Chapitre 21 : Perdre ?


Tymara a bondi, elle pousse un des flics pour se dégager. Mais ce n'est pas un novice, il s'écarte pour mieux l'attraper et la ceinturer. Elle se débat comme une furie. « Putain, une vraie tigresse. » Mais que peuvent moins de 50 kilos contre le quintal d'un homme entrainé au combat.

Elle se retrouve sur le ventre, la figure dans le sable, les bras maintenus dans le dos et battre des jambes ne sert plus à rien.

Emily se précipite. « Laissez là. Elle n'a rien fait. » Mais elle aussi, une poigne ferme lui prend le bras et la force à rester tranquille.

Un troisième flic, qui semble être le chef, hausse le ton. « Ho ! On se calme maintenant ! Toi, là ! » Il désigne Emily. « Montre-nous tes papiers. » Emily de sa main libre, sort son passeport de la poche. Il a souffert de l'aventure. Il est froissé et plié.

« Anglaise. Ok. » Emily tend sa main pour le récupérer mais il le garde. « Pas tout de suite. »

« Et toi l'agitée ? Passe-lui les menottes, on sera tranquille. » Dit-il à son collègue.

« Non pourquoi ? » Le flic qui tient Emily la secoue. « On t'a dit de te calmer »

Tymara, menottée, remise debout, a un regard de défie. « Alors tes papiers ? » Elle les insulte en roumain. « T'en a pas. Bien sûr. » Puis il se dirige vers le lieu où elles étaient couchées. Il se baisse et ramasse la sacoche de l'appareil photo. « C'est quoi ça ? » Il se tourne vers Emily. « C'est à vous ? »

« Oui, il est à moi. »

Il ouvre et sort l'appareil. « Sacré engin. Je ne suis pas un spécialiste mais il vaut cher celui-là. Je crois qu'on a décroché le pompon. Qu'est-ce que tu en penses, Claude, toi qui t'y connais ? »

Le flic qui tient Emily siffle entre ses dents. « Un Leica. C'est pas de la merde. Celui-là coute cher, crois-moi. »

Le chef se rapproche d'Emily. « Comment une fille comme toi peut-elle avoir un appareil aussi beau ? »

« C'est mon métier. Je suis photographe. » Elle soutient son regard mais la sueur lui coule dans le dos.

« Photographe ! » Il fait une grimace. « C'est bizarre parce qu'on nous a signalé le vol d'un appareil similaire il y a deux jours sur le Vieux Port. Et depuis tout le monde le cherche. Il parait qu'il appartient à une huile. Tu peux prouver qu'il est à toi ? »

« Il est à moi ! Je l'ai acheté en Angleterre. »

« Bien sûr. » Il regarde Tymara. « Quant à toi. Tu ne sais toujours pas parler français ? » Elle lève son menton avec un air absolu de mépris.

« Bon. Vous allez nous suivre au poste, on va éclaircir tout cela. »

« Mais pourquoi ? On n'a rien fait. » Emily cherche à se dégager de l'étreinte qui lui comprime le bras. « Et puis vous me faites mal. »

Le chef regarde son jeans. « Tu as quoi dans tes poches ? »

Elle détourne les yeux.

Il se rapproche presque à se coller à elle. « Sort moi ce que tu as dans tes poches. »

Elle plonge la main et ressort doucement le couteau.

« Putain, t'es pas sans rien toi. Tu sais que c'est une infraction. » Il le lui prend des mains.

« Sacré cran d'arrêt. Un italien en plus. » Son regard devient très dur. « Il a déjà servi ? »

« Non, bien sûr. C'est juste pour me défendre. »

« Te défendre avec une lame de 12 cm. Et dans l'autre poche, il y a quoi ? »

« Rien. »

« Comment rien. Allez vite. »

« Non, c'est rien. »

« Tiens-la, Claude. »

Emily voit la main s'approcher, elle se débat, la main pénètre dans la poche et elle sent la petite boîte qui la quitte.

« C'est quoi ce truc ? Des cartes mémoire ? Elles étaient avec l'appareil ? »

« Non, elles sont à moi. Rendez-les-moi. » La boite disparait dans la sacoche. Emily continue à se débattre.

