Disclaimer : Je ne fais qu'emprunter l'univers et les personnages de Supernatural, et accessoirement de la Bible.
Précédemment : Trois nouveaux soldats (Pmox, Baradiel, Rzionr Nrzfm) ont rejoint la Garnison. Camael renaît en tant que Jésus pour enseigner la Foi aux Humains. Lorsque la nouvelle se répand que sa Grâce a été détruite et qu'il mourra en Humain, de nombreux Anges se rebellent et sont envoyés en redressement.
Bonne lecture !
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Le mont des oliviers
Baignée de soleil, la Galilée déborde de parfums d'épices et de miel. Le murmure du roulis sur la grève est étouffé par la rumeur de la vie qui s'élève de la cité en un bourdonnement constant de voix humaines.
Cette zone fait partie de ce qui fut jadis le secteur de Siosp, non loin du lac salé auprès duquel furent mis à feu et à sang Sodome et Gomorrhe quelques siècles plus tôt.
Auprès duquel mon frère fut exécuté sous mes yeux. Sous nos yeux à tous.
Il me semble encore entendre les échos déchirants de son agonie, des hurlements des monstres et Humains, et des explosions dévastatrices d'Uriel. Que la vie puisse reprendre son cours si vite après massacres et tragédies m'étonnera toujours. La vie des Humains est courte et leur mémoire des événements se déforme et se perd de génération en génération. Ou peut-être est-ce dû à la capacité d'adaptation dont ils ont si bien fait preuve au cours de leur évolution.
De ma hauteur, j'observe la foule animée qui sillonne les ruelles comme de l'eau ruisselle entre les pierres. Chaque individu renferme en son âme une histoire chargée de souvenirs et de sentiments. Uniques dans leur multitude, complexes et imprévisibles, je pourrais observer les Humains pour l'éternité sans me lasser.
Vêtus de la tête au pied pour échapper à l'éclat du soleil, ils se frayent un passage entre les étalages bariolés de marchands et les charrettes lourdes de nourriture ou ballots de paille. Foulant la poussière parmi eux, Jésus marche, suivi par une trentaine de disciples emplis de ferveur. Une étoffe blanche sur sa tête voile à demi ses cheveux sombres et ondulés dont quelques mèches s'échappent et serpentent sur sa tunique. Il a à présent atteint l'âge adulte, et une barbe noire orne son visage doré par le soleil. Ses yeux d'un marron chaud se posent avec bienveillance sur chaque personne qu'il croise ou même qui le bouscule. Parfois, il élève la main et leur frôle le front de deux doigts, les soulageant de leurs souffrances physiques en soufflant quelques paroles apaisantes.
Autour de moi, des froissements de plumes se font entendre, mais je garde la tête baissée pour suivre la progression de Jésus dans les ruelles de la cité. Depuis des années déjà, la curiosité de mes frères des autres divisions à l'égard de Jésus ne fait que croître, et nul Ange du Paradis n'ignore aujourd'hui la situation complexe et inédite de Camael. Si seule la Garnison est chargée de la surveillance des Humains et de notre ancien frère d'armes, il est devenu monnaie courante de voir notre mission d'observation entrecoupée de visites d'Anges curieux qui souhaitent voir de leurs propres yeux l'Ange rebelle dont la Grâce a été arrachée. Qui vit désormais parmi les Humains comme un des leurs. Avec une mission de la plus haute importance à accomplir. Sans même savoir qu'il est un Ange.
Oui... En effet, il n'est guère étonnant que Jésus intrigue autant mes frères.
Jésus s'arrête devant un mendiant aveugle, et ses disciples forment un arc de cercle derrière lui, échangeant des chuchotements vibrants de fascination et d'adoration entre eux – les miracles qu'accomplit Jésus ne cessent de les impressionner. Je le regarde échanger quelques mots avec l'homme, puis se pencher pour toucher son front. Aussitôt, la brume se dissipe dans ces yeux – la surface blanchâtre des globes s'éclaircit, dévoilant des prunelles et iris parfaitement fonctionnels, débordant déjà de larmes de reconnaissance. Le miraculé se jette aux pieds de Jésus et le remercie en pleurant.
Le sourire empreint de joie sereine qu'esquisse Jésus en guise de réponse est tellement Camael, que ma Grâce se contracte de nostalgie.
« Qui aurait cru que cette nouvelle vie donnerait à notre petit Camou ce goût pour la frime ?
Alors qu'au sol les Humains s'extasient et crient au miracle – certains supplient même Jésus de les accepter eux aussi comme disciples, promettant d'abandonner sur le champ leur vie, leurs richesses et leur famille – je tourne les yeux vers Balthazar dont les yeux tourmaline pétillent d'amusement.
