Le Moldu
Chapitre XX : Écrin de verdure et feux du couchant
Ils mirent toutefois un peu plus de temps que prévu à trouver l'endroit qu'ils recherchaient ; la pluie, brève mais intense, avait rendu la physionomie des lieux légèrement différente, remodelant quelque peu le chemin de terre battue (creusé d'ornières et de renfoncements inconfortables) qui serpentait sous les arbres.
« Ça vaut le coup, assurait Sirius à Remus. On n'y est venu qu'une seule fois, il y a trois-quatre ans ; et c'est resté le plus beau coin où on s'est jamais promené. »
Remus était tout à fait disposé à le croire – si les trouvailles de Sirius étaient parfois des plus douteuses, il ne pensait pas que cela s'appliquât au domaine forestier (même s'il manquait quand même singulièrement d'éléments de comparaison dans ce domaine, car les seules forêts où il s'était rendu en compagnie de Sirius auparavant étaient la Forêt Interdite, sous sa forme de loup, ou les immenses étendues d'arbres que l'avait fait survoler Sirius en moto volante, dans leur jeunesse).
Lorsqu'ils arrivèrent enfin à un petit renfoncement discret (que Remus, même avec son regard perçant, aurait sûrement manqué sans une indication de Rémy), la camionnette alla prestement s'y garer. Rod sauta à terre avec soulagement, étirant et déliant ses membres engourdis ; tous en firent plus ou moins autant – Rémy lâcha en prime un immense bâillement des plus incongrus.
« C'est votre faute, se justifia t-il, vous m'avez tiré du lit !
- Le paresseux ! s'offusqua affectueusement Sirius.
- Bon allez, les gars, on va pas passer la journée ici – sinon, ça servait à rien de tirer ce bon vieux Rémy du lit. Allons se dégourdir les jambes ! les exhorta Rod.
- Ce bon vieux Rémy, tu sais ce qu'il te dit, ce bon vieux Rémy ? » maugréa le guitariste.
Remus éclata de rire.
Les quatre hommes se chargèrent chacun de leur fardeau respectif ; gourdes en bandoulière, sacs à dos, tout l'attirail y passa. Mais au moment de s'emparer des provisions, Sirius marqua un temps d'arrêt ; il fit le geste de sortir une baguette imaginaire de sa poche et de la pointer vers les sacs - Remus vit même se former sur ses lèvres le début du sortilège de rétrécissement, qui permettait de transporter plus facilement des objets sous une forme moins encombrante, en les glissant dans sa poche. Cependant, Sirius ne parvint pas au bout de la formule ; comme s'il sortait d'une transe, il secoua plusieurs fois la tête, et sans paraître se rendre compte de ce qu'il venait de se passer, il prit le sac qui lui était destiné et s'éloigna. Personne d'autre que Remus n'avait vu quoi que ce soit : Rémy dépliait son sac de couchage pour essayer de le rouler à nouveau de façon plus compacte, et Rod arrangeait les courroies de son sac à dos. Remus haussa les sourcils ; puis il haussa les épaules et passa à autre chose.
Quelques minutes plus tard, ils s'enfonçaient tous les quatre dans la forêt, qui bruissait à présent des manifestations sonores de ses nombreux petits habitants ; les quatre amis étaient enveloppés dans la semi-pénombre, agréable et reposante - quoique légèrement étouffante. De temps en temps, un rayon de soleil plus aventureux que les autres descendait franchement jusqu'à eux et faisait scintiller les gouttes de pluie qui s'étaient déposées sur les plantes, au bord du sentier ; Remus avait alors l'impression d'évoluer dans un rêve fantastique, en suivant un sentier onirique qui le mènerait tout droit à quelque endroit magique – au sens moldu du terme. La sensation était loin d'être déplaisante.
Ils n'échangeaient plus aucune parole, profitant pleinement de l'ambiance de la forêt qui les entourait et qu'ils contemplaient avec respect. C'était Sirius qui marchait en tête ; derrière lui venait Rémy, et derrière Rémy, Remus – qui calquait ses pas sur lui pour éviter les ornières et les chausse-trappes. Rod fermait la marche, avançant calmement derrière eux, fluide et agile en dépit de son imposante carrure – Remus le soupçonnait d'être du genre à s'apitoyer sur les petits habitants de la forêt plutôt que de les effrayer, un peu comme Hagrid (enfin, un Hagrid à cent pour cent moldu qui n'aurait pas eu un attrait particulier pour les monstres – penchant des plus singuliers s'il en est).
