U COMME… UNIVERS

En une nuit, tout son univers s'était effondré. En une nuit, il avait tout perdu. Remus n'était pas sûr de savoir se remettre de ce choc. Il n'était même pas sûr d'en avoir envie. Est-ce que cela servait vraiment à quelque chose de vivre à présent qu'il était seul ? Est-ce que c'était si nécessaire que ça ? Est-ce qu'il y avait encore une personne pour laquelle il comptait, qui tenait à sa présence ? Il n'en était pas sûr.

Peut-être Dumbledore, peut-être celui-ci éprouvait-il un peu d'attachement pour un ancien élève de son école, devenu allié dans l'Ordre. Peut-être éprouvait-il un peu d'attachement pour celui à qui il avait permis d'être un sorcier accompli, en tout cas d'étudier la sorcellerie comme n'importe quel autre élève, prenant tous les risques que cela signifiait à sa charge. Et encore. Remus n'était même pas sûr que Dumbledore ne tienne pas à lui pour l'atout qu'il représentait et la force de bras qu'il apportait. Il n'était qu'un pion dans sa stratégie, après tout.

Non, maintenant, que pouvait-il faire ? A quoi allait-il bien servir ? L'Ordre avait été dissous quelques minutes plus tôt. Chaque sorcier avait vaqué à ses occupations. Voldemort était mort, à ce qu'on disait, même si Dumbledore n'y croyait apparemment pas. Remus ne comprenait pas pourquoi il persistait à penser que le mage noir était encore en vie mais le vieil homme avait dit qu'il n'était pas encore temps de lui expliquer. Soit. Si ça pouvait lui faire plaisir.

Il n'y avait peut-être qu'un seul petit être pour lequel il pouvait se permettre de vivre encore un peu. Harry. Il n'était encore qu'un enfant, et bien entendu, Remus n'avait pas pu prétendre obtenir sa garde. Ça n'était pas prudent. On ne confiait pas un enfant, un bébé de quelques semaines à peine, à un loup-garou, miséreux de surcroît, sans travail fixe ni aucun lien de parenté avec sa famille.

Il ne savait même pas dire comment tout ça était arrivé. Comment son monde avait pu s'effondrer en si peu de temps. Comment tout d'un coup, il s'était retrouvé sans rien, alors qu'il commençait à avoir une famille de cœur, une petite maison, un avenir. Lily avait même dit qu'elle viendrait l'aider à repeindre les murs de sa chambre et de son salon dès qu'elle se sentirait en état de le faire, parce que le gris souris qui les ornait était vraiment du plus mauvais effet. Et finalement, elle n'en avait pas eu le temps. Il n'avait pas non plus eu le cœur à le faire sans elle.

C'était trop de souvenirs. Tout était trop de souvenirs. Dans chacune de ses phrases, chacune de ses pensées, chacun de ses actes, il voyait des souvenirs qui se brouillaient dans sa tête et criait à qui serait le premier à se manifester à lui pour qu'il s'y replonge. C'était à devenir fou. D'ailleurs, il se demandait s'il n'allait pas rapidement devenir réellement fou. Il avait tout perdu, pourquoi pas la raison ?

James et Lily étaient morts. James et Lily avaient été tués par Voldemort, qui avait failli aussi tuer Harry, même si on ne savait comment, il avait survécu. Et dans cette nuit du 31 octobre, il n'avait pas seulement perdu deux amis, il avait aussi perdu une partie de son âme. Il avait perdu bien plus que deux êtres chers. Il avait perdu toute sa vie.

Harry était l'un des meilleurs amis qu'il n'ait jamais eus, c'était un Maraudeur, comme lui. C'était lui qui les entraînaient toujours dans ses bêtises et ses idées un peu folles, avec Sirius. C'était lui qui lui avait dit le premier que sa lycanthropie n'était après tout qu'une histoire de fourrure et qu'on s'en fichait bien qu'il soit plus poilu qu'eux tous réunis. C'était lui qui l'avait intégré à leur groupe dès le début, faisant le lien entre les quatre gamins mal assortis qu'ils étaient alors. C'était lui qui faisait attention à ce qu'aucun ne soit en reste. Lui qui pavanait pour attirer les regards sur lui et qu'on les éloigne de Remus dont il savait qu'il n'aimait pas ça. Et puis, surtout, c'était lui qui lui avait permis de se rapprocher de Lily.