Balthazar n'a été que peu présent ces dernières décennies, de plus en plus souvent convoqué par la hiérarchie, ou s'absentant pour d'autres raisons qui restent obscures pour moi. Je lui renvoie son regard sans ciller, et il poursuit avec une mimique ironique :
- Si au moins il profitait de ses pouvoirs et de son joli minois pour culbuter la gueuse, mais non ! Voilà qui ne change pas, incarnés en Humains ou non, vous autres dans la Garnison avez un balai carré tellement profond dans le cul que pas même Dieu Lui-même ne pourrait l'en extirper.
Je ne relève pas l'insulte, mais plisse les yeux en reportant mon attention sur Jésus qui se retrouve assailli de mains avides et de supplications de souffrants.
- Comment se fait-il qu'il ait ces pouvoirs, Balthazar ? J'aurais pensé que sans sa Grâce, un Ange serait impuissant. Mais je le vois guérir des Humains d'un simple contact, faire apparaître des poissons dans la mer sans le moindre effort...
- Ah, Cassy Cassy Cassy... mon cher et naïf petit Cassy... Tu ne sais donc rien à propos de la Grâce, n'est-ce pas ?
- Je ne suis pas petit, dis-je en me renfrognant. Explique-moi pourquoi Camael a ces pouvoirs alors qu'il n'a plus sa Grâce.
- Petit dans le sens jeunot – je te rappelle que tu as été créé bien plus tard que moi.
Le regard que je lui lance est sans doute peu amical, car il élève une main avec un air faussement effrayé, les yeux taquins.
- D'accord, d'accord ! Vois-tu, la Grâce est notre source d'énergie et ce qui nous relie directement au Paradis par un système de réseau vivant, c'est vrai, mais elle est surtout ce qui nous procure notre apparence et abrite notre esprit saint. En théorie, l'esprit saint ne survit pas si la Grâce a été détruite, car contrairement à une âme humaine, il ne peut survivre seul. Dans le cas de Camael, une formule a été utilisée pour séparer Grâce et esprit saint et faire en sorte que ce dernier survive assez longtemps pour être implanté dans l'utérus d'une Humaine.
- Dans l'utérus d'une Humaine... est-ce comme prendre un réceptacle, en somme ?
- Pas exactement ! C'est là que ça devient plus complexe. L'utérus n'était pas fécondé quand Camael s'est invité dedans – je me suis assuré que Marie n'était pas une dévergondée et était bien sage avec son fiancé – et c'est son esprit saint qui y a créé la vie. Disons que cette pauvre Marie a eu droit aux inconvénients sans les avantages et que Joseph a pu se la carrer derrière l'oreille. Oh, mais je vois ton air perplexe.
Autour de nous, une dizaine d'Anges arrivent en même temps et se mettent à échanger des commentaires à voix basse en pointant Jésus du doigt. Quelques secondes plus tard, ils sont déjà repartis, remplacés par une nouvelle fournée d'Anges curieux.
Balthazar lève les yeux au ciel d'un air désappointé.
- Là, Cassy, tu es censé me supplier d'expliquer ce mystère, ou au moins poser une question, au lieu de me dévisager avec ces yeux de merlan frit.
Je me contente de plisser les yeux.
- Très bien, soupire-t-il d'un air mélodramatique. Je continue, donc ! La particularité de l'esprit saint, est qu'il est bien plus complet que l'esprit d'un Humain. Car vois-tu, les Humains sont eux aussi composés de deux éléments : un esprit et une âme. Mais leur esprit ne contient que leurs souvenirs et leur instinct de survie. Un Humain sans âme ne serait plus qu'un animal intelligent, en somme, préoccupé de sa propre survie, de sa reproduction, et de la protection de son espèce si elle est en danger. Sans émotions, ni sensibilité, ni créativité. Alors que notre esprit saint, lui, contient tout ce que nous sommes. Notre personnalité, nos souvenirs, ainsi qu'un écho de notre Grâce.
- Un écho ?
- Tout à fait. Un lien unique existe entre chaque esprit saint et sa Grâce, ce qui explique que les Grâces ne sont pas interchangeables. Nous n'en avons qu'une seule, et toi et moi ne pourrions pas échanger nos Grâces, par exemple, ni en faire don à Camael. Et ce lien entre esprit saint et Grâce les influence réciproquement. La Grâce est née de la Vie, de l'énergie créatrice de Père à l'état pur, et son moindre contact est synonyme de vie et création. Même privé de sa Grâce, l'esprit saint de Camael en conserve une trace, suffisante pour créer la vie dans un utérus vide ou pour accomplir tous ces jolis petits miracles. On ne peut effacer de son esprit saint des millions d'années de fusion d'énergie en seulement quelques décennies. C'est ce qu'on appelle l'écho.
