Mewtwo avait trouvé l'idée de l'humaine absolument géniale. Ce n'était pas la première fois qu'elle l'étonnait par son intellect et il commençait à croire que tous les humains n'étaient pas irrécupérables.

Cependant, c'était une idée qui demandait un peu de matériel et de connaissance. Pour faire simple, les humains avaient décrété que le monde, une planète sphérique pour être exact, était découpé selon des lignes verticales et horizontales afin de pouvoir clairement positionner les choses. Ils avaient ensuite inventé un système pour remplir ces « cases » d'un maillage plus fin et plus précis, avec des histoires de décalages en minutes et en degrés, ou peut-être l'inverse, assez complexes. L'important était de savoir que ce maillage reposait en partie sur le champ magnétique de la planète, chose que Mewtwo « sentait » sans savoir pourquoi ni comment.

L'idée de l'humaine se résumait alors ainsi : il suffisait à Mewtwo d'apprendre à se téléporter sur une distance donnée et mesurable pour ensuite, à force d'entraînement, pouvoir se téléporter plus loin, jusque dans des endroits qu'il ne pouvait ni connaître ni percevoir. Et c'était tout simplement génial.

La pratique était moins évidente. L'humaine lui avait attaché un appareil au poignet qui donnait avec précision la position de celui qui le portait par rapport à la planète et grâce à des satellites qui faisaient de la triangulation ou quelque chose de ce genre, il n'avait pas trop suivi. En consultant le petit écran, qui ressemblait à une montre, Mewtwo savait alors où il était et il avait commencé la phase de test.

Il ne pouvait pas se téléporter n'importe où et c'était une chose importante à savoir. Par exemple, les endroits sous terre ne lui étaient pas accessibles, sauf s'il existait une entrée et une sortie distinctes. En clair, une grotte : pas possible ; un tunnel : possible. La distance minimale qu'il pouvait parcourir en se téléportant était de l'ordre du centimètre mais ça demandait beaucoup de concentration et d'énergie. Mewtwo avait essayé, un jour, et il considérait depuis que ça ne lui servait qu'à se fatiguer inutilement. S'il voulait se déplacer d'un centimètre, il n'avait qu'à faire un pas de côté et puis voilà. Il fallait aussi considérer la téléportation comme un phénomène sphérique : tout ce qui se trouvait dans un certain rayon autour du sujet était également téléporté. Ça demandait un peu d'expérience pour limiter ce rayon ou, en fait, déformer la bulle et, surtout, ne pas emporter des kilogrammes de terre avec soi car, point important, la masse à déplacer était aussi à prendre en compte. En effet, la masse totale du ou des sujets avait une influence directe sur le temps de téléportation. Plus un objet est lourd, plus il se déplace vite durant la téléportation et moins bonne est la précision à l'arrivée. Enfin, certaines matières très rares ne pouvaient être téléportées.

C'était là des règles que Mewtwo avait apprises petit à petit mais il n'avait même plus besoin d'y réfléchir à présent pour se téléporter. Il avait répété l'exercice tant et tant de fois que c'était devenu un automatisme.

La première heure, il essaya de se téléporter sur une distance correspondant à une seconde d'arc, à sa montre. Il trouva le truc assez rapidement et entreprit de mémoriser la sensation correspondant à cette distance. Ensuite, il augmenta progressivement les distances, ajusta ses téléportations et, pour la première fois, il put se téléporter dans un endroit qu'il ne connaissait pas et hors de portée de ses sens. Mewtwo se retrouva ainsi en plein milieu d'une rue marchande d'une ville inconnue, pile sur un trait de métal incrusté dans les pavés, et fut pleinement satisfait de son travail. La rue étant bondée en cette fin de journée, son apparition déclencha quelques émotions mais Mewtwo n'y fit guère attention. D'ailleurs, il était retour au campement la seconde suivante.

L'humaine et la dresseuse l'attendaient et elles avaient probablement passé la journée assises là.

– Alors ? demanda l'humaine en se levant.

J'y arrive, annonça Mewtwo sans émotion. J'ai choisi des coordonnées au hasard et j'y suis allé.

– Comment sais-tu que cet endroit n'était pas dans ton champ d'action ? grogna la dresseuse.

C'était trop loin.

– Ah oui ?

Oui.

La dresseuse fronça les sourcils mais n'ajouta rien. Mewtwo savait qu'elle avait mené une petite campagne de dénigrement à son encontre mais ça ne l'empêchait pas d'avoir toujours peur de lui. Quant à l'humaine, elle était profondément soulagée de son retour. Et Mewtwo appréciait cet état de faits.