« Allez, on ne va pas s'emmerder. Claude passe lui aussi les menottes à cette excitée. »


L'odeur dans la cellule est insupportable, un mélange de sueur, de moisissure et d'eau croupie. Elle est grande, un banc scellé au mur en fait le tour. Elle est déjà occupée par une très jeune fille, décharnée, couchée par terre qui de temps en temps se met à pleurer puis se rendort. Elle a vomi et s'est pissée dessus. Une grande black occupe un coin au fond. Elle porte une robe très courte en paillette, déchirée sur le côté et dont une brettelle a été arrachée. Elle est carrée. Ses mains ornées de bague sont épaisses et ses jambes musclées.

La porte coulissante en barreaux de fer gris s'est refermée dans un bruit sec. Dès que le gardien leur a enlevé les menottes, Emily a pris Tymara dans ses bras. « Ne t'inquiète pas. On va trouver une solution. » Sa propre histoire est dans sa tête. Paris, ils vont faire le rapprochement. Elle ne doit pas trembler. Elle ne veut rien montrer à Tymara. Ils lui ont tout pris son passeport, ses cartes mémoire. Et dire que jusqu'ici elle avait réussi à les sauver.

Tymara caresse la joue d'Emily du revers de ses doigts. Elle sent son angoisse même si elle sait qu'elle ne veut rien laisser paraître. Mais il ne faut pas se leurrer, elles sont coincées et bien coincées. « Je ne crois pas que cette fois, nous trouvions une solution. Vol ou pas, je suis sans papier, si je leur dis mon âge ils vont m'envoyer dans un centre fermé pour mineurs. Sinon, ce sera la prison puis ils essaieront de me renvoyer en Roumanie. En tout cas, il ne faut pas leur donner mon nom. »

Emily sourit faiblement. Elle n'y avait jamais pensé. « Ma puce, je ne connais que ton prénom. »

Le visage de Tymara se relève. « Calatory je m'appelle Tymara Calatory. "Une pierre précieuse qui voyage". Ma mère s'appelait Tegin Jilqi. Ça signifie cheval libre en Kasakh. » Elle se serre encore plus contre Emily. « Nous allons être séparées un petit moment mon amour. »

« Non, je ne veux pas. Il faut se battre. Nous pouvons avoir un avocat. »

« Et avec quel argent ? Nous n'avons rien et pour les juges nous ne sommes rien. Nous ne comptons pas surtout les gens comme moi. Les Roms n'ont jamais eu la justice de leur côté. »

Emily pense à sa famille. Mais ses parents n'ont pas les moyens et Katie est toujours dans le rouge sur son compte. Et puis, comment les appeler après ces mois de silence. C'est vrai, personne ne peut les aider.

Abattue, elle s'assoit sur le banc. « Pour l'appareil, je dirai que c'est moi qui l'a volé. »

« Ce n'est pas la peine Emily. Le mieux est de ne rien dire. Ecoute moi, à chaque question, tu réponds « je ne sais pas. » S'il n'y a pas d'aveu, ils n'auront peut-être pas suffisamment de preuves. »

« Oui, mais s'ils t'accusent. Je ne veux pas que tu ailles en prison. » Elle doit réfléchir à leur défense.

Une voix grave arrive du fond de la cellule. « Ta copine à raison. Moins tu en dis aux flics, mieux tu te portes. » Les filles se retournent et voient cette grande fille noire. « La plupart du temps, ils n'ont que des soupçons, alors ils te mettent la pression pour te faire craquer. Ils sont très forts à ce petit jeu. »

La gamine par terre gémit. Emily s'en approche. « Shit, elle a l'air vraiment mal. » Elle regarde la noire. « Pourquoi personne ne s'occupe d'elle ?»

Elle hausse les épaules. « Un toubib est venu. Ils doivent l'emmener à l'hôpital. »

Elle sait ce qu'elle a. Elle s'accroupit près d'elle et lui prend la tête. « Tymara aide moi. On ne peut la laisser comme ça. Elle pourrait s'étouffer si elle recommence à vomir. » Elles essaient de la tirer vers un endroit plus propre.

