Nous y revoilà ! Les Jeux sont peut-être terminé, mais je ne compte pas mettre fin immédiatement à Sacrifiés. Pour être honnête, en incluant ce chapitre-ci, il nous reste trois chapitres avant l'épilogue. Ça achève, mais il reste du contenu ! Après tout, un vainqueur des Hunger Games n'échappent plus jamais aux Jeux, une fois sortis de l'arène…
Après l'épilogue, je compte mettre une section révélant certains secrets de Sacrifiés, de la création, des clins d'œil (oui, il y en a), etc. Si vous avez des questions particulière que vous voudriez me poser (par rapport à Sacrifiés, bien sûr), n'hésitez pas à les mettre dans vos commentaires, et j'y répondrai dans la section bonus de la fin.
Sur ce, retrouvons donc notre chère Elisa. N'est-ce pas ?
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
Les larmes qui s'évaporent
Je me réveille en sursaut, terrorisée par ce cauchemar où je voyais Malek se consumer en m'appelant à l'aide. Hurlant son nom, je me redresse, le souffle court et la sueur collant ma chemise de nuit sur ma peau. Haletante, je tente de comprendre où je me trouve. Ce n'est pas ma chambre…je suis dans un lit aux draps blanc, cernée par des machines ronronnant doucement sur lesquelles je suis connectée par plusieurs tubes. Plusieurs pansements propres ont été installés sur mes plaies, et l'on m'a débarrassé de mon uniforme de tribut pour cette chemise d'hôpital un peu trop grande pour moi.
En un instant, tout me revient. La Moisson, les Jeux, ces longues semaines d'horreur, puis la mort de Malek. Mon chagrin revient en force, mais en m'enfonçant le visage dans mes mains, je constate que plus aucune larme ne sort. Je n'ai même plus de quoi pleurer mon frère.
-Tu l'as fait, dit une voix à ma gauche. Tu t'en es sorti.
C'est Griffin, notre mentor. Il a toujours eu l'air plus vieux que son âge, mais l'a, son état semble avoir empiré. Outre sa fatigue extrême, sa barbe de plusieurs jours et ses habits débraillés contribuent à lui donner l'allure d'un clochard. Ses traits plissés font ressortir plus que jamais sa balafre au visage.
-J'vais être honnête, petite. Si j'avais dû parier mon argent sur un d'mes tributs, ça aurait été su' ton frangin. Les gens commencent à t'surnommer la Miraculée. S'ti pas mignon…
Il fouille dans sa veste jusqu'à dénicher une flasque métallique qu'il vide d'un trait. Je crois d'abord qu'il s'agit d'alcool, mais l'odeur qui s'en dégage indique plutôt du café. Après avoir fini sa boisson, il m'examine attentivement.
-T'as changé, petite, observe-t-il.
-J'ai vu la mort et j'ai tué, je réponds sombrement.
-Bonne réponse, approuve-t-il. Les Hunger Games…ça vous change pour la vie. J'en sais quelque chose.
-Combien de temps est-ce que…
-Ah, les toubibs t'ont gardé dans le sommeil pendant trois jours. T'étais pas dans un bel état. Déshydratation, empoisonnement aux radiations, diverses plaies infectées…
La belle affaire, je songe sombrement. Ils peuvent soigner mon corps, mais ils ne peuvent pas me faire oublier les blessures faites à mon âme. Le Capitole ne me fera pas oublier que c'est lui qui a tué mon frère. Les Hunger Games n'existeraient pas sans le Capitole.
Soudainement dégoûtée par tous ces tubes qui me sortent de la peau, j'entreprends de les arracher, glapissant de douleur à chaque fois. Des alarmes retentissent et presque aussitôt, des hommes et des femmes en blancs se précipitent dans la pièce. L'un d'eux écarte sans ménagement Griffin pendant que les autres tentent de me plaquer sur mon lit d'hôpital. Je gesticule en tentant de frapper et de mordre autant que je veux, mais je suis trop affaiblie et eux trop nombreux. Ils me maîtrisent aisément et me replongent dans le coma.
En revenant une seconde fois à moi, je constate que j'ai été ligoté avec des lanières de cuir. Et bien évidemment, on m'a rebranché sur les machines.
