Créatrice de la saga Twilight : la fabuleuse Stephenie Meyer

Auteure de Wisp : la formidable Cris

Traductrice de la version française intitulée Brindille : Milk40

Merci énormément pour tous vos commentaires, et bonne lecture.

Chapitre 21

« S'il te plaît, dis-moi que tu as entendu la même chose que ce que je viens d'entendre. »

Jasper hocha lentement la tête, et il griffonna sur une feuille dans son dossier ce qu'Edward espéra être le nom que Brindille venait juste de prononcer.

« Brindille, Petite. » Edward prit son visage en coupe dans une main, regardant au fond de ses yeux bruns inquiets. « Qui est le Dr Gerandy ? Peux-tu me le dire, ma Chérie ? Comment le connais-tu ? » C'était futile, mais il ne pouvait pas s'empêcher de le demander.

« Mauvais, » dit-elle en fronçant son petit nez. « Mauvais, Edward. »

« Ouais, je t'ai entendue. Je sais. Je ne vais pas te forcer à le revoir. Tu as le gentil Dr Jasper pour prendre soin de toi maintenant – que penses-tu de ça ? »

« Mauvais docteur. » Son haleine, parfumée au sucre et au chocolat, souffla sur le visage d'Edward. Il vit ses sourcils se froncer exagérément comme si elle essayait de déchiffrer ses pensées à travers la brume du médicament. Une cascade d'émotions déborda sur ses traits délicats, s'élançant ici et là comme des colibris. Confusion. Douleur. Frustration. Elle secoua lentement la tête, sa bouche rose formant ce qu'Edward jura être une moue. « Mauvais… »

« Elle sera peut-être en mesure de t'en dire plus une fois que l'effet de l'Ativan se sera estompé, » suggéra Jasper. « Je sais que tu lui as seulement donné une pilule, mais la pauvre petite semble être très amorphe. »

C'était vraiment le cas. Son corps bougeait avec léthargie contre le sien, ses membres lourds et relâchés. Le rôle du médicament était de l'empêcher de paniquer. Malheureusement, il entravait tout le reste aussi.

« Emmett doit être mis au courant de cette merde. » Edward frotta la main de Brindille.

« Je suis en train de lui envoyer un texto. » La voix d'Esmée était tremblotante, remplie de cette même tension saccadée que ressentait Edward. Un nom. Elle leur avait donné un putain de nom, quelque chose dont il s'était presque convaincu qu'elle était incapable. « Comment épelle-t-on 'Gerandy' selon toi ? »

« Il va t'appeler dès qu'il va recevoir ce texte et tu pourras le dire à voix haute pour lui. » La sensation chaude et visqueuse était de retour, avec un autre sentiment qu'Edward pouvait nommer.

La fierté.

Il était incroyablement fier de Brindille, et il n'était pas sûr qu'il y ait un véritable moyen de le lui expliquer. Non seulement avait-elle survécu à la pire partie de son examen médical, mais elle leur avait donné un nom. Et pas juste un nom – une occupation, aussi. À un certain moment dans son passé, elle avait connu un docteur, et elle ne l'aimait pas. Edward repensa au dessin qu'elle avait fait de l'homme sans nom. Il n'avait pas tellement l'air d'un médecin. Mais là encore, qu'en savait-il ? Simplement parce que le gars ne portait pas une blouse blanche, ça ne voulait pas dire qu'il n'était pas médecin.

« Je dois être l'homme qui sait murmurer à la jolie fille ou quelque chose du genre, n'est-ce pas ma mignonne ? » Dit Jasper, serrant doucement Brindille sous le menton. « J'ai réussi à obtenir un nom de toi. »

« Ne le laisse pas prendre le crédit. » Edward était plus qu'un peu amusé alors que Brindille détournait son menton des doigts de Jasper. « Il te revient entièrement, Cocotte. As-tu une idée de combien je suis fier de toi ? » Le large sourire plaqué sur le visage d'Edward devait être une indication, n'est-ce pas ? Elle le regarda un long moment avant de lui retourner un sourire hésitant. « Je sais. Je sais que tu ne comprends pas pourquoi je suis si heureux. Mais c'est à cause de toi, Trésor. » Il embrassa son front, quelque chose qu'elle semblait aimer, et sentit son corps médicamenté se détendre encore plus dans ses bras protecteurs.