« Attendez, je vais vous aider. Tu as raison. » La noire l'attrape et la soulève pour la déposer sur le banc. « Elle pue vraiment. Mais de toute façon, ma robe est foutue. » Elle regarde les filles. « Je m'appelle Rosette. »

« Tymara et moi, Emily. Merci pour elle. »

« C'est rien. J'aurais dû le faire avant. Mais derrière les barreaux on se comporte comme des animaux. Tu me diras de l'autre côté aussi. »

La jeune fille se remet à délirer. Emily lui caresse les cheveux tout en lui parlant doucement. « Ça va aller. Bats-toi ! Tu peux y arriver. On croit qu'on ne peut pas, que la douleur est trop forte mais je te jure on peut le faire. On peut se libérer. » Elle la serre contre elle. Elle sait qu'elle a froid, que son corps n'est qu'une blessure, qu'elle n'a même plus la force de souffrir.

Tymara se met dans le dos d'Emily et appuie sa tête.

Elles entendent Rosette qui soupire en anglais. « Vous vous aimez. C'est beau. Moi je tombe que sur des connards. »

« D'où viens-tu, Rosette ? » demande Emily intriguée, tout en continuant à bercer dans ses bras le corps qui se calme.

« De Lagos au Nigéria. Mais ça fait 10 ans que je vis ici. Dans mon pays, on n'aime pas les gens comme moi. » Elle a un rictus. « Ici on ne te tue pas pour ça, enfin pas directement. »

Tymara réagit. « Les gens comme toi ? Je ne comprends pas. »

« Si tu voulais me faire plaisir, tu as réussi ma chérie. Ça prouve que ma silhouette s'est affinée. Mes nichons sont pas mal non plus. Vous ne trouvez pas ? » Elle passe ses doigts aux ongles peints sur sa poitrine et son ventre.

Emily sourit. « Tu es parfaite. »

« Arrête tu vas me faire rougir. Pourquoi vous êtes dans ce trou à rats ? »

« Tymara n'a pas de papier et pour un appareil photo. C'est comme ça. »

« Ce sont des cons. Pendant ce temps les vrais pourris se la coulent douce. Moi, j'ai éclaté la troche à un client. Cet enculé ne voulez pas mettre de capote et en plus, il a voulu faire le malin. »

La porte coulisse et deux gardiens de la paix apparaissent. « Allez toutes les deux, venez. »

Emily n'ose pas lâcher la fille.

« Ne t'inquiète pas, je vais m'en occuper. » Rosette fixe les deux flics. « Puisque d'autres ne le font pas. »

« L'ambulance arrive. » Lance le flic.

Elle rétorque : « Pour les camées elle a toujours le temps, n'est-ce pas ? Allez viens petite.»

Il ne répond pas. « Bon, vous venez toute les deux ? Tournez-vous ! » Et à nouveau des menottes se referment sur leurs poignets mais cette fois, chaque paire est reliée à une chainette que les flics empoignent.

Elles montent des escaliers, arrivées en haut, l'une est amenée à droite, l'autre à gauche. « Pourquoi, vous nous séparez ? » cri Emily en tentant de rejoindre Tymara qui de son côté bouscule son garde.

Les chaines tirées d'un coup sec les rappellent à l'ordre. « Arrêtez de faire des histoires ! »

Elles se tournent pour se lancer un dernier regard. « Je t'aime. » Le mot résonne encore alors qu'elles ont chacune été avalées par un couloir.


La pièce est petite et moche, le néon sensé l'éclairer grésille. Juste une table et deux chaises qui se font face. Un flic jeune, pas rasé, en jean et polo informe attend Emily.

« Enlève-lui les pinces. » Il s'adresse au gardien avec un fort accent marseillais.

Emily reste debout, son regard est de feu. « Pourquoi vous nous avez arrêtez ? Pourquoi vous nous menottez ? On n'a rien fait. »

Le gars frappe sur la table. « Ferme là ! La miss, t'es sûre que tu veux la jouer comme ça ? Parce que je te renvoie dans la cellule et je t'y laisse crever. Assis-toi. »

« Vous n'avez pas le droit. Je suis anglaise, je vais demander de l'aide à mon ambassade. »

« Parce que tu crois que ton ambassadeur il a quelque chose à faire d'une paumée comme toi. Alors écoute moi, pour l'instant tu vas répondre à mes questions après on verra pour tes droits. Parce que si tu ne coopères pas, c'est ta copine qui va morfler. Elle a déjà un pied dans l'avion pour son pays et un autre en prison. Ok ? Assis-toi, je te dis. »

Emily se contient, elle pense à Tymara, s'énerver ne sert à rien. Tous ces flics se ressemblent anglais, français, Ils jouent toujours à l'intox et à la menace. Elle obéit.