– Il ne nous reste plus qu'à trouver les coordonnées de Renouet et à y aller ! déclara l'humaine en levant les bras au ciel.

– Et comment veux-tu les avoir, ces coordonnées ? demanda la dresseuse.

L'humaine sourit avec assurance et sortit un petit livre souple de son sac.

– Ceci, mesdemoiselles et messieurs, est un guide d'Unys dans lequel les coordonnées de chaque ville, chaque village d'importance, sont inscrites !

J'ai déjà vu ce livre, remarqua Mewtwo.

– Je l'ai depuis mon départ, expliqua Lise. Il est bien fait, il n'est pas trop lourd et il donne toutes les informations nécessaires.

– J'ignorais que les guides donnaient les coordonnées.

– Eh bien oui, et même l'altitude. Le genre d'informations indispensables pour une téléportation en toute sécurité.

Mewtwo leva les yeux au ciel. D'accord, elle avait eu une bonne idée, mais avait-elle besoin de s'en vanter autant ?

– Je range mes affaires et on peut y aller, prévint-elle en se tournant vers sa tente.

On ne part pas ce soir, déclara Mewtwo en s'asseyant.

– Pourquoi ? demandèrent les filles en chœur.

Je suis fatigué.

Elles le regardèrent toutes les deux d'une drôle de manière et Mewtwo s'en agaça.

Je n'ai pas le droit d'être fatigué ? grogna-t-il.

– Si, bien sûr, désolée, répondit l'humaine en se rasseyant.

– C'est peut-être le bon moment pour t'attaquer, lança la dresseuse.

Essaye toujours.

Elle lui sourit d'une manière assurée mais elle n'était pas aussi sûre qu'elle le laissait paraître. Mewtwo pouvait sentir sa peur à l'odeur. Elle ne l'attaquerait pas, sut-il aussitôt. En tout cas, elle ne tenterait rien cette nuit. Et ça l'arrangeait parce qu'il n'avait pas du tout envie de se remuer, à ce moment. Même l'idée d'aller chasser ne l'intéressait pas aussi se contenta-t-il de s'allonger dans le sable et il s'endormit presque aussitôt.

Lorsque Vince était retourné au campement, il n'y avait plus ni voiture ni coéquipiers et son sac avait été fouillé. Après quelques investigations, il s'avéra que son carnet avait disparu avec le reste de la bande et sa première réaction fut de soupirer. Il ne s'en fit pas pour autant. Vince dormit pratiquement toute la journée et n'ouvrit les yeux qu'au coucher du soleil. Les bois étaient alors sombres et frais – et, accessoirement, infestés de moustiques. Il attrapa toutes ses pokéballs et les laissa tomber par terre, ce qui libéra ses six pokémons.

Son plus fidèle compagnon était un mushana femelle, surnommée Julietta. C'était le premier pokémon psy que Vince eût capturé, le premier d'une longue lignée. Julietta avait plus d'âge et d'expérience que tous les autres réunis. C'était une bonne pâte, gentille et attentionnée avec son maître. Elle avait veillé sur le sommeil du petit garçon que Vince avait été pendant de longues années et était toujours prête à l'aider. Vince ne s'en séparait que rarement mais il ne l'utilisait plus trop en combat car Julietta avait atteint un âge respectable pour un mushana.

Vince possédait également un neitram, José, un symbios, Annabelle, qu'il avait eu par échange, et un sidérella, Jean-Luc. José était un peu ronchon, jamais très enthousiaste à l'idée de faire quoi que ce soit mais il avait sorti Vince d'une mauvaise situation plus d'une fois et ils se faisaient mutuellement confiance. Annabelle avait un caractère plus facile à vivre. Elle aimait la coopération et était ainsi parfaite pour des combats en duo. Quant à Jean-Luc, il détestait sortir le jour et pouvait rester des heures à contempler les étoiles sans bouger une oreille. Il faisait, par la même occasion, une très bonne sentinelle, pratiquement indétectable.

Julietta, José, Annabelle et Jean-Luc avaient déjà eu l'occasion de sentir l'odeur de Berthie sur les vêtements de Vince mais ça ne suffit pas à les prévenir de la surprise que provoquait ce nouveau pokémon à leur proximité. Berthie pouvait être impressionnante, Vince le savait, mais elle avait plus de métier que le petit nouveau, le jeune mewtwo qui n'avait pas encore de nom. Berthie se contenta de se redresser et de fouetter l'air de sa queue, histoire de faire comprendre aux autres qu'il ne fallait pas venir la chercher. Ce fut bien différent avec le petit mewtwo, qui se montra sur la défensive, redressé, queue mouvante, dents découvertes et grondements à l'appui. Comme tous les dresseurs, Vince savait qu'un pokémon ayant peur pouvait être nettement plus dangereux qu'un pokémon sûr de lui. L'attitude du petit mewtwo ne lui plut pas du tout mais il n'eut qu'un mot à dire et Berthie se chargea de remettre le petit jeune à sa place.