« Edward, » dit-elle, paraissant à peu près aussi contente qu'il l'avait jamais entendue.

Après ça, prendre des radiographies de ses jambes et attendre les résultats ne sembla pas du tout pénible. Esmée essaya de la distraire avec quelques petits jouets, mais à cet égard Brindille n'était pas du tout comme un petit enfant. Elle préféra rester tranquillement assise sur les genoux d'Edward et frotter le poignet côtelé de la manche de sa chemise d'hôpital entre ses doigts. Edward n'était pas du tout sûr qu'elle ne somnolât pas pendant quelques minutes ici et là tandis qu'ils attendaient dans la salle d'examen que Jasper revienne avec les résultats de sa radiographie. Il détestait la nécessité de la droguer, surtout maintenant qu'elle subissait les effets résiduels, mais Esmée avait eu raison. La forcer à endurer cet examen pelvien sans médicament n'aurait pas seulement été injuste, mais franchement cruel.

« J'espère qu'un jour je serai capable de t'expliquer pourquoi nous devions en passer par là, » murmura-t-il contre ses cheveux. Esmée leva les yeux du magazine qu'elle faisait semblant de lire, mais il n'y prêta guère attention. Sa tante ne disait pas un mot au sujet de la façon dont il s'adressait à Brindille. « Je suis tellement, tellement désolé que nous t'ayons fait peur, et je suis encore plus navré que tu aies eu à souffrir, même juste une minute. Parfois… parfois la douleur est là pour une bonne raison. » Un sombre éclat de rire lui échappa. « Non pas que je m'attende à ce que tu aies eu beaucoup de ça dans ta vie. Tout ce qui t'est arrivé avant – ce n'était pas pour une bonne raison. Tu ne méritais rien de tout ça, et tu n'es pas fautive. Je ne suis pas un psychologue, mais j'ai entendu dire que c'est un truc que ressentent souvent les victimes. C'est stupide, peut-être, mais j'espère vraiment que tu seras différente. Je pense que ça pourrait me briser le cœur si je savais que tu pensais mériter ce que ces enculés t'ont fait. »

« Une chose à la fois, Edward. » La douce voix d'Esmée était pleine de compassion. « N'allons pas trop vite en besogne. »

« Je sais, je sais. La hiérarchie des besoins de Maslow. » Les problèmes les plus urgents devaient être traités en premier – le langage, la locomotion, la santé générale – et alors seulement pourraient-ils passer à des problèmes moins tangibles. « C'est juste que… ça commence seulement à faire son chemin dans ma tête qu'il n'y a pas de formule magique, pas de remède miracle. Elle apprend beaucoup de choses et je suis très fier d'elle, mais je suppose que je prends finalement conscience qu'elle n'est pas normale, et qu'elle ne le sera pas avant très, très longtemps. Que ça n'avancera pas plus vite que ça avance en ce moment, tu vois ce que je veux dire ? Elle ne va pas se réveiller un matin et commencer à utiliser des phrases complètes à l'improviste. »

Esmée hocha la tête, un doux sourire planant sur ses lèvres. « C'est presque le contraire que de regarder un enfant grandir. Avec les enfants, on se délecte de chaque accomplissement, mais en même temps on savoure chaque étape pour ce qu'elle est. On ne veut pas précipiter les choses. Je ne connais aucun parent qui voudrait réellement avoir une baguette magique et transformer un enfant en bas âge en adulte tout à fait indépendant. À quoi bon avoir un enfant si c'était le cas ? Mais elle est différente, n'est-ce pas ? »

« Elle n'est pas une enfant. Je sais que c'est difficile de le voir parfois, mais ce n'est pas ce qu'elle est. Elle a vingt ans, si l'on en croit tout ce qui sort de la bouche de cet homme. Elle devrait déjà avoir franchi ces étapes. D'une certaine façon, cette lutte est comme… comme une course contre des sprinters de classe mondiale tout en étant attaché à une ancre. »

Esmée pencha la tête de côté, observant comment Brindille était placée sur les genoux d'Edward, la façon dont sa joue reposait doucement sur son épaule. « Tu sais, ce point d'ancrage te rend seulement plus fort. Personne n'a jamais dit que tu devais gagner la course. Parvenir à la ligne d'arrivée me semble être un assez grand accomplissement. »