Durant ma convalescence, j'ai le temps de ruminer. La douce Elisa est morte dans l'arène. Je n'arrive pas à me débarrasser de cette colère grandissante contre le Capitole que Malek m'a transmise. Les Jeux ne devraient pas exister. C'est mal, c'est punir des enfants qui n'ont rien fait. Pire, poursuivre ces Jeux si longtemps après la révolte, c'est punir ceux qui n'étaient même pas encore nés durant les événements.
Les infirmiers, même s'ils font montrent de fermeté lorsque je rechigne à manger, ne peuvent cacher cette pseudo-compassion qui me lève le cœur. Pour eux, je ne suis que la pauvre gamine qui a perdu son frère. Rien de plus. Pas celle qui a tué avant d'avoir treize ans. Pas celle qui a risqué plusieurs fois la mort pour leur plaisir égoïste. Juste la petite sœur en deuil. Et si j'étais morte dans l'arène, je ne serais qu'un nom dans une liste de tributs vaincus.
Après une semaine à l'hôpital, l'essentiel de mes blessures est soigné. Griffin, remis à neuf en prévision de l'interview du vainqueur de ce soir, vient me voir en compagnie de Gliese et de mon équipe de préparation. À mon grand mécontentement, Persei est là aussi, son air supérieur bien visible. La styliste me présente une housse de plastique dans laquelle une robe bleue est visible.
-C'est pour ton dîner avec la présidente, m'explique-t-elle. Il faut…
-Une minute, je proteste. Depuis quand je dois dîner avec la présidente ?!
La dernière chose dont j'ai envie, c'est d'être face à face avec cette femme. Elle me fait peur. Lors de mon évaluation, ses yeux terrifiants n'arrêtaient pas de me fixer comme un prédateur dévisage une proie éventuelle. En plus, on l'appelle la «mère des Hunger Games»…a-t-elle vraiment créé ces Jeux horribles ? Peu importe si c'est vrai ou non ; c'est maintenant elle la présidente, alors c'est elle qui dirige cette injustice.
C'est elle l'ennemi.
Cependant, malgré ma colère, je ne veux pas risquer le diable. Malek était fort, bien plus fort que moi, et il a été vaincu. Tout le monde ici me sous-estime, me croit inoffensive. Autant jouer le rôle de la «Miraculée», si cela peut endormir leur vigilance. Ils ne me feront pas oublier qui je suis, ni ce qu'ils ont fait.
J'écoute donc sans protester l'agaçante hôtesse m'expliquer de son accent haut-perché que Dawn avait déjà l'habitude de rencontrer en privé les vainqueurs lorsqu'elle n'était qu'Haute-Juge. Visiblement, devenir la chef de tout Panem ne l'a pas débarrassé de son affection pour cette tradition. À force de répéter à quel point c'est un honneur qu'on me fait, et à quel point je devrais faire attention à mes mauvaises manières, je commence à avoir mal à la tête.
Mais ensuite, je dois supporter les bavardages désolants de stupidités des membres de mon équipe de préparation, toutes aussi stupides les unes que les autres. Tandis qu'elles arrangent mon apparence, leurs conversations oscillent entre les dernières modes et mon apparence physique. L'une d'elles va même jusqu'à regretter que je n'aie pas de seins ! Je n'ai que douze ans, bon sang !
Je perds patience lorsque celle à l'allure de gros crapaud passe un commentaire sur la perte de mes ongles.
-Désolée, je crache de façon hostile. La prochaine fois qu'il va me falloir descendre une arche de cinquante mètres de haut, je me jetterai dans le vide. Mes ongles seront ainsi épargnés.
-C'est malin de grimper si haut, aussi…marmonne-t-elle.
Bien sûr, je n'avais qu'à laisser les mutations génétiques me bouffer. A-t-elle seulement regardé les Jeux à la télévision ? Tant de bêtise m'abasourdit, moi qui ne suis qu'une enfant…
Au final, la robe reste des plus élégantes sans sombrer dans l'extravagance outrancière du Capitole. Il faut dire que même la présidente a quelques goûts pour la sobriété. Gliese me recommande de faire attention à cette robe, car c'est également celle que je porterai lors de mon entrevue ce soir. Je l'ai toujours trouvé gentille, pas comme les autres.
