Notez que je vais introduire parfois deux chapitres dans un seul car je mets tellement de temps à écrire que, si ça m'est possible et si j'ai été suffisamment productive, je préfère livrer deux chapitres à la fois en un seul coup pour compenser l'attente des lecteurs.

Chapitre

La Bête

C'était un mâle, jeune, fringant. La pêche avait été bonne aujourd'hui. Les poissons étaient frétillants et juteux. Il était maintenant gavé. Gavé, en forme, en santé, musculeux. Il se dandinait avec insouciance sous le couvert des arbres, lourdaud, imposant et fier. La nuit le cachait de tous les yeux hostiles…

Enfin, presque tous.

Parce qu'il était fort, dominant et fougueux, il correspondait exactement à ce que j'avais besoin.

Il ne verrait pas les premières lueurs de l'aube apparaître. Cette nuit serait sa dernière.

Je m'élançai sur le grizzly avant même qu'il pût ne serait-ce que sentir ma présence. Je lui agrippai la tête et, dans un mugissement tonitruant, il protesta de toute sa force colossale. Colossale, mais pas suffisante. Il eut le cou brisé en un rien de temps. Et c'en fut terminé pour lui. Je plongeai mes crocs dans les veines les plus saillantes de son large cou et drainai son sang jeune, riche et épais jusqu'à mes lèvres. Ce fut chaud comme breuvage, mais insipide comme goût. Toutes mes papilles se révoltèrent et réclamèrent une boisson à la hauteur de ce qu'un être tel que moi était en droit d'attendre. C'était toujours pareil à chaque chasse, car tel était mon choix d'existence ; une vie d'appétit rassasié, mais sans saveur.

Le liquide coula dans ma gorge et éteignit peu à peu le feu qui me dévorait de l'intérieur. Il ne resta bientôt du grizzly qu'une masse informe et vide.

Du revers de ma main, j'essuyai ma gueule. Je restai immobile et testai mon odorat. Je déverrouillai mes conduits naseaux et inspirai un bon coup. Même à des kilomètres je parvins à retracer l'odeur de Bella. Je fus soulagé de constater qu'aucune flamme ne léchait ma gorge. La soif avait définitivement passé. Son parfum unique resta imprégné sur ma langue, mais c'était une sensation bienfaisante, presque rassurante, car la sentir me rappelait qu'elle était vivante et qu'elle devait le rester.

Je fus satisfait d'avoir retrouvé le contrôle tout en demeurant profondément secoué par ce qui m'était arrivé. Certes, j'avais commis une erreur monumentale d'attendre si longtemps avant de me nourrir. Maintenant que j'avais les idées totalement claires, j'eus cependant la certitude qu'autre chose que la négligence s'était produit pour me mener à ce presque désastre. Mais quoi ?

La soif s'était manifestée de ma gorge, de mon estomac, et aussi d'ailleurs, d'un endroit de ma personne qui résonnait pour la première fois. Où exactement, je n'aurais su le dire. J'avais eu le cerveau trop embrumé pour l'analyser. La soif avait pris une nouvelle dimension que je n'arrivai pas à identifier. L'envie avait été forte, la brûlure de la soif encore plus pressante et oppressante tels deux murs de feux qui m'auraient encerclé et cerné. J'étais habitué d'affronter qu'un feu à la fois. D'où venait alors le deuxième ?

Je ne comprenais pas ce qui s'était passé, mais, pour l'heure, les questions devraient attendre. Il me fallait retrouver Bella et la ramener au chalet.

Il le fallait.

Pourtant, je restai planté là, la tête basse, angoissé.

J'eus peur de la retrouver. Peur de découvrir le résultat de ma folie. Déjà j'imaginais des hématomes, des marques sur ses bras, des traces de mes serres sur sa peau pâle. J'étais parti trop vite pour remarquer à quel point son corps avait été malmené. Si je découvrais le moindre bleu à mon retour, j'étais bien prêt de supplier les Horvakia de m'abattre pour me punir.

Je l'aimais plus que tout au monde. Je voulais la protéger de tous les dangers et malheurs, petits ou grands, mais j'avais presque oublié que le plus grand danger que pouvait courir Bella, c'était moi. Lui faire du mal, que ce fut par accident ou non, était impardonnable.

Plus jamais je ne commettrais la bêtise de négliger mes parties de chasse. J'avais appris la leçon, ce qui n'effacerait en rien ce que j'avais fait –ou failli faire.

Il me fallait néanmoins assumer les conséquences de mes actes. Je me secouai, décidai d'en finir au plus vite et de la retrouver dans la prairie. Je découvris alors qu'on m'avait devancé. À mon arrivée, ce ne fut pas Bella que je trouvai.

« Tanya ? »

Elle m'attendait sagement, assise en tailleur dans l'herbe. Je vis dans sa tête les derniers événements.

« Alice vous a appelé.

-Oui. Elle a tout vu, mais ne pouvait rien faire tant que la tempête magnétique parasitait les communications. Elle a fini par nous rejoindre et nous a dit d'aller chercher Bella pendant que tu chassais. »

Je fermai les yeux un instant, content qu'on se fût occupé d'elle.

« Elle va bien ? Est-elle… » j'avais la nausée rien que d'y penser. « Est-elle blessée ?

-Pas que je sache. »

Je relâchai un soupir de soulagement et réalisai que j'avais retenu mon souffle depuis que j'avais inspiré pour tester ce que me faisait l'odeur de Bella dans la forêt.

Tanya me scruta avec insistance.

« Tu n'en mènes pas large, toi. Assieds-toi donc avec moi.

-Je dois la retrouver. Je dois m'ex…

-Bella dort. Laisse-la récupérer. Tu t'excuseras demain. »

Elle tapota l'herbe à son flanc.

« Viens. Parlons un peu. »

J'obtempérai à contrecoeur.

« Bien. Maintenant, tu peux me dire ce qui t'est arrivé ? »

Je regardai sans le voir le sol à mes pieds. J'eus un rictus amer.

« J'ai perdu la tête.

-En d'autres termes, tu as failli l'attaquer. »

J'opinai du chef pour confirmer. Mes doigts se plièrent en poing rageur.

Tanya attendait davantage de détails.

Je n'étais pas certain d'avoir envie de m'épancher sur elle. Quoique, l'avis d'un aîné de ma race pouvait être utile, à bien y penser.

« J'ai eu l'impression de combattre un appétit plus barbare et primitif. »

Elle hocha la tête, méditative.

«Dis-moi, dans quelles circonstances est-ce arrivé ?

-Nous regardions l'aurore boréale.

-Rien que ça ? » demanda-t-elle, soupçonneuse.

Pourquoi étais-je timide comme un adolescent à ses premiers émois amoureux ?

Parce que c'est exactement ce que tu es, imbécile.

Mon silence fut éloquent. Elle devina tout de suite ce que je taisais. La pudibonderie et le tact ne faisant pas partie du caractère succube, Tanya éclata d'un rire sardonique qui se répercuta partout dans la prairie.

«Oh, jeune Edward, tu es si attendrissant dans ta naïveté ! Tu as toujours été mon préféré pour cette raison. Un homme inconscient de sa sensualité est encore plus attirant. Si ça ne t'est jamais arrivé auparavant, je comprends pourquoi tu as confondu les faits.

-De quoi parles-tu ? »

Elle me répondit par une autre question.

« Est-ce que tu as senti le venin affluer ?

-Non. » rétorquai-je, intrigué.

Maintenant qu'elle en faisait mention, je trouvai la situation bizarre. J'avais eu soif. Vraiment soif. J'étais carbonisé de l'intérieur. La conséquence immédiate physique à la soif était le venin. Mais alors, pourquoi mes crocs ne s'étaient pas enduits de poison ?

Tanya secoua la tête et me considéra d'un air mi amusé, mi exaspéré.

«Évidemment qu'il n'y a pas eu de venin. Il n'y en a jamais dans cette situation. Ton subconscient veut faire durer le moment et sait que le poison gâcherait tout. »

Elle jouait avec mes nerfs.

« Quelle situation ?! » grognai-je, impatient.

Un sourire moqueur étira ses lèvres.

« Tu as été pris d'assaut par deux appétits différents en même temps: la soif… et le désir. Mixés ensemble, je comprends pourquoi tu as perdu le contrôle ! »

Elle rit de plus belle tandis que je tombais dans un état d'effarement total.

Le désir…

Quel mot redoutable.

Je compris d'où était provenu le deuxième mur de feu : de mon aine. C'était un feu de nature totalement différente que la soif, pourtant aussi vorace et ravageur. Pas étonnant que j'eus confondu les deux ensemble.

Oh, non, par pitié… Pas ça…

Jamais ça ne s'était produit auparavant. C'était la première fois qu'une chose pareille m'arrivait. C'était effrayant. Plus effrayant que la soif du sang. Cent ans et je n'avais jamais expérimenté ce que c'était que désirer quelqu'un de cette façon-là.