J'acquiesce en absorbant ces informations. Balthazar pose ses doigts sur sa tempe et lève les yeux au ciel avec un soupir exaspéré.
- Décidément, ils ne savent rien faire sans moi, les hauts pontes ! Surveille bien notre célébrité locale, j'ai une réunion surprise sur le feu...
Il m'adresse un clin d'œil complice et s'envole à son tour, me laissant au milieu de tous ces Anges que je ne connais pas et qui vont et viennent sans interruption. J'ose espérer que d'ici quelques années ils se seront lassés. Mon frère n'est pas un phénomène ni une expérience à analyser.
Jésus, entre temps, a repris sa marche dans les rues ensoleillées et poussiéreuses de la cité, suivi par de nouveaux disciples conquis. Il répond patiemment à leurs questions et transmet ses enseignements emplis de sagesse, évoquant le nom de Père avec une dévotion si pure que je sens ma propre Foi être renforcée par ses paroles. Camael a toujours su trouver les mots justes pour glorifier Dieu et galvaniser notre dévotion.
- Tu es Castiel. N'est-ce pas ?
Je lève la tête pour plonger dans le regard d'un Ange aux yeux onyx, ouvert et chaleureux.
- Je m'appelle Inias. Tu ne t'en souviens sans doute pas, mais nous nous sommes croisés de loin après le Déluge, et j'étais présent aussi à votre procès à Camael et toi pour vous soutenir...
Mes souvenirs de mon procès sont lointains et je ne me souviens guère de l'assistance présente – outre la Garnison, Samandriel, Balthazar et les Sœurs du Destin – mais pour ce qui est du Déluge...
- Je me souviens, dis-je doucement. Tu volais dans le ciel avec ta division.
- La division de l'air, des courants aériens et des tempêtes, oui. Comme beaucoup d'Anges, j'ai souvent entendu parler de vous depuis la création de la Garnison et des Humains, et... je voulais simplement te dire... que même si nous gardons le silence, nous sommes nombreux à vous soutenir. À penser que les Humains sont le chef-d'œuvre de la Création de Père et que votre mission est essentielle.
Sa voix vibre de sincérité tandis que sa Grâce s'illumine au niveau de sa poitrine en un lent tourbillon lumineux.
- … Merci, dis-je tout bas.
Il baisse les yeux pour observer Jésus, se ailes se crispant dans son dos.
- Le sort de Camael, en revanche, divise de plus en plus nos frères, et je me sens moi-même partagé sur le sujet... J'ai Foi dans le plan de Père et j'espère que les Humains comprendront Son message, mais... Comment supportez-vous cette situation, vous qui dans la Garnison avez été proches de Camael ?
Je cligne des yeux et le dévisage d'un air méfiant, mais je ne lis que de la compassion et de la curiosité dans ces orbes onyx. Je détourne le regard pour observer Jésus guérir une femme dont le bras était paralysé, et réponds d'une voix neutre qui ne laisse rien transparaître de mon trouble.
- Chacun d'entre nous a réagi différemment à ces événements, Inias. Notre Général s'est montrée irréprochable et dévouée à la hiérarchie, et la plupart de mes frères ont... assez mal pris la nouvelle, mais ont fini par l'accepter. C'est pour Uriel que ça a été le plus difficile. Il... les incidents qui ont frappé la Garnison ces derniers millénaires l'ont changé. Le châtiment de Camael lui a fait perdre ce côté insouciant qu'il avait toujours eu...
Pourquoi lui dis-je tout cela ? Mes pensées s'échappent et prennent vie malgré moi, comme si je les avais contenues trop longtemps.
Je ne devrais pas partager mes pensées. Avec qui que ce soit. Surtout en ce moment.
C'est dangereux.
- Et toi, Castiel ?
- Moi ? dis-je en levant la tête vers lui, confus.
Il m'observe en cillant, ses ailes bien repliées dans son dos.
- Oui. Tu étais proche de Camael...
Je serre les poings.
- Camael et moi avions... une histoire, dis-je avec précaution. C'est compliqué.
Inias semble comprendre que je ne souhaite pas en parler.
- Sache que quoi qu'il arrive, Castiel, je serai de ton côté. Et je ne serai pas le seul. »
Et sur ces mots, il s'envole en un clin d'œil, me laissant seul avec mes pensées et les enseignements que Jésus dispense à ses disciples toujours plus nombreux et fascinés.