Sans lui, jamais il n'aurait peut-être jamais remarqué cette jeune fille au caractère de sombral et à la fragilité masquée. Sans lui, il ne serait peut-être pas rendu compte qu'elle était une personne formidable. Il n'aurait peut-être pas trouvé la meilleure amie qu'il n'ait jamais eue. Il n'aurait peut-être pas passée de moments aussi formidables en sa compagnie, dans le parc ou la bibliothèque, dans la tour d'astronomie ou à la volière, leur petit repère à eux. Il n'aurait jamais eu non plus à essuyer les rumeurs sur un couple entre eux et le coup de poing qui avait failli s'ensuivre de la part de Cornedrue, mais ça, ça n'était rien.

Lily était devenue sa meilleure amie et bien plus que ça encore. Elle était sa confidente, sa protectrice, sa partenaire, son alliée. Sa meilleure alliée. Elle était sa lumière, celle qui arrivait à le faire sourire quoi qu'il arrive, quels que soient leurs problèmes, quel que soit son état. Elle n'avait même pas bronché une minute quand elle avait su qu'il était un loup-garou, elle l'avait même déjà deviné. Elle ne l'avait jamais rejeté, elle ne s'était jamais disputée avec lui, elle ne lui avait jamais fait de mal. Elle lui avait permis d'avancer. Et aujourd'hui, elle n'était plus là.

Son absence était comme un poignard dans son cœur. D'aucun diraient que c'était une idée très romantique, et qui le mettait dans un rôle d'amoureux transi, mais ça n'était pas le cas. Elle était simplement la meilleure chose qui lui soit arrivée, la chose la plus fabuleuse, la plus merveilleuse, mieux encore que son amitié avec les Maraudeurs. Aujourd'hui, il n'essayait plus de vivre, il essayait de survivre.

Chaque jour, il se remémorait en se levant une anecdote à son sujet, pour qu'elle l'accompagne tout au long de la journée et qu'elle lui permette de l'affronter. Il était allé des centaines de fois sur sa tombe. « Le dernier ennemi à vaincre sera la mort ». Il connaissait leur épitaphe par cœur. Pour lui, le pire ennemi était la souffrance qui lui broyait le cœur et le lui arrachait de sa poitrine à chaque fois qu'il pensait à l'injustice de sa mort, à tous les moments qu'ils n'avaient pas pu partager.

Il aurait cent fois préféré mourir à sa place, se sacrifier. Bon, il n'était pas tout à fait sûr que James l'accepte dans son lit pour protéger Lily, mais s'il avait seulement pu faire quelque chose, il l'aurait fait. Il n'avait même pas pu, ça avait été une nuit de pleine lune. Elle lui aurait envoyé un appel de détresse, qu'il ne l'aurait même pas entendu. Enfin il avait tout de même remarqué que sa transformation s'était encore plus affreusement mal passée que les précédentes. Lily était morte, et son subconscient l'avait su. Et le lui avait soufflé. Il n'avait juste pas été en état de l'écouter.

Et ensuite… que dire de la suite ? Qu'elle avait été affreuse ? Oui, c'était bien ce qu'on pouvait en dire. Ensuite il avait vu la Gazette du Sorcier. Il avait vu que Sirius avait poursuivi ce pauvre Peter dans toutes les rues de Londres, pour finalement le tuer devant des moldus médusés qu'il avait tués également avant de pousser un grand cri dont on ne savait s'il était de folie ou de joie. Sirius avait tué Peter, de sang-froid. Il l'avait réduit en morceaux. Après avoir tué James et Lily.