Tanya rêvassait, perdue dans ses souvenirs.

« Ah, la soif et le désir… Deux notions si disparates et semblables, si complémentaires, si… jouissives. Je sais ce que ça fait. J'ai longtemps amalgamé les deux. »

Des images répugnantes de son époque succube tournèrent dans sa tête.

« Épargne-moi ce spectacle. »

Je me levai, comme si m'éloigner allait faire disparaître ces scènes atroces.

Tanya suivit le mouvement.

« Tu n'as pas le profil d'un incube, ça c'est sûr. »

Je fis les cent pas dans la prairie sous l'œil diverti de la sirène vampire.

Je pris alors conscience de l'existence d'une autre sorte de monstre en moi.

En fait, non, pas un monstre. Une bête plutôt. Une bête avec des envies… primitives. Comme le monstre, j'aurais tout autant de difficultés à retenir cette bête d'agir. Diable ! Je commençais tout juste à faire la paix avec ce que j'étais et voilà que je découvrais une autre créature qui sommeillait en moi et qui avait attendu que Bella tombe sur mon chemin pour se manifester.

Pour seule consolation, contrairement au monstre, je n'avais pas à me sentir coupable de l'existence de cette bête puisqu'elle faisait en quelque sorte partie intégrante de tout être masculin normalement constitué, vampire ou humain. C'était une bête bien connue. Il y en avait pour qui cette bête était plus sauvage et dominante que d'autres, mais la base restait la même.

Maintenant que je pouvais mettre des mots sur ce qui s'était produit et que ces mots, dans leur sens global, pouvaient s'appliquer à tout homme, humain ou non, je m'en voulus un peu moins de ce qui s'était passé sous l'aurore. La notion du désir n'était pas mal en soi alors j'imagine que je ne devais pas me sentir coupable. Enfin, pas trop.

Je me souvins de tout ce que j'avais vu en film, tout ce que j'avais lu, tout ce à quoi j'avais été témoin en fréquentant la société humaine et ma famille. Ça paraissait si simple et naturel pour tout le monde… Dans mon cas, rien ne serait simple. Jamais.

Il avait beau être normal et commun, le mot désir demeurait terrible. Aussi terrible que la soif. Car, dans un cas comme dans l'autre, les deux concepts étaient synonymes de destruction pour la personne envers qui ils étaient ressentis.

La bête aurait toutefois un point en commun avec le monstre; tous les deux n'obtiendraient jamais ce qu'ils convoitaient.

« Ne sois pas si malheureux. » soupira Tanya. « Elle aussi éprouvera un jour ce genre d'appétit vieux comme le monde. Il n'y a rien de mal à ça.

-Dans notre cas, si. Ce… désir demeurera incomblé. Il en va de sa survie. »

Elle adopta une mine pleine de pitié tout à coup.

« Mon pauvre Edward… Dans quoi t'es-tu embarqué ? »

Sa main vint serrer la mienne en un geste qui aurait pu passer pour de la compassion si ce qui trottait dans son esprit ne l'avait pas trahi.

« Rester avec cette humaine t'apporte beaucoup plus de problèmes que de bienfaits. »

Tanya savait qu'elle ne pouvait rien me cacher alors elle verbalisa toutes les pensées qui lui traversèrent la tête. Elle n'était pas du genre à se réjouir du malheur des autres. Elle ne put toutefois s'empêcher de profiter de la situation pour plaider sa cause. Une cause perdue.

« Quand elle te tient la main, je parie que tu ne sens aucune pression, aucun poids.»

Ses doigts serrèrent un peu plus les miens.

« Tu ne pourras jamais serrer sa main comme je le fais en ce moment. Tu lui broierais les os. »

Je n'aimais pas du tout ce qui planait dans sa conscience. Je voulus me retirer, mais elle m'agrippa le visage pour plonger ses prunelles dans les miennes.

« Tu ne pourras jamais la regarder droit dans les yeux. Elle ne pourra jamais te renvoyer ton regard.

-Il y a d'autres moyens de regarder.

-Rien ne vaudra jamais de se perdre dans le regard de celui qu'on aime. »

L'ardeur que recelaient ses iris dorés valait celle de Méduse.

Je me libérai d'un bond et reculai, ce qui ne l'empêcha pas de me poursuivre.

« Je sais où tu veux en venir, Tanya. Tu penses aimer, mais tu as tort. Quand je suis débarqué ici pour la première fois, j'étais le seul Cullen à ne pas avoir de partenaire. Tu m'as pris en affection parce que j'étais disponible. C'est dans ta nature de convoiter le sexe opposé. Crois-moi, quand tu aimeras réellement quelqu'un, tu comprendras que ce que tu ressens pour moi n'est rien. »

Un sourire enjôleur joua sur ses lèvres.

« Edward, j'ai deux mille ans. J'en connais un rayon sur les relations homme-femme. Tu n'as rien à m'apprendre. »

À chacun de mes pas arrière, elle en faisait un en avant. Elle poursuivit sa plaidoirie avec l'assurance d'une déesse convaincue d'être en territoire conquis, sous son joug. Et cette assurance me fut offensante, irritante.

« Tu ne pourras jamais la tenir dans tes bras aussi fort que tu le souhaiterais. Tu ne pourras jamais te laisser aller, perdre le contrôle. Tu devras toujours rester maître de tes impulsions. Et là je ne te parle pas d'impulsions de prédateur. Je te parle de besoins charnels. Je sais ce que c'est. La compagnie mâle humaine est agréable, mais je dois sans cesse surveiller ma force. Rien n'est comparable à une compagnie du même calibre que le nôtre.»

Elle ne pensait même pas à la possibilité que je transforme Bella pour remédier le problème, comme me l'avait proposé Kate. Elle ne voulait pas que Bella rejoigne nos rangs parce qu'elle savait qu'elle n'aurait dès lors plus aucune chance de parvenir à ses fins.

Comme si j'étais un prix à gagner.

De plus en plus irrité, je cessai de reculer et la dominai de toute ma hauteur. Cela ne l'arrêta pas pour autant. Deux mains –deux lianes devrais-je dire- enroulèrent ma nuque et elle tendit les lèvres à mon oreille.

« Avec moi, tu n'aurais pas à te soucier de succomber à la soif ni à surveiller ta force. Tu pourrais faire tout ce que tu veux. Absolument tout.»

Elle usait d'intonations dignes de dieux souterrains. Une voix corruptrice, une voix qui incite à la débauche, au levé de tous les interdits, une voix de bacchante.

N'importe quel humain aurait succombé. Même un vampire aurait marché dans la combine.

Mais ces mots coulaient sur moi comme sur une matière imperméable, étanche, impossible à pénétrer.

Je saisis les deux lianes et les retirai de moi. Je ne les lâchai pas cependant. Je les observai avec attention, ce que Tanya prit à tort pour un premier signe d'abandon. Je ne détrompai pas tout de suite ses déductions, occupé que j'étais à analyser sa peau aussi dure que le roc, son poignet veiné de conduits morts, sa blancheur dépourvue de vitalité, ses doigts longs ornés d'ongles pointus, sa tiédeur trop semblable à la mienne, la perfection de l'ossature sous la chair sans vie. Trop parfaite, trop régulière, trop impeccable. Des lianes qui n'avaient rien à voir avec des plumes.

Je détachai les yeux de ses mains pour examiner le visage triomphant de Tanya. Un triomphe qui disparut quand elle vit le regard désolé que je lui octroyais. De fait, je n'étais plus irrité, mais navré à présent. Navré que Tanya ait eu de vains espoirs, navré qu'elle sous-estime à ce point ce que je ressentais pour ma lune. Navré qu'elle eût cru un seul instant, malgré toute la véracité de ses arguments, que je pourrais me détourner de Bella. Cela me convainquit davantage que, même en traînant 2000 ans d'expérience derrière elle, Tanya n'avait jamais connu ce que c'était réellement que d'aimer. Si tel avait été le cas, elle aurait su qu'une tentative de séduction était complètement futile.

Je n'avais que faire du mot désir s'il n'était pas lié à un autre élément : Bella.

Consciente de son échec, Tanya se retira lentement de moi. Elle recula, désappointée, mais résignée.

J'essayai de lui faire comprendre mon point de vue.

« J'ai besoin de sa différence, de sa vulnérabilité. Ce ne sont pas des défauts, des infériorités. Au contraire. Ces caractéristiques la rendent inestimable, car elles me rappellent ce que c'était que d'être humain, d'avoir un cœur qui bat. Ça ne te manque jamais de manger ? De dormir ? De sentir la vie qui court dans tes veines ? La normalité ne te fait jamais envie ? »

Elle ne répondit pas, mais l'expression de son visage valait tous les aveux.