Par sa sagesse ou par ses pouvoirs, je ne saurais dire.
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Le flanc de la haute colline est tapissé d'une foule compacte d'Humains debout ou assis en tailleur, tous disposés en arc de cercle pour bénéficier d'une vue optimale sur la performance d'orateur de Jésus. Ils sont un bon millier, tous silencieux et concentrés, à absorber le message de paix, d'amour et de tolérance que mon frère déchu leur dispense. À ses pieds sont assis douze apôtres qu'il a sélectionnés parmi ses disciples favoris pour apprendre son enseignement et pouvoir le répandre à leur tour à l'avenir. Tous l'écoutent avec ferveur et adoration, buvant ses paroles.
Une brise tiède fait frémir les feuilles des arbustes et onduler les pans des tuniques des spectateurs. Les flots de la mer de Galilée scintillent au soleil et ses vagues grignotent la grève. Sous le chant des grillons, des lézards se glissent furtivement sur les roches tièdes.
Jésus semble à l'aise dans son rôle de guide spirituel. Son maintien est si majestueux, son regard si ancien, ses paroles si profondes qu'il me faut parfois m'efforcer de me souvenir que Camael ignore qu'il est un Ange, et qu'il n'a plus aucun souvenir de ses millions d'années d'existence dans la Garnison, ni de toutes les batailles et missions que nous avons remportées. Ni de Caïn.
En l'écoutant captiver son auditoire, je comprends enfin pourquoi la hiérarchie a jugé nécessaire que Camael renaisse parmi les Humains et vive comme l'un d'eux. Nul Ange n'aurait su trouver les mots pour toucher les Humains de la sorte et leur faire aimer Dieu : pour nous, la dévotion ne s'apprend pas. Elle est innée, elle fait partie intégrante de notre essence.
S'il nous avait fallu parler directement aux Humains, nous leur aurions ordonné sans sommation de croire et d'obéir à la Volonté du Seigneur – sans aucune preuve de Son existence. Car c'est ce que nous faisons depuis toujours. Jésus, lui, emploie des mots simples, des phrases courtes et imagées qui marquent les esprits des Humains, des exemples qui touchent à leur quotidien, à leurs préoccupations de mortels. Il trouve le chemin de leur cœur.
Nul autre que l'Ange de la Joie n'aurait réussi ce tour de force. Sa rébellion mise à part, il a toujours préféré la douceur à la force.
« Je n'ai pas observé les Humains d'aussi près ni aussi longtemps que vous, mais de ce que j'ai pu apercevoir d'eux depuis leur création, je sais d'ores et déjà que le message de Jésus ne sera pas compris.
Je jette un coup d'œil à Baradiel qui, les bras croisés, observe le sermon sans enthousiasme, les flammes dansant dans ses yeux écarlates.
Depuis deux mois, la hiérarchie nous a donné de nouvelles directives concernant la mission de surveillance de Jésus. Nous devons désormais être au moins trois à l'observer en permanence, avec des rotations tous les deux ou trois jours selon le planning établi. Aujourd'hui, c'est en compagnie de Baradiel et de Zedekiel que j'observe le moindre des gestes de Jésus.
- Trop de métaphores, peut-être ? lance Zedekiel en penchant la tête sur le côté. Ces histoires d'oiseaux et de lis des champs sont un peu obscures. Et quelle idée de promettre aux cœurs purs qu'ils verront Dieu ! Tout le monde sait bien que seuls les Archanges ont le privilège de voir Père et de Lui parler.
- Cela, Jésus l'ignore, j'objecte d'un ton neutre. Il ne sait du Paradis que ce que la hiérarchie nous a dit de lui transmettre via les songes.
- Il ne s'agit pas de la formulation du message, me coupe Baradiel. Le problème viendra de l'interprétation qu'en feront ceux qui l'écoutent.
Zedekiel le regarde en clignant des yeux d'un air perplexe, mais les détourne vivement lorsque Baradiel le fixe sans ciller. Même après toutes ces années, Zedekiel a toujours du mal à soutenir ce regard flamboyant et qui se meut comme une coulée de lave.
- Si Dieu a choisi de transmettre ce message aux Humains, c'est qu'Il sait qu'ils sont prêts à l'entendre et le comprendre, dis-je.
Car pour sacrifier un Ange, même rebelle, Père est forcément sûr de ce qu'Il fait. J'ai Foi en Son plan. Le plan est juste.
- Quand bien même serait-il compris par ceux qui l'écoutent en ce moment, il suffira de deux ou trois générations pour que le message soit déformé ou perdu. Les Humains sont ainsi.