– Les amis, commença Vince, voici nos deux nouveaux compagnons. La grande, c'est Berthie. Le petit n'a pas encore de nom. Il est jeune alors n'hésitez pas à lui rappeler les bonnes manières si nécessaires. Berthie, je te présente Julietta, José, Annabelle et Jean-Luc. Julietta est la plus âgée, crut-il bon d'ajouter.

Vince ignorait totalement comment se comportaient les mewtwos en société. Ça faisait un peu moins d'une année qu'il voyageait avec Berthie mais il ne l'avait jamais introduite dans le groupe, justement parce qu'elle avait souvent remis en question l'autorité, au début. Vince se doutait que Berthie essayerait de devenir chef à la place du chef s'il lui en laissait l'occasion et il savait qu'elle ne ferait pas dans la demi-mesure. Il s'assurerait donc de ne jamais laisser Berthie seule avec Julietta, ou n'importe qui d'ailleurs, car elle pourrait avoir quelques velléités fort déplaisantes. Par contre, tant qu'il était présent, il représentait l'autorité et Berthie se tiendrait à carreaux.

Les choses seraient moins simples avec le petit nouveau mais Vince n'avait pas une année à lui consacrer. Ça prenait du temps de s'occuper de ce genre de pokémon. Ils nécessitaient une attention toute particulière et les méthodes conventionnelles de dressage ne fonctionnaient pas vraiment. Là où d'autres espèces se contentaient de quelques heures par semaine en dehors de leur pokéball pour entretenir de bons liens avec leur dresseur, les mewtwos semblaient avoir besoin d'un contact quotidien et plutôt intense pour qu'un simili lien se crée. En plus, ils étaient assez susceptibles et n'avaient aucune morale. Tout leur semblait permis et il fallait du temps pour qu'ils apprennent à se restreindre. Ils n'étaient pourtant pas idiots. En vérité, le problème venait du fait que les mewtwos étaient particulièrement intelligents, pour des pokémons, tellement qu'ils rivalisaient facilement avec les humains. C'en faisait des prédateurs d'autant plus redoutables et dangereux.

Vince savait qu'il n'avait pas une bonne cote pour son pari mais il ne pouvait pas faire autrement. Avec les deux crétins qui l'avaient planté là, il n'avait pas beaucoup d'option devant lui. Si Jessie et James avaient effectivement son carnet, ils devaient maintenant savoir qu'il ne marchait pas vraiment pour la Team Rocket. Ils ne tarderaient pas à faire remonter l'information. Pour prouver sa loyauté, Vince devait réussir sa mission et ramener les trois mewtwos à Giovanni coûte que coûte. C'était le plus important. Sa couverture tiendrait le coup après ça, même si Jessie et James devenaient bavards. Le mieux serait, évidemment, d'intercepter les deux zigotos avant qu'ils ne préviennent Giovanni et de modifier leurs souvenirs. Vince avait au moins deux pokémons pouvant faire ça et utiliser des armes aussi lourdes ne lui avait jamais fait peur.

– Bon, on va s'y mettre, reprit Vince. Il y a, dans le coin, un pokémon qui ressemble à Berthie. C'est lui qu'on cherche. Si vous le trouvez, n'attaquez pas. Ne vous faites pas repérer, c'est le plus important. On ne cherchera que la nuit. Allez.

Julietta, José, Annabelle et Jean-Luc se dispersèrent dans la végétation en un instant et pratiquement sans bruit. Berthie les regarda faire mais hésita visiblement à les suivre. Quant au petit dernier, il tourna en rond, sauta contre un tronc ou deux mais revint vers Vince quand même, sous le regard mauvais de Berthie.

– Tu peux y aller, Berthie, lança Vince.

Le mewtwo piétina sur place un instant puis partit à travers les buissons, non sans se retourner une ou deux fois quand même. Vince se retrouva avec le petit mewtwo qui, comme d'habitude, n'arrêtait pas de bouger.

– J'aurais préféré attendre de savoir si t'es une fille ou un garçon avant de faire ça, marmonna Vince en se grattant le menton, mais il va falloir que je te trouve un nom, je crois.