Malheureusement pour moi, c'est Persei qui va m'accompagner jusqu'aux appartements de la présidente. À peine nous sommes partis qu'elle se lance dans une série de critiques venimeuses sur ma posture et ma démarche, allant même jusqu'à me frapper. Déséquilibré par ces maudits talons hauts, je trébuche et m'étale au sol.
-Petite idiote ! s'écrit-elle en me forçant à me lever. Tu vas ruiner ta robe !
-Ne me touchez pas !
Je la gifle avec une force qui la prend par surprise. Choquée, elle me regarde en frottant sa joue endolorie. Un sourire victorieux se dessine sur mes lèvres.
-Ce n'est pas parce que mon frère n'est plus là que vous pouvez me martyriser. Je vais répéter ses paroles : levez encore une fois la main sur moi, et je vous jure que je vous casse le bras.
Effrayée, Persei recule précipitamment en poussant un cri d'horreur. La vision de cette femme adulte reculant devant les menaces d'une fillette est pathétique, mais me remplit d'une étrange satisfaction.
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-La petite est là, annonce le pacificateur en uniforme de garde présidentielle.
-Faites là entrer, répond la voix de la présidente depuis l'intérieur de la pièce.
La salle à manger privée de la présidente de Panem est un endroit luxueux qui cependant déteint du reste de la cité par une discrétion presque solennelle. De lourds rideaux sur les fenêtres, une moquette moelleuse et des tableaux représentants des hommes et des femmes à l'allure sévère forment l'essentiel de la décoration, et l'on n'y trouve aucune couleur criarde.
Il y a néanmoins des éléments prouvant que nous trouvons bien au Capitole : ici, des pots de fleurs remplis de plumes bariolées, là-bas quelques sculptures d'art moderne aux formes indescriptibles, car des hologrammes viennent perturber régulièrement la forme de l'objet d'origine.
Lorsque je porte enfin mon attention sur la présidente, un sourire amusé –mais si froid- décore ses lèvres. Je rougis en constatant que j'ai dû avoir l'air d'une gamine facilement impressionnable.
-Je t'en prie ma chère, dit la présidente en désignant un siège face à elle. Installe-toi, et mange quelque chose. Tu dois être affamée.
La table est déjà couverte de victuailles dont le fumet me fait saliver d'envie. Après deux semaines à manger que des animaux crus et des aliments déshydratés, puis une autre à n'être nourrie que par intraveineuse, l'idée de vraie nourriture fait littéralement hurler mon estomac. J'obéis et va la rejoindre, remarquant que pas loin d'une dizaine de pacificateurs sont installés dans l'ombre, à m'observer d'un œil sombre. Je les ignore et me jette sur la nourriture. Mes parents m'ont toujours appris, avant de mourir, que refuser une occasion de bien manger est de la pure folie.
D'autant que cette nourriture est si délicieuse que j'en pleure presque de plaisir. C'est comme si j'avais oublié le sens du goût et que je le redécouvre à présent.
-La vie d'un vainqueur des Hunger Games est grandement facilitée, me dit Dawn sans prévenir.
J'interromps mon repas et la dévisage. Pendant un instant, j'en oubliais sa présence. Malek n'aurait jamais fait l'erreur de tourner le dos ainsi à un ennemi mortel.
-Je vous demande pardon ?
-Tu es encore jeune, poursuit-elle. Et le seul champion de ton district était un ermite.
Ma mère est allée à l'école avec Uub Ven, avant qu'il soit choisi par la Moisson. À son retour, il était devenu un homme brisé, qui ne voulait parler à personne et qui était en proie à un caractère instable. Au final, il s'est suicidé en se jetant d'un immeuble. Ma mère est allée aux funérailles.
Elle a une drôle de façon de décrire «vie facilitée».
-Panem prend soin de ses champions. Dorénavant, tu vivras dans le village des vainqueurs de ton district, à l'écart de toute cette pollution. Tu pourras même y amener ta famille, si tu veux. Avec tout l'argent que tu auras, tu pourras avoir des repas comme celui-là tous les jours. N'est-ce pas là un agréable changement ?
