avait eu lieu quelques semaines auparavant – Marius devait maintenant être presque sur pieds, Cosette probablement en pleins préparatifs de mariage si les choses avaient continué à s'enchaîner aussi rapidement qu'elles avaient commencé – et Javert était, lui, sur le chemin du retour, en direction de Paris, après s'être absenté pour un temps.
Valjean avait été on ne peut plus anxieux lorsque Javert lui avait fait part de son projet de voyage, lui révélant qu'il avait une affaire très importante dont il devait s'occuper en dehors de la ville. Javert supposait qu'il ne pouvait pas lui en vouloir, mais il n'avait pas cédé et était parti seul, refusant de donner quelque détail que cela soit sur la nature de son but.
Il n'avait pas souhaité donner à Valjean de faux-espoirs, pas lorsqu'il y avait de grandes chances pour que ce qu'il allait tenter de faire ne fonctionne pas.
Au moment où il avait quitté la ville, il avait su qu'il y avait un risque énorme pour que son voyage se fasse en vain. Il avait su qu'il lui faudrait une chance démesurée mais cela avait été la seule chose qu'il pouvait faire, en accord avec sa conscience, afin d'essayer de racheter ce que les caprices du destin avaient fait subir à Valjean jusqu' à présent. Il savait pertinemment qu'il ne pourrait jamais rendre à Valjean toutes les années qui lui avaient été volées à Toulon, toutes les années passées à cavaler, mais il pouvait au moins s'assurer que son calvaire soit terminé et que le restant de ses jours se fasse en paix. C'était, bien sûr, s'il arrivait à ses fins.
Il avait décidé de se rendre à la Préfecture d'Arras, où se trouvait toujours le mandat d'arrêt original, afin de travailler sur un pardon.
Lorsqu'il avait quitté Paris, il n'avait eu qu'un très faible espoir de réussite. Mais, au cours de son périple, alors qu'il avait récolté informations et témoignages, de divers endroits et de diverses personne que Valjean avait touchée dans sa vie, il s'était pris à espérer. Et à mesure qu'il exposait les faits au Préfet et ses hommes de main, il avait senti la confiance grandir.
Il mit en valeur tout le chemin que Valjean avait parcouru depuis sa sortie de prison, tous les bienfaits qu'il avait accompli, en prenant bien soin de ne révéler ni le lieu où il se trouvait, ni son nom d'emprunt actuel. Il se refusait à le faire et les personnes qui l'écoutaient avaient prétendu le croire lorsqu'il affirmait ne pas connaître ces détails-ci.
Le Préfet avait écouté avec rapt attention son exposé. Le fait que c'était Javert lui-même, que tous se rappelaient comme un homme d'une droiture remarquable, avait joué pour beaucoup. Il n'était pas parti sur l'idée, comme beaucoup l'aurait fait, que la justice ne pouvait pas avoir failli mais s'était montré ouvert dès le départ, plus ouvert que Javert n'aurait pu penser possible. L'inspecteur avait quitté la pièce, au moment où cela lui fut demandé pour qu'il y ait débat interne, avait un bon espoir que son geste n'ait pas été en vain.
Il avait eu raison d'y croire. Lorsqu'il lui avait fait part de leur décision de pardonner Valjean pour ses crimes et de faire de lui un homme libre, ils avaient soulignés plusieurs aspects. Principalement, il y avait le fait que tout ce qu'avait fait Valjean depuis qu'il avait quitté Toulon – mis à part violer sa conditionnelle – avait été juste et droit. Néanmoins il y avait également le fait que le crime pour lequel il avait été emprisonné en premier lieu était dérisoire et la punition bien plus sévère que tout ce qu'il se faisait encore en ce moment. Ils avaient tous été d'accord que Jean Valjean avait payé le prix fort pour une broutille et qu'il avait été assez puni pour la totalité de ces méfaits.
Javert avait donc quitté Arras avec, en main, un pardon écrit et signé, au nom de Jean Valjean. Il avait assuré au Préfet qu'il pouvait se charger lui-même de remettre la lettre à l'intéressé, leur assurant que la lettre atteindrait sa destination aussi rapidement que possible. Cela n'avait pas semblé le surprendre outre mesure qu'il sache exactement où il devait se rendre pour la lui donner et Javert ne put que se sentir soulagé qu'il ne lui demande pas des explications.
