21.

Skendar leva les yeux vers la source de lumière des jardins de l'Arcadia qui composait un véritable soleil artificiel.

- C'est vraiment saisissant de réalisme. J'en suis à chaque fois surpris.

- Tu n'aurais pas dû t'imposer les fatigues de ce voyage, papa. Tu sais pourtant bien que ton cœur peut lâcher d'un instant à l'autre !

- Je crois que tu es mal placé pour me faire la leçon, remarqua Skendar. De nous deux, c'est toi le plus mal en point !

- Moi, ça passera… Papa, il faut que tu acceptes la pose d'un cœur artificiel avant que ton organisme ne rejette définitivement la greffe de ta précédente opération !

- Oui, je crains de ne plus avoir le choix.

- Le Doc du Karyu te prendra en charge dès que tu lui feras part de ton accord.

- Si Surlis lui transmet ses conclusions, je ne suis pas sûr qu'il prenne le risque que j'y reste en pleine intervention !

- Tu lui signeras une décharge, ou moi je le ferai… D'ailleurs Doc Machinar a déjà ton dossier médical entre les mains depuis des mois !

- Ça ne me surprend pas un instant de ta part… murmura Skendar avec un petit sourire en coin.

Venant de l'issue Ouest des jardins, Clio s'approcha des deux hommes.

- Maintenant que tu peux recommencer à manger des aliments solides, j'ai demandé aux cuisines de nous apporter un gâteau aux noix, avec de la crème, renseigna-t-elle.

- J'aime, sourit Albator.

- Je sais. Et reste bien dans ta chaise roulante, toi, je vais te ramener à l'appartement, intima la Jurassienne.

La dernière bouchée de son goûter avalée, Albator reposa l'assiette sur la table ronde près de lui.

- Où en es-tu de tes recherches, Toshiro ?

- Chou blanc, Albator. Mais si tu as raison, cela tient à nouveau de l'aiguille dans la botte de foin. La forêt est pleine d'animaux et j'ai du mal à faire la différence entre leurs échos et ceux que nous cherchons.

- Continue, ordonna le capitaine de l'Arcadia.

- Tu es sûr que Khell se terre dans les bois, qu'il n'a jamais quitté la planète ? insista le Grand Ordinateur.

- Quelle meilleure cachette que de rester juste sous le nez de ceux qui vous recherchent ? ironisa le grand corsaire balafré. Alguérande ne serait pas parti sans ses animaux. Khell lui a fabriqué de merveilleux souvenirs dans ce chalet, il ne les aurait pas abandonnés ainsi. Ils finiront bien par sortir du bois, au propre comme au figuré ! Dès que j'arrive à tenir debout, j'y retourne.

- Tu ne crois tout de même pas sérieusement qu'Alguérande va venir finir le travail ? s'inquiéta son père.

- Qui sait…

- Cette fois, si tu te laisses descendre sans réagir, tu peux compter que moi je tirerai ! siffla l'ancien capitaine de la Flotte terrestre.

- Oui, je ne comprends toujours pas pourquoi tu es demeuré planté juste dans sa ligne de tir ? jeta Kei en rentrant dans l'appartement.

- Comme si j'aurais pu lui tirer dessus de sang froid ! protesta Albator., scandalisé. C'est un enfant… mon enfant.

- Il est impossible que tu le considères comme tel ! gronda Toshiro. Léllanya l'a conçu dans d'intolérables conditions, l'a martyrisé toute sa tendre enfance et Khell en a fait une jeune machine de guerre ! Sans son amour de la nature et des animaux, ce gosse serait devenu complètement fou. Quant à toi, Albator, tu n'es absolument rien dans sa vie. Et tu as tué sa mère en lui occasionnant cette balafre ! Oh oui, s'il y avait le malheur d'une prochaine fois, il ne te raterait pas !

- Toshiro a raison, glissa Skendar. Tu ne dois te faire aucune illusion, Alguérande ne s'appellera jamais Waldenheim !

- Nous verrons bien, conclut Albator, maussade.

- J'ai les relevés du jour, capitaine, annonça la blonde seconde de l'Arcadia.

- Plus tard, une autre fois. Je tombe de sommeil, je vais aller m'allonger.


Le Doc Mécanoïde de l'Arcadia avait examiné son patient à l'abonnement un peu trop régulier avec son centre hospitalier.

Délicatement, il avait palpé les cicatrices encore rouges et gonflées qui constellaient le ventre de son capitaine, là où le tir d'Alguérande avait déchiré les chairs en profondeur.

- Cela va encore être très douloureux un bon moment. Tu souffrirais moins si tu demeurais dans un lit ici au lieu de te promener tout partout à bord ! Nous sommes à l'arrêt, le cuirassé n'a absolument pas besoin de toi et Toshiro peut veiller à tout.

- Je n'ai pas l'habitude de rester sans rien faire, marmonna Albator en se rhabillant. Tu ne peux vraiment pas me donner quelque chose de plus fort contre la douleur ?

- Je t'ai prescrit ce que j'avais de mieux en stock, et tu en avales d'ailleurs beaucoup plus que je ne t'y ai autorisé !

- L'effet planant n'est pas désagréable du tout.

- Ménage-toi, repose-toi. Tu as été sérieusement blessé et je t'interdis tout effort pour les semaines à venir ! gronda Surlis.

- Trouve-moi plutôt quelque chose de plus efficace, à la fin de la semaine je retourne au chalet !

- C'est hors de question ! Trop d'efforts, trop tôt, pourraient faire sauter les sutures internes. Tu te viderais de ton sang, à l'intérieur !

- Alguérande ne s'est certainement pas beaucoup éloigné, ses animaux ont besoin de soins. Il ne peut que venir, au minimum tous les deux jours. Les scans de Toshiro se heurtent à son brouilleur d'ondes, mais en visuel il ne pourra pas nous échapper !

- Je te répète que je ne t'autorise pas à quitter l'Arcadia !

- Depuis quand est-ce que je t'écoute ? ! persifla le grand corsaire balafré en quittant à pas lent la salle de soins.


Le commandant du Karyu avait accueilli son visiteur.

- Bienvenue à bord, capitaine Waldenheim.

- Désolé de donner ce surplus de travail à votre Doc…

- Machinar s'est lui-même proposé ! rappela Warius avec un sourire. Il a tout préparé, il pourra procéder à votre greffe demain matin !

- Je n'aime pas la perspective de cet organe mécanique en moi, mais Albator a encore besoin de moi pour un bon moment. Je ne peux pas l'abandonner. Si son instinct de survie l'a laissé sans réaction face à Alguérande, c'est préoccupant au possible !

- Veuillez me suivre, capitaine Waldenheim, pria Machinar, je vais vous installer dans votre chambre.

Tirant sa petite valise, Skendar lui emboîta le pas.