« Bien sûr que tout ça te manque. Outre pour répondre à tes besoins charnels, je suis persuadé que tu apprécies tes… compagnies mâles humaines, comme tu les appelles, parce que tu cherches chez eux leur chaleur, tu aimes ces cœurs qui battent, tout ce qui les définit comme des êtres vivants. Tu aimes la vie. Ai-je tort?»

Non, je n'avais pas tort. Je le voyais dans sa tête bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de me contredire.

« Fréquenter les humains nous ramène constamment à la réalité de ce que nous ne sommes plus. Alors fréquenter Bella doit te confronter sans cesse à l'amertume du souvenir de ta vie humaine perdue.

-C'est là que tu te trompes. Bella ne me rappelle pas ce que j'ai perdu, ce que je ne suis plus. Au contraire, elle me ramène à la vie. Avec elle, je ne me souviens pas d'avoir été vivant. Avec elle, je SUIS vivant.

-Ça ne règle pas ton problème, jeune Edward. Si tu ne lui donnes pas l'immortalité, tu vas la perdre.

-Et si je lui donne l'immortalité, c'est cette impression d'être vivant et un peu plus humain que je perdrai, car elle sera aussi froide que toi et moi, aussi gelée et inerte de l'intérieur.

-Mais tu l'aurais pour l'éternité.

-L'éternité ne vaut pas l'humanité.

-Et lorsqu'elle ne voudra plus de toi, à quoi te servira ton semblant d'humanité ?

-Elle sera toujours vivante. C'est tout ce qui comptera.

-Et quand elle ne le sera plus, vivante ?

-Je pourrai alors tirer ma révérence. J'aurai vécu à travers elle une vie aussi humaine que possible. Ces années, bien que courtes, n'auront pas de prix. Elles vaudront les millénaires de solitude que j'aurais endurés si je ne l'avais pas connue. »

Croisant les bras, Tanya soupira. « Impossible de changer ses convictions. »

« Je suppose que je n'arriverai jamais à comprendre ta situation, à moins que la folie me prenne de tomber amoureuse d'un mortel. » lâcha-t-elle avec un petit rire contraint. «Mais je peux comprendre ton autre problème. J'ai eu le même.

-Quel problème ?

-Ton désir, tu l'as oublié ?

-Ah, celui-là. »

Je me renfrognai pour cacher mon embarras.

Un sourire indulgent orna son visage. Je retrouvais la Tanya que j'appréciais, celle qui était bienveillante et chaleureuse.

« Ne te base pas sur ce qui s'est passé cette nuit pour tirer des conclusions hâtives. Tu peux apprendre à dissocier soif et désir, Ed'. Moi je le fais quand j'ai envie d'un peu de compagnie masculine. Il y a beaucoup plus de mâles humains à ma disposition que de mâles vampires. Je n'ai donc pas eu le choix d'apprendre à me contrôler puisque, comme tu le sais, je ne peux me passer des plaisirs de la chair.» dit-elle avec une moue charmeuse. «Je suis certaine que tu peux en faire autant.

-Tu as eu deux millénaires pour t'entraîner. Moi, je n'ai même pas un siècle devant moi.

-C'est juste. » reconnut-elle.

Elle me tapota l'épaule.

« Tu as su résister à ta cantante. Alors je suis certaine que tu sauras trouver une solution pour ça aussi. » dit-elle en baissant brièvement les yeux sur mes hanches.

Comme le sang grizzly montait à mes joues à cause de la gêne, Tanya éclata de rire et disparut de la prairie en se moquant allègrement de ma pruderie.

Ce fut en me traînant les pieds que je rejoignis le chalet. Irina, Eleazar et Kate travaillant de nuit, il n'y eut que Carmen pour m'accueillir. Ni Alice ni Bella n'avaient dit pourquoi j'étais parti en chasse précipitamment et Carmen se posait des questions.

« Je n'aime pas du tout cet air tourmenté. » me sermonna-t-elle en me relevant le menton. « Il me rappelle ce que j'ai vu lors de ta dernière visite. Que s'est-il passé ? »

Je demeurai délibérément évasif.

« J'ai eu soif. »

Fou comme ce mot pouvait avoir plusieurs sens depuis que j'avais découvert l'existence de la bête.

J'eus un sourire mélancolique et me dérobai à Carmen.

Je gagnai le palier et ouvris sans bruit la porte de chambre de Bella. Le battement régulier de son cœur m'apaisa immédiatement.

Je marchai en silence et m'accroupis près de la tête de lit. Je ne me joindrais pas à elle sous les draps cette nuit. J'avais envie de la regarder dormir d'un angle où son visage m'apparaîtrait clairement.

Je me rappelai le sermon de Charlie avant notre départ. Je m'étais moqué de lui à son insu. À présent, je comprenais parfaitement sa méfiance et je regrettais amèrement de ne pas y avoir accordé d'importance. J'étais sûr que ce qu'il appelait vulgairement "hormones de mâle en rut" ne s'appliquerait jamais à ma situation, car j'étais vampire, donc supérieur, et parfaitement en mesure de contrôler ce qui pour les hommes humains était difficile à faire. Quelle impertinence… Bien fait pour moi. Ça m'apprendrait à sous-estimer les doutes d'un homme humain qui en était lui aussi passé par là dans sa jeunesse.

Je me concentrai sur Bella, désireux d'oublier la bête. Curieusement, elle s'était réveillée à cause de Bella et pourtant c'est en l'observant dormir que j'arrivai à en faire abstraction. Je fus trop attendri et touché par son visage abandonné au sommeil pour éprouver une quelconque forme de soif.

Je l'avais regardé dormir tant de fois que je pouvais deviner son état d'esprit juste en observant les traits de son visage. Elle avait les sourcils froncés, un pli soucieux au front et ses lèvres étaient incurvées vers le bas, demi-lune triste. Les derniers événements la préoccupaient jusque dans son sommeil.

Sa main reposait sur son oreiller, entrouverte. J'enroulai doucement son poignet et souris quand je perçus son pouls contre ma paume. C'était une musique extraordinaire, un instrument jouant la vie. La vie la plus précieuse qui fut.

J'étais si contradictoire. Dans la prairie, cette musique avait attisé l'appétit du mons-vampire, et là cette musique me calmait et m'enlisait plus que jamais dans la volonté de chérir sa vie. J'étais d'une complexité sans limites.

Je m'inclinai sur son visage, l'admirai un instant. Mes lèvres frôlèrent ses paupières closes, petits rideaux de satin recouvrant les deux puits.

« Elle ne pourra jamais retourner ton regard. » me rappelai-je.

Qu'importe. Elle m'avait retourné mon regard une fois. Une seule. Et je vénérerais ce moment jusqu'à la fin de mes jours. Cela me suffisait. Même morts, j'aimais ses yeux.

Lentement, j'écartai ses doigts pour y entrelacer les miens. Sa main disparaissait dans la mienne, menue, petite. Rien à voir avec des lianes. La liane était indestructible, la plume était fragile. La liane était en stase éternelle, la plume était en perpétuel changement.

La moindre parcelle de cette plume faisait vibrer ma peau alors qu'au toucher de la liane je n'avais ressenti que l'inertie d'une chair stagnante.

Je me penchai sur nos mains jointes et respirai délibérément une grande goulée d'air. Il y eut une flamme familière dans ma poitrine. Rien à voir avec la soif ou le désir par contre. C'était la chaleur réconfortante qui naissait de notre arôme commun, nos deux odeurs mélangées. Un parfum unique.

Je songeai aux suppositions d'Eleazar. Peut-être que le troisième don, ce voile qu'il avait vu, n'était en réalité qu'une démonstration physique de ce lien ?

Bella me tira de mes pensées, bougeant dans son sommeil. Elle dut sentir ma présence, car elle rouvrit les yeux.

« Pardon. Je ne voulais pas te réveiller. » murmurai-je.

La confusion du réveil ne dura qu'une seconde, le temps qu'elle réalise que sa main était dans la mienne. Puis, elle sursauta vivement, se dégagea et recula le plus loin possible de moi, les couvertures enroulées jusqu'au cou.

Dévastation.

Elle avait peur de moi !

Évidemment qu'elle avait peur. À son réveil elle découvrait penché sur elle l'individu qui l'avait brutalisé. À quelle autre réaction aurais-je pu m'attendre ?

« Non… » me lamentai-je.

Je me décomposai devant ce visage tendu et ce corps contracté qui se servait de sa couverture comme rempart.

J'étais pathétique, mais tout ce que je trouvai à faire fut de l'implorer.

« Je t'en prie, Bella. Ne me crains pas. »

La supplique dans ma voix avait été cassée par le chagrin.

Mon imagination me faisait déjà entendre ce que je redoutais le plus.

« Je veux rentrer à la maison, je ne veux plus que tu m'approches, je ne veux plus risquer sans cesse ma vie avec toi.»

Sa tête (c'était tout ce qui émergeait de la couverture) pivota lentement de droite à gauche.