Je regarde mon assiette encore à moitié remplie, et un haut-le-cœur me prend. Ma première nuit normale, sans le soutien des somnifères, a été atroce. Des cauchemars morbides m'ont terrorisé chaque fois que je fermais les paupières, et lorsque je me réveillais en hurlant, il n'y avait personne pour me réconforter. Papa n'est plus là, Malek non plus…je suis toute seule.
De colère, je repousse bruyamment l'assiette, renversant au passage une carafe de jus de fruits. La présidente hausse un sourcil en me voyant faire, puis se durcit en constatant mon regard haineux.
-Vous savez ce que vous pouvez faire de toute votre nourriture ? je m'écris sans réfléchir.
-Jeune fille, je te suggèrerais de surveiller ton langage.
-J'en ai rien à foutre ! je poursuis, mon bon sens cédant de plus en plus le pas à la colère refoulée. Vous avez tué mon frère dans cette arène.
-Malek Roxen est mort en tant que tribut. Ce sont les règles de l'arène. Des Hunger Games.
-Me prenez pas pour une idiote parce que je ne suis qu'une enfant ! Ces règles, c'est vous qui les avez écrites. Ne vous appelle-t-on pas la «mère des Hunger Games» ? Puisque vous avez écrit ces règles, le sang des dizaines de tributs morts depuis le début tache vos mains.
Mon audace me stupéfait moi-même. Le nom d'Amber Dawn est chargé de tellement de peur que même David en parle avec une légère crainte. Il est probable que personne n'ose lui parler ainsi, et la présidente n'est certainement pas femme à se laisser manquer de respect par une insignifiante gamine, quand bien même est-elle championne de ses précieux Jeux.
Comme de fait, Dawn abandonne son masque bienveillant pour arborer une expression calme et menaçante comme un iceberg. Se levant de son siège pour me dominer de sa hauteur, elle plonge ses iris violets dans les miens.
-Très bien petite. Tu veux parler comme les grandes personnes ? Alors on va parler sérieusement et mettre cartes sur table. Les Jeux sont l'ultime moyen de contrôle des districts. Ils instaurent la peur et réduisent les rebelles à de simples parias aux yeux de leurs concitoyens. Après tout, c'est de leur faute si les Jeux tant détestés existent ?
Je sais que j'agis contre ce que Griffin m'a recommandé. Avant que je parte avec Persei, il m'a prévenu des paroles venimeuses de la présidente. Pourtant, je repousse du plat de la main la prudence et soutien le regard de Dawn.
-Vous ne me faites pas peur, je rétorque. Votre tyrannie ne peut pas être éternelle. Tôt ou tard, à force d'écraser les gens, ils vont se rebeller à nouveau. Pourrez-vous repousser une seconde rébellion ?
-Et qui va soulever les districts ? s'esclaffe la présidente, amusée. Toi ? Une gamine incapable de se débrouiller seule ? Je te connais plus que tu ne le crois, Elisa Summers. Si tu as survécu à l'arène, c'est par chance et parce que d'autres sont morts à ta place. Tu me traite de meurtrière, alors que tu as provoqué la mort de trois personnes, dont deux de ta main.
J'encaisse cet assaut comme une gifle. Les visages des trois tributs dont je suis directement responsable de la mort hantent autant mes rêves que celui de mes parents et de Malek.
-Ton frère aurait été plus menaçant, admet-elle. Mais nous l'attendions de pied ferme. Il n'aurait pas été le premier rejeton de rebelle à remporter les Jeux, ni le premier que nous aurions brisé. Je vais te donner un conseil : soit une gentille petite esclave, sourit quand on te le demande et prononce les discours qu'on te murmure à l'oreille. Et quand tu auras l'âge, tu vas nous faire le plaisir de prendre la place de Griffin Erwin dans le district Huit et tenter de guider les prochaines générations de tributs. Si tu restes sage, ta vie n'en sera que facilitée.
Son sourire s'élargit, me faisant frissonner.
-Sinon, j'ai bien peur que ce soient les pauvres cousins de ton frère qui en subissent les conséquences. La vie dans les districts est tellement…dangereuse. Un accident est si vite arrivé…comme la tragédie qui a emporté tes parents.
