Posté le : 15 avril 2018

Comment ça vous n'avez pas aimé ma super blague ?

J'ai une bonne nouvelle (pour moi) les lucioles : je reprends cette fic de manière régulière, à raison d'un chapitre par semaine, jusqu'à ce que mon avance ne suive plus le rythme de mon master. Soit pendant un mois minimum.

Merci à gabriellemoon et à tous ceux-lles qui m'ont accompagnée dans l'écriture de cette suite, Marie JR, Soleil breton, ou que vous ayez laissé une review un jour.

Et à vous tou-t-e-s qui êtes encore là, merci pour votre patience et votre gentillesse.

Résumé (parce que ça fait un an et demi) (encore) :

Une nuit, Tony fait un rêve érotique des plus suspects : Loki, un an après sa disparition soudaine du paysage des super-vilains, lui délivre un message incompréhensible qui le perturbe au plus haut point. Quatre jours plus tard, Iron Man apprend le décès de leur némésis, et persuade Thor de l'emmener à Asgard trouver un nouveau message de son frère. Sur la berge des âmes, la forme astrale de Loki lui révèle l'existence d'un bébé Midgardien portant leurs deux patrimoines génétiques. Après une longue hésitation, Tony finit par adopter l'enfant, pour éviter qu'un orphelin possesseur de pouvoirs aussi puissants ne se déchaîne ou ne soit récupéré par le Shield. Il met sous clef ses armures, déménage à Cleveland, et élève seul l'enfant comme s'il était le sien. Aidé par la voix de Loki qu'il entend dans sa tête, Tony apprend à son fils à développer et maîtriser ses pouvoirs tout en l'obligeant à les cacher aux Avengers. Le temps passe, Luke entre à l'école, saute une classe, se fait des amis chers : Amandine et Soleil dans sa classe, Trinité et Rodriguez un niveau en dessous. Il a à présent quinze ans.

Playlist :

Ruth B. – Lost Boy

Guns N' Roses – Sweet Child O' Mine

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L'entrechoquement de menottes sur le lit en métal tira Luke de son sommeil trop lourd. Le cœur de l'adolescent se mit à battre trop vite tandis que son propriétaire émergeait lentement de l'inconscience. Dans un mouvement réflexe, il tenta de dégager ses membres emprisonnés. Il n'arrivait pas à se lever ni à se redresser, ses chevilles aussi coincées que ses poignets. Il voulut ouvrir ses paupières douloureuses et crut s'être fait poignarder par les néons. Avec plus de prudence à la deuxième tentative, il finit par ouvrir les yeux, et une vague de panique se répandit le long de sa colonne vertébrale lorsqu'il réalisa que son poster d'Eminem avait disparu. On avait d'ailleurs repeint le plafond pendant la nuit. Où était-il bon sang ? A quoi rimait ce plafond blanc, pourquoi n'était-il pas dans sa chambre ?

-Jarvis ? croassa-t-il.

Pour la première fois de sa vie, son ordinateur de frère ne répondit pas. Tandis que son corps affichait progressivement tous les symptômes de la crise de panique, Luke n'arrivait toujours pas à réfléchir et à réaliser où il était. Une barre de migraine lui transperçait le front, et il avait l'impression d'avoir la tête dans un pudding à la gelée, comme ceux que son père et lui préparaient l'été. Comme si la texture moelleuse et collante s'était infiltrée par ses oreilles, et engluait son cerveau, l'empêchant de réfléchir.

Luke n'avait eu jamais la patience d'attendre que le sucre glacé ait fini de se figer dans le moule, il allait toujours la taquiner dans le frigo quand son père avait le dos tourné, s'amusant des ondes sismiques vertes que son doigt provoquait. S'il était trop absorbé par son jeu, son père surgissait alors par derrière et lui mettait la tête dans le saladier. Plus tard, Luke avait fait semblant de ne pas l'avoir entendu approcher pour lui jeter toute la gelée à la figure. Profondément choqué, son père avait bien laissé passer trois secondes avant de ramasser le sucre figé dégoulinant sur sa barbe pour le lancer sur son fils.

-Papa, appela Luke en se remettant à se débattre.

Il parvint enfin à ordonner à son cerveau de redresser la nuque pour voir ce qu'il l'emprisonnait. Il s'agissait d'anneaux en métal presque trop grand pour lui, en tirant un peu peut-être qu'il pourrait – il siffla entre ses dents quand il s'écorcha la base du pouce, et renonça.