C'était comme cela qu'il en était arrivé à ce point, en ce moment-même, avec une nouvelle des plus joyeuses à annoncer à l'homme qui, maintes fois, l'avait aidé, l'avait protégé. Il était bon de savoir que, en fin de compte, le moment était venu où il se trouvait capable de lui rendre la pareille.
Il arriva devant la porte de la maison de la rue Plumet, où ils avaient tous trois déménagé après quelques nuits passées à la rue de l'Homme Armé, une fois qu'il était devenu clair et net que tout danger lié au grabuge qui avait eu lieu avant le départ précipité de Cosette et Valjean était passé. Il frappa à la porte et il ne fallut pas longtemps à la gouvernante pour lui ouvrir. Dès qu'elle vit qui se trouvait sur le perron, elle laissa son soulagement s'inscrire sur son visage. Javert le décela immédiatement et s'interrogea intérieurement. Étrange, très étrange.
« Monsieur l'Inspecteur, » s'exclama-t-elle. « Dieu merci, vous êtes là ! Je suis très inquiète au sujet de Monsieur Fauchelevent. Il a disparu sans la moindre trace et sans laisser de mot ! »
La respiration de Javert se prit dans sa gorge alors que la situation décrite lui rappelait en tout point celle de Montreuil-sur-Mer. Il savait, cependant, que Valjean ne lui aurait jamais refait le même coup, pas à nouveau. Il n'était pas dans la nature de l'homme de se montrer aussi cruel. Il devait bien y avoir une explication à cette soudaine disparition et il avait bien l'intention de la trouver.
« Quand est-ce que vous l'avez vu pour la dernière fois ? » l'interrogea-t-il, fronçant les sourcils, réfléchissant pour essayer de deviner la façon dont avaient pu se dérouler les événements.
« Il y a quelques semaines de cela. Juste quelques jours après que vous soyez parti, à vrai dire, » répondit-elle, essayant de se souvenir des moindres détails qui auraient pu être importants. « Il m'a dit de continuer à venir m'occuper de la maison la dernière fois que je l'ai vu. Je n'avais pas compris pourquoi. Je n'avais aucune raison d'arrêter mais après cela, il n'y a plus jamais eu personne. Mon salaire continue de me parvenir chaque semaine alors, bien sûr, je viens comme demandé tous les jours. Mademoiselle Fauchelevent est passé quelques fois, espérant que je pourrais lui donner des nouvelles de son père, mais sans succès et Monsieur Pontmercy….. Ce garçon… ce n'est pas un bon mariage, ça, je vous le dis. Il ne semble pas se soucier de la situation. »
Pontmercy était donc bel et bien remis sur pied et capable de se déplacer ou, sinon complètement guéri, au moins assez pour faire le trajet qui séparait les deux demeures. Bien entendu, son désintérêt complet au sujet de la disparition de l'homme qui lui avait tout de même sauvé la vie posait une intéressante question. Il ne considérait, au contraire de Cosette, pas Marius comme un cadeau tombé du ciel, mais le jeune homme ne lui avait pas semblé être quelqu'un d'aussi insensible, surtout pas au vu de combien Cosette tenait à son père. Il y avait anguille sous roche.
« Et où se trouve Mademoiselle Fauchelevent en attendant ? Je doute beaucoup que Monsieur Fauchelevent aurait disparu en la laissant seule à la maison. »
La gouvernante secoua la tête.
« Elle loge présentement chez Monsieur Gillenormand, avec Monsieur Pontmercy, » l'informa-t-elle et Javert pouvait voir sur son visage combien elle désapprouvait la situation, trouvant indigne le fait que deux jeunes gens comme eux vivent sous le même toit avant le mariage compte tenu de ce que Javert avait vu de la disposition de Mademoiselle Gillenormand, il ne pensait pas qu'il y ait un grand risque d'impropriété. « Monsieur Fauchelevent est resté seul à la maison pendant quelques jours, allant la voir tous les après-midi. Mais ses visites se sont faites plus brèves jusqu'à ce qu'elles cessent complètement. Deux jours après, il était parti. Je vous le dis, moi, ces choses-là sont liées. »
Bien sûr qu'elles étaient liées. Il était un policier aguerri, il n'avait très certainement pas besoin qu'on le lui dise. La question était de savoir comment exactement elles s'intriquaient et c'était bel et bien ce qu'il allait essayer de comprendre maintenant. Il n'y avait qu'une seule place par où commencer à chercher des réponses.
