Kakashi se cognait répétitivement la tête sur le plan de travail de son bureau. Désespéré. Il était désespéré. Dire qu'il avait trouvé le « Kyuubi » de la cassette audio par hasard ! Ici, au commissariat ! Deux ans qu'il lui courrait après sans la moindre piste plausible (à moins bien sûr qu'un démon canidé rouquin, avec neufs queues poilus et surgit des livres de comptes, fasse partie des suspects envisageables). Et il le croisait presque en allant chercher un café ! La vie était cruelle. Cruelle oui, parce qu'évidemment, la standardiste avait été incapable de le lui décrire. Obnubilé par l'horloge qui continuait de tourner, la voix lointaine, les doigts malmenant anxieusement le petit sac à goûter rose, elle s'était seulement rappelé que le garçon avait des cheveux blonds… ou alors des cheveux châtains clairs… ou alors des cheveux roux doré… Seule certitude, donc, « Kyuubi » avait des cheveux. Comble de malchance, cette cruche ne lui avait pas laissé le temps de demander quoi que ce soit : aucun moyen, donc, de savoir ce qu'il faisait ici.
La vidéosurveillance du hall s'était avérée tout aussi frustrante : l'image en noir et blanc de mauvaise qualité n'avait montré qu'une silhouette masculine aux cheveux clairs. Un homme donc – info qu'il possédait depuis, quoi ? Deux ans ! – et visiblement pas brun, ce qu'il avait déjà déduit du témoignage certes flou de la standardiste. Homme non-brun… Restait donc 28% de la population de Konoha… Atterré, Kakashi se demanda s'il devait se pendre tout de suite ou s'il allait réussir à inventer pire encore que de louper son suspect de trente secondes.
Du haut de ses vingt-et-un ans d'optimisme contagieux, d'ouverture d'esprit et de gentillesse, Naruto expérimentait enfin la subtilité des envies de meurtres. Et il était plutôt doué ! Déjà, il imaginait les interactions possibles entre le tirebouchon négligemment posé sur le plateau de son petit ami, et les yeux de merlan frit qui ne lâchaient pas le dit petit ami. Cette fille était-elle obligée de baver aussi ouvertement sur SON mec ?
Il passait prendre les nouvelles commandes entre deux livraisons lorsqu'il avait aperçu, en salle, un troupeau de filles en chaleurs qui ne semblait pas avoir compris que Sasuke ne faisait pas partie du menu. Une, en particulier, semblait fermement décidée à s'appeler « Madame Uchiwa » avant la fin de la soirée. Le brun ferma momentanément les yeux en soupirant lorsque la sangsue lui demanda à quelle heure il finissait son service. Il eut envie de lui répondre « Assez tard pour pouvoir appeler les flics en patrouille nocturne, histoire de faire passer une agréable nuit en tôle aux traqueuses obsessionnelles». Pourtant, il résista à la tentation et pencha pour une réplique plus… commerciale. Il rouvrait les yeux pour la lui servir lorsqu'il constata que la jeune femme avait subi une étrange mutation : son visage était devenu entièrement plat et rond, d'un beige farineux, parsemé de taches brunes. Le tout agrémenté d'un liquide rouge qui dégoulinait allégrement sur son débardeur au décolleté plongeant. La « chose » s'avéra finalement être simplement une pizza tout juste sortie du fourneau, et consciencieusement écrasée sur le visage de la greluche.
- Oups ! déclara un Naruto rayonnant, un grand sourire auto satisfait vissé sur les lèvres.
Près de lui, Sasuke cligna trois fois des yeux, tentant d'assimiler ce qui venait de se passer. Il… n'avait quand même pas fait ça, si ? Au prix d'un incroyable effort de concentration, il parvint enfin à décoller son regard du visage choqué de la demoiselle, rehaussé à la sauce tomate, des olives coincées dans les cheveux. Ni une ni deux, il attrapa fermement son petit-ami et le traîna vers la réserve par l'oreille, si fort qu'il fut à deux doigts de la lui arracher. Naruto le suivit donc en clopinant, glapissant des protestations.
- Mais qu'est-ce qui te prend connard ? hurla le blond en s'arrachant à son emprise dès que la porte fut fermée derrière eux.