« Je ne te crains pas. »

Je me redressai un peu. Le soulagement se pointa. Je ne lui permis pas d'agir, car ses paroles contredisaient les messages corporels et le ton de sa voix plein de reproches.

Bella retira ses mains de sous les couvertures.

« Ce sont elles que je crains. » Elle les recacha aussitôt. « Mes mains se baladent toutes seules et elles ont assez fait de dégâts pour aujourd'hui. Cette nuit plutôt. »

Je compris alors que le ton de reproche s'adressait à elle-même.

Incroyable. Bella prenait la faute de ce qui s'était produit ?

Cette fois, je permis au soulagement de m'envahir bien que ce fut mal de me réjouir qu'elle nourrisse un sentiment de culpabilité à la place de la peur.

Elle ne devait pas se sentir responsable de ce déplorable incident.

« Tu n'as pas à te lier les mains derrière le dos. Je n'ai plus soif. »

Elle ne parut pas m'entendre et se fit véhémente.

« Je suis tellement désolée! Toutes ces couleurs sur toi… J'ai dérapé, j'ai oublié que c'était difficile pour toi d'être… en contact étroit avec moi. C'était de la provocation, ni plus ni moins.

-Arrête. C'est à moi de m'excuser. Je n'ai pas été prudent, j'aurais dû chasser depuis longtemps. Je ne pensais pas que… je croyais avoir dépassé ce stade. Je croyais que plus jamais je ne voudrais te… »

Le mot s'étrangla dans ma gorge, acide.

« Me tuer ? C'est le mot que tu cherches ? »

Pour toute réponse affirmative, je baissai la tête, abattu, et je lâchai une plainte d'animal blessé.

«Tu déformes la réalité. Tu n'as jamais voulu me tuer. Il y a une différence entre avoir soif et désirer la mort de quelqu'un.

-Ma condition, même si je n'y peux rien, n'est pas une excuse. Tu es trop miséricordieuse.

-Et toi tu brûles les étapes. Tu ne peux pas du jour au lendemain être complètement en contrôle, encore moins si tu n'as pas chassé depuis longtemps. »

Elle me parut hésitante tout à coup, incertaine.

« Peut-être vaudrait-il mieux faire quelques pas en arrière ? »

Je me tendis à ces mots. Je relevai la tête et trouvai ses yeux emplis d'un mélange de sollicitude et de tristesse.

Quelques pas en arrière…

Qu'est-ce qu'elle voulait dire ?

De cesser toute démonstration d'affection ? De revenir à la vieille époque où je me contentais de serrer sa main de temps à autre ?

«Serais-tu en train de me demander de limiter nos contacts ?» questionnai-je avec un calme forcé.

« Je suis en train de te dire que je n'aime pas te voir souffrir, te voir lutter contre toi-même. Si je peux te faciliter la tâche en restant un peu à l'écart, je le ferai. »

À l'écart !?

Cette seule perspective m'affolait.

Nous étions allés trop loin ce soir, d'accord. Fallait-il pour autant éviter toute promiscuité physique? C'en était fini de cette époque où je guettais le m-vampire sans arrêt. Si je ne négligeais pas mes chasses, il resterait tranquille même si je la touchais. Nous étions en trêve, après tout. Je l'avais touché tant de fois auparavant, j'avais fait tant de découvertes tactiles sans que rien de fâcheux ne se produise… Mais la bête venait de rentrer en jeu à présent. Ça, Bella n'était pas au courant. Elle croyait que ce qui s'était passé ne relevait que de la soif de son sang. Et il était sans doute préférable qu'elle continue de croire qu'une seule soif me tenaillait. Je ne voulais pas qu'elle sache à quel degré... charnel mon amour voulait se manifester.

Pourquoi voulais-je garder la bête secrète ? Je suppose que j'étais affreusement gêné par son existence et je voulais attendre d'avoir complètement assimilé et digéré cette découverte avant d'en parler à la principale concernée par l'affaire.

Je ne devais pas sous-estimer la bête, mais de là à maintenir Bella à l'écart, il en était hors de question. Sa chaleur était trop importante, son contact trop essentiel, sa proximité trop bienfaisante. Je ne pouvais pas me passer de ça. Je pouvais continuer de la toucher sans la désirer. Je le devais. J'avais trop besoin d'elle. J'avais passé trop de jours, de semaines et de mois à me retenir de la toucher, à censurer l'amoureux alors il était inconcevable de revenir en arrière, d'autant plus que cette tristesse dans le regard de Bella m'indiquait clairement que sa propre idée la chagrinait. Si j'avais senti que c'était réellement ce qu'elle voulait alors je me serais éloigné. Mais ce n'était pas le cas. Aussi présomptueuse, prétentieuse et arrogante que cette certitude l'était, il demeurait que Bella aimait tout autant que moi notre promiscuité physique, qu'elle en avait besoin.

Je ne pouvais pas faire quelques pas en arrière. Impossible. Elle était peut-être prête à ce sacrifice, mais pas moi. C'était par amour qu'elle me faisait cette proposition et c'était par amour que j'allais la refuser. Deux idées contraires qui naissaient du même sentiment. Étrange qu'était le lien qui nous unissait…

Avec lenteur, je tirai sur un pan de la couverture. Quand je la départis de son rempart, Bella se cacha les mains dans son dos. Je saisis doucement ses bras et les ramenai devant elle. Elle se laissa faire, mais elle conservait ses mains fermées en poing et les lèvres serrées ; les deux éléments de sa personne qui m'avaient fait perdre la tête sous l'aurore.

Le souvenir des étincelles que ces deux éléments avaient laissé sur moi à leur passage me fit réprimer un léger tremblement. La bête voulait faire plus que se souvenir. Elle voulait revivre le moment. Et aller plus loin encore… Je la retins de peine et de misère et l'envoyai se terrer dans son trou.

Je déliai les mains de Bella et quand je fus certain qu'elle ne les refermerait plus, j'immisçai un bras autour de sa taille et la ramenai tout près de moi. Elle ne m'opposa pas de résistance, vaincue. Je la gardai là, dans l'étau de mes bras, content de voir qu'aucune soif ne m'assaillait en cet instant. Seul le besoin de la sentir contre moi motivait cette étreinte.

Mon front trouva appui sur le sien.

« Je peux lutter contre la soif, mais lutter contre le besoin d'être auprès de toi, ça c'est un combat perdu d'avance. » murmurai-je d'une voix à peine audible. « Je n'ai pas besoin d'air pour vivre. Je n'ai pas besoin de cœur non plus. Même le sang, jusqu'à un certain point, ne m'est pas nécessaire pour survivre. Le moteur de mon existence, c'est toi. Alors ne me demande pas de revenir en arrière. C'est au-dessus de mes forces. »

Jusque là raide comme un i, Bella se détendit et une main prudente se leva timidement vers mon visage. Lorsqu'elle ne vit aucune tension animer mes traits, l'autre main rejoignit sa sœur. Ce ne fut pas une caresse en quête sensorielle comme sous l'aurore. Ce fut juste un message tactile que des mots ne pouvaient expliquer. Je perçus sa tendresse et aussi sa façon de me dire que mes paroles l'avaient remuée.

« Je ne perdrai plus le contrôle. Je ne te ferai plus de mal. Je te le jure. »

Je pouvais le jurer. Maintenant que j'avais découvert l'existence de la bête, que j'avais compris précisément la nature de ce qui m'était arrivé, je saurais y faire face.

Elle se détacha de mon front pour me laisser voir une moue réprobatrice.

«Nous avons tous les deux dérapé ce soir. Nous sommes tous les deux responsables. Alors ne recommence pas avec ton syndrome du petit pois.

-Petit pois ?

-Tu te souviens de ce que je t'ai dit sous le chêne à Forks ? Je m'étoufferais avec un petit pois que tu trouverais quand même le moyen de mettre la faute sur toi. »

Je levai une épaule fataliste.

« On ne se refait pas. »

Un petit rire caustique la secoua.

« Tu ne changeras jamais, toi.

-Probablement pas. » admis-je, piteux.

Nous restâmes ainsi un moment jusqu'à ce qu'elle dodeline de la tête et que ses paupières deviennent lourdes.

« Tu dois dormir. La nuit n'a pas été de tout repos.

-Tu restes avec moi ? »

J'hésitai.

Si le mons… (devant Bella, impossible de penser à ce mot qu'elle détestait) si le vampire dormait, la bête, elle, était encore réveillée. Dans ces circonstances, je n'étais pas sûr que ce fut une bonne idée de l'étreindre toute la nuit. Je l'avais pourtant fait des dizaines de fois, mais jusqu'alors j'ignorais l'existence de la bête.

Sentant que je tergiversais, Bella renchérit :

« Je resterai sage. L'aurore boréale est terminée de toute façon. Plus de danger que je t'attaque. »

Comment résister à ce visage espiègle.

J'obéis sans contester. Elle s'endormit dans mes bras, ignorant que ses formes contre moi m'engageaient dans un duel intérieur contre la bête.