Cette dernière insinuation me fait l'effet d'une douche froide. Elle vient presque d'avouer la responsabilité du Capitole dans l'attentat qui a tué mes parents ! Un tel culot a l'effet opposé à ce qu'elle espérait, cependant. Ne provoquant pas la terreur escomptée, elle ravive en fait le feu de ma rage comme si de l'huile avait été jetée.
Je hurle de rage et me saisit de la nappe et tire de toutes mes forces. Toutes les assiettes, ustensiles et aliments sont projetés avec fracas sur le tapis que j'espère très couteux. Dawn recule de quelques pas pour éviter de se salir et me dévisage d'un air glacial.
-Vous ne me manipulerez pas ainsi, je m'exclame. Je suis peut-être une meurtrière, mais je sais que vous êtes cent fois pire.
-La rébellion a provoqué des milliers de morts, répond Dawn. Rébellion provoquée par les rebelles, pas le Capitole. Ton engeance ne provoque que le chaos, alors que nous protégeons la paix.
Une vague de fierté m'envahit. Elle me considère désormais comme une rebelle.
-Vous dites paix, moi j'entends esclavage. Vous pouvez diriger ma vie, mais vous ne changerez pas ma haine contre vous. À mes yeux, vous serez toujours ceux qui ont déjà détruit ma vie.
Je me dirige à grands pas vers la sortie, m'attendant presque à ce qu'elle ordonne aux gardes de s'emparer de moi. Un rien de peur me fait tressaillir à cette idée. Un vainqueur peut-il être fait Muet ? Ou exécuté ? La mort me semble une alternative somme toute séduisante, vu le peu qui me reste.
La présidente retient ses gardes et me laisse sortir sans ajouter un mot. Alors que je clopine, toujours à cause de ces maudits talons hauts, je sens que je tremble de tout mon corps. Qu'est-ce que je viens de provoquer par mon inconscience ?
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Amber Dawn
Le soir venu, le cirque du Capitole est plein à craquer pour la tant attendue entrevue du vainqueur. La Miraculée, la plus jeune gagnante à ce jour, suscite beaucoup d'excitation. De la loge présidentielle, vêtue de ses plus élégants atours, la présidente salue son peuple tels les empereurs de jadis. Les deux frères, toujours ridiculement identiques, entrent alors sur scène avec enthousiasme et présente la petite Elisa, sous les acclamations de la foule.
La jeune fille pénètre sur la scène d'un pas mal assuré à cause de ses talons hauts –Dawn est forcée d'admettre que ces chaussures sont des horreurs à porter-, légèrement soutenue par son mentor qui semble avoir fait des efforts pour son apparence, par son hôtesse à la mine renfrognée et par son équipe de préparation. Tout ce beau petit monde s'installe et l'entrevue commence avec les questions de routine, comment elle va, quel sentiment cela fait d'être vainqueur…ce genre de chose. Elisa reste étonnamment et désespérément neutre dans ses réponses. Dans un sens, c'est mieux que son attitude exécrable de plus tôt dans la journée, mais d'un autre côté, ce n'est pas ce que le public veut. Certains d'entre eux ont mis leur argent sur elle, et ils ne veulent pas d'une championne amorphe.
Les choses vont rapidement changer.
Finalement, l'écran s'illumine du sceau du Capitole et le silence se fait dans l'assemblée. La présidente s'installe confortablement et se prépare à admirer cette œuvre dont elle est en partie responsable.
Il y a longtemps, le monde frôla l'éradication. C'est dans la nature humaine de toujours vouloir dominer, détruire, souiller. Un ancien livre prophétisa la fin de l'humanité, annonçant la venue de quatre cavaliers.
Des images du bain de sang s'enchaînèrent, mettant les morts les plus atroces en premier plan.
Le premier cavalier se nommait Guerre, et il montait un cheval rouge comme le sang.
Les dix victimes du premier jour s'enchaînent. L'impact de voir ces combats au milieu d'une cité détruite par la guerre est puissant. Un fond rouge marque la transition, tandis que les autres victimes s'enchaînent. Des alliances se forment, toutes condamnées à se terminer dans la violence. Le combat entre ces alliances, puis l'apothéose vient lorsque, ne restant que huit survivants, la bombe cachée dans la corne d'abondance explose, élevant un champignon atomique au-dessus de l'arène.
Pestilence, le second cavalier, destiné à apporter la maladie et la pourriture.