Si la plupart des pokémons se contentait du nom de leur espèce comme nom officiel, il n'en était pas de même avec les mewtwos. Vince avait marqué des points avec Berthie lorsqu'il l'avait nommée d'une manière unique. Il devait faire la même chose avec celui-ci afin d'améliorer leurs rapports. Vince réfléchit un instant afin de trouver un nom pas trop long et bien particulier pour ce pokémon. Ça l'ennuyait parce qu'il était nul lorsqu'il s'agissait de trouver un nom, généralement. Lucas et Abby s'étaient foutus de sa gueule pendant des semaines lorsque Vince leur avait présenté Julietta.

Comme il fallait que le nom soit pétri de bons sentiments pour que le mewtwo se l'approprie, Vince repensa à toutes les personnes qui avaient eu un peu d'importance dans sa vie. Par exemple, Berthie avait hérité du nom de la vieille Berthie, au village, qui avait toujours les poches remplies de bonbons au cas où elle rencontrerait un enfant. Elle n'essayait pas du tout de les attirer dans sa maison pour leur faire de vilaines choses, non, c'était juste qu'elle aimait les enfants. Elle n'avait jamais pu en faire elle-même alors elle pourrissait les dents des enfants du village. Vince l'aimait comme sa propre grand-mère. Il ne comptait plus les fois où il s'était réfugié chez elle lorsque quelque chose n'allait pas entre ses parents. Abby et Lucas avaient fait pareil et c'était d'ailleurs comme ça qu'ils s'étaient rencontrés, il y a très, très longtemps de cela.

Vince n'avait pas de frère ou de sœur à qui emprunter un nom ou un surnom. Il avait une tante mais il ne l'avait pratiquement jamais vue et il ignorait son nom. Elle n'aurait pas fait une bonne candidate, de toute façon, car le nom devait avoir de l'importance aux yeux du dresseur. Les mewtwos étaient ainsi faits qu'ils usaient et abusaient de leurs pouvoirs psychiques. Impossible pour eux d'ignorer le moindre changement émotionnel chez leur dresseur car ils étaient en permanence agrippés à leur esprit. Bien entendu, la moindre faiblesse était découverte, analysée et mémorisée pour plus tard dès le premier contact et Vince le savait très bien. Heureusement pour lui, il n'était pas du genre sentimental. A vrai dire, il éprouvait rarement des émotions et c'était un avantage certain pour pouvoir contrôler ces bestioles-là. En revanche, c'était beaucoup plus difficile pour lui de trouver le nom d'une personne à laquelle il s'était attaché car il n'éprouvait pratiquement rien pour ses semblables. Même Abby et Lucas n'étaient pas très hauts placés sur son échelle de valeur.

Vince arrêta de chercher un nom d'humain et se focalisa sur les choses qu'il avait aimées lorsqu'il était petit. Il ne trouva un nom qu'en croisant le regard fixe du petit mewtwo qui avait, pour l'occasion, une attitude tout à fait reptilienne.

– Raptor, décida Vince. Je vais t'appeler Raptor.

Les narines de Raptor frémirent, il resta encore figé un instant puis se remit à tourner en rond aux alentours. Vince considéra que le nom était approuvé et, en y repensant, le trouva tout à fait adapté.

Mewtwo dormait tellement profondément que Lise n'eut pas envie de le réveiller. C'était, quelque part, une preuve de confiance et elle en était assez contente. Abby était allée se coucher sous la tente depuis longtemps déjà mais Lise restait à lire devant le feu de camp, surveillant les alentours distraitement tandis que Mewtwo se reposait. Chose qui amusa Lise bien plus que la première fois, ils flottèrent régulièrement et elle identifia sans trop de difficulté les différentes phases du sommeil de Mewtwo.

Plus elle le regardait, plus elle lui trouvait des ressemblances avec les humains. Lise se rappela ses premières impressions, dans la grotte des marais. Elle avait trouvé des similitudes entre la structure du squelette de Mewtwo et celui d'un humain, le crâne en particulier. Lise ne pouvait pas s'enlever ça de la tête et les suppositions d'Abby firent écho à ses pensées.

Et si c'était vrai ? Et si Mewtwo était effectivement un hybride de pokémon et d'humain ? Ça ne changerait pas grand chose à l'affaire, supposa Lise. Tôt ou tard, ils se sépareraient pour partir chacun de leur côté. Lise s'en souviendrait toute sa vie comme quelques semaines bizarres dans une période chaotique, rien de plus. Elle pourrait dire à ses petits enfants qu'elle avait survécu à un pokémon rare et dangereux, si d'ici là les mewtwos ne courraient pas les rues grâce à Auguste. Que Mewtwo ait une part d'humanité n'arrangeait rien et ça n'excusait pas son comportement. Ça n'amoindrissait pas non plus le malaise que Lise ressentait à cause de ce fameux jour où elle s'était retrouvée en culotte et jambes écartées devant Mewtwo – et c'était sa faute, celle de Mewtwo, rappelons-le bien.