Baradiel souffle ces mots sur le ton d'un constat, sans colère ni mépris, et reprend son observation impassible.
À ma gauche, Zedekiel pousse un soupir.
- Quel dommage que les Humains vivent si peu longtemps. S'ils vivaient au moins un millénaire ou deux, sans doute seraient-ils moins ignorants. Camael, s'il reste en bonne santé, devrait mourir de vieillesse au bout... d'un siècle, en étant optimistes ?
- Certains des élus de Dieu ont vécu bien plus longtemps, dis-je tout bas. J'espère seulement qu'il vivra une vie longue et heureuse et qu'il réussira dans sa mission.
- Je prie Dieu tous les jours pour qu'il trouve dans sa vie mortelle le pardon et la paix qu'il n'a pu trouver parmi nous. »
Il ferme ses yeux d'un bleu glacé et joint ses quatre mains. Sa Grâce s'illumine alors que sa prière s'élève vers le ciel en un chant silencieux. Je le rejoins dans sa prière avec ferveur.
Baradiel, lui, se mure dans son silence.
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Anna se faufile au sein de la foule mouvante avec aisance. Mis à part son maintien raide et son regard qui ne cille jamais, il serait ardu pour un Humain de deviner que cette vieille femme au teint mat et au visage buriné par les années renferme une puissante entité vieille de plusieurs millions d'années – le Général de la Garnison, de surcroît.
Pour nous qui observons le déroulement de l'opération de haut, Anna se distingue clairement au sein de la multitude d'Humains qui défilent dans les ruelles de Jérusalem. Son véritable visage apparaît en transparence, comme une ombre lumineuse superposée à celui de son réceptacle, et ses ailes fantomatiques dépassent dans son dos. Les passants les traversent sans même en avoir conscience.
« Très bien ma jolie. Il se trouve à quelques mètres de toi. Approche-toi, pose ta main sur son épaule et dis-lui que tu as besoin de son aide. Invente un truc larmoyant. Ces bons samaritains qui suivent Jésus sont toujours prêts à sauver la veuve et l'orphelin.
Zachariah est au plus près de la scène : Anna marche littéralement entre ses jambes. Nous, soldats de la Garnison, formons un cercle plus étendu autour de Jérusalem. Ou plutôt, seuls quelques soldats parmi la Garnison sont présents : Hester, Balthazar, Ephra, Miz et moi. Un lourd silence s'étire entre nous, et les quelques regards tendus que nous échangeons attestent du choc que nous a procuré la nouvelle que nous ont annoncée Anna et Zachariah quelques minutes plus tôt.
Anna a jugé préférable de ne pas convier les autres soldats de la Garnison. Par mesure de sécurité. Elle craignait qu'ils ne s'emportent ou se rebellent à l'annonce de la nouvelle.
Seul Balthazar ne semble pas surpris. Après tout, il est dans la confidence depuis au moins un siècle. Il était probablement au courant avant même la naissance de Jésus.
Zachariah secoue la tête d'un air moqueur.
- Oh et par pitié Anna, ne tire pas une telle tronche. Tu vas nous l'effrayer, le pauvre petit. Un peu d'émotion, des larmes dans les yeux, de la comédie, du grandiose, voilà ce que je veux voir ! Une fois que tu l'auras isolé dans un coin désert tu pourras reprendre ton attitude de statue, va.
Le corps replet de la vieille femme se fige et elle jette un regard de frustration vers le ciel – vers nous – avant d'accélérer le pas et de poser la main sur l'épaule de l'apôtre le plus proche de Jésus : Judas Iscariote.
Anna fait de toute évidence de louables efforts pour paraître un peu plus humaine, mais sa pâle imitation d'émotion est un échec flagrant. Son maintien reste raide et sa voix est un fil monotone, ce qui rend son discours de détresse peu crédible. Douloureux à regarder, même.
- C'était parfaitement pitoyable, Anna, lâche Zachariah d'une voix traînante. Mais peu importe, le nigaud te suit, c'est l'essentiel. Amène-le dans la ruelle déserte comme convenu.
Les trois orbes d'un bleu sombre aux reflets de glace de Zachariah suivent Anna et Judas avec une attention à la fois aiguë et nonchalante.
J'entends parler de Zachariah depuis une éternité, et c'est la première fois que je le vois en personne. À l'époque où j'observais les Humains encore couverts de fourrure apprendre tout juste à se tenir sur deux pattes au lieu de quatre – je maintiens qu'ils tentaient de nous imiter, étant donné que nous ne nous cachions pas encore à leurs yeux – la tentative de rébellion et le redressement de Zachariah avaient eu un retentissement énorme. À ma connaissance, il est le tout premier Ange à avoir contesté un ordre. Et le premier à avoir subi un redressement.