On l'avait déshabillé, constata-t-il en plein panique, il portait désormais ce qui ressemblait à une robe d'hôpital, presque aussi moche que sur le selfie qu'Amandine avait pris pour son opération de l'appendicite.

Il était seul dans une pièce entièrement blanche, sans fenêtre, avec seulement une porte et un grand miroir.

Luke avait trop glandé devant la télé le soir avec son père pour ne pas savoir ce que ça signifiait.

-Eh ! lança-t-il au miroir. Laissez-moi sortir ! Où est mon père ? Répondez-moi, bon sang !

Après plusieurs minutes d'appels au secours au cours desquelles il s'égratigna un peu plus les chevilles et les poignets, il finit par faire retomber sa tête sur le lit et tenter de réfléchir. La gelée dans sa tête s'étiolait un peu plus, les souvenirs revenaient de manière subite et aléatoire. Il ne parvenait pas encore à raisonner sur ce qu'il l'avait amené là, quel produit avait pu le mettre dans cet état, ni comment il pourrait sortir d'ici.

Tournait seulement dans sa tête que son père avait eu raison tout ce temps, et qu'il aurait dû l'écouter.

Tel qu'il l'avait prédit, Luke n'avait pas pu contrôler ses pouvoirs, et était devenu un rat de laboratoire.

-o-o-o-o-

Six ans auparavant, banlieue de Cleveland, maison de la famille Smith

« Luuuuke !

Le garçon rabattit sa couette sur sa tête et se roula en boule. Pas question de se laisser avoir comme ça, en se débrouillant bien il pouvait grappiller encore quatre minutes de chaleur.

-Luuuke tu vas être en retard ! affirma la voix de son père depuis le haut-parleur de sa chambre.

-Le vieux monsieur a raison, jeune monsieur, approuva Jarvis.

-Tu sais ce qu'il te dit le vieux monsieur Jarvis ? Luuuuke allez debout ! Tu pars dans vingt minutes !

-J'm'sens pas bieeen, chouina-t-il

-Dès qu'on descend en dessous de dix degrés et que c'est jour d'école, tu ne te sens pas bien, répliqua son père. Si je viens te chercher, c'est avec le thermomètre !

Luke ne bougea pas, commençant tout doucement à se rendormir. Dans la cuisine, devant le petit-déjeuner froid, Tony Stark perdit patience.

-Rectal ! ajouta-t-il dans son oreillette.

À l'étage, Luke se leva d'un bond.

-J'arriiiiiive ! cria-t-il en faisant apparaître ses vêtements d'un claquement de doigt et en sortant en trombe.

-On ne court pas dans les escaliers, rappela son père en remettant le chocolat chaud au four à micro-ondes.

-Laisse, je m'en occupe, affirma l'enfant en tendant les mains vers son bol.

-Non, tu mets de la suie partout, c'est le bor… bazar à nettoyer !

-Le micro-ondes c'est lent et ça détruit toutes les vitamines ! affirma Luke avant de s'enfiler son verre de jus d'orange. Si je suis carencé et affaibli ce sera parce que tu n'aimes pas faire la vaisselle…

Levant les yeux au ciel, Tony baissa le bol à la hauteur de son fils, qui dès qu'il l'eut dans ses mains fit rugir ses flammes et les laissa lécher la céramique. Deux secondes plus tard, tout disparut, y compris les traces noires sur le bord, et Luke claironna :

-Et voilààà ! Cinquante-et-un degrés, la température parfaite.

-Qu'est-ce qu'il devient doué, intervint soudain Loki dans la tête de Tony.

-En réchauffage ? s'enquit silencieusement l'ingénieur en lui resservant un peu de jus d'orange, pour la vitamine C. Ҫa a l'air facile comme tout.

-En manipulation, corrigea le dieu défunt avec une satisfaction évidente.

L'ingénieur fronça les sourcils pour envoyer un coup de poing mental dans l'épaule de la conscience de Loki, qui se contenta de rire doucement.

-T'as encore mal à la tête papa ? s'enquit son fils, relevant le nez de son bol et révélant le chocolat qu'il avait partout.

-Ҫa va passer mon chéri : essuie-toi un peu enfin, on dirait tonton Wade et la sauce tacos.

-Beuuuurk, s'exclama le garçon avant de se précipiter sur la serviette.

-Jeune monsieur, vous n'avez plus que neuf minutes pour vous préparer, auquel cas nous entrerons dans la période de temps avec un niveau d'alerte plus élevé…

-Oui oui, assura le garçon en piochant une deuxième tartine.