J'avais perdu le contrôle cette nuit parce que j'avais été pris par surprise. Je savais maintenant ce que je combattais alors je remportai haut la main ce duel. J'étais fort, mais j'enviai Bella de ne pas avoir à lutter ainsi.

Bien sûr, elle s'était enhardie cette nuit et elle avait franchi des bornes qui, jusque là, n'avaient été que frôlées. Ça ne voulait pas dire pour autant qu'elle avait le même genre d'appétit que la bête en moi. Mais un jour… Peut-être que… Sûrement… Probablement… Bella voudrait…

« Elle aussi éprouvera un jour ce genre d'appétit vieux comme le monde. »

Morbleu !

Je pouvais lutter contre la bête tant que personne ne l'encourageait. Comment allais-je pouvoir la tenir tranquille si un jour elle sentait que sa victime était consentante !?

Car ce jour viendrait. C'était inévitable. Ça faisait partie de l'évolution de l'humain de vouloir… procréer. C'était dans les gênes, instinctif quoi. J'avais exploré tant d'esprits humains de mon âge. L'idée leur traversait toujours la tête, tôt ou tard, à différents degrés. Je savais comment fonctionnait le cerveau du jeune humain adulte du 21e siècle alors Bella n'en ferait pas exception.

Je ne pourrais répondre à ce besoin. J'étais prêt à tenir enfermée la bête. Ce ne serait pas la première fois que je devrais brider mes instincts. Bella, elle, n'avait pas à y renoncer. C'était trop injuste. Elle avait le droit de vouloir faire… ce genre d'expérience.

Bella comprendrait bien vite que ce serait impossible avec moi. Oh, elle était assez généreuse et aimante pour prétendre n'avoir aucun besoin d'en passer par là. Elle ne ferait qu'ajouter cette privation à la liste très longue des obstacles et des inconvénients que le fait d'aimer un vampire apportait. Et un jour, petit à petit, l'amour s'estomperait, noyé sous cette liste énorme de désavantages. Oh, elle ne me tournerait pas le dos définitivement. Je savais que ce qui nous liait lui importerait toujours et que ça continuerait à être puissant, même sous la forme d'une affection platonique. Une amitié profonde. C'est ce que je pouvais espérer de mieux quand je serais obligé de la laisser partir et de faire le deuil de son amour.

Il ne me restait plus qu'à espérer qu'elle prenne conscience de tous ces désavantages le plus tard possible, ainsi pourrais-je jouir de sa présence et de son amour pour quelque temps encore. Pour l'instant, je lui suffisais. C'était tout ce qui comptait.

Une question déplacée et insidieuse me traversa soudainement l'esprit.

Avec qui Bella ferait cette… expérience ? Qui aurait cet honneur ?

Cette simple idée m'ulcéra et me mit hors de moi. Pathétique. Je jalousais un remplaçant qui n'existait même pas encore !

J'éprouvais un besoin viscéral de la protéger, mais aussi une possessivité sans bornes à son égard. Elle était mienne ! Quiconque oserait la toucher en subirait les conséquences.

Je tressaillis à mes propres pensées, scandalisé par mon attitude.

Je suis un vampire, pas un homme de Cro-Magnon, que diable!

Je n'avais aucun droit sur Bella. Elle n'était pas ma propriété.

Une autre pensée déconvenue se faufila malgré tout dans ma tête.

C'était admis et reconnu que la première expérience pour un être de sexe féminin n'était pas très agréable. C'était même, en général... pénible.

Je gémis et tremblai aussitôt de rage. Je resserrai ma prise sur Bella, m'improvisant bouclier précoce d'un futur encore inexistant.

Le type, ce remplaçant, cet obsédé, ce truand avait intérêt à ne pas lui faire de mal, sinon je le…

Regarde qui parle ! Comme si je pouvais faire mieux ! Ce serait la catastrophe assurée alors de quel droit je menaçais et jugeais un homme qui, premièrement, n'existait pas encore, et, deuxièmement, qui ne pourrait jamais être susceptible de la blesser autant que je pouvais le faire ?

Misère…

Ce fut une nuit pleine de questions, d'appréhensions, de doutes et de réflexion au terme de laquelle je pris la décision, comme tout ce qui concernait Bella, de ne m'occuper que du jour présent. Je traverserais la rivière quand j'y serais. Vivre au jour le jour. Ce devait être mon mantra quotidien si je ne tenais pas à devenir fou.


Chapitre

Ballade

Parce que les vampires de Denali étaient plus responsables que moi, ils avaient programmé pour le lendemain une partie de chasse à l'autre bout du Parc. Du coup, Bella eut aussi envie de quitter le chalet pour explorer la nature de l'Alaska. Sans doute tenait-elle à se distraire pour oublier les événements fâcheux de la nuit dernière. Alors, nous étions partis tous les deux de notre côté en excursion. Mon grizzly allait me tenir tranquille pour quelques jours alors je m'improvisai guide touristique. Guide, mais surtout bulle protectrice pour éviter les obstacles innombrables de la montagne.

Je l'aurais carrément porté sur mon dos si elle n'avait pas tenu coûte que coûte à marcher.

Quand je l'eus rattrapé une énième fois afin de lui éviter de trébucher sur le sol irrégulier, Bella s'arrêta avec un soupir excédé.

«C'est ridicule, Edward.

-Quoi donc ?

-J'aime bien marcher, sentir la terre sous mes pieds, sentir les variations du sol, sentir que je suis en pleine nature, sur un territoire inconnu, sauvage. Je ne peux pas voir ce qui se passe alors je tiens à percevoir ce qu'il y a autour à ma façon et tous les moyens sont bons pour y arriver ; par les pieds, les mains, etc. Mais c'est nul que tu suives mon rythme comme ça. Je suis trop lente pour un vampire. Je ne suis déjà pas très rapide sur une surface plane alors c'est encore pire en pleine montagne. Tu aurais dû me laisser louer les services d'un guide du Parc. Ça t'aurait évité cette ennuyante excursion d'escargot. Tu pourrais dégommer quelques pumas avec les autres à l'heure qu'il est. T'amuser un peu quoi.

-Parce que tu crois que je ne m'amuse pas en ce moment ?

-Me décrire sans arrêt l'environnement, surveiller le moindre de mes pas… Je n'appelle pas ça s'amuser…

-Tu te rappelles ce que je t'ai dit la première fois que nous avons parlé de partir en voyage ?

-Heu…

-Je t'ai dit que j'allais toujours du point A au point B sans observer ce qui se passait autour de moi. Suivre ton rythme, te décrire l'environnement, me permet de voir des trucs auxquels je ne porte jamais attention. Alors, cesse de t'en faire, profite de cette journée et ouvre tes oreilles. Nous arrivons au pied du mont McKinley et le panorama est époustouflant. »

Je lui agrippai la main et elle me suivit sans protester, quoiqu'un peu sceptique.

J'aurais pu aussi lui dire que je ne m'amusais jamais si je la savais trop loin de moi, mais je craignais la rebuter un peu de par ma dépendance totale à sa personne. Je sentais bien que Bella avait autant besoin de moi que moi d'elle, mais moi, c'était plus qu'un besoin. C'était une obsession. D'autant plus que je n'allais pas cracher sur l'occasion de me retrouver entièrement seul avec elle pour une journée. Les Horvakia étant toujours dans les parages, difficile de profiter pleinement de sa présence pour moi tout seul.

J'étais décidément d'une possessivité extrême…

Et puis rien ne valait son visage tout émerveillé quand je lui décrivais l'espace autour de nous. Ma vue vampire rendait les descriptions encore plus précises et détaillées dans son imagination. Un guide touristique engagé au Parc ne serait jamais parvenu à capter tout l'environnement et y rendre justice en mots.

Avoir le pouvoir de lui faciliter ses déplacements, de décrire avec minutie ce qui l'entourait et de la protéger des obstacles sur notre chemin plus rapidement et efficacement que l'humain moyen faisaient partie des petits détails qui parvenaient à me convaincre que j'étais une bonne chose pour Bella Swan. Ça compensait ma regrettable bêtise sous l'aurore. Ça, c'était un fait qui m'indiquait que j'étais mauvais pour Bella. Puisque j'étais égoïste et trop amoureux, je m'accrochais à tous les arguments qui pouvaient prouver le contraire et ce que nous étions en train de faire en ce moment en était un.

L'ascension de la montagne se fit lentement. Très lentement. Vers midi nous trouvâmes une vallée creuse où les pics enneigés autour de nous étaient si hauts qu'ils cachaient la lumière du jour. Bella tâta l'écorce de quelques sapins et sourit quand elle en trouva un qui lui plut.

« J'aime bien celui-là. Il me fait penser à celui qui est près du terrain de foot du lycée. »

Je souris à mon tour.

« Tu parles de ce sapin sous lequel nous déjeunions avant de trouver le vieux chêne ?