« Bien, je préfère ça. Je suis le lieutenant Antoine Collona. » Il prend son passeport. « Donc, Emily Fitch, de nationalité britannique, 20 ans c'est ça ? »

« Oui. »

« Qu'est-ce que tu fais en France ?

« Je voyage. »

« Ok. Et tu vis de quoi ? »

« J'ai de l'argent en Angleterre et puis je travaille. »

« Où ? »

« Dans les fermes, et puis il m'arrive de vendre des photos. »

« Des photos ? »

« Oui, des photos. C'est mon métier. J'étais dans une école à Londres et j'ai fait un stage à New-York. J'en ai vendu au Guardian, un journal anglais. Renseignez-vous. Je fais un reportage sur la Marseille et la jeune fille est mon assistante. »

« Photographe et assistante. » Le flic secoue la tête avec une moue dubitative. « Effectivement vous êtes des artistes toutes les deux. Des artistes de la fauche et des histoires inventées. L'appareil parlons-en. Depuis deux jours, c'est le bordel et tu sais pourquoi ? » Il marque une pause.

Emily ne comprend rien.

« Parce qu'une célébrité étrangère s'est fait fauchée son bel appareil photo en plein après-midi et sur le Vieux Port en plus. Du coup, le Maire appelle le Préfet qui appelle les commissaires qui appellent les inspecteurs qui font chier tous les gardiens de la paix car il faut retrouver coute que coute l'objet. Il en va de l'honneur de Marseille. Depuis l'assassinat du roi de Yougoslavie sur La Canebière en 1934 on n'a pas vu un tel ramdam, pour te dire. »

Complètement perdue, Emily ouvre de grands yeux. Tout ça pour un appareil photo. « Mais qu'est-ce qu'on a voir la dedans nous ? »

« Putain c'est pas vrai, maintenant elle me la joue vierge effarouchée. Alors je vais mieux t'expliquer. D'habitude pour un appareil photo, on ne se casse pas le cul. La victime perd ses photos mais l'assurance la rembourse et nous on s'occupe des vrais problèmes dans la rue. Manque de bol, deux petites connes sont allées voler son joujou à un connard, ami de nos chers élus chez qui il est allé pleurer sa mère. Du coup, on s'est récolté les emmerdements. »

« Mais on a rien volé. »

« C'est ça tu vas me dire que tu te ballades avec un appareil photo dont le prix avoisine les 10 000 euros alors que tu ne sais pas ce que tu vas bouffer ce soir. Appareil en plus qui n'est pas encore commercialisé. Tu sais quoi ? L'engin vous n'avez pas réussi à le vendre. Trop gourmandes peut-être ? De toute façon, son propriétaire va venir le vérifier et si c'est le sien, ce soir tu seras en cellule. »

Emily se mord la langue. Elle commence à sentir un poids sur sa poitrine.

L'inspecteur s'en aperçoit. Il se penche sur la table. Sa voix devient plus douce. « Ecoute fille, t'es pas une vraie délinquante, t'es plutôt mignonne et gentille. Par contre ta copine, elle, c'est une vraie professionnelle. Déjà son profil correspond à la fille qui a volé l'appareil ? Toi c'est juste du recel. On pourrait être compréhensif, si tu coopère, au pire on te renvoi dans ton pays, retrouver tes parents et tes copains. »

Emily se raidit sur la chaise. Elle savait que ce moment arriverai. Elle ne dit rien, le laisse poursuivre

« La fille là déjà, comment elle s'appelle ? »

« Je ne sais pas. »