« Tu entends ça, ma jolie ? » Edward caressa sa peau chaude, effleurant de ses doigts les petits cheveux fins à sa tempe. « Esmée dit que la vitesse à laquelle tu vas n'a pas d'importance. Nous pouvons continuer à ramper – métaphoriquement parlant, bien sûr, parce que j'aimerais vraiment que tu puisses te tenir debout et marcher. Nous pouvons même revenir en arrière parfois, parce que je ne suis pas assez idiot pour penser que cela n'arrivera pas. Il suffit de garder cette ligne d'arrivée en vue. »

Sauf que pour la première fois, Edward se demandait ce qu'était cette ligne d'arrivée, exactement. Certaines choses allaient de soi – réussir à parler et marcher – mais quel était le tableau complet, le but final ? Était-ce de faire de Brindille un membre pleinement actif de la société ? Qu'elle soit indépendante ? Parce qu'honnêtement, Edward ne savait pas combien ces objectifs étaient réalistes, peu importe à quel point il la croyait intelligente.

Comment est-ce que ce serait, se demanda-t-il, de voir une Brindille entièrement fonctionnelle – une Brindille avec un nom différent, même – passer le seuil de sa porte et ne jamais revenir ? De peut-être rester en contact avec elle par e-mail ou quelque chose, ou pas, et juste… retourner à sa vie normale ? Cette idée était pénible. Déconcertante. Il baissa la tête pour regarder la fille à moitié endormie dans ses bras ; elle était chaude et douce, souple et légère. Si fragile. Tellement dans le besoin. Imaginer son indépendance n'était vraiment pas possible à ce stade. Il n'y avait aucune garantie, après tout, qu'elle l'acquière un jour.

Le faible bruit de la porte tira Edward de ses pensées. Il frotta l'épaule de Brindille avec son pouce, regardant avec anxiété Jasper entrer dans la pièce.

« Veux-tu avoir les bonnes nouvelles ou les mauvaises en premier ? » Le coin de la bouche de Jasper se retroussa, ce qui indiqua à Edward que les choses ne pouvaient pas être terribles… pas vrai ?

« Commence juste par le début, s'il te plaît. »

Jasper s'assit sur son tabouret, se rapprochant de la table. « Eh bien, rien ne cloche avec ses os – c'est la bonne nouvelle. As-tu déjà entendu parler du terme 'genou du prédicateur' ? »

Edward secoua la tête.

« C'est une forme de bursite causée par de longues et répétitives stations à genoux, donc Carlisle avait vu juste dans son diagnostic. Essentiellement, le fluide qui permet aux articulations de bouger en douceur ne fait pas son travail, et comme elle continue à se déplacer à genoux, ça ne fait qu'aggraver le problème. »

« Que peut-on faire ? »

« À court terme, faire en sorte qu'elle ne soit pas sur ses genoux est important. Appliquer de la glace et les garder surélevés, comme pour n'importe quelle blessure. Normalement je suggère un anti-inflammatoire oral pour commencer, mais puisque les dommages sont probablement de longue date, j'aimerais essayer une injection de cortisone à la place. Nous pouvons aussi essayer de drainer une partie du liquide, mais je recommande de commencer d'abord avec le stéroïde et le traitement maison. »

« Alors elle éprouve vraiment de la douleur ? » Esmée secoua la tête. « Pauvre Bébé. »

« Ce n'est certainement pas agréable, » convint Jasper. « Elle n'est pas à l'agonie – je pense que vous le sauriez si c'était le cas. Mais ses genoux sont probablement raides et douloureux, et il peut aussi y avoir une sorte de douleur intense sous forme de piqûre aiguë. »

« Et à propos de la marche ? » Demanda Edward avec tension.

« Il n'y a rien qui cloche avec les os de ses jambes, c'est tout ce que je peux vous dire en ce moment. Nous pourrions essayer une IRM pour avoir un meilleur aperçu, mais personnellement je ne pense pas que ce soit nécessaire. »

« Pourquoi pas ? »

« Considérons les preuves. » Jasper frotta ses paumes sur ses genoux. « Tu m'as expliqué exactement pourquoi tu penses qu'elle a été