-Sous lequel JE déjeunais. » rit-elle. « D'ailleurs, j'ai un petit creux. Pouvons-nous faire une halte ?

-Bien sûr. »

Nous prîmes place sous les branches et je lui tendis le sac à dos que je portais. Elle en sortit un sandwich et m'en tendit poliment un morceau.

« Tu en veux ? »

Je roulai des yeux.

« Mange, Bella. »

Elle haussa les épaules et attaqua son repas.

« C'est tout ? Tu n'as rien d'autre ? » demandai-je lorsque je constatai qu'elle n'avait sorti qu'une bouteille d'eau après avoir engouffré le sandwich.

« Non, pourquoi ?

-Je ne m'y connais pas beaucoup en la matière, mais il me semble que ce n'est pas très consistant comme repas.»

Avec nonchalance, elle rangea la bouteille et le sac qui avait contenu le maigre sandwich et se tint prête à reprendre l'excursion.

« J'ai un budget restreint alors je m'en tiens au strict minimum.

-Un budget ? Qu'est-ce que tu racontes ? C'est la nourriture du chalet.

-Justement. Les Horvakia ont dépensé de l'argent pour remplir leur garde-manger à cause de moi. Quand je trouverai un petit boulot cet automne, je leur rembourserai tout ce que je leur ai pris. Je mange donc que le nécessaire puisque je dois déjà te rembourser les hôtels, les billets d'av…

-Stop ! C'est quoi cette histoire de remboursement ? Je t'ai dit que je m'occupais de l'aspect monétaire de ce voyage ! D'autant plus que tu insulterais les Horvakia de croire qu'ils s'attendent à recevoir le moindre sous de ta part.

-Mais… Notre marché stipulait que cet automne je te rembourserais petit à petit la moitié de…

-Ce marché ne tient plus ! »

Ses yeux étaient peut-être morts, pour autant cela ne l'empêcha pas de me darder un regard acéré.

« Oh que si il tient ! Je ne veux pas être entretenue ! Ce n'est pas parce que tu es millionnaire que je dois vivre à tes dépends.

-Ça n'a rien à voir avec l'appât du gain. Le marché ne tient plus depuis le jour où tu as eu l'idée saugrenue de bien vouloir de moi comme amoureux. Maintenant, ce qui est à moi est à toi. Donc ma fortune est aussi la tienne. »

Ses yeux s'écarquillèrent d'ahurissement et sa mâchoire en tomba.

« Mais… C'est… ! J'ai… Ça n'a aucun sens !

-C'est comme ça que ça marche chez les Cullen. » dis-je, buté.

Je lui arrachai le sac. J'avais senti un certain poids là-dedans en le traînant sur mon dos. Qu'y avait-elle donc mis qui pèse autant si ce n'était pas un repas digne de ce nom? Je fouillai et découvris son ordinateur.

« Que veux-tu faire avec ça en pleine montagne ? Il n'y a pas de réseau !

-Je n'ai pas besoin d'Internet. Je l'ai apporté pour écrire une chanson. Les grands espaces de la région sont inspirants. »

Si j'avais su que ce sac ne contenait presque rien à manger, je ne l'aurais pas laissé s'occuper des victuailles avant de partir.

« Il est hors de question que tu te prives de manger à ta faim. C'est totalement irresponsable. Tu mets ta santé en jeu ! »

Elle croisa les bras, trouvant agaçante ma réaction.

« Edward. Ce sandwich me suffisait amplement. »

Des clous ! Moi qui voulais la garder vivante et en santé le plus longtemps possible, elle me mettait des bâtons dans les roues en se négligeant de la sorte !

J'inspirai et expirai pour me calmer, puis mis six secondes à dévaler la vallée jusqu'aux buissons remplies de baies sauvages comestibles. J'en cueillis une grosse poignée et revins sur mes pas avant même que Bella eût noté mon absence. Je lui pris ses mains et déposai les fruits dans ses paumes.

«Ce soir, tu ne te contenteras pas d'une tartinade sur du pain. Bifteck au menu. Avec ces choses brunes qu'on doit peler... Des pommes de terres, voilà. » repris-je avec sécheresse. « C'est moi qui le préparerai. Maintenant, mange ces fruits. Exécution. »

Elle soupira avant de m'obéir.

«Tu n'as jamais fait la cuisine. Tu as horreur de ça.

-Il est temps que j'apprenne.

-Ma parole, tu es vraiment fâché à cause d'un misérable sandwich ?

-Si tu es trop insouciante pour prendre soin de toi, je le ferai à ta place. Et entre ça dans ton crâne : tu es aussi riche que moi alors plus jamais je ne veux entendre parler d'économie et de remboursement. C'est clair ? »

Elle agita la tête lentement et exhala un soupir de capitulation.

« Monsieur Cullen, vous êtes affreusement autoritaire et contrôlant.

-Et toi tu es totalement négligente et inconsciente.

-Je t'aime. »

J'avais déjà ouvert la bouche, prêt à riposter à la prochaine réplique, mais je figeai.

Vertige.

Je fermai les yeux sous le choc. Comme au premier jour, l'effet de ces mots était toujours aussi ravageusement touchant.

Impossible de répliquer à ça.

Je me dégonflai et la colère s'échappa de moi comme l'air d'un ballon troué.

« C'est totalement déloyal de me larguer une bombe pareille alors que je dois continuer à être fâché. » bougonnai-je.

Elle eut un regard pétillant de malice tout en mangeant ses baies.

« Je sais. »

Désirant me venger, je m'approchai et m'accroupis à sa hauteur. Je pris son visage en coupe dans mes mains et le relevai vers moi. Je lui soufflai alors les mêmes paroles, mettant dans les inflexions de ma voix toute l'intensité, la profondeur et la suavité dont j'étais capable.

« Je t'aime. »

Elle eut beaucoup de mal à avaler sa salive. Et ses yeux reluirent d'émotion.

«Ouh… Percutant, ça.

-Nous sommes quittes à présent. »

Elle renifla.

Je la relâchai, content de l'avoir ébranlée autant que moi. Ces mots-là étaient si précieux que nous ne les prononcions jamais à la légère ni très souvent parce que c'était un bouleversement intérieur à chaque fois.

Pour se donner une contenance, elle chercha en chancelant son ordinateur.

« Ça t'ennuie si j'écris un peu ? »

Bella n'avait plus envie d'entendre parler de cette histoire d'argent, on dirait. Puisqu'elle avait fait traîtreusement disparaître ma colère, je ne voyais plus trop l'intérêt de continuer à argumenter.

« Pas du tout. »

Elle voulut s'adosser contre le tronc, mais je me glissai entre elle et le sapin en un éclair et ce fut contre ma poitrine qu'elle se laissa tomber.

La surprise passée de m'avoir découvert dans son dos, elle se détendit et prit ses aises avec un sourire béat.

Elle posa le portable sur ses genoux et l'ouvrit à une page de partition. Je déposai mon menton sur son épaule pour avoir une meilleure vue de l'écran.

« Besoin d'aide ?

-Un musicien centenaire peut sans doute m'aider, oui. »

Nous passâmes quelque temps sous le sapin à composer. Le vent s'était levé en cet après-midi. Même si nous étions cachés par les montagnes, les rafales se faufilèrent au creux de la vallée.

« Tu n'as pas froid? »

Bien que mon corps n'y changerait pas grand-chose, j'eus le réflexe de rabattre mes bras autour d'elle pour la réchauffer.

« Tu plaisantes ? J'ai 30 cm d'épaisseur de vêtements sur moi !

-Tes pieds ?

-Les brodequins me tiennent au chaud.

-Merci à Alice. Elle a pensé à tout.

-Elle a mis des trucs dans mes valises que je n'ai même pas dans ma garde-robe chez Charlie.

-Elle a ajouté sa touche personnelle.

-Sa touche ? Sa couche, plutôt ! J'ai même découvert une étoffe toute pailletée. Je crois bien que c'est une robe du soir. Comptes-tu m'emmener à un gala ? »

Je battis des paupières, surpris. Je me rappelai avoir trouvé un spencer et un pantalon chic dans mes propres valises. Pour s'agencer avec la robe ?

« Non. Enfin, je ne crois pas… Alice voit loin, parfois.

-C'est du gaspillage. J'ai découvert des trucs dont je ne me servirai jamais, j'en suis certaine. Je vais devoir tout lui rendre.

-Alice ne prête jamais. Elle donne.

-Alors, si elle ne veut pas les récupérer, je les donnerai à des œuvres de charités. »

Je ricanai, puis elle ferma le portable en même temps que ses yeux pour écouter le vent siffler.

« C'est vraiment bien ici. Je sens autour de nous… l'infini. La nature à l'état pur, préservée de la présence de l'homme.

-Préservée qu'à la surface, hélas. Car sous nous se trouve la mine exploitée par la ville de Healy.