Au bout d'une heure, ils firent une pause pour apprécier le paysage ; depuis une vingtaine de minutes, ils gravissaient une pente par degrés successifs, et ils étaient arrivés à un petit versant dégagé qui leur offrait une vue superbe sur toute la forêt environnante ; Remus avait l'impression d'être perdu dans une véritable mer de verdure. Cependant, son œil exercé parvenait tout de même à distinguer, plein ouest, de la fumée de cheminée qui s'élevait, diaphane, dans le ciel bleu ; signe indubitable d'habitations, et à plus forte raison de civilisation. Rémy, en fin connaisseur, se mit à désigner et à nommer les différentes espèces de végétation, tout autour d'eux ; mais Remus ne l'écouta que distraitement, trop occupé à observer Sirius. Ce dernier était exactement comme à son habitude, rieur et de bonne humeur ; mais le loup-garou ne pouvait s'empêcher de repenser à cet acte de magie, presque complet, qu'il avait failli exécuter une heure plus tôt. C'était réellement troublant – comme si la présence quasi-constante de Remus, ces derniers mois, avait causé une faille dans la barrière mentale érigée par le voile, et que le corps, à défaut de l'esprit, commençait à renouer plus consciemment avec la magie.
La marche reprit ensuite, interrompant les réflexions du loup garou ; au bout d'une heure supplémentaire, ce fut le moment de la pause midi. Remus sentait ses mollets le tirailler désagréablement ; s'il avait l'habitude des longues marches sous sa forme de loup (et encore, depuis des années maintenant il passait ses transformations le nez entre les pattes, étendu de tout son long dans une cabane ou une maison abandonnée), il n'avait pas du tout l'habitude des randonnées sous forme humaine ; les sorties qu'il faisait étaient principalement des marches et des promenades dans le Londres moldu avec sa famille, et en raison du petit garçon, ils ne marchaient jamais très vite ou très longtemps. Là, le rythme était tout de même soutenu ; on voyait que ces trois-là avaient l'habitude de cet exercice, et que, sans même y penser, ils adoptaient une démarche fluide et rapide qui leur donnait une avance certaine sur ce pauvre Remus.
Mais le loup-garou n'était pas du genre à se laisser abattre, ni prêt à s'avouer vaincu ; dès qu'il eut repris des forces au cours du repas (composé de gros sandwichs au jambon et au fromage, préparés par Sirius, qui contenaient d'ailleurs une curieuse mesure de paprika), il calqua son rythme sur celui de ses compagnons et s'efforça de ne plus se laisser distancer. Résultat, il était complètement fourbu lorsqu'ils firent la troisième pause de la journée, mais il était assez satisfait de lui-même – un peu comme un adolescent qui, après avoir parié quelque chose avec lui-même, se révélait à la hauteur de son propre défi. Remus déposa son sac à dos avec soulagement et s'étendit sur le sol recouvert de feuilles et de mousse ; malgré la gêne occasionnée par une racine dans le creux de son dos, il se sentait bien, revigoré par la fraîcheur un peu humide du sol. Rémy vint se pencher au-dessus de lui, moqueur :
« Et ben ! T'es déjà HS, Johnny ?
- Pas du tout. Je récupère pour garder le bon rythme, c'est tout.
- Rémy, arrête d'embêter mon Johnny et file-moi de l'eau, j'ai déjà fini ma gourde » l'interrompit Sirius.
Remus, qui bénéficiait d'une vue imprenable sur le visage de Rémy (toujours penché au-dessus de lui), vit une idée illuminer la physionomie du musicien à l'entente des propos de Sirius.
« Avec plaisir ! » répondit-il en adressant un clin d'œil à Remus.
Prestement, il fit passer sa gourde au dessus de sa tête ; mais, au lieu de la tendre vers le chanteur, il la déboucha. Remus, qui commençait à comprendre son plan, haussa les sourcils et s'empressa de faire un grand geste de la main à Sirius ; ce dernier eut donc tout juste le temps de se jeter de côté, évitant ainsi une copieuse rasade d'eau qui « filait » dans sa direction. L'eau siffla sur les pierres qui bordaient le sentier, et dégoulina jusqu'à la terre qui l'absorba avec délice, encore assoiffée en dépit de la petite averse du début de journée. Contrarié, Rémy haussa les sourcils à son tour ; Sirius, quant à lui, leva les pouces en direction de Remus en signe de remerciement. Rémy pivota immédiatement vers lui :
« Ah, non ! C'est toi qui as fait foirer mon attaque-surprise-éclair-et-inattendue ?
- Moi ? feignit Remus. Je suis déjà HS ; où veux-tu que j'ai trouvé la force de prévenir Willy ? »
Rod rugit de rire face à l'air incrédule de Rémy – qui, visiblement, ne s'était pas attendu à ce que Remus fasse échouer ses plans et aille ensuite jusqu'à le tourner en dérision. Il ne le prit pas mal, heureusement ; mais cela ajouta encore un peu à cette espèce de rivalité tendue qui commençait à s'installer sournoisement entre les deux hommes, et que Rod n'avait pas manqué de remarquer – seul Sirius semblait ne s'être aperçu de rien.
Quoi qu'il en soit, Rémy reprit vite son humeur mutine, cherchant quel nouveau tour il allait bien pouvoir jouer – et surtout à qui (quoique Remus se sentît bien parti pour être la prochaine victime). Sirius, de son côté, en faisait bien entendu autant, cherchant la riposte adéquate à l'espièglerie de Rémy qui l'avait manqué de si peu. Rod, après s'être éclipsé quelques minutes pour une courte reconnaissance des alentours, revint sur ces entrefaites ; tout son visage semblait illuminé par ce qu'il venait de voir.