« C'est soi-disant ton assistante et tu ne connais pas son nom. Notre collaboration commence mal. Alors moi, je vais te le donner. Tymara Calatory. Nous l'avions déjà repérée depuis un petit moment. Son père est bien connu aussi comme chef de clan. Il gère une bonne partie des mendiants rom de la ville et ce qui va avec, vol à la tire, cambriolages, et cætera, et cætera. Tu vois, on est bien renseigné. »

Il sourit, se veut rassurant. « Dis-moi, cette Tymara, elle ne t'aurait pas entrainé dans quelques maisons ou appartements. Oh rien de méchant, on rentre par une fenêtre mal fermée et on vole juste les bijoux et l'argent liquide. Ou alors on fouille quelques poches pour y retirer un portefeuille. Attention, tout ça sans violence. Il parait qu'elle est très douée. Alors, entre nous. Ce soir on pourrait te payer un hôtel pour que tu dormes tranquille et demain tu pourras reprendre la route. Tu en penses quoi ? »

« Salaud ! » dit-elle entre ses dents.

« J'ai pas compris. Tu as parlé ? » Son sourire est toujours mielleux.

Elle ne peut plus se retenir. « Salaud ! Elle n'a rien fait. De toute façon comment voulez-vous qu'ils vivent ? Ils n'ont rien. Ils ne connaissent que la misère, la violence et le rejet. » Tymara, Shaker, Farid, Pascal, Claudie, Samuel, Wlad, Loco, se matérialisent devant ses yeux. Tous ceux qui différents, n'ont rien à offrir que leurs vies découpées, dépecées, détruites par les préjugés et les conventions. « Qui leur tend la main? Qui essaie de les comprendre ? La seule chose que la société sait faire c'est d'envoyer la police rasé leur camps, les mettre en prison, ou un médecin leur donner une pilule pour les rendre « normaux ». Merde, laissez-nous tranquille. Au moins laissez-nous vivre si vous ne voulez pas nous aider. »

Le flic est déstabilisé. « Et tu me fais quoi là, Angela Davis ? C'est quoi cette histoire de pilule ? Très bien, si tu préfères aller en taule c'est ton problème. De toute façon, ta copine, sans papier, elle prendra le premier avion pour son putain de pays. »

Deux coups sont frappés à la porte. Il hurle. « Oui »

Le gardien ouvre prudemment et passe la tête. « Inspecteur, le commissaire divisionnaire veut vous voir dans son bureau. »

« J'arrive. » dit-il très énervé. « Surveille là. » Il regarde Emily. « J'en ai pas fini avec toi. »


« Putain, ces gamines elles font chier. » Il se met à rire. « Elle a du cran tout de même et elle est vraiment mignonne. » Il se souvient, encore ados, d'une petite anglaise en vacance qu'il avait levé sur une plage de Cassis. « Elles sont chaudes en plus. »

« Et pourquoi le grand patron veut me voir ? C'est quoi l'embrouille ? » Ce type de convocation, c'est jamais pour vous dire merci.

Il arrange son polo dans son jean et se présente devant le bureau du commissaire. La porte est ouverte. « Entrez, Antoine. Je vous présente monsieur Peter Sébastian. » Un homme déjà âgé aux cheveux poivre et sel mais grand et athlétique, est assis dans un fauteuil. Il se lève et serre d'une poigne franche la main du jeune policier.

« Monsieur Sébastian est le propriétaire de l'appareil. Il l'a formellement reconnu et trouvé à l'intérieur ses photos. »

Antoine est satisfait. Il va pouvoir mettre un terme aux agissements de cette Tymara qui les enquiquine depuis plusieurs mois. Enfin, pendant un petit moment en tout cas. « Très bien, Monsieur le Commissaire, je vais pouvoir faire le procès-verbal et déférer au juge les deux filles. »

Le commissaire le prend par l'épaule. « Oui, mais auparavant, monsieur Sébastian aimerait parler en tête à tête, à la jeune femme qui avait l'appareil. Vous savez, celle qui se dit photographe. Et j'ai donné mon accord.»

« Mais Monsieur le commissaire, on est en pleine procédure, je ne sais pas si c'est une bonne idée de laisser ce monsieur avec cette fille. Ça pourrait être considéré comme une cause de nullité. Et puis, elles sont dangereuses. Lors de leur interpellation, elles ont agressé les gardiens. » Il baisse de ton. « Chef, c'est un civil, vous ne craignez pas qu'il lui arrive quelque chose ? Laissez-moi avec eux au moins.»

