Episode 20 : Dead end

Par Kermadec

On ne défie pas l'Apocalypse. Tous les survivants en avaient bien conscience. Pourtant, ils s'obstinaient à lutter. Au fond, ils n'avaient plus vraiment envie de vivre, mais ils ne voulaient pas pour autant mourir. Pas comme ça, au beau milieu de la catastrophe qu'était devenue leur campement de fortune. Leur groupe faisait face à une dizaine, voire une vingtaine d'intrus, dont certains présentaient des symptômes alarmants. Deux gigantesques glombies, ces répugnants amalgames de corps, pourvus de haut-parleurs, avançaient vers les barricades, accompagnés de trop nombreux cadavres ambulants. La terre avait tremblé. L'univers et le destin semblaient ligués contre le petit groupe désorganisé. Les visages se crispaient de plus en plus sous l'effet de la panique.

Les nouveaux venus, désarmés, étaient les plus agités. Certains regardaient fixement Roger, qui détenait leurs fusils. D'autres, plus audacieux, tentèrent d'avancer vers lui. Plus loin, derrière eux, la falaise s'effritait davantage, libérant des filets d'eau qui dégoulinaient le long de la roche. Le lac qui surplombait cette forêt n'avait jamais semblé si proche. Consciente du danger, Line, qui maintenait un semblant de sang-froid, ordonna à Roger de rendre les armes aux inconnus pour donner à tout le groupe une chance de s'en tirer. L'homme s'insurgea.

« Je sais, mais qu'ils arrêtent de me regarder comme ça. Baisse les yeux, tu te calmes ! C'est notre camp, tu es chez nous ! »

Line tenta de calmer le jeu une nouvelle fois, en répétant ses instructions. Il fallait faire vite, il fallait s'organiser, faire en sorte que les personnes armées la suivent et repoussent le Futur. Cependant, l'atmosphère de peur viscérale qui régnait sur le camp ne lui permit pas d'appliquer le moindre plan. Un des survivants inconnus se jeta soudain sur Roger, jetant ses dernières forces dans une vaine bataille. La folie l'avait certainement gagné. Le fier texan eut un réflexe salvateur : il frappa son assaillant avec la crosse de son fusil. La confusion était totale, chaque être n'étant plus concentré que sur lui-même. Wakanda paraissait perdu dans l'observation de la fragile paroi de pierre. John, le chauffeur de bus aux compétences discutables, gardait les yeux rivés sur son véhicule. Enfin, Janet et Alex s'étaient regroupées, sachant pertinemment que leur binôme était plus efficace que le groupe.

Line n'en démordait pas : elle devait se faire entendre, quel qu'en soit le prix. Elle saisit son arme et tira en l'air. Enfin, elle obtint le silence.

« C'est extrêmement simple, vous avez deux possibilités. Soit on travaille tous ensemble, soit on meurt tous ensemble. Je vous laisse faire votre choix. Personnellement, j'ai pas l'intention de crever ici. Je veux que toi, toi, toi et toi, vous repreniez vos armes et que vous m'accompagniez. Je veux que tous ceux qui ne sont pas en état de se battre aille se replier dans la maison en pierre derrière nous. Je veux en revanche que John, tu ailles voir le bus et qu'il soit en état et prêt à repartir si jamais on doit quitter cet endroit. Je veux qu'on repousse ces fils de chiens du Futur et je veux qu'on fasse ça tous ensemble, c'est compris ? Et toi, baisse ton arme, espèce de redneck. »

Roger s'exécuta en maugréant. Pendant une seconde, tous les survivants échangèrent des regards, en silence. C'est alors que les deux inconnus qui avaient été placés plus tôt en quarantaine revinrent vers le groupe. Line les invectiva, leur demanda de faire demi-tour. Il était trop tard. Ils ne l'entendaient plus. Roger prit soudain toute la mesure de la galère dans laquelle ils se trouvaient.