Tous les tributs malades à cause des radiations. Karel Stooke du district Douze et Naohm Witold du district Deux succombant à des infections ou aux radiations. Heureusement, il n'y a pas eu trop de victimes pour ça. L'apparition des Banshees, prévus d'apparaître après les retombées pour accroitre l'influence de «Pestilence».
Sur les survivants, Famine, sur un cheval noir, s'abattrait pour conduire à leur perte les humains affaiblis.
Aucune victime, mais les monteurs ont pris la peine de montrer les tributs dépérir de la faim et de la soif, tandis que les rares sources d'eau et de nourriture de l'arène n'existaient plus, toutes contaminées par les retombées radioactives.
En dernier, Mort, sur son cheval pâle.
Le dernier jour, les derniers morts. Lothar Wolfe succombant face à Clayton Odair, ce dernier se sacrifiant pour permettre à Malek et Elisa de fuir les Banshees ; le combat final au sommet de l'arche, Nyx se faisant tuer par Elisa Summers ; et enfin, Malek Roxen encaisser une balle pour sa soeur et mourir dans les bras de cette dernière.
Des cendres du cataclysme, Panem s'est relevée, a offert la prospérité et ramené l'espoir à tout un peuple. Toutefois, certains refusèrent cette paix, poussée par l'instinct meurtrier qui est la malédiction de notre race.
Des images de la rébellion, que beaucoup de gens reconnaissent, provoquent des murmures troublés dans la foule. Ce n'était pas prévu, cela va au-delà des meilleurs moments de l'Expiation. Le sourire d'Amber Dawn s'étire davantage, tandis que tout le monde peut voir en accélérer les rebelles semer le chaos et la mort avant d'être repoussé par ceux qui allaient devenir après les pacificateurs. Au final, les images qui passent encore aujourd'hui de la destruction du district Treize.
Les districts rebelles acceptèrent d'expier leurs péchés grâce aux Hunger Games. Le Capitole aurait pu tous les détruire pour leur traitrise, mais il se montra indulgent. Aujourd'hui, certains croyaient que la punition était suffisante. Que les Jeux n'étaient plus nécessaires. Mais la malédiction humaine ne se terminera jamais.
À présent, c'est l'image de Malek Roxen qui se présente. Alors blessé, sale et l'air fou –effet amplifié avec quelques retouches artificielles-, un montage le montre particulièrement violent, combinant à cela tous les discours les plus injurieux qu'il a pu tenir contre le Capitole. La foule gronde devant ce qui semble être l'incarnation de l'antéchrist.
Voilà la vraie nature humaine. Voilà pourquoi le Capitole existe. Pour combattre la sauvagerie et le chaos.
Le Capitole avait besoin de détruire Malek Roxen, s'assurer que sa mort, son noble sacrifice pour sa sœur, ne le fasse pas devenir un martyr pour la cause rebelle. À présent, la foule gronde de colère et de haine, et Dawn comprend qu'elle a réussi. Toute la popularité que le défunt tribut a pu acquérir au Capitole, elle n'est maintenant plus que poussière.
Les dés ont été lancés. Une fois de plus, Dawn en sort vainqueur. Et avec elle, le Capitole.
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Elisa Summers
Je suis encore sous le choc. Incapable de réfléchir, la seule chose qui tourne et retourne dans mon esprit, c'est cette image violente de Malek, cette image corrompue…cette image fausse. Mon estomac se tord alors que je suis pris de nausées devant cette horreur, ce sacrilège. Ils ne pouvaient pas se contenter de l'assassiner avec tous les autres ? Il fallait en plus qu'ils crachent sur sa mémoire, le fasse devenir un monstre au service du Capitole dans la mort. Je peux entendre cette foule il y a quelques minutes à peine au comble de la joie se répandre en insultes contre les rebelles et mon frère en particulier, taper du pied et gronder comme une bande de perroquets effarouchés.
À cet instant, l'utilité d'avoir une colonne de pacificateur devant la scène du cirque devient évidente. Dawn avait prévu tout ça. La sécurité est là pour s'assurer que les effusions de colère ne dégénèrent pas, mais approuve quand même les insultes.