En l'observant du coin de l'œil, je ne peux m'empêcher de me demander s'il regrette sa rébellion, et s'il regrette ses dinosaures – tout comme moi, il m'arrive parfois de regretter la race alternative des Humains qui était si prometteuse...
Il dégage une aura d'assurance paternaliste. Son maintien est raide, mais sa Grâce fluide. À le voir, rien ne laisserait deviner que le doute ait pu l'habiter un jour.
Pour que le chef de la totalité des divisions chargées des créations vivantes de Père se déplace pour superviser du travail de terrain, c'est que la manœuvre est essentielle et que la hiérarchie souhaite s'assurer d'une réussite totale.
Anna s'est isolée dans la ruelle avec Judas. Celui-ci se tourne vers elle, la compassion dans ses yeux se muant en perplexité. Le visage d'emprunt du Général est neutre, et ses yeux perçants fixent l'objectif de sa mission avec une détermination sans faille. Le corps qu'elle investit a beau être usé comme la grève par le roulis du temps, elle irradie d'une puissance plus écrasante que sous sa forme réelle. Sans doute que sa Grâce, concentrée et fluidifiée dans si peu d'espace, gagne ainsi en intensité.
Il me semble que cela doit être inconfortable, de se sentir comprimé dans un minuscule assemblage organique aux prises avec les effets du temps. Je n'ai jamais posé la question – ni à Balthazar, ni à mes frères qui ont pris des hôtes ponctuellement au cours de ce dernier millénaire.
- Bien ma jolie, mettons-lui en plein la vue, lance Zachariah avec un ton faussement enjoué. Commence donc par un peu de vent pour faire trembler les tuiles et voler la poussière.
Anna s'exécute – les pans de leurs vêtements se mettent à claquer en se plaquant contre leurs corps. Judas tressaille, effrayé en tâchant de protéger ses yeux de la poussière avec ses bras. Anna élève sa voix puissante et monocorde pour se présenter comme un Ange du Seigneur.
- Les ailes, intervient alors Balthazar en levant les yeux au ciel. Je vous le rappelle à chaque fois. N'oubliez pas les ailes. Ça en jette et il n'y a que ça pour leur couper la chique, aux Humains.
- Bien vu, Balthazar, concède Zachariah. Anna, tu as entendu, exhibe donc ton joli plumage avec un petit éclair pour qu'il ne puisse pas le manquer.
Anna prend une profonde inspiration en déployant ses ailes immatérielles. D'épais nuages lourds d'eau et d'électricité s'amassent soudain dans le ciel rosé de cette soirée de printemps. Le grondement du tonnerre claque, et l'éclair strie les airs non loin de nous. La lumière éclabousse le corps d'emprunt d'Anna et projette sur le mur de la ruelle l'ombre de ses ailes. Judas tombe à genoux en tremblant de tous ses membres et se prosterne si bas que son front en touche le sol poussiéreux.
- Maintenant, répète après moi : Relève-toi Judas et réjouis-toi, car Dieu t'a choisi pour accomplir Sa volonté.
Anna répète ce que lui dicte Zachariah, mot pour mot.
- Tu es l'apôtre le plus proche et le plus dévoué de Jésus, Fils de Dieu. Et tu seras celui qui le trahira et le livrera à sa mort. Dans une semaine, tu guideras les hommes des grands prêtres et des Pharisiens jusqu'à Jésus afin qu'ils l'emportent et le livrent à la justice romaine.
La gloire croissante de Jésus a fait naître bien des rancunes et envies dans le cœur des hommes, et nombreux sont ceux qui désirent sa mort. Mais jusqu'à présent, jamais les ennemis de Jésus n'ont pu s'en prendre à lui : soit parce qu'ils ne savaient pas où il se trouvait ni à quoi il ressemblait, soit parce qu'ils n'osaient pas l'attaquer en public devant ses centaines de fidèles disciples.
- Le trahir et le livrer à sa... ? Jamais je ne ferai ça... J'aime Jésus et jamais je ne le trahirai, se défend Judas en se relevant, les jambes flageolantes.
C'est avec une stupéfaction incrédule qu'il dévisage Anna, et même de ma hauteur, j'aperçois sa jugulaire palpiter à un rythme accéléré.
- Tu le feras, insiste Zachariah, doublé aussitôt par Anna, car Dieu l'ordonne. Si tu aimes réellement Jésus et son Père, tu ne craindras pas d'être perçu comme un traître, car tu sauras que tu as fait le bien. Jésus sera condamné à mort, montera au Paradis, et son sacrifice sauvera l'Humanité.