« Merci de votre aide, Madame, » la remercia-t-il. « Je vais aller voir Mademoiselle Fauchelevent et Monsieur Pontmercy pour voir ce que je peux trouver à ce sujet. »
Elle lui dit au revoir, non sans lui demander expressément de la tenir au courant de l'avancée de son enquête et il se retrouva en chemin, sans même faire un détour pour se reposer de son voyage, jurant contre Valjean pour ne pas s'être trouvé là où il l'aurait dû afin qu'il puisse lui donner sa lettre. Il était vraiment le seul homme au monde pouvant se montrer aussi irritant sans même le vouloir !
Il ne perdit aucun instant avant de se rendre aux Filles du Calvaires et il lui fut immédiatement accordé entrée lorsqu'il demanda à voir les deux jeunes fiancés. Son uniforme lui permettait bien des libertés. Le majordome ne protesta pas la moindre et le pria d'attendre dans l'antichambre alors qu'il allait annoncer sa présence.
Dès que Cosette le vit debout au centre de la pièce, elle s'élança vers lui et l'étreignit avant même qu'il n'ait eu le temps de prononcer la moindre parole, ne semblant pas se soucier de la modestie devant son futur mari qui, pour sa part, s'arrêta net dans sa progression.
« Dieu merci, tu es là Javert. Je suis tellement inquiète au sujet de Papa ! Est-ce que tu as entendu la nouvelle ? Il a disparu. Apparemment, Papa a dit à Marius qu'il partait en voyage très loin d'ici et qu'il n'avait pas le cœur aux adieux mais je ne peux pas croire qu'il puisse manquer mon mariage comme cela. Oh, Javert ! S'il te plait, dis-moi que tu peux le retrouver ! »
Il lui rendit malhabilement son étreinte. Il s'était quelque peu habitué à l'attitude effusive de Cosette envers lui alors qu'il logeait chez elle, mais il n'était jamais vraiment sûr de comment répondre à ses marques d'affection, spécialement lorsque celles-ci arrivaient en public. On ne pouvait pas changer une vie entière d'habitude en l'espace de quelques semaines seulement.
« Bien sûr que je vais le retrouver, » la rassura-t-il parce qu'il n'avait pas passé les dernières décennies de sa vie à rechercher Valjean, à une fin ou à une autre, pour simplement laisser tomber maintenant et, compte tenu de qu'avait dit Cosette, il lui était très facile de voir par où commencer puisque l'homme avait parlé à Pontmercy.
« Vous, qu'est-ce que Val- Monsieur Fauchelevent vous a dit, très exactement ? »
Il se tourna vers Marius et le vit le dévisager comme s'il avait vu un revenant. Le garçon était blême, bien plus blême que raisonnable, même suite à sa récente blessure et Cosette, suivant son regard, se renfrogna, inquiète de ce revirement de situation.
« Marius ? Est-ce que tu te sens bien ? »
« Je ne comprends pas, » avoua le garçon, fixant Javert d'un regard étonné et, pour la première fois depuis qu'il l'avait rencontrée, ignorant Cosette. « Vous êtes mort. »
Javert cligna des yeux, ne se souciant pas du 'quoi ?' quelque peu incrédule de Cosette et fixa Pontmercy d'un regard mi-exaspéré, mi-dubitatif quant à sa santé mentale.
« Est-ce que j'ai l'air mort à vos yeux ? » demanda-t-il de manière rhétorique. « Ne soyez pas absurde ! »
« Mais Jean Valjean vous a tué ! A la barricade ! Je m'en souviens ! »
Il était évident que le garçon ne se souvenait pas du tout ce qui avait bien pu se passer cette nuit-là mais il adresserait ces questions plus tard. Pour l'instant, il y avait une correction des plus pressantes à faire, bien que sa simple présence eût dû suffire en elle-même.
« Jean Valjean m'a libéré à la barricade, sauvant ma vie lorsque vos amis, » dit-il, mettant emphase sur les deux derniers mots. « Voulaient me tuer. Ce qui, je me permets d'ajouter, ne semblait pas vous poser énormément de problèmes au moment de l'incident en question. »
Marius eut la décence de rougir face à cela, l'énormité de ce qu'il venait d'apprendre faisant son bout de chemin dans son esprit, bien plus que Javert n'aurait pu s'en douter puisqu'il ne savait pas encore tout de ce que Marius pensait. Il ne laissa pas même au jeune homme le temps de protester ou de s'excuser, peu importe laquelle des deux attitudes seraient venues en premier. L'un ou l'autre ne l'intéressait de toute façon pas.