Car c'était bien lui leur gardien, n'est-ce pas ? Le meilleur ami de James. Ils en avaient décidé ainsi. Et Remus doutait qu'ils aient changé d'avis, comme ça, au dernier moment. Ils n'avaient bien sûr jamais pensé à lui. le meilleur ami de Lily oui, mais pas assez fiable, trop instable, trop capable d'aller tout raconter à Voldemort parce que soudainement il ne se sentait plus sorcier, c'était bien ça ? Et finalement celui qu'ils avaient choisi était pire que ça. Celui qu'ils avaient choisi les avait trahis sans remords.

Alors oui, le monde de Remus s'était effondré, et il n'était pas sûr de savoir le reconstruire un jour. Il n'était pas sûr d'en avoir la force.

Quelques années plus tard, l'ironie du sort vint frapper à nouveau Remus. Des révélations. C'était ce que ce traître de Sirius prétendait vouloir lui faire. A propos de Peter. Peter qui était vivant. Remus ne comprenait plus rien. S'il ne l'avait pas tué, pourquoi avoir passé douze ans emprisonné à Azkaban ?

Et il était pourtant bien le gardien de Lily et James, n'est-ce pas ? C'était bien lui le responsable de leur mort ? Il avait vécu toutes ces dernières années en le pensant, il ne pouvait pas chambouler à nouveau l'univers qu'il avait essayé de reconstruire sur cette base, ça n'était pas possible, il ne pouvait pas faire ça.

Et pourtant, il avait fini par croire Sirius. C'était Peter. Peter le fragile, le gentil, le faible, le lâche, surtout. Peter qui les avait tous trahis par appétit de grandeur et de reconnaissance. Mais est-ce que Remus allait vendre ses amis pour avoir un peu de reconnaissance aussi, lui qui en manquait cruellement ?

Non. Il ne ferait jamais une chose pareille. Peter n'avait aucune excuse. Il avait bousculé son univers, par deux fois. Il avait tué sa meilleure amie. Il avait tué James. Il l'avait éloigné de son presque jumeau Sirius. Il devait payer pour ce qu'il avait fait. Il devait payer pour tout ce qu'il avait brisé.

Si Harry n'avait pas été là, il l'aurait sans doute tué. Il ne méritait que ça. Pour avoir brisé par deux fois plusieurs vies qui ne demandaient qu'à éclore. Quand il était rentré dans son petit appartement au château, Remus s'était effondré. Combien de fois encore allait-on s'amuser à bouleverser son univers ?

Combien de fois encore allait-on s'amuser à changer le cours de sa vie ? A bousculer les règles préétablies. A détruire ses certitudes. A le faire douter de tout et de tout le monde. À rouvrir la blessure de la perte de Lily. À lui demander de faire encore une fois son deuil. A lui demander de pardonner. A lui demander de faire confiance. Parce qu'il n'était pas sûr d'être capable d'entendre encore une fois une autre version de cette nuit-là. Elle était bien trop douloureuse dans son esprit.

Finalement, Peter, Sirius, ou un autre, il y avait bien quelqu'un qui avait osé trahir Lily. Quelqu'un qui avait osé penser qu'elle avait le droit de mourir, qu'elle n'était pas trop jeune, trop innocente, trop incroyable, trop indispensable au monde. Il y avait toujours quelqu'un qui avait osé lui faire du mal. Quelqu'un qui avait arraché le cœur de Remus en même temps que la vie du corps de la jeune femme. Et on ne pourrait jamais rien changer à ça.

Son souvenir n'était pas devenu moins présent avec les années. Il ne pensait pas moins à elle et à tous les souvenirs qu'ils avaient ensemble. Il ne pensait pas moins à la souffrance qui étreignait son cœur à chaque fois qu'il se rendait compte de son absence. Personne ne pourrait jamais apaiser cette douleur. Personne ne pourrait jamais lui donner ce dont il avait besoin.

Il n'y avait qu'elle pour en être capable. Qu'elle pour lui redonner de l'espoir. Qu'elle pour lui permettre d'avancer. A présent, il n'était certes pas seul, il y avait Sirius, mais ils faisaient une belle bande d'éclopés, tous les deux, n'est-ce pas ? Sans Lily pour soigner leurs blessures.