« Raah, c'est le bordel ! Il faut se tirer, voilà ! On a une énorme fuite, il faut faire sauter les rochers et noyer tout le bordel, on pourra pas se battre. On n'a pas assez de ressources, de vivres pour tenir un siège, donc faisons péter tout ça, on met tout le monde sous la flotte et on se casse direction le lac. »

Ce nouveau plan ne fit pas l'unanimité. Entre l'urgence de toutes les menaces environnantes et l'impossibilité de faire bel et bien exploser la roche sans dynamite, cette idée fut rapidement noyée dans le flot du danger immédiat. Un autre inconnu était en train de se transformer, à deux pas de Wakanda. Ce dernier parvint à esquiver au dernier moment, tandis que Line se frayait un chemin entre les vivants. Elle visa, tira, et se débarrassa du mangeur de chair.

« Alors ? Toujours aucune perspective de survie ? »

La voix qui émanait du haut-parleur porté par le glombie jouait avec les nerfs des survivants. Ceux-ci parvinrent tout de même à gérer les morts qui se trouvaient parmi eux. Wakanda se chargea de l'une des cibles, au corps-à-corps. Janet et Alex sauvèrent la vie d'une gamine et de sa mère en plantant leurs lames entre les yeux d'un monstre. Enfin, Roger fit littéralement exploser la tête d'un des nouveaux venus, qui commençait à avoir des spasmes. Derrière eux, le clapotis de l'eau s'intensifiait. La ferme était inondée.

La voix de John se fit entendre, au-delà de la clameur de l'eau et la mort omniprésente. Le bus pouvait démarrer, mais il était impossible de dire combien de temps la machine allait tenir. Deux choix s'offraient ainsi aux vivants. Escalader la paroi rocheuse et se diriger vers le lac ? Prendre le bus, partir et prier ? L'espace d'une seconde, Roger imagina une combinaison de ces deux solutions : exploser la falaise, monter dans le bus et surfer sur la vague au-dessus des créatures. Cependant, la possibilité de prendre simplement leur fidèle véhicule était la plus tentante. Cette carcasse mécanique les avait protégés jusqu'ici. C'était comme un foyer, pour eux ou, dans le pire des cas, l'occasion de finir là où tout avait commencé. Le groupe de survivants se mit d'accord en quelques regards. Il fallait que les plus vulnérables montent à bord tandis que les autres défendraient ce qui pouvait encore l'être. Janet s'approcha alors du groupe et apporta une nouvelle idée. Si John rapprochait le bus de la paroi, tout le monde pourrait s'en servir pour escalader plus facilement, comme si le véhicule était un grand marchepied. Ce dernier plan convint à tout le monde.

Line prit place sur le mirador pour couvrir leur fuite. John démarra son précieux bus et se dirigea vers la façade. Malheureusement, ses réflexes de conduite s'étaient émoussés depuis leur arrivée sur ce camp. En voulant prendre son virage, il percuta un arbre. Un mauvais réflexe le poussa alors à appuyer de toutes ses forces sur l'accélérateur. Le bus termina son ultime course droit dans la falaise.

« Je suis coincé ! Je suis coincé ! »

Le chauffeur était dans de sales draps. L'avant du bus était complètement enfoncé. Plus loin, les barricades craquèrent. Les morts avaient presque atteint leur cible. Une nouvelle fois, la voix mystérieuse émergea, mielleuse, des haut-parleurs.

« Très bien. Ça va être à notre tour. »

John fut alors pris d'une nouvelle rage de vivre. C'était la légendaire énergie du désespoir, celle qui permet aux condamnés d'accomplir un dernier miracle. L'homme puisa dans sa force, dans sa vie de galère et de misère. Il attrapa des morceaux de tôle et, à mains nues, plia la carlingue à sa volonté. Il parvint à se dégager, et eut même suffisamment de force pour en rire.

« Vous croyez quand même pas que j'ai survécu jusqu'ici rien qu'avec de la chance ?! »

Personne n'y croyait, et pourtant, John était toujours vivant, prêt à repartir. Il attendit les autres et entama l'ascension de la paroi avec eux. Dans l'ensemble, cette fuite se déroula relativement bien. Seuls Janet, Wakanda et Lily-Rose semblaient en difficulté, en raison, sans doute, de l'humidité des roches. Ils devaient pourtant faire vite. Les barrières avaient cédé.

« Je vous l'avais dit. C'est à mon tour de jouer. »

Cette menace, lointaine mais si proche, se mêla aux râles des morts qui résonnaient désormais dans la ferme.