-Dois-je vous rappeler que vous aviez une chose de la plus haute importance à montrer à mademoiselle Amandine….

-Oh oui ! s'écria-t-il en reposant la tartine trempée de chocolat et courant dans la salle de bain.

-C'est quoi cette chose Luke ? lui cria son père.

-La figurine Falcon que Jarvis m'a achetée !

Tony fusilla du regard la caméra de la cuisine, l'objectif baissé d'un air penaud.

-Jarv, je rêve ou tu es pire que moi ? Il est pourri gâté ce gamin !

-C'était la seule qui manquait dans sa collection… se justifia l'IA. L'encart publicitaire est apparu sur la page wikipédia des Organismes Génétiquement Modifiés et nous n'avons pas pu…

-C'est ce que je disais, intervint Loki, il devient très doué.

-La ferme, songea-t-il, et toi Jarvis, dit-il à voix haute, c'est la dernière fois que tu cèdes à ses caprices.

-Bien monsieur.

Trois minutes plus tard Luke émergea à toute allure d'un brouillard de vapeur d'eau, et son père étranglé de stupeur le vit se laisser tomber sur le tabouret et enfiler ses chaussures.

-Luke attends, réagit-il, enfin voyons, tu ne t'es pas déchargé !

-'Mandine, Trin' et Rodrigue vont être trop épatés, affirma-t-il en appuyant le dernier scratch.

Se levant d'un bond, il reprit la figurine qu'il avait été chercher dans sa chambre, la fourra dans son cartable et installa celui-ci sur son dos d'un sursaut d'épaules. Interloqué et inquiet, Tony se leva de sa chaise, ne souhaitant pas s'énerver, mais Luke était à la porte et appuyait sur la poignée.

-Luke tu as oublié de te décharger !

-Je vais être en retard ! protesta l'enfant, et la porte s'ouvrit dans un mouvement vert inconscient que Jarvis ne put stopper.

Tony la referma d'un mouvement brusque et dans un cri :

-LUKE !

Le garçon sursauta, sa bulle d'amitié et de jeu éclatant brusquement.

-Tu allais partir à l'école sans te décharger ! le réveilla son père. Tu sais quoi, c'est une mauvaise idée de prendre le bus scolaire, ça ne fait qu'une semaine, mais à partir de ce matin je recommence à t'emmener.

-Noon, protesta énergiquement le gamin, je suis plus un bébé !

-Je me serais réveillé en retard tu partais plein de magie, et à la moindre contrariété tu éclatais !

-C'est pas vrai ! affirma le garçon, des tâches noires apparaissant sur ses vêtements et une odeur de fumée se dégageant.

-Regarde-toi, tu t'enflammes !

-C'EST PAS VRAI ! explosa-t-il, le feu rugissant sur ses épaules et bras, consumant son gilet.

Un extincteur sortit du plafond et pulvérisa en abondance de la mousse anti-incendie sur l'enfant.

Des larmes de fureur aux yeux, il repoussait de ses mains la matière blanche qui attaquait son élément. Il n'avait plus sur le dos que des lambeaux de tissu dégageant une odeur de plastique brûlé, et son cartable intact, rendu ignifuge par la prévention de son père. Luke avait voulu des vêtements normaux, et seuls ses préférés avaient été aspergés de spray anti-feu amélioré.

Encore furieux et dévoré d'inquiétude pour l'avenir, Tony insista :

-Combien de fois je vais devoir le répéter ? Petit-déjeuner, douche, décharge ! Tu veux vraiment perdre le contrôle devant toute l'école ? Perdre tous tes amis ? Être disséqué comme un rat de laboratoire ? C'est ça que tu veux ?

D'un air buté, pleurant de fureur contre son père et lui-même, Luke ne dit rien, mais finit par secouer la tête comme on le regardait fixement. Soupirant, Tony posa un genou à terre en expliquant :

-Je suis désolé d'avoir crié. Mais j'ai peur, tu comprends, j'ai peur pour toi. Allez, viens, papa est désolé, murmura-t-il en tendant les bras.

Mais le garçon se rebiffa mollement, et descendit à l'atelier. Il propulsa toute sa rage, en feu violent et torrent vert dans la paroi énergivore prévue à cet effet, puis subitement vidé de ses forces, reprit une douche et enfila d'autres vêtements. Leur dispute leur ayant fait rater le bus scolaire à quelques pas de là, son père l'emmena en voiture, mais Luke ne pipa mot même aux questions douces et anodines : s'il avait bien tous ses cahiers, la figurine de Falcon, s'il n'avait rien contre une visite à New York ce week-end, s'il voulait faire une fête pour son anniversaire. Même si la dernière proposition l'enchantait grandement, il resta dans son silence buté, fâché contre lui-même et son père. Il tendit sa joue de mauvaise volonté, mais Tony le retint par le bras.