Je lève les yeux vers la loge présidentielle. Même dans la semi-pénombre, je peux voir la présidente me dévisager avec un insupportable sourire. Elle lève son verre à ma santé, tandis que les frères Ocrux commencent à ramener le calme pour la suite de l'émission. Trop secouée, il me faut quelques instants pour réaliser que l'on me parle.
-Elisa ? me demande Vulcus, sa chevelure dorée brillant sous les spots lumineux.
-Hein ? je m'exclame, réalisant que l'émission a repris.
Quelques rires s'élèvent de la foule, à ma grande confusion. Je voudrais m'enfoncer dans mon fauteuil et disparaître de l'existence.
-Quelqu'un est nerveuse ce soir, s'esclaffe Vulcus en s'adressant à la foule. Je voulais savoir ce que tu pensais maintenant que le vrai visage de ton frère a été révélé. Ce doit être dur.
Il…il doit plaisanter ? Il m'a vraiment demandé cela ?
-Tu es sûre que ça va ? intervient Auguste. Tu te sens bien ?
-Je sors d'une arène, je réponds en grinçant des dents. J'ai tué deux personnes et j'ai provoqué la mort d'une troisième. Mon frère, celui que j'aimais plus que tout, est mort dans mes bras après avoir sacrifié sa vie pour moi. Et maintenant, bandes de salopards, vous souillez sa mémoire en présentant ce mensonge cruel et dégoûtant. Et vous me demandez SI JE ME SENS BIEN ?!
La rage m'aveugle. Je veux faire disparaître ces sourires trop brillants pour être naturel ou sincère, je veux faire payer la mémoire tachée de Malek. Sans réfléchir, j'arrache un talon haut de mon pied et bondit sur Vulcus –le plus proche des deux frères- et, me saisissant de son col, entreprend de lui marteler le visage avec le talon pointu. L'odieux sourire de façade s'efface et est remplacé par une expression horrifiée, tandis qu'il tente vainement de se défendre.
-Oh mon dieu, s'écrit-il. Oh mon dieu, par pitié, à l'aide.
Quelqu'un me saisit par la taille et m'éloigne prestement du présentateur qui commençait à afficher des plaies sur son visage de plastique. Je hurle de frustration et me débat, mais mon agresseur m'immobilise d'une poigne de fer.
-Salauds ! je hurle en gesticulant. Salauds, salauds, SALAUDS !
Alors qu'on m'entraîne vers les coulisses, la voix de Griffin juste à côté de mon oreille, prouvant que c'est lui qui s'est interposé, me siffle de me la fermer immédiatement.
-Tu vas tous nous faire tuer si tu continues, insiste-t-il.
Je finis par me calmer, mais essentiellement parce que je me suis épuisée toute seule. C'est vrai que je sors tout juste de convalescence, après tout.
Mais ce soir, la présidente a commis une grave erreur. Elle peut me menacer, me trancher la langue ou me torturer, mais elle a fait la seule chose que je trouve absolument impardonnable : elle s'en est prise à Malek. Elle a utilisé mon frère comme une arme contre les rebelles, et je sais pertinemment que c'est la dernière chose qu'il aurait voulue.
Elle vient de se faire une ennemie. Et même si je ne suis pour l'instant qu'une gamine, je vais faire en sorte que la rébellion ne meure pas. Pour qu'un jour, elle éclate à nouveau et renverse finalement ce pouvoir pourri.
C'est tout ce qui me reste.
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Le retour en train vers le district Huit est pénible. J'ai vu avant le départ le cercueil scellé de Malek, ce qui a été suffisant pour me faire éclater en sanglots. Griffin, en rentrant avec moi, m'a prévenu de ne pas ouvrir le cercueil. Les tributs tombés ne sont jamais embaumés pour leur retour chez eux, et il vaut mieux que je ne le vois pas dans cet état.
Lorsque je revois les immeubles décrépis du Huit et le smog familier, je n'arrive plus à m'y sentir chez moi. Je n'ai certainement pas adopté le Capitole pour maison, mais si je ne suis plus à la maison dans mon district natal, quel endroit me reste-t-il ?