« Je suppose que Valjean s'est confessé à vous, » soupira Javert, l'usage que le garçon avait fait du nom réel de Valjean ne lui ayant pas échappé.
Il se retourna vers Cosette, voyant sa complète incompréhension face au sujet de leur discussion présente, ne réalisant pas qu'il s'agissait bien de celui qui les préoccupait tout deux.
« Valjean est le nom réel de ton père, » dit-il brièvement, sans pour autant développer. « Mais ne me pose pas d'autres questions sur le sujet, s'il te plait, Cosette. Ce n'est pas ma place de te dire ces choses-là et je refuse de trahir à nouveau ton père de cette manière. Pas une deuxième fois. »
Les questions que Cosette s'apprêtait à formuler moururent sur ses lèvres. Elle se refusait à forcer Javert dans une position insoutenable. Elle ne savait toujours pas exactement ce qui avait pu se passer dans les deux hommes dans le passé – aucun d'entre eux ne lui avait répondu en détail – mais elle ne pouvait pas oublier les conséquences désastreuses que cela aurait pu engendrer au bout du compte. Non, elle ne pouvait pas mettre son frère dans une telle position.
Il se tourna vers Marius, voyant qu'elle ne prenait pas la parole.
« Connaissant Valjean, il vous en a dit juste assez pour que vous pensiez le pire de sa part, » continua-t-il. « Ce qui n'est de loin pas toute l'histoire parce que, s'il vous avait révélé toute la vérité, vous sauriez qu'il est un homme bon. Cependant, ce n'est pas le moment des explications et, comme je l'ai dit à votre future épouse, ce n'est pas ma place de vous en parler. Maintenant, allez-vous me dire exactement ce que Valjean vous a dit ? »
Marius ne put qu'hocher la tête. Il y avait toujours beaucoup de question auxquelles il voulait des réponses mais à voir Javert vivant, en face de lui, il pouvait bien se rendre compte qu'il y avait au moins un point sur lequel il avait un tort. Et s'il avait fait fausse route sur un point aussi important que celui-là, il y avait de gros risque pour que cela ne soit pas la seule chose sur laquelle il s'était trompé. Il ne pourrait pas se le pardonner si quelque malheur arrivait à son futur beau-père à cause de sa stupidité.
« Il m'a dit de dire à Cosette qu'il partait en voyage, très loin d'ici, mais j'ai eu l'impression qu'il comptait rester aux alentours, » admit-il. « Je ne sais pas exactement où est-ce qu'il aurait voulu partir mais il pensait qu'il valait mieux qu'il quitta la vie de Cosette parce qu'il avait peur que, si son passé venait à être révélé, elle tombe en disgrâce. »
Si son passé venait à être révélé ? Il savait bien que Javert était le seul homme à se souvenir encore de qui il était et il pouvait avoir la certitude qu'il ne ferait pas de confession cette fois-ci alors qui donc pouvait-il bien craindre qu'il ne parle… bien sûr, Thénardier.
« Thénardier, » répéta-t-il à voix haute et Marius sursauta en entendant le nom.
« Thénardier ? L'homme qui a sauvé mon père lors de la bataille de Waterloo ? »
Javert renifla. C'était bien quelque chose de nouveau pour lui et, voyant la grimace de Cosette, il n'était pas le seul à douter de la probabilité de cette explication.
« J'en doute beaucoup. C'est un escroc de la pire espèce. Ton père devrait savoir qu'il n'y a plus de risque lié à cela, » ajouta-t-il, sans qu'elle ne comprenne.
« Est-ce qu'il est mort ? » demanda Cosette, n'étant pas certaine de vouloir savoir quel genre de chose son père pouvait bien cacher pour qu'il ait à craindre un homme de la trempe de Thénardier.
Peu importe combien elle pouvait détester cet homme dont elle gardait des souvenirs flous, elle ne souhaitait tout de même pas sa mort.
« Non, pas que je le sache en tout cas, » attesta Javert. « Cependant, il n'y a plus rien que ton père doive craindre maintenant. Il peut vivre le reste de sa vie sans avoir plus à regarder par-dessus son épaule. Le temps de se cacher est révolu. »
Cosette et Marius réagirent tous les deux à cela, Cosette avec bonheur, enchantée de savoir que le style de vie qui avait tant coûté à son père pouvait finalement cesser bien qu'elle n'en sache pas la raison et Marius avec une compréhension totale de ce que Javert avait voulu dire. Il avait réellement mal jugé cet homme.