-La mine est sous les montagnes?

-Oui.

-Alors on ne peut pas prétendre que le site est préservé de l'homme…

-Ni du vampire d'ailleurs. » ris-je. « Kate y travaille.

-Elle travaille à la mine ?! »

J'haussai une épaule désinvolte.

« Elle apprécie les travaux manuels. Elle doit bien sûr se contrôler pour ne pas paraître trop forte aux yeux des autres mineurs.

-J'aurais cru qu'un métier plus… intellectuel lui conviendrait.

-Elle aime bien la mine. C'est le seul boulot du coin où elle n'a pas à craindre le soleil. Et puis, elle est la seule femme mineure. Elle adore être entourée d'hommes.

-Les pauvres… Ils doivent souvent être déconcentrés dans leur boulot. »

Son corps vibra contre moi, agité d'un petit rire. Je fus content que 30 cm d'épaisseur de manteau nous sépare sinon la bête aurait réagi à ses vibrations, j'en étais certain.

Bella se fit songeuse.

« Je leur ai posé des tas de questions sur leur passé, mais je n'ai même pas demandé à quoi les Horvakia occupaient leur temps en ce moment.

-Tanya est prof d'histoire le soir. Eleazar est garde forestier. C'est très utile d'être dans la réserve. Sous le couvert de son métier, il peut observer la faune et trouver quelles espèces sont en surpopulation et lesquelles on doit laisser se reproduire. Irina est infirmière de nuit à l'hôpital de la ville à côté. Quand Carlisle était ici, ils travaillaient souvent ensemble. Tu sais, Carlisle est tellement doué qu'il n'a qu'à regarder un patient pour savoir ce qui cloche chez lui. Ça peut être plutôt louche pour les infirmières qui reçoivent les instructions et les posologies sans que le médecin traitant n'ait procédé à un examen en règle. Alors, avec Irina à ses côtés, il n'avait pas à craindre les soupçons. Elle non plus d'ailleurs. Ils pouvaient se couvrir mutuellement. Depuis qu'il est parti, Irina est au service de maternité.

-Elle est sage-femme?

-Oui. »

Je ne voyais pas son visage, mais je sentais son étonnement.

« Le sang…

-Elle se contrôle. Elle a du mal, mais le fait de voir la vie naître contrecarre son désir de tuer. En voyant toutes ces femmes donner la vie, elle forge sa résistance. Être témoin des naissances, regarder ces petits êtres si vulnérables et fragiles qui entrent dans le monde des vivants, entendre tous ces petits cœurs débattre à une allure aussi folle… Tout ça l'aide à prendre conscience que la vie est précieuse, qu'elle n'a pas de prix. A travers toutes ces femmes qu'elle accompagne, elle expérimente un peu ce que c'est que de devenir mère, une chose qu'elle ne connaîtra jamais.» terminais-je d'une voix où perçait une note d'amertume.

Bella baissa le menton, compatissante.

« Elle doit bien s'entendre avec Rosalie. »

Je souris. Tiens donc, Rosalie avait fini par raconter son histoire à Bella? J'avais raté ça. Elle en avait sûrement profité lors de mes absences pour la chasse. Ayant sa réputation de vampire haineuse à préserver, Rose ne s'était pas vantée de s'être confiée à l'humaine qu'elle ne piffait pas.

« C'est vrai. Toutes deux regrettent beaucoup leur condition pour cette raison. Rose ne l'avouera jamais, mais elle t'envie beaucoup.

-Parce que je peux enfanter ?

-Oui. »

Je fus soudain curieux.

« Tu… La maternité, qu'est-ce que tu en penses ?

-Être mère ? Mh, je n'y ai jamais songé. Ce n'est pas dans mes projets immédiats.

-Tu ne penses jamais… à plus tard ?

-Non. Pour être honnête, l'idée ne me fait pas trop envie.

-Tu ne veux pas d'enfants ?

-Non. »

Cette affirmation me subjugua. Je ne pouvais encore que me fier au ton de sa voix pour juger la situation, mais il semblait bien que le concept de maternité lui était totalement égal. Pour l'instant.

La maternité… Ce serait aussi, un jour, une utopie à ajouter sur la liste des désavantages de fréquenter un vampire, un facteur de plus qui contribuerait à son éloignement.

Devais-je m'inquiéter de son refus de vouloir des enfants? Avait-elle renoncé à l'idée parce qu'elle savait que c'était impossible tant que je serais avec elle ? Avait-elle décidé de sacrifier ce rêve pour moi ?

Je n'avais pas senti d'amertume et de désillusion dans sa voix alors peut-être qu'en fait le concept de maternité ne l'intéressait réellement pas. Mais Bella était encore jeune.

« Tu as le temps de changer d'avis.

-Peut-être. » dit-elle, nonchalante. « Les circonstances jouent plutôt contre moi de toute façon.

-Comment ça?

-C'est déjà une très grande responsabilité d'élever un enfant quand on a deux yeux valides. Alors, avec moi, ce serait très... délicat, comme tâche.

-Tu serais une mère fantastique. » dis-je avec aplomb.

C'était une évidence pour moi. Et qu'elle en doute me révulsait.

« Merci. » sourit-elle. « Quoi qu'il en soit, ce n'est pas dans mes priorités. La maternité est un concept encore trop abstrait pour moi. Et Carmen ? »

Apparemment, elle ne tenait pas à s'étendre sur le sujet.

« Éditrice. Elle a sa propre entreprise. Elle travaille à domicile.

-Éditrice… » répéta-t-elle, admirative.

« Sa compagnie est réputée pour sa rapidité d'exécution. Et elle a les moyens de se payer les imprimantes requises et le papier. Tout le matériel est dans le sous-sol du chalet. Les auteurs qui envoient leurs manuscrits sont persuadés qu'elle a toute une équipe d'analyse avec elle. Mais sa vitesse vampirique lui permet d'accomplir le boulot toute seule. Elle ne rencontre jamais les auteurs. Tout se fait par fax, téléphone ou internet. Et les manuscrits sont envoyés à une boîte postale dans une autre ville. Comme ça, personne ne peut la retracer et découvrir que sa prestigieuse entreprise ne contient qu'un seul employé. »

Je sentis son sourire contre ma joue.

« C'est fascinant. Tous, à leur façon, se sont construits une place dans le monde humain.

-Je les envie beaucoup d'avoir autant de choix. Moi, avec ma tête de post ado de 17 ans, je n'ai pas beaucoup d'options mis à part jouer les étudiants en permanence.

-Tu n'en as pas marre de toujours recommencer le lycée?

-Avant oui. »

Je tournai légèrement la tête afin d'avoir sa tempe à portée de mes lèvres.

« Maintenant que tu es là, tout me semble nouveau. » murmurai-je avant d'embrasser sa peau, juste à la racine de ses cheveux.

Tout son corps fut secoué d'un frisson.

Son visage obliqua un peu vers le mien, de sorte que je pus voir ses paupières se fermer doucement et ses lèvres m'adresser un sourire heureux.

« Que ferons-nous quand le lycée sera terminé ? »

J'aimais bien ce nous. Cela signifiait qu'elle pensait encore vouloir de moi à moyen terme.

« Ce que tu comptais faire avant de me connaître ; étudier à l'université, choisir une carrière.

-Mais… et toi ?

-Je te suivrai où que tu ailles.

-Pourquoi t'embêter à obtenir un énième baccalauréat ? Tu pourrais faire un tas d'autres trucs.

-Si j'étais un nomade solitaire, les possibilités seraient plus larges. Mais je fais partie d'un clan.

-Et tu aimes ta famille.

-Oui. Et pour vivre ensemble, il y a des règles à suivre. Pour notre sécurité, nous nous devons de jouer un rôle défini pour la société.

-Que va-t-il se passer quand vous devrez déménager et recommencer un autre cycle ailleurs ? Tu vas les suivre ?

-Non.

-Tu vas donc ME suivre ?

-Je peux aller à la même université que toi.

-Et quand j'aurai terminé mes études ? Ce sera louche qu'un post ado de 17 ans se trouve une carrière.

-Je continuerai à t'accompagner d'une autre façon, tant que tu voudras bien de moi. Je trouverai un moyen.

-Mais tu seras obligé de te cacher. Ce n'est pas une vie, ça. » dit-elle, penaude.

Je me fichais complètement de me cacher, car ma vie, c'était Bella.

Un silence s'installa où je la soupçonnai de réfléchir à une solution. J'étais sur le point de lui dire de ne pas se tracasser pour si peu quand elle déclara :

« Moi, je pourrais peut-être vous accompagner dans ce nouveau cycle que vous accomplirez.

-Tu ne pourrais pas suivre ma famille, Bella. Nous devons recommencer nos cycles très loin du lieu précédent pour être certains que personne n'ait jamais entendu parler de nous. Il te faudrait abandonner ton père pour nous suivre.