-Luke, je sais que c'est difficile pour toi. Mais je suis pas le méchant de l'histoire.

Le garçon regarda la boîte à gant, puis finit par lever les yeux. Il opina en hochant la tête, et l'ingénieur lui murmura « passe une bonne journée mon chéri » tandis qu'il descendait et refermait la porte. Tony le regarda partir vers la grille, se retourner furtivement, mais le temps qu'il lui fasse signe s'était déjà détourné.

Le super-héros s'adossa à l'appuie-tête et ferma les yeux, le cœur douloureux.

-Je ne sais pas comment faire, Loki, souffla-t-il seul dans la voiture.

On ne lui répondit pas.

-Il refuse d'aller à l'école de Xavier, continua-t-il, car il veut une vie et des amis normaux. Mais c'est trop lourd à porter pour lui, ça se voit. Et regarde-moi, je ne peux même pas lui offrir une fête d'anniversaire. Les gamins vont forcément raconter qui est son père à leurs parents, qui raconteront ça aux journalistes, et le lundi suivant on aura toutes les mafias du monde sur le perron.

-Pardonnez-moi monsieur… intervint Jarvis via les haut-parleurs, mais peut-être pouvez-vous laisser les Avengers restés anonymes superviser la fête, comme monsieur Parker et monsieur Wilson…

-WADE ? s'étrangla-t-il.

-Monsieur Sam Wilson, dit Falcon, élu plus beau fessier des Avengers aux derniers Asswards…

-Pourquoi ce n'est pas Steve ?

-Les quotas, monsieur. Mais d'un avis très personnel je pense que c'était tout à fait méri…

-Jarvis, le coupa son créateur, si je ne t'avais pas fait, je penserais que tu as le béguin.

L'allume-cigare s'alluma tout seul, signe que l'IA était gênée. Tony roula des yeux au ciel, et soupira :

-D'accord, je vais leur demander ce week-end.

Loki finit par lui répondre pendant son trajet de retour à la maison que c'était la décision de Luke de continuer à mentir ou bien s'isoler des fourmis -« Langage Loki » avait répliqué Tony-. Puis le dieu décédé lui avait proposé un rêve de détente, que l'ingénieur avait repoussé d'une pichenette agacée, mais finit par accepter après une nouvelle vague d'allusions pendant la vaisselle.

Quand Luke se dirigea en traînant les pieds vers ses amis, l'odeur de brûlé cachée par celle du savon, ils descendirent des jeux et lui dirent qu'il avait une sale tête.

-Je me suis disputé avec papa, marmonna-t-il en posant son cartable.

-Pourquoi ? lança Amandine, tenant dans sa main son chausson aux pommes à moitié mangé.

-J'allais partir sans prendre mon petit-déj, expliqua Luke.

Il avait depuis longtemps remplacé la magie par la nourriture pour rendre ses mensonges plus spontanés.

-Il est chiant ton papa avec la nourriture, répliqua Rodriguez.

-Il a peur que je mange pas assez.

-J'aimerais bien que maman soit comme ça, affirma la petite fille enrobée. Tu veux pas qu'on échange de parents ?

-Bon on joue ? lança Trin', ça va sonn-

La sonnerie le coupa dans son élan et le garçon grommela de frustration.

Le professeur des CM1 était très gentil avec lui. Sans doute parce que son père lui faisait peur, comme tous les autres. Seule la directrice, Madame Mackenzie, qui était sa maîtresse de CE1 avant, osait lui parler franchement quand il dépassait les limites ou qu'il n'avait pas l'air bien. Mais même à elle, Luke ne pouvait pas dire qu'il était différent.

Son père lui rappelait souvent l'existence du professeur Xavier, et de son école pour enfants particuliers. Si bien qu'il était déchiré entre le désir d'une vie normale, et une où il pourrait exprimer toutes ses capacités sans les cacher.