« Où peut-il donc bien être parti ? » demanda-t-il, son inquiétude pleinement visible, maintenant qu'il savait que l'homme n'était pas un assassin et son esprit ayant fait le lien entre le fait qu'il n'y avait que trois personnes qui aient survécu à la barricade et que l'une d'elle avait été au loin lorsqu'elle s'était terminée.
Il ne pouvait donc y avoir qu'une seule réponse possible à qui l'avait sauvé. Il l'avait plus ou moins réalisé il y avait quelque temps de cela déjà, mais il avait refusé de croire que quelqu'un qui soit capable de tuer de sang-froid avait pu le sauver. Maintenant qu'il savait que la première proposition était fausse, la deuxième ne pouvait qu'être vraie. Il avait finalement quelqu'un qu'il puisse remercier.
Javert fronça les sourcils, essayant de réfléchir. Valjean, s'il avait bel et bien décidé de rester sur Paris, serait probablement retourné à un endroit qu'il connaissait déjà mais où ? Ce n'était pas à la rue Plumet et, s'il souhaitait vraiment ne pas être vu des personnes qu'il connaissait – et tout particulièrement Cosette – cela ne pouvait pas être à la rue de l'Homme Armé. Il devait bien y avoir un autre endroit.
« Est-ce que toi et ton père avez vécu quelque part d'autre à Paris ? » demanda-t-il à Cosette, vu qu'il ne savait pas encore toute l'histoire de leur cavale.
La jeune femme secoua la tête.
« Non, la seule place où nous sommes restés avant la rue Plumet était le couvent. »
« Le couvent ? » répéta Javert parce qu'il ne pouvait pas en croire l'audace de Valjean : un couvent, réellement ?
« Oui, avec Oncle Fauchelevent. Il était le jardinier du couvent du Petit-Picpus. »
Javert retint un rire railleur. Il aurait dû le savoir, bien entendu. Ils avaient disparu aux alentours de cette zone et le couvent était le seul endroit que lui et ses hommes n'avaient pas fouillé parce qu'ils pensaient impossible qu'ils aient pu y entrer. C'était bien là la chance de Valjean, de tomber droit dans les bras de l'homme qu'il avait sauvé quelques mois plus tôt.
« Est-ce qu'il serait le bienvenu là-bas ? » demanda Javert, se souvenant qu'il s'agissait d'un couvent entièrement composé de femmes.
Cosette sembla réfléchir à la question avant de hocher la tête.
« Oui, je pense qu'il le serait. Je crois que les sœurs feraient une exception pour lui. Tu penses que c'est là où il se trouve ? Mais pourquoi est-ce qu'il irait… »
Pour mourir, pensa Javert sans se permettre d'articuler sa pensée. Parce que, sans Cosette, il n'avait plus de raison de vivre. Il n'aurait jamais dû s'absenter avant le mariage, il aurait dû réaliser que l'homme vivait mal la situation. S'il avait seulement pensé à cela, s'il avait été là, alors il aurait pu s'assurer que rien de tout cela n'arrive. Peut-être aurait-il dû dire à Valjean ce qu'il cherchait à faire en quittant Paris, peut-être que Valjean aurait eu foi en son succès et qu'il n'aurait pas fait tant d'histoires pour protéger Cosette de son passé.
« Il faut qu'on y aille immédiatement ! » s'exclama Cosette et Marius acquiesça son assentiment.
Javert était lui aussi tout à fait conscient de l'urgence. Il espérait tout simplement qu'ils n'arrivent pas trop tard. Cela serait un tel gâchis, un tel caprice du destin, si Valjean venait à mourir d'un cœur brisé avant d'avoir pu au moins profiter de ces dernières années de vie en liberté.
Sans perdre un seul instant, prenant à peine le temps d'informer Monsieur Gillenormand qu'ils partaient avec l'Inspecteur Javert – afin que rien ne puisse leur être reproché contre la morale – les deux jeunes gens hélèrent le premier carrosse qui leur passa à côté et lui commandèrent la direction du couvent du Petit-Picpus, tous les trois espérant qu'ils arriveraient à tant pour sauver Valjean de lui-même.
