21.

Bon gré, mal gré, Alguérande et Alhannis s'étaient retrouvés côte à côte, devant leur père qui s'était posé dans un fauteuil à oreilles, près des fausses flammes de la cheminée.

Mais bien que du temps soit passé Albator n'avait toujours aucune idée des mots à avoir pour ses fils.

- Je repars demain pour la mer d'étoiles. Et vous, vous allez au Pensionnat. Une habitude pour toi, Alhannis Une découverte pour toi, Alguérande.

- L'enseignement de Lhéda me convenait, marmonna Alguérande.

- Les deux Mécanoïdes vous accompagneront au Pensionnat, pour votre protection. Quant à toi, Alguérande, tu dois impérativement te sociabiliser, mon garçon des bois. Il sera bien plus sain pour toi d'être avec d'autres ados de ton âge. Tu dois aussi apprendre les manières de ce monde et déjà songer à ta voie future. Pas de bus, cette fois, le jet vous conduira. Vous m'avez bien compris, tous les deux ?

- On ne se verra pas, ça me va ! grinça Alhannis.

- Je ferai comme tu voudras, fit Alguérande en refoulant volontairement le mot « papa » face à son aîné.

Alhannis avança d'un pas.

- Papa, tu ne vas pas me l'imposer ! ?

- Alguérande est une classe en-dessous de toi. Si ça te plaît tant, tu ne le croiseras pas. Mais vous êtes tous les deux mes enfants…

- Comme il te plaira ! lâcha enfin Alhannis, à contrecœur.

Alguérande jeta un coup d'œil sur le côté, eut un grand sourire, courant et s'agenouillant pour attraper Mia-Kun qui sautait d'une fenêtre, revenant d'une grande balade pour se jeter dans ses bras, ronronnante, léchouillante.

- Ma toute belle !

Alguérande passa ensuite sa main sous le ventre de la chatte, longuement, examinateur.

- Elle est pleine !

- Bébés ? Bébés ? gazouilla Pouchy survenu sur ces entrefaites. Dis, papa, je pourrai en avoir un ?

- Mia-Kun est à Alguérande, c'est à lui qu'il faut demander et c'est lui qui peut te répondre.

- Oh, dis oui ! pria le garçonnet, mains jointes.

- Tu pourras le choisir, assura Alguérande.

- Merci !

Pouchy glissa sa main dans celle d'Alguérande, tout sourire.

- Viens jouer, j'ai une cabane dans un arbre !

Alguérande se laissa entraîner, passant devant un Alhannis qui affichait une mine scandalisée.

- Tu ne peux pas faire, Pouchy ! Tu ne peux me trahir ainsi !

- Ton tout petit frère ne te trahit pas, jeta sèchement son père. Il suit juste les élans de son cœur, il ne s'attarde pas aux faits, au passé, il ne voit qu'un aîné dont le cœur est aussi bon que le sien.


C'était le dernier soir des vacances d'Albator et de Salmanille, cela avait donc été simplement barbecue auprès de la cascade des piscines, dans le plus beau point de vue du domaine.

Affamé, ou simplement en besoin de la tendresse qu'il appréciait et recevait depuis des semaines, Alguérande était apparu, appréciant les assiettes chargées de viandes et de crudités grillées ou non.

- Alhannis ? fit-il non sans réticence.

- Il a insisté pour que je fasse préparer le jet. J'ai dû lui céder. Il est reparti pour le Pensionnat, bel et bien en avance… Tu l'y retrouveras, Alguérande.

- Il me hait tant… gémit Alguérande. Je peux comprendre, il a raison : je ne devrais pas exister, vivre… Et pour lui ça veut dire te partager, papa… Je voulais rester dans ma chambre, mais là, j'ai quand même très faim !

- Tu peux malgré tout arrêter de dévorer deux minutes et faire quelques pas avec moi ? s'enquit son père en le prenant par les épaules.

Alguérande obéit, captant au passage le signe de main d'Alcéllya qui lui souriait et il lui répondit en agitant la paume à son tour.

- Des conseils pour le Pensionnat, papa ?