- Non, qu'est-ce que tu fais toi ? répliqua Sasuke d'une voix basse et menaçante, le foudroyant des yeux.
- Où est le problème ? demanda son imbécile d'une voix peu assurée, tentant de comprendre le comportement de son homme. Cette fille, elle…
- Tu n'avais pas à faire ça ! le coupa le brun d'un ton incroyablement sec.
Naruto ne sembla pas saisir, le visage marqué d'incompréhension avec un je ne sais quoi de blessé.
- Tu… défends cette pouffiasse ?
- Cette cliente !
Les grands yeux bleus se rétrécirent et s'assombrirent légèrement, comme parcouru par un orage sourd. Cet enfoiré prenait VRAIMENT sa défense ! D'un geste brusque, il se dégagea de la prise que Sasuke avait gardée sur son bras.
- Et bien retournes-y ! siffla-t-il entre ses dents serrées. « Tes clientes » t'attendent !
- Ne soit pas ridicule !
- RIDICULE ? T'es pas un serveur ici, t'es une vitrine ! C'est à peine si le patron n'a pas fait de toi le menu principal, et toi t'es d'accord avec ça ?
L'irritation de l'Uchiwa d'un cran.
- Venant d'un mec qui s'est foutu à poil devant des dizaines de pervers pendant trois ans…
Il n'eut pas le temps de finir : il dut bloquer de justesse un poing bien mérité qui filait vers son visage.
- Connard, cracha le blond, et ce mot n'avait vraiment pas la même connotation taquine que d'habitude. C'était l'insulte, la vraie, celle qui vient des tripes.
D'un geste brusque, il tenta à nouveau de se dégager, mais son amant raffermit sa prise sur son poignet.
- Où tu comptes allez comme ça ?
- Tu ne devines pas ? Je vais me « foutre à poil devant des pervers », puisque tu as l'air de penser que je le faisais par plaisir.
S'il avait été en mesure de réfléchir calmement, Naruto ne se serait jamais amusé à dire ça. Dire ça à un Uchiwa, c'était tout simplement un improbable mélange entre de la provocation et une tentative de suicide ! Et, de fait, la réaction fut encore plus violente qu'il ne l'avait prévue. Plaqué contre le mur, les poumons vidés par le choc, le blond ne put que fixer de ses yeux écarquillés les pupilles rougies par la fureur, qui le foudroyait avec une froideur telle qu'il s'étonna de ne pas congeler sur place. Un regard de tueur.
- Je t'interdis, susurra-t-il à mi-chemin entre le murmure et la menace.
A ces mots, la combativité de l'Uzumaki remonta en flèche, et son regard se fit tout aussi dur que celui de son amant, à la différence que le sien était brûlant de défit.
- Tu n'as pas à me donner d'ordre !
- Tu es à moi ! rétorqua l'Uchiwa.
Deux ans plus tôt, Naruto l'aurait giflé d'oser le traiter ainsi. Parce que deux ans plus tôt, il n'aurait pas su interpréter l'imperceptible tremblement dans les yeux d'encre, ni la minuscule variation de profondeur dans son ton. Mais maintenant il savait. Sasuke ne réprimandait pas « sa chose ». Il tentait juste de camoufler une peur panique. Perdre Naruto faisait donc partie des rarissimes choses qui puissent ébranler le grand Sasuke Uchiwa ! Un sourire mi- stupéfait, mi- ravi pendu aux lèvres, Naruto se mit à le dévorer des yeux d'une façon radicalement différente. L'atmosphère autour d'eux se métamorphosa, et la tension qui traversait leurs deux corps collés n'avait plus rien d'agressif.
Ils se tenaient là, l'un contre l'autre, plus proches qu'ils ne l'avaient été depuis de mois (ou des siècles, ils n'étaient plus sûrs). Leur souffle s'accélérait progressivement, se hachait, faisant trembler leurs lèvres et leurs torses en mouvement désordonnés alors que leurs yeux, eux, restaient immobiles. Fixés les uns dans les autres comme si rien ne comptait plus que de redécouvrir toutes les nuances qui les envahissaient.
Puis ils se rappelèrent qu'il y avait bien, au final, quelque chose de plus important. Instantanément, ils se jetèrent l'un sur l'autre.