Judas secoue la tête, les yeux écarquillés et emplis de panique.
- Passer pour un traître n'est pas ce qui me dérange, ô Ange, mais je ne peux trahir Jésus. C'est mon ami le plus cher.
Zachariah lève les yeux au ciel.
- Et ça y est, c'est parti pour les sentiments débordants de mièvrerie infâme... nous souffle-t-il avec sarcasme. Anna, dis-lui : il ne s'agit pas d'une trahison, mais d'une mission sacrée. Jésus sait déjà que tu es destiné à le trahir. Son sacrifice est nécessaire pour sauver l'Humanité de ses péchés. Ah ah ! Ça sonne plutôt bien, non ? nous lance-t-il avec un ricanement. Voilà qui fera très bien dans mon rapport à la hiérarchie. Ils apprécient tout ce qui est onirique et mystérieux. C'est, après tout, la marque de fabrique de Père.
Je détourne les yeux en silence.
Lorsqu'Anna et Zachariah nous ont convoqués sans convier le reste de la Garnison aujourd'hui, ils nous ont révélé le sort qui attend Camael – une mort prématurée et cruelle – et que nous devons garder secret jusqu'au moment fatidique. L'information doit rester confidentielle aussi longtemps que possible, car la hiérarchie – non, Dieu – craint qu'Uriel, Rachel ou tout autre Ange ne se rebelle et fasse échouer la mission avant qu'elle n'aboutisse.
Qu'Anna et le Seigneur me considèrent comme l'un des soldats les plus fiables et loyaux m'aurait, en temps normal, empli de fierté. Mais je ne ressens rien. Je peine encore à réaliser que le dernier de mes espoirs pour mon frère s'est effondré comme tous les autres. Il ne reviendra pas dans la Garnison, ne retrouvera pas ses souvenirs, et subira une mort pénible.
Et il le sait.
Zachariah lui a annoncé sa mort et la trahison de Judas depuis des années, paraît-il. Sans même savoir qu'il est sacrifié par ses propres frères, Jésus l'a humblement accepté. Sans question ni hésitation, comme seul un Ange sait obéir. J'aimerais pouvoir épargner à mon frère les souffrances qui l'attendent. Camael est un soldat de la Garnison. Un Ange du Seigneur. Puisqu'il est condamné, la moindre des choses serait de lui offrir une mort décente, rapide et sans douleur.
Je commence à comprendre ce qui l'a poussé à sauver Caïn de l'emprise du Paradis. Si seulement il existait un moyen d'en faire de même avec lui...
À nos pieds, Judas éclate en sanglots en promettant à Anna qu'il obéira puis s'éloigne le visage strié de larmes. Sa silhouette abattue disparaît dans la foule.
- Eh bien voilà ! Ce n'était pas si difficile, non, Anna ? Voilà qui est bon – très bon, même – pour ton avancement dans les échelons. J'en toucherai un mot à la prochaine réunion annuelle. Encore quatre petits échelons et tu montes en grade, ma jolie...
Zachariah nous toise d'un air satisfait en déployant ses ailes.
- Soldats, ce fut un plaisir. À la revoyure ! »
Un bruissement soyeux de plumes, et Zachariah disparaît dans le ciel orageux qui continue de vomir des éclairs, bientôt suivis de trombes d'eau qui s'abattent sur la cité. Le Général reste immobile, ses cheveux blancs se plaquant sur son visage d'emprunt sillonné de rides. Elle serre les poings et fixe le sol sans un mot.
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La brise nocturne se glisse entre les arbres du mont des Oliviers et fait frémir leur feuillage baigné des rayons argentés de la lune. Tout est si calme, et seule la prière à voix basse de Jésus s'élève par-dessus les respirations paisibles de ses disciples endormis dans l'herbe. Il s'adresse à Dieu avec dévotion, désireux de Lui obéir et d'accomplir Sa volonté.
De notre hauteur, nous suivons des yeux la progression des hommes armés de lances qui tiennent des torches enflammées dans la pénombre, formant un long serpent de feu qui ondule sur le chemin. À leur tête, Judas les guide vers le jardin de Gethsémani où sont réunis Jésus et ses apôtres, et annonce tout bas qu'ils devront arrêter celui qu'il embrassera, car ce sera celui qu'ils cherchent.
À leur approche, les arbres engendrent des ombres qui se tordent et se meuvent comme des entrailles à la lueur des torches. Jésus se relève et son regard serein se fixe sur Judas. À ses pieds, ses disciples se réveillent un à un et se lèvent à leur tour avec confusion. À l'exception d'un seul qui continue de ronfler jusqu'à ce qu'il soit secoué et tiré de son sommeil sans ménagement.