En cours de mathématiques, Luke y réfléchissait encore tout en observant par la fenêtre deux pies construire leur nid. Pff, les pies n'avaient pas ce genre de problèmes. Les pies ne s'ennuyaient pas lorsqu'elles avaient fini leur exercice de calcul, ne devaient pas se décharger de leur magie avant de sortir de leur maison, ne devaient pas ne pas crâner parce qu'elles connaissaient les Avengers. Il détourna le regard pour jeter un œil à ce que gribouillait Amandine, ayant elle aussi terminé son exercice.

-Te penche pas trop, chuchota la petite fille enrobée penchée de manière concentrée sur un bout de papier, le maître va me griller.

Ne faisant pas attention, car le maître ne le grondait presque jamais et par extension, Amandine non plus, Luke tenta de déchiffrer ce qu'elle faisait. Ayant dessiné de petits portraits d'eux cinq, en bonhommes bâtons, elle avait mis à leurs cotés les initiales de leurs prénoms, et tentait d'en faire un mot avec.

-Tu fais quoi ? chuchota Luke.

-Ҫa se voit pas ? Je nous fais un code d'amitié. Comme les Winx et comme les Witch.

-Ҫa sert à quoi ?

-À être super cool. Mais j'y arrive pas, marmonna-t-elle en raturant une énième tentative.

Il y avait LARST, RASTL, TARSL, TRASL, RALTS, et aucun d'entre eux n'était près de dire quelque chose. Luke haussait un sourcil sceptique quand on frappa à la porte. Le maître se redressa, jusqu'alors plongé dans son explication auprès de Jimmy qui n'avait rien compris à l'exercice. La directrice, la maîtresse que Luke préférait, entra, suivie par une petite fille mince avec un cartable trois fois plus large qu'elle. Elle avait un cartable Tortues ninjas, remarqua Luke tandis que sa mâchoire tombait. Une fille aimait les Tortues ninjas, ah mais c'était trop bien.

-Levez-vous les enfants, demanda le maître.

Ravie de l'interlude, Amandine profita du vacarme des chaises pour extraire sans se faire remarquer une poignée de chips du paquet dans son cartable. Luke, lui, exploita l'occasion en se penchant légèrement en arrière pour regarder Soleil, assise seule depuis que sa copine avait déménagé, à seulement une table d'eux. Elle avait effectivement de nouvelles chaussures ! C'est bien ce qu'il avait cru voir en la regardant à la dérobée ce matin durant l'entrée en classe. Noires et vernies, elles étaient un peu trop grandes, sans doute celles de sa sœur, mais elles lui allaient super bien. Mais pas autant que les perles multicolores à paillettes qu'elle s'était mises dans les cheveux aujourd'hui : seulement ça il l'avait vu tout de suite alors qu'ils étaient encore en rang dans la cour.

On lui marcha sur le pied et il eut un sursaut de douleur avant de fusiller du regard Amandine. Celle-ci s'était déjà rassise et le regardait de manière insistante, ainsi que le maître et madame Mackenzie, et Soleil. En fait, il était le seul élève debout. Il se laissa tomber abruptement sur sa chaise en rougissant furieusement. La directrice vérifia que tous les CM1 étaient attentifs pour commencer :

-Bonjour tout le monde, je vous présente Ikrame. Elle vient d'un pays lointain, la Syrie, donc elle ne parle pas encore très bien anglais. Je compte sur vous pour être gentils avec elle et de l'aider pendant la classe. Vas-y, va t'asseoir ma grande, dit-elle plus doucement à la petite fille avec un geste de la main pour illustrer sa phrase.

Occupé à se sentir super mal, Luke n'avait pas vu Amandine froncer les sourcils à l'annonce du prénom de la nouvelle, et se repencher sur son papier pour gribouiller furieusement. Elle entoura énergiquement le mot qu'elle venait de tracer, et voyant que la petite fille s'avançait timidement entre les rangs, agit aussi vite que possible.

-Soleil ! chuchota-t-elle, Soleil !

-Appelle-la pas, t'es folle ! réagit aussitôt Luke en chuchotant d'un ton désespéré.

-Soleil, enlève ton sac !

Leur amie tourna la tête et fronça les sourcils, mais quand Amandine sortit discrètement un paquet de biscuit de son cartable, elle comprit le message et retira son sac de la chaise vide près d'elle. Ikrame releva le nez, lui sourit timidement, et alla s'asseoir près de la petite fille noire. Soleil se présenta en chuchotant, lui montra ce qu'ils étaient en train de faire, puis eut l'air de lui poser des questions sur son pays.

Soulagée mais amère, Amandine essuya les miettes de chips sur sa table et cacha tous ses petits papiers sous son pupitre parce que le maître s'approchait d'eux.