Les bouches, d'abord, se rencontrèrent avec une fouge et une fébrilité enivrantes, buvant les lèvres jumelles avec une soif irrésistible. Les mains se mirent soudain en mouvement, agrippent les vêtements, se nouant convulsivement autour d'une nuque, bataillant dans le plus grand désordre.
Naruto était intimement persuadé qu'il se consumait sur place, et que s'ils n'arrêtaient pas, il allait atteindre les deux cent degrés Celsius et tomber en cendre entre les bras de son amant. L'esprit embrumé, il se fit la réflexion que c'était une belle façon de mourir. Ils finirent par se séparer, à bout de souffle, mais l'Uchiwa ne prit même pas le temps d'une inspiration pour fondre sur son cou et grignoter sensuellement sa gorge. Un gémissement fit trembler la peau sous les dents, et le blond bascula la tête en arrière, pour lui offrir libre accès à cette zone, ou simplement par réflexe dans le plaisir, il ne savait plus. Ses neurones rendaient un à un l'âme dans la fournaise de son corps. Déjà cent quatre-vingt degrés…
L'emprise violente de Sasuke s'était transformée en un étau à la fois tendre et implacable, qui plaquait fermement son amant au mur. Leurs torses étaient si proches qu'ils semblaient sur le point de se souder. Chacune de leurs respirations chaotiques les soulevaient, faisant glisser la peau sous le tissu des vêtements, et la moindre inspiration innocente se changeait en caresse.
Dans un mouvement de hanches qui faillit leur faire perdre la tête à tous les deux, Naruto avait relevé ses jambes, les nouant autour de son bassin. Quelques gémissements étouffés se mêlèrent dans leur baiser, puis une exclamation plus articulée lorsque leurs membres en pleine ascension se rencontrèrent à travers le tissu des jeans.
Les deux garçons stoppèrent un instant tout mouvement, collés l'un contre l'autre, secoués de violents frisons. Sasuke avait enfouit son visage dans le creux du cou caramel, et sa respiration hiératique posait une caresse douce et humide sur l'épiderme, alors qu'il cherchait désespérément à reprendre son souffle.
Dieu, Naruto avait-il toujours senti si bon ? Et est-ce parce qu'il ne l'avait pas enlacé depuis trop longtemps que c'était si bon ?
Leurs pensées avaient dû se rejoindre, car ils se croisèrent du regard avec la même lueur brûlante, le même petit sourire de défit. D'un roulement de hanches provocateur, le blond obtint une voyelle à peine articulée, et par pure vengeance, Sasuke lui répondit en coups de butoir minés par-dessus les vêtements. Le jeune Uzumaki renversa sa tête en arrière, gémissant à gorge déployée, le corps tremblant d'anticipation.
Et alors que le brun s'attaquait avec une lenteur diabolique à la boucle de sa ceinture… la main du patron s'attaqua à la poignée de porte de la réserve. Et ils restèrent figé là tous les trois, le pauvre homme paralysé dans l'embrasure de la porte, les yeux à deux doigts de sortir de ses orbites, et les jeunes gens statufiés dans une position plus qu'évocatrice, échevelés, les joues rosies, les lèvres gonflées de baisers et le pantalon largement déformé au niveau de l'entrejambe.
- Je … balbutia le pizzaïolo. Il manquait… quatre fromages… champignons et comme la gamine en salle qui ressemble à la fille de la nièce du cousin de je repasserais plus tard.
Et sur ces bonnes paroles, il referma la porte derrière lui, le visage alternant le blanc intégrale et le rouge écrevisse.
Les deux amants n'avaient toujours pas bougé, si ce n'est que leur épiderme avait lui aussi pris des tons carmins jusqu'à la racine des cheveux. Naruto décroisa timidement ses jambes, se laissant retomber au sol, alors que son brun se décalait et se passionnait pour une imperfection du plafond. Au final, dès que les deux furent calmés, l'Uzumaki bredouilla quelque chose en sujet de faire frire les yeux de quelques demoiselles si son petit ami se laissait encore dévorer du regard comme ça, et son amant ne put retenir un sourire.
Ils sortirent enfin de la petite pièce sous le regard taquin de leurs collègues, bien conscient de s'être exposé aux remarques grivoises pour les deux prochaines années.