« Je saurais me défendre, jeune homme. Ne vous inquiétez pas pour moi. » Le photographe semble sûr de lui.

« Mon cher Antoine, Monsieur Sébastian est une personnalité à laquelle, je ne veux rien refuser. » Il l'entraine vers la sortie et lui glisse à l'oreille. « Le Président en personne va lui remettre la légion d'honneur. Ok. »

Antoine le regarde éberlué. « Le Président … de la République. »

Le commissaire opine de chef et continuant à haute voix. « Quand on a couvert les plus grands conflits de la planète, je suis sûr que ce n'est pas une jeune fille qui peut vous effrayer. » Il se tourne vers Sébastian et de façon assez obséquieuse s'efface pour le laisser passer.

« Merci Monsieur le commissaire. »


Emily attend. Elle s'inquiète pour Tymara. Sont-ils capables de la mettre dans un avion comme Le jeune flic le lui a dit. « C'est de l'intox. J'en suis sûre. Mais s'ils la renvoient, comment je vais faire pour la retrouver ? La Roumanie, il y a certainement des cars qui y vont. Son père pourra me dire où je peux la trouver. Acceptera-t-il de me parler ? Putain, ça n'arrêtera donc jamais. » Elle se prend la tête dans ses mains. « Enfin, pour l'instant, ils ne m'ont rien demandé sur Paris. Peut-être n'ont-ils pas rentré mon nom sur leurs serveurs. Ils doivent en avoir un où tout est enregistré. » Elle sent les yeux du gardien sur elle. Elle relève le torse. « Il ne faut pas que je montre de la faiblesse. »

La porte s'ouvre. Emily voit deux hommes plutôt âgés, son flic est derrière en retrait. Celui en costume donne l'ordre au gardien de sortir et il referme la porte. Il ne reste que celui habillé façon baroudeurs, pantalon de toile et veste de brousse, l'appareil à la main. Il ne ressemble pas à un flic ou alors il appartient à une équipe spéciale, les stups forcément. « Fuck. »

« Sorry, vous avez parlé ? »

« Il s'exprime en anglais, bizarre pour un flic français. D'ailleurs il ne fait pas français. Il a l'appareil dans les mains. » Emily ne répond pas.

« Bonjour, Emily. Fitch, c'est ton nom, d'après ce que mon dit les policiers. Anglaise, je crois ? »

Emily fait un signe de la tête.

« Je suis Peter Sébastian. » Il lui tend la main.

Emily ne bouge toujours pas. Mais le nom lui parle. Pourquoi ?

« Tu permets ? » Il prend la chaise libre et s'assoit. Il lui sourit. « Je comprends ta méfiance. A ta place, j'agirai de la même façon. » Il pose l'appareil sur la table. « Je ne suis pas policier, je suis photographe et cet appareil est le mien. Enfin, il m'a été confié pour que j'en fasse la promotion. »

Emily réagit. « Shit, Peter Sébastian, bien sûr. Elle en a entendu parler. Un vieux qui a eu le Pulitzer pour des photos sur les narco trafiquants ou peut-être sur une guerre. Enfin, un truc comme ça.»

Elle le fixe. « Vous avez récupéré votre putain d'appareil, alors qu'est-ce que vous me voulez ? »

« Parler avec toi. Je suis désolé de ton arrestation et de celle de ton amie. Je n'ai pas voulu tout cela. Un appareil photo ne mérite pas qu'une personne aille en prison. Mais bon, je crois que les autorités de la ville ont été vexées. Je suis leur invité, tu comprends. »

« Non, je ne comprends pas. » Emily s'excite. « Cet appareil, c'était pour me rendre heureuse. Vous le laissiez trainer. Et maintenant la personne qui m'a fait ce cadeau va être incarcérée, expulsée. » Sa voix s'affaisse « Et je vais la perdre. »

Peter regarde cette jeune fille, elle a tout du chat sauvage. Il doit être certain de ce qu'il pense.