-Pourquoi t'as fait ça ? murmura Luke toujours aussi rouge qu'une tomate.

-Ҫa m'a coûté un paquet de mes gâteaux préférés, mais on a enfin un code d'amitié !

Voyant que Luke ne la suivait pas du tout, elle élabora d'un ton très bas et très exaspéré en lui agitant le papier final sous le nez :

-La nouvelle elle s'appelle Ikrame, ça commence par un I, nos initiales c'est A, L, S, T, R, avec un I ça fait TRAILS, les rails, ça veut dire qu'on est guidés par notre amitié, on est sur la même route pour toute la vie.

-Je comprends rien à ce que tu dis, tu parles vraiment trop comme un bouquin 'mandine.

-Luke, Amandine ! gronda le maître. Faites les multiplications suivantes.

Honteux, ils baissèrent le nez sur leur cahier et se remirent au travail.

À la récré, Rodriguez et Trinité les avaient rejoints, et Soleil leur avait présenté Ikrame. Dans son pays c'était la guerre, alors elle était venue aux Etats-Unis avec son papa. Elle n'avait jamais regardé les tortues ninjas, c'était un cartable donné par l'association du quartier. Luke en fut très déçu mais bon, ils jouèrent à la guerre et genre Rodriguez et Soleil c'était les méchants terroristes, Trinité et Amandine, les soldats trop cool, et Luke il aidait Ikrame à s'enfuir et ça c'était cool. Parce qu'après comme personne voulait être le terroriste, ils furent tous les Avengers à l'assaut du toboggan (la tour A) mais Ikrame elle joua plus parce qu'elle dit que les Avengers avaient détruit sa ville et tué sa maman. Luke fut très surpris, lui dit que c'était pas possible, elle dit que c'était vrai, il la traita de menteuse, Ikrame lui sauta dessus, ils se battirent, et madame Mackenie engueula encore une fois Luke dans son bureau.

-Mais madame, balbutia-t-il assis sur sa chaise trop grande, elle disait que les Avengers avaient tué sa maman ! Les Avengers c'est des gentils, souffla-t-il.

Comprenant le problème, la directrice dit à Ikrame de sortir avec elle et à Luke de l'attendre. Seul dans la pièce, Luke l'écouta parler avec le père d'Ikrame et la petite fille, puis revenir dans son bureau.

-Je sais que c'est dur pour toi Luke, commença-t-elle en s'asseyant non pas derrière la grande table mais en face de lui, sur la chaise de la nouvelle. Et je trouve que tu es déjà très courageux de ne dire à personne que ton père était un Avenger. Mais tu comprends, Ikrame a perdu sa maman dans son pays.

-Moi non plus je n'ai pas de maman, bouda le petit garçon. Et je ne suis pas triste.

Son ancienne maîtresse réfléchit un instant, puis le regarda à nouveau et lui demanda :

-Imaginons que je te fais très très mal Luke. Qu'est-ce que tu crois que ton papa va faire ?

-Il va vous taper, affirma le garçon avant de froncer des sourcils car regardant la main de la maîtresse d'un autre œil.

-Je ne vais pas le faire, sourit-elle, je veux juste te faire comprendre quelque chose. Oui, ton père va me taper, il va me faire mal à mon tour, ça a l'air juste. Mais j'ai une personne qui m'aime, des enfants, et comme j'ai eu très mal, ils vont faire encore plus mal à ton papa, pour se venger. Et là, qu'est-ce qui se passe ?

-Les Avengers vont taper tes enfants, réalisa soudainement Luke.

Il resta la bouche ouverte quelques instants. C'était donc ça. Alors… Oncle Steve, Tante Sharon, tonton Peter… auraient tué la maman d'Ikrame… ?

-J'espère qu'ils ne vont pas le faire, dit la maîtresse avec un sourire un peu figé, mais s'ils continuent de se taper à cause de toi et moi, il y aura une guerre entre deux groupes de gens, et encore plus de monde aura du chagrin. Tu comprends, c'est pour ça qu'il est important de ne pas faire de mal aux autres, et de pardonner quand on nous en fait. Parce que sinon c'est comme ça que les guerres arrivent, et que des gens qu'on aime ne sont plus là, comme la maman d'Ikrame.

-Mais… Captain America, Hulk, Spiderman, ils auraient tué la maman d'Ikrame ?