- Non, je l'ai quitté depuis trop longtemps, mon monde de tueries en est bien trop éloigné que pour que j'aie un avis pertinent. Je pensais que quelqu'un d'autre… Enfin, passons, c'est ainsi. Alguérande, tu vas te retrouver dans un monde qui t'est totalement inconnu, qui n'a rien à voir avec celui de Khell ou le mien. J'aurais voulu être encore ici, mais tu sais que tu peux m'appeler n'importe quand, Toshiro t'a fabriqué le même émetteur qu'à Alhie. Je serai toujours là pour toi, Alguérande ! Quelque chose à dire ?

- J'aurais préféré repartir dans l'espace, je connais mieux désormais, je m'y sens bien !

Le grand brun balafré ne put retenir un sourire, sa pression s'accentuant sur la nuque de son fils.

- Oui, tu adoreras, mais dans quelques années. Pour y voyager, il te faut apprendre. Qui sait, un jour l'Académie Militaire, comment ceux de notre lignée.

- Oh non, trop rigide, trop de discipline, ce n'est pas fait pour moi !

- Une chose à la fois. Finis d'abord tes études. Je serai de retour dans une quinzaine de semaines.

Du bout du pied, Alguérande fit un petit trou dans le gravillon du sentier, tous deux sous un lampadaire en forme de coquillage.

- Oui, Alguérande ?

- Ce qui est arrivé dans la salle des machines. Nous n'en avons jamais reparlé… Comment ai-je pu nous protéger ? Toshiro a dit que j'avais dissipé la fumée, les flammes, replacé le panneau… Mais en réalité, je ne me souviens pas de ce qui s'est passé, j'ai juste vu ce torrent de feu déferler sur nous !

- Aldéran a dit que ce fut l'élan de ton cœur, tu as puisé dans les ressources insoupçonnées de ton héritage génétique pour effectuer ce prodige.

L'adolescent ne put s'empêcher d'avoir un petit rire.

- Entre tes hallucinations et les propos de cet Aldéran mort depuis des décennies, je me demande lequel des deux est le plus mûr à enfermer ! ?

- Pas d'impertinence, Alguérande, je suis ton père, pas ton défouloir.

- Désolé, je ne voulais pas…

- Je plaisante ! Je n'y ai pas cru moi-même les premières fois. Et même encore aujourd'hui… Tu es exceptionnel à plus d'un titre, Alguérande, c'est tout ce qui m'importe. Mais avant tout, tu dois être un jeune garçon, découvrir et adopter l'insouciance de ton âge, tu as tellement souffert !

- Mais, j'aimais tellement ma maman ! se récria l'adolescent. Je sais que, elle, non, seulement elle aura toujours une place à part dans mon cœur. Salmanille m'en veut ?

- Non, elle sait que tu as besoin de temps. Je te souhaite le meilleur, Algie.

- Oh, merci !

- Pour quoi ?

- Tu m'as appelé Algie ! Comme Khell. Avec mon émetteur, je pourrai le joindre aussi ?

- Bien sûr. Tu as toute son affection et tu dois demeurer proche de lui. C'est quelqu'un de bien, il a trouvé une raison de se dévouer : toi. Il a trouvé une raison de donner le meilleur de ses talents : l'Arcadia. Tu as été bien élevé.

- Je suppose que l'on doit dire que j'ai eu un ange gardien dans mon calvaire… Oui, Khell a toujours été là pour moi, comme tu l'as été pour Alhannis. Quelle torture ça doit être pour lui de songer que je prends une place dans ton cœur, lui qui a toujours eu la première… S'il savait dans quelles conditions, toi et moi…

- Il ne doit pas l'apprendre ! Il est pur, préservé, il doit encore croire dans la beauté de ce monde, avant d'en découvrir la réalité.

- Je crois que je viens d'y débouler, dans son monde, je l'ai mis sens dessus-dessous, il ne peut qu'être perturbé au possible… C'est de ma faute ! Mais je voudrais tant qu'il m'accepte, il semble un garçon tellement bon, au fond.

- Il l'est ! La peur et la douleur l'égarent. Mais tu en fais les frais, je ne peux le tolérer. Si jamais il te… Appelle-moi aussitôt, Alguérande, compris ?

- Oui, papa. Alhannis ne me fera rien, il va m'ignorer, c'est tout.

- C'est pire…

Alguérande leva ses immenses prunelles grises sur le grand brun balafré.

- Papa, serre-moi fort !

Et Albator le pressa interminablement contre son cœur, lui murmurant des mots doux.