« Lorsque j'ai pris l'appareil, j'ai été surpris. Aucunes de mes photos n'ont été effacées. »

Emily hausse les épaules. « Elles sont très belles. »

« Tu aimes la photo ? Toi-même tu en fais ? C'est ta passion ? »

Le regard d'Emily est noir. Ce type l'énerve avec ses questions, elle ne comprend toujours pas ce qu'il veut. « Je ne sais pas, oui sans doute. En tout cas si j'ai eu l'intention d'être photographe, c'est fini maintenant. »

Peter devient plus direct. « Donc c'est toi qui a pris les photos qui se trouve dans cet appareil ? »

« Oui, c'est moi. Mais l'appareil est à vous, vous pouvez les effacer ? Ça n'a pas d'importance. » Emily baisse la tête. Elle ne sent plus la boite dans sa poche.

« Emily, regarde-moi. » Il avance sa main.

Elle a un mouvement de recul. Peter retire aussitôt sa main. « Ne me touchez pas. Laissez-moi tranquille. J'en ai assez de ce jeu. C'est moi qui ai volé votre appareil, vous pouvez le dire aux flics. »

« Je ne dirai rien aux flics. Je voulais te montrer ceci. » Il allume l'appareil, fait défiler des photos et s'arrête sur une. Il place l'écran devant elle. Elle peut voir Tymara jouer avec Sultan. « La composition est bonne, ton cadrage est subtil. Il émane de cette photo de la force mais aussi une grande sensibilité. La force du cheval et la sensibilité de l'écuyère. Le mouvement est naturel, tu as su capter l'osmose entre les deux sujets et leur proximité. On sent l'amitié qui existe entre l'animal et sa cavalière. » Peter la fixe. « Et s'il n'y avait que celle-ci, mais beaucoup de tes photos ont un cachet, une personnalité. Elles ont à la fois, de la tristesse et de l'espoir, un peu comme une renaissance qui ferait mal. Tu as également le sens de la lumière et du choix des couleurs. » Il affiche une autre photo de Tymara. Elle danse sur la plage au coucher du soleil. Emily se met à pleurer. « Emily, votre amour éclabousse toutes ces photos. Ton amie accroche la lumière d'une façon assez exceptionnelle mais tu le sais déjà. Tu as du talent. Bien sûr, il faut continuer à travailler mais crois-moi tu ne dois pas abandonner. »

Emily a pris l'appareil. Elle glisse sur les images. Elle lève les yeux vers cet homme qui lui parle d'avenir. « On ne fait pas de photo en prison » Et puis de toute façon, Tymara sera expulsée.

« J'ai retiré ma plainte. Cela a fait grincer des dents aux policiers mais sans plainte pas de délit. Donc ils vont t'annoncer que tu es libre. »

« D'accord. » Elle le regarde. « Mais cela ne règle rien pour Tymara. Elle est mineure et sans papier, au mieux ils vont l'enfermer dans un centre au pire … » Elle n'ose plus prononcer ce mot

Peter se frotte le front. « Je suis sur le festival de photos d'Arles pour encore quelques jours. Si je peux t'aider, je le ferai volontiers. Tu sais où dormir ce soir ? »

Emily fait non de la tête mais elle s'en fout un peu. Tout ce qui compte c'est de savoir ce que va devenir Tymara. « Vous pourriez vous renseigner pour Tymara ?»

« Bien sûr. Je le ferai. » Il devient très sérieux. « Emily, beaucoup de jeunes photographes m'envoient leur book. Certains sont bons, rares sont ceux qui pourront faire une carrière. Mais tu es la première qui m'ait touché à ce point. Je ne sais pas ce que tu as vécu, mais ça ressort dans ton travail. » Il n'a pas le courage de la laisser seule. Il la sent totalement désemparée. « Si tu veux ce soir je te prends une chambre dans mon hôtel. Il est plutôt sympa. » Il sort une carte de visite et écrit l'adresse dessus. Il la lui tend. « Je suis libre ce soir. On peut se retrouver à l'hôtel si tu veux. Il y a mon numéro. » Il la regarde dans les yeux. « Emily, tu peux m'appeler quand tu veux et venir quand tu veux. Tu peux me faire confiance. Ok ? »

« Je vais réfléchir. » Elle hésite. « Merci. »