-On ne sait pas Luke, c'est souvent très très compliqué les guerres, mais je suis sûre que les Avengers ne veulent pas tuer la maman de qui que ce soit. Ce que tu dois comprendre, éluda-t-elle, c'est qu'il faut se défendre, mais ne pas insulter ou taper quelqu'un en retour. C'est très important.

Luke dit qu'il avait compris. Rentré chez lui pour le déjeuner, il en parla avec son père. L'ingénieur lui expliqua qu'en effet, les guerres étaient des situations très complexes, et que pendant ces périodes, les accidents étaient très fréquents. Il rajouta que la maîtresse avait raison, qu'il réagirait sans doute un peu trop violemment si elle lui faisait du mal. C'est-à-dire avec l'armure pour lui botter les fesses, précisa l'adulte, et Luke éclata de rire. Cependant, les Avengers n'iraient pas jusqu'à tuer sa femme ou ses enfants pour ça.

Luke n'avait jamais eu de maman. Avant qu'il n'entre à l'école, son père lui avait expliqué qu'en majorité, les autres enfants auraient un papa et une maman, mais qu'on pouvait très bien n'avoir qu'une maman, ou deux papas ou deux mamans, ou qu'un papa comme lui, et que ce n'était pas grave du tout. Ainsi, sa maman ne lui avait pas trop manqué, car il avait également pu constater que la mère d'Amandine était horrible avec elle, et voulait la faire maigrir à tout prix. Luke se trouvait donc très bien tout seul, avec son papa juste pour lui. Cependant, le fait qu'Ikrame l'ait tapé si fort parce qu'elle était triste d'avoir perdu la sienne ramena ses vieilles interrogations.

Aussi, il demanda à son père de le ramener plus tôt à l'école. C'était encore la récré du déjeuner, il n'y avait pas beaucoup de monde dans la cour. Ikrame était seule sur un banc, à faire des ronds de poussière sur le sol du bout de ses baskets. Il s'assit à coté d'elle, fut timide et honteux quelques minutes, puis lui dit qu'il était désolé de l'avoir traitée de menteuse. Elle ne répondit rien, alors il lui demanda de parler de son pays, de sa maison, de sa maman. Elle pleura, il lui donna ses mouchoirs, elle parla beaucoup, il ne comprit pas tout, et quand Trin' et Soleil revinrent de chez eux, il proposa d'au lieu de la guerre et des Avengers, de plutôt jouer à la jungle, avec les singes, les lianes et les crocodiles. Ils crièrent de dépit quand la cloche sonna, et même que Rodriguez s'était fait manger par les piranhas sous la surprise.

Le cours d'anglais était celui que Luke préférait. Il aimait beaucoup les livres en général, autant qu'Amandine, bien que celle-ci était vraiment trop bizarre à propos de ça, avec ses « ananas-grammes » et tout et tout. Ikrame s'était rassise à coté de Soleil, qui lui avait même fait une tresse en cachette avec l'une de ses propres perles colorée à paillettes. Elle était vraiment trop gentille, et trop trop jolie, et Amandine lui redonna un coup de coude parce qu'il la regardait encore alors que le maître lui répétait une question de grammaire pour la troisième fois.

La récré de l'après-midi, alors que Soleil mangeait les gâteaux d'Amandine, la petite fille ronde leur imposa leur « code d'amitié » : ils étaient les T.R.A. , les « Rails ». Trin' trouva que c'était tout pourri comme nom, Amandine lui refit son explication de train de la vie sur les rails de leur amitié pour toujours et à jamais, le garçon fut complètement perdu, alors il accepta le nom pour qu'elle arrête de parler. Ikrame ne comprit pas, on lui expliqua le principe dans un anglais plus simple (pas le truc compliqué de 'Mandine), et quand elle réalisa qu'ils voulaient être son amie, la petite fille sourit largement, puis rit pour la première fois depuis son arrivée aux Etats-Unis.

Après avoir mûrement réfléchi, Luke décida d'emmener sa collection de figurines à l'endroit où Ikrame avait eu son cartable. Son père en fut surpris, mais il accepta les arguments de son fils comme quoi "il n'était plus un bébé" et que "peut-être que des enfants les voulaient mais qu'ils étaient comme la famille de Soleil et Trin' et n'avaient pas beaucoup d'argent". Dans le regard fuyant de son fils, Tony avait également vu un troisième argument : la mère d'Ikrame. L'ingénieur aurait cru se voir dans un miroir, alors qu'il était encore le Marchand de Mort, et qu'il venait d'échapper à l'énième attentat d'une victime de ses armes.