« Will ! s'exclama t-il. C'est là, on l'a retrouvée ! On pourra même y passer la nuit.
- C'est sensationnel ! s'enthousiasma Sirius. T'as entendu, Ré ? »
Rémy confirma d'un hochement de tête ; Sirius se tourna alors vers Remus.
« Johnny, je voulais justement te la montrer – c'est pour ça qu'on a choisi ce sentier. Tu vas voir, ça valait vraiment le coup de faire tout ce chemin. »
Poliment, Remus hocha la tête ; puis, voyant leur enthousiasme collectif, il se décida à poser cette question légitime :
« Euh… vous parlez de quoi, au juste ?
- D'une clairière, le renseigna aimablement Rod. Une magnifique clairière. Magnífica.
- On l'a découverte un jour par hasard, renchérit Rémy ; elle avait beaucoup plu à Sirius.
- Elle est d'une beauté à couper le souffle ! se justifia ce dernier. Toute en mystère et en inattendu, avec une atmosphère envoûtante…
- Il en est tombé amoureux » déplora Rémy à voix basse, en adressant un clin d'œil de conspirateur à Remus.
L'annonce de la proximité de la clairière sembla donner des ailes à tout le groupe, qui se remit en marche avec aplomb ; seul Remus traînait un peu, mais pas de façon trop flagrante. Néanmoins, une fois qu'il eut l'endroit devant les yeux, il fut bien forcé de reconnaître que ses amis n'avaient pas exagéré sa beauté mystique et enchanteresse ; une beauté à la fois délicate, qui s'exprimait aussi bien à travers l'entrelacs de lianes et de mousse qui pendait avec élégance au-dessus de la clairière que dans l'élégant dessin de la voûte verdoyante au-dessus d'eux, mais également suave, de par le parfum subtil et entêtant des fleurs qui la tapissaient. L'espace central était assez dépouillé, avec seulement quelques rochers, des fleurs et des touffes d'herbes ; mais il s'en dégageait un charme tout particulier qui le rendait accueillant et agréable.
Un endroit fait pour Sirius, constata en lui-même Remus.
Le genre d'endroits qu'il n'avait jamais eu l'occasion de découvrir avant sa nouvelle vie, en raison de ses douze longues années à Azkaban qui lui avaient pris une part si importante de lui-même et de sa vie. Mentalement, Remus remercia une nouvelle fois la curieuse magie du voile avec ardeur.
« Alors, c'est beau, hein ? fanfaronna Sirius.
- Superbe » reconnut de bon cœur le loup-garou.
Le sourire qu'il reçut en retour fut éblouissant.
Lorsqu'ils eurent terminé leurs aménagements, il ne restait plus guère que quelques minutes de vraie luminosité avant le coucher du soleil. La clairière, même si elle était recouverte d'une voûte touffue, était pourvue de trouées de tailles diverses qui formaient de nombreuses ouvertures naturelles (notamment une assez importante au-dessus de leur camp improvisé), par lesquelles on pouvait voir le ciel et recevoir jusqu'aux dernières lueurs du jour ; il fallait néanmoins se hâter d'allumer le feu de camp, avant de se retrouver sous la seule lumière des étoiles.
« J'ai un briquet, si besoin est » proposa Sirius au vu des quelques essais infructueux de Rémy avec une allumette ; mais même avec le briquet, le petit tas de bois refusa obstinément de s'embraser.
« C'est trop humide, regretta Rémy. On n'y arriva jamais.
- Waaaahh… ! » coupa Rod.
A cette exclamation, tous tournèrent la tête vers le batteur ; celui-ci levait les yeux, aussi en firent-ils autant. Ils découvrirent alors un spectacle splendide : par la large ouverture dans la voûte au-dessus d'eux, ils voyaient le ciel qui se colorait lentement d'orangé, puis de violet et enfin d'un éphémère bleu turquoise, qui vira au bleu marine au fur et à mesure du coucher de soleil qu'ils ne pouvaient apercevoir dans son intégralité - les arbres leur cachaient l'horizon. Le spectacle était à couper le souffle ; Remus profita du fait que l'attention générale soit concentrée sur le phénomène pour se pencher en direction du tas de bois et, discrètement, jeter un sortilège d'embrasement. De belles flammes oranges et jaunes se mirent instantanément à dévorer le bois, le faisant crépiter joyeusement ; tous se tournèrent vivement vers Remus, mais celui-ci avait déjà rangé sa baguette dans sa poche et s'était emparé de la boîte d'allumettes pour légitimer le petit brasier.
« Et ben dis donc, t'as le coup de main, toi ! le complimenta Rod.
- Mon Johnny, c'est le meilleur » appuya Sirius, enchanté.
Seul Rémy semblait considérer Remus avec une certaine suspicion ; mais le loup garou s'appliqua à avoir l'air le plus convaincant possible, et fit semblant de ne rien remarquer.