-Je ne peux rester indéfiniment sous l'aile de Charlie. Il faudra bien que je vole de mes propres ailes un de ces jours. Ce que je ferai de ma vie ne regarde que moi. Si j'ai envie de vous suivre, je le ferai. Enfin… Si ton clan n'y voit pas d'inconvénient.

-Tu sais bien que tu es des nôtres. Ce qui ne les empêcherait pas de désapprouver ta décision. Tu n'as pas à sacrifier ta future carrière, ce que tu devrais faire chaque fois qu'on recommence un cycle ailleurs.

-Ne suis-je pas millionnaire maintenant ? Pas besoin de travailler. » dit-elle, sarcastique.

« Je sais très bien que tu voudrais trouver une voie où tu peux t'accomplir, te réaliser, être créative, que tu sois millionnaire ou non. » ripostai-je.

A nouveau, elle eut la mine basse. Ses doigts s'élevèrent pour effleurer ma joue.

« Je ne veux pas que tu vives dans l'ombre à cause de moi.

-C'est toi qui vivras dans l'ombre si tu suis ma famille. »

Elle soupira.

« Il y a sûrement une solution pour éviter que ni l'un ni l'autre ne se cache. »

Je m'assombris.

« Je t'avais prévenu que ce ne serait pas facile et simple d'être avec moi.

-Qui te dit que je veux une vie simple ? »

Tout son corps se raidit tout à coup et se propulsa en avant.

« Je sais ! »

Soudain toute fière, elle se détacha de moi pour me faire face.

« Détectives !

-Plait-il ?

-C'est la carrière parfaite où on peut joindre nos deux envies : la mienne consistant à trouver une carrière stimulante et la tienne consistant à te trouver un rôle autre que celui du lycéen. Je pourrais étudier en droit, me spécialiser dans la criminalité. Et toi, tu pourrais enfin faire quelque chose qui ne soit pas répétitif et redondant.»

Je levai un sourcil interrogateur.

« Explique-toi.

-On pourrait devenir détectives privé. Résoudre des crimes, suivre des suspects… Le métier impliquant déjà en soi discrétion, secret et isolation, nous n'aurions pas besoin de prétexte pour rester cachés, à l'abri des regards et des questions humaines. Ce serait parfait. Moi, je serais à la tête de l'agence et toi tu serais mon jeune assistant stagiaire. Comme ça, personne ne te trouvera louche. On ferait un tabac ! Avec tous les dons que tu as, tu résoudrais les affaires en moins de deux. »

Cet enthousiasme presque enfantin était plutôt contagieux, mais la part objective de moi prit le dessus.

« Justement, le fait qu'on gagne à tous les coups et qu'on résolve les enquêtes en si peu de temps risque de rendre les gens un peu trop questionneurs.

-On aura qu'à bien doser l'utilisation de tes dons. »

Je croisai les bras, feignant un ton plein de reproches.

« Autrement dit, je serais un pur outil de travail pour toi. Une sorte d'arme secrète. »

Un grand sourire malicieux traversa son visage.

« Exactement !

-Pff !

-On pourrait même engager Jasper ! » s'égaya-t-elle. « Ses dons de hacker seraient très utiles pour déjouer un complot terroriste de piratage informatique des données secrètes du FBI. »

Elle s'emportait un peu trop là.

« Un complot terroriste ? Tu ne trouves pas que tu vises un peu haut pour un boulot de détective privé ? »

Elle m'ignora complètement, poursuivant sa tirade rêveuse.

« Et Alice nous préviendrait des dangers. Et toi, tu verrais tout de suite dans la tête de nos suspects s'ils sont coupables ou non. »

On aurait dit une gamine. Je fus attendri par cette verve toute naïve, mais le vampire blasé de 100 ans ne put s'empêcher d'être cynique et de chercher à faire éclater sa bulle.

« C'est tentant, mais beaucoup trop risqué qu'on attire des curieux à fouiller nos méthodes d'enquête surnaturelles.»

Rien n'entama son exaltation. Elle avait réponse à tout.

« C'est là que j'interviendrais. C'est avec moi que les clients traiteraient. Je m'occuperais des relations entre clients et détectives. Je serais votre couverture et vous, vous travailleriez dans l'ombre. »

À nouveau, je souris à ce projet délirant.

« Et bien sûr, une fois les enquêtes résolues, c'est toi qui récolterais la gloire, les remerciements et tout le tintouin pendant qu'on se tape le sale boulot dans les coulisses.» persiflai-je.

Elle acquiesça, railleuse.

« Parfaitement ! »

Je lui ébouriffai sa tignasse.

« Petite démone. » la taquinai-je.

Elle attrapa ma main, la retira de sa tête et la serra, comme pour me communiquer son enthousiasme.

« On aurait un bureau en ville, dans un quartier pas trop fréquenté, pour ne pas attirer l'attention. On ne ferait pas de publicité. On aurait nos clients grâce au bouche à oreille. Comme ça, pas de danger que d'autres agences nous trouvent. Discrétion et efficacité, ce serait notre devise.

-Tu es en train de monter tout un scénario. »

Plus elle parlait de son projet délirant, plus je trouvais l'idée séduisante malgré moi.

« Avoue que ce serait beaucoup plus distrayant que de faire et refaire encore ton lycée pendant les 30 prochaines années. Ce serait toujours nouveau, il n'y aurait pas une enquête pareille.

-Les 30 prochaines années ?

-Ben, après 30 ans, faudra que je prenne me retraite. » expliqua-t-elle.

30 ans… Elle pensait vraiment que nous serions toujours ensemble dans 30 ans ? Elle envisageait les choses à si long terme ?!

Mh. Je ne devais pas trop me réjouir. Bella était une humaine aux premiers balbutiements d'une relation amoureuse. Au début, les humains croient toujours que c'est pour la vie. Ensuite, ils évoluent, changent et leurs sentiments se modifient.

Pour l'heure, je la laissai développer son projet, persuadé que c'était un coup de tête.

« Nous avons le temps de penser à tout ça. Pour l'instant, n'avons-nous pas un monde à découvrir ?

-Tu as raison. Remettons-nous en route. »

Nous nous remîmes sur pieds… pour être aussitôt ébranlés par une brusque secousse. Déjà en mode alerte, je plantai les pieds dans le sol et attrapai Bella par le coude pour la maintenir debout.

« Qu'est-ce que c'est ? »

Une lueur d'inquiétude passa sur son visage.

Je tendis l'oreille et sentis le sol vibrer davantage. Et sous nous il y eut une détonation étouffée, très lointaine, à des dizaines de mètres sous la terre.

« La mine… » en déduisis-je.

J'entendis la pression augmenter, puis le souffle de l'explosion se répandant dans tous les tunnels de la mine.

« Un coup de grisou sous la montagne. »

Le tremblement de terre cessa aussitôt. Aussi soudain que bref, le coup de grisou était fini, mais mon ouïe perçut plusieurs parois rocheuses s'effondrer.

Bella plaqua une main sur sa bouche. L'horreur déforma ses traits.

« Oh, mon dieu ! Les mineurs ! »

Ses mains tordirent ma chemise au niveau de la poitrine.

« Il faut faire quelque chose ! Ils vont mourir ! »

Je l'attrapai par les épaules et l'immobilisai.

« Bella, calme-toi ! On est dimanche. La mine est vide. Kate a congé, tu te rappelles ? »

Elle cessa de s'agiter.

« Oh… »

Ses yeux se fermèrent, soulagée.

« Il n'y a vraiment personne là-dessous ? Tu me le jures ?

-Je ne détecte aucun esprit sous terre. »

J'embrassai son front pour la rassurer.

« Ils vont avoir une mauvaise surprise lundi matin, c'est tout. L'exploitation de la mine sera suspendue le temps de dégager les décombres.

-Ces trucs arrivent souvent ici ?

-Non, c'est rare. Le dernier coup de grisou date des années 50. C'est une chance que personne ne travaille aujourd'hui.

-Tu l'as dit. »

Elle respira un coup pour se calmer. Je l'aurais encouragé à poursuivre notre chemin si je n'avais pas senti une autre secousse ébranler la montagne.

« C'est encore un coup de grisou ?

-Non, cette fois, c'est une secousse sismique. Rappelle toi ; l'Alaska grouille de magma. C'est normal.»

Ça ne m'aurait pas inquiété outre mesure si le tremblement n'avait pas agité les pics enneigés au-dessus de nos têtes.

Il y eut tout à coup un bruit atroce dans le ciel. Un craquement sinistre et profond qui déchira la montagne.

« Il y a de l'orage dans l'air ? »

Cette fois, ce fut mon tour d'être totalement horrifié. Le coup de grisou et la secousse sismique presque simultanée avaient déclenché une catastrophe à la surface.

« Ce n'est pas un orage. » dis-je d'une voix blanche.

L'instant d'après, il se détachait de la montagne un raz-de-marée blanc.

« C'est une avalanche ! »


A suivre