J'ai un choc d'abord en découvrant que David a été arrêté le jour de la Moisson pour haute trahison, et ensuite parce qu'une révolte a éclaté dans le district suite au sacrifice de mon frère. Les gens enragés ont attaqué les pacificateurs et plusieurs se sont emparés d'armes tandis que des rebelles survivants ont mobilisé des gens pour tenter de prendre le contrôle de tout le district. Hélas, les renforts des pacificateurs ont balayé ce début de révolte, et pour leur dernier baroud d'honneur, vingt rebelles confirmés ont été arrêtés. Ils vont se faire exécuter aujourd'hui, en même temps que David.
Ils n'attendaient que moi.
Peter et Kara se tiennent près de moi devant le peloton. La mairesse Wellwood, toujours aussi vide d'énergie, récite lentement les closes du traité de Trahison avant d'annoncer la sentence. Lorsqu'elle demande si les condamnés ont une dernière parole, c'est David qui parle au nom de tous.
-Nous mourrons en gardant en nos cœurs toute notre haine du Capitole. Puisse-t-il brûler comme ils ont fait brûler le district Treize.
-Ça suffit, crache le chef des pacificateurs de notre district. Armes…en joue !
Pas moins d'une quarantaine de fusils s'enclenchent en même temps, tandis que la ligne d'exécuteurs vise les rebelles. Ces derniers ne bronchent pas, et si certains ferment les yeux, la plupart rendent leur regard aux pacificateurs.
-FEU ! hurle le chef en abaissant son bras.
La première salve fauche les vingt-et-un rebelles, qui s'écroulent comme des marionnettes à qui l'on vient de couper les fils. Je ne peux retenir un cri étranglé, mais je suis plus choquée que dégoûtée. Je trouve injuste de voir ces hommes et ces femmes mourir parce qu'ils se battaient pour une cause à laquelle ils croyaient. Ils méritent un hommage…
J'ignore pourquoi, mais le souvenir de la Moisson me revient en tête. Plus précisément, celle du district Douze. Imitant le geste de Karel, je viens embrasser les doigts du milieu de ma main droite avant de faire un large salut aux victimes. Peter ne tarde pas à m'imiter, suivit par Kara et nos voisins proches. Bientôt, dans un silence complet, tous ceux rassemblés devant l'hôtel de justice font le même hommage respectueux aux rebelles. Il me semble voir une lueur dans les yeux de cadavres de la mairesse, mais elle disparait vite. Le chef des pacificateurs, en revanche, bout de rage et ordonne à ses troupes de nous disperser.
Les funérailles de Malek et David ont lieu en même temps. Comme nous n'avons pas d'espace au district Huit pour entretenir des cimetières, les dépouilles sont incinérées et les cendres dispersées au-dessus de la ville, se mêlant à jamais au smog qui constitue notre ciel.
Les semaines passent, puis les mois. La vie reprend son rythme dans le district Huit, et probablement dans tout Panem. J'ai emménagé avec Peter, Kara et Karl dans le village des vainqueurs, un ensemble de maisons luxueuses installées au centre d'un champ de force élevé en permanence afin de repousser la pollution de l'air et les bruits des usines. On m'a donné accès à un appareil holographique qui me permet d'afficher le ciel que je veux, mais je ne m'en sers pas. Cela me rappelle trop l'arène.
Les cauchemars continuent de me tourmenter la nuit. Bientôt, Kara doit me faire prescrire des médicaments pour me faire dormir sans rêve. Autrement, je n'arrive pas à me reposer. Mais ces drogues ressemblent un peu trop au procédé malsain de Griffin. De temps en temps, j'escamote ma dose. Mais les cauchemars reviennent en force.
C'est toujours l'arène que je vois. Les mutations humaines –des Banshees, apparemment-, les carrières, Nyx et son briquet…et Malek, qui meurt sous mes yeux encore et encore. Cela s'accroit davantage alors que l'hiver sans neige du district Huit commence à poindre, et avec lui la promesse d'une nouvelle épreuve.
Et lorsque, en me réveillant, j'apprends que mon styliste est arrivé, je voudrais rester dans mon lit pour l'éternité. Je pars pour un long voyage à travers tout Panem. À l'occasion de la Tournée de la victoire, ils vont me faire visiter tous les districts et rencontrer les familles des victimes. Cette perspective m'effraie.
« Parfois, une braise en sommeil depuis des années peut provoquer un incendie »