Alors l'étagère dans la chambre de Luke fut vide, et Tony demanda à son chevreau altruiste de fils ce qu'il voulait pour son neuvième anniversaire. Luke répondit « une fête avec tous mes amis », et Iron Man comprit qu'il s'agissait d'une de ces missions. Celles auxquelles on ne peut échapper, mais dont on sait qu'elles vont terriblement mal tourner.

-o-o-o-o-

Temps présent, lieu inconnu

Allongé sur son lit de métal, Luke ne put réprimer un sourire au bon souvenir. Sa première fête était décidément la mieux réussie. Son père avait finalement accepté de faire appel à des Avengers aux visages inconnus du grand public pour garder la poignée de monstres qu'ils étaient.

Il avait su plus tard que ces journées angoissaient beaucoup son père. L'ingénieur avait toujours peur d'avoir laissé traîné une preuve de leur identité dans la maison, ou que Luke, trop excité par l'occasion et voulant crâner devant ses amis, ne montre ses pouvoirs.

À son dixième anniversaire, son père avait également pu constater le danger que pouvaient représenter les cadeaux. Cette année-là, il avait fixé la date de la fête sur la période du Congrès mondial de l'Eau potable, pour rencontrer une scientifique ayant développé un prototype de filtre très prometteur. Il n'était rentré que tard le soir, trouvant Peter et Darcy complètement chaos à dormir sur le canapé, et Luke bouquinant en l'attendant. En voyant le titre du livre, son père crut avoir une attaque cardiaque, et était resté figé dans son armure.

Son fils avait levé le nez du roman célèbre qu'il avait déjà presque fini, et avec des étoiles d'excitation dans ses yeux, s'était levé en criant :

« Papa ! Je suis un sorcier ! Ils vont m'envoyer une lettre, c'est sûr ! »

Enchaîné à un lit dans sa pièce blanche, Luke sourit au souvenir. Son père en avait bavé pendant des mois avec Harry Potter. Un an, précisément, puis encore les quelques mois qui suivirent, car il argumentait que la lettre devait s'être perdue, et qu'ils en renverraient une en constatant son absence en classe.

Mais non, décidément, l'anniversaire de ses neuf ans, soit le premier avec ses amis, avait été le meilleur, et aucun des suivants n'avait atteint un tel niveau de chaos et de bonheur. Même les doubles fêtes de Soleil et de Trin', où leurs parents mettaient le paquet.

Luke se rappelait également que, petit, le grand-père de Trin' le terrifiait. Aux fêtes d'anniversaire, tout allait bien, mais quand Luke avait commencé à venir chez eux quasiment tous les jours après l'école, il s'attirait de temps à autre un regard noir, des gâteaux rassis, des injonctions à venir moins souvent. Ce n'était que des années plus tard que le grand-père, sans doute confronté par ses enfants, l'avait pris à part pour s'excuser de son comportement.

Il avait lui expliqué qu'il avait peur pour son petit fils, qui ne pourrait jamais faire les mêmes bêtises que ses amis blancs, à jouer dans la rue avec des pistolets à billes, ou même avec des objets longs, comme des tuyaux ou des parapluies. Que sans doute que le père de Luke lui avait dit qu'en cas de problème, il pouvait aller voir la police, mais les parents de Trin', eux, lui martelaient que devant eux, il fallait lever les mains bien haut, et filer doux à tout prix.

Intimidé, Luke avait acquiescé pendant que le vieil homme l'informait qu'en 2016, cent soixante-treize personnes noires avaient été abattues par la police. À l'époque, le collégien n'avait pas osé dire que son père à lui l'intimait de rester discret en toutes circonstances, et surtout de ne jamais, au grand jamais, accepter d'aller à l'hôpital sans lui.

Mais pour le reste, dieu que le grand-père avait eu raison, songea Luke alors que ses yeux s'humidifiaient.

D'une voix pleine de chagrin, il cria au miroir :

« Je suis désolé, je suis désolé pour tout ! Mais laissez-moi voir mon père !

Le miroir resta impassible, et la porte inerte.

Luke fit retomber sa tête sur le lit inconfortable, et laissa échapper un gémissement désespéré.

Il voulait remonter le temps.

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"She's got a smile that it seems to me
Reminds me of childhood memories
Where everything
Was as fresh as the bright blue sky (…)

Her hair reminds me of a warm safe place
Where as a child I'd hide
And pray for the thunder and the rain
To quietly pass me by

And pray for the thunder and the rain to quietly pass me by"

Guns N' Roses –Sweet Child O' Mine

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