Mais il avait un comportement fondamentalement animal, tout de même. Sa passion pour les arbres venait de là, tout comme son obstination à faire le tour du campement plusieurs fois pour s'assurer que le coin était sûr ou son grand intérêt pour toutes les odeurs qu'il croisait. Sa manière de fixer ce qu'il regardait était aussi très animale, tout comme ses méthodes d'intimidations, se grandir, montrer les crocs, gronder, etcetera.

Il dormait sur le côté, en position fœtale, et Lise se rappela la vidéo qu'Auguste lui avait montrée, celle où Mewtwo était une petite chose nouvelle au monde. Auguste avait dit qu'il l'aimait plus que ses propres enfants et Lise se demanda si ce vieux fou n'était pas effectivement le « père » de Mewtwo. Il avait dit que Mewtwo était son dernier né, qu'il l'avait surveillé pendant toute la gestation, qu'il l'avait sorti lui-même de la matrice. Dernier né, gestation, matrice, quatre mots qui résonnèrent étrangement dans l'esprit de Lise. Les aquariums qu'elle avait vus ne ressemblaient pas, à ses yeux, à des matrices et la gestation s'appliquait, toujours de sa propre estimation, à un développement d'un embryon in vivo.

Il y avait eu des tas d'essais avant Mewtwo. Pourquoi avait-il survécu et pas les autres ? Auguste avait-il tenté quelque chose de nouveau avec lui, quelque chose qui avait fonctionné ? Mewtwo était-il sorti des entrailles d'un être vivant et non pas d'un aquarium, comme les autres ? Lise paniqua un peu à cette idée. Et si... et si Mewtwo n'avait pas eu un « père » humain mais une « mère » ?

Lise sursauta en entendant des oiseaux s'envoler non loin de là et son cœur s'emballa. Pichu alla immédiatement voir ce qui se passait et disparut derrière la butte de sable. Le temps que Lise retrouve un rythme cardiaque normal, Pichu revenait bredouille mais néanmoins tendu. Il courut jusqu'à Mewtwo et piailla à ses oreilles jusqu'à ce qu'il se réveille.

– Quoi ? grogna le pokémon sans même ouvrir un œil.

Sa voix était plus rauque que d'habitude, même lui le remarqua car il se racla la gorge et n'ouvrit plus la bouche pour parler ensuite.

Pichu expliqua à sa manière ce qu'il avait vu, supposa Lise en le regardant sautiller, bouger les oreilles et les pattes et, surtout, piailler et piailler encore. Mewtwo se redressa, fixa toute son attention sur le petit pokémon jaune puis fronça les sourcils.

– Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Lise, un peu inquiète.

Le pichu a repéré l'odeur d'un pokémon qui n'est pas du coin, expliqua Mewtwo en se relevant.

– Vous n'êtes pas du coin, rappela Lise.

Mewtwo lui lança un regard agacé avant de suivre Pichu derrière la dune. Lise attendit une minute ou deux puis, en ayant assez, alla les rejoindre. Les deux pokémons semblaient en grande discussion. Ils lui accordèrent à peine un regard lorsqu'elle arriva à leur hauteur.

– Alors ?

Un sidérella, à l'odeur, lâcha Mewtwo.

– Et ? insista Lise.

Ils vivent plus au nord. Rares mais j'en ai déjà croisés.

– Et ?

Quoi ?

– Ami ou ennemi ?

Mewtwo réfléchit une petite minute à la question puis se releva et poussa gentiment Lise vers le camp.

– Ça veut dire ennemi, comprit la jeune fille.

Ça veut surtout dire qu'un tel pokémon ne se balade pas dans le coin seul.

– Il vit en troupeau ?

Non, avec un dresseur.

Lise lâcha un « oh » hésitant et se laissa raccompagner jusqu'au camp. Le feu n'était pas mort entre temps et Abby ronflait toujours légèrement, sous la tente.

Va dormir, conseilla Mewtwo.

– Parce que tu crois que je vais pouvoir dormir avec un pokémon qui rôde aux alentours ?

Je serai le seul, ne t'en fais pas.

Pichu se manifesta en faisant jaillir de petites étincelles de ses joues. Mewtwo roula des yeux.

Il sera là, aussi.

– Tu as besoin de te reposer, objecta Lise.

Mais Mewtwo la poussa carrément jusqu'à la tente et étouffa les flammes d'une pensée. Il attendit que Lise eût zippé la porte pour disparaître dans la nuit.