Le visage de Judas n'exprime rien lorsqu'il s'avance, bien que ses yeux brillent de larmes contenues. Ses mains se posent sur les épaules de Jésus et leurs lèvres se frôlent un instant – instant qui suffit aux hommes pour empoigner leurs armes et de se précipiter vers leur cible.
Un enchevêtrement de cris et de bruits sourds s'ensuit : tandis que Judas s'écarte avec un regard hanté, les apôtres défendent leur maître avec ferveur et violence. Le sang gicle lorsque l'oreille d'un des gardes tombe tranchée au sol, maculant l'herbe d'éclaboussures écarlates.
« Remets ton glaive au fourreau, le réprimande Jésus d'une voix calme mais autoritaire.
Les apôtres cessent de se battre et regardent avec un air perdu et désespéré mon frère frôler le front de l'homme blessé de deux doigts joints, le guérissant instantanément.
- Si j'ai besoin de protection, c'est mon Père qui S'en chargera, achève-t-il en tendant ses mains pour se laisser ligoter.
Terrifiés, les apôtres s'enfuient, poursuivis par les soldats armés qui arrêtent et ligotent toute personne se trouvant sur leur passage. Car des badauds, attirés par le bruit et la lumière, se sont réunis pour assouvir leur curiosité. L'un d'eux, uniquement vêtu d'un long drap blanc, tente de s'échapper, et les gardes ne parviennent à saisir qu'un pan du tissu qui leur reste en main. L'homme s'enfuit nu dans la nuit, pénis et scrotum ballottant librement entre ses cuisses.
Le Général s'envole sans un mot en constatant que la mission est remplie, visiblement pressée de quitter les lieux. Elle est bientôt suivie de Balthazar qui marmonne quelque chose à propos d'une réunion barbante. Le bruissement soyeux de leurs ailes résonne quelques secondes dans le silence tandis que les soldats emportent sans ménagement Jésus sous le regard de Judas, seul resté sur place.
- Uriel finira par découvrir la vérité tôt ou tard... Nous ne pourrons pas lui cacher tout cela pour l'éternité.
La voix d'Ephra m'a tiré de ma contemplation.
- Il suffit qu'il l'apprenne après la mort de Jésus, afin d'éliminer tout risque de rébellion ou de sabotage de la mission, dis-je d'un ton que j'espère détaché.
- Vivement qu'on en finisse, articule Hester avec lassitude. Garder le secret et justifier nos absences devient de plus en plus difficile. Dans la division des animaux terrestres, les Anges sont d'un tempérament curieux, et mon silence ne fait qu'embraser leur intérêt pour mes déplacements.
- Je comprends qu'Uriel ait été mis à l'écart de la mission – il s'y est violemment opposé depuis le début – et pour les trois nouveaux, je comprends aussi qu'Anna ne leur fasse pas confiance vu qu'ils ne sont là que depuis quelques siècles, mais... les autres ? soupire Ephra. Pourquoi exclure Levanael, Rachel, Htmorda ou Zedekiel ? Ne sont-ils pas aussi loyaux et dévoués que nous ? Pourquoi nous ?
Miz, dont je pourrais compter sur les doigts d'une main le nombre de fois où il a pris la parole (sans compter, bien sûr, toutes ses invitations à observer les absurdités des Humains), élève la voix pour répondre :
- Parce que de tous les soldats de la Garnison, nous sommes les seuls qui obéissons et obéirons toujours aveuglément aux ordres les plus absurdes et cruels, que ce soit par dévotion, désinvolture ou terreur. »
Nous échangeons un regard lourd de non-dits en contemplant ces paroles – à qui d'entre nous s'appliquent ces termes ? Autrefois, j'aurais pu penser sans aucune hésitation que seule la dévotion me motive. Mais depuis la mort de Siosp ma dévotion s'est si bien imprégnée de terreur que je ne parviens quasiment plus à les distinguer l'une de l'autre.
Silencieux, Jésus l'est aussi, tandis qu'il marche escorté de gardes, la lueur des torches dessinant sur son visage des ombres mouvantes et expressives.
Resté sur les lieux désertés, à l'ombre des oliviers, Judas s'effondre en sanglots silencieux. Trente pièces d'argent glissent de sa main ouverte et se répandent au sol avec un tintement sinistre.
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Dans le chapitre suivant
« Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font »
[NdA : Petite précision pour votre culture générale : dans la Bible, Judas, pris de remords, rend l'argent et se pend à un arbre. C'est ce qui m'a donné l'idée qu'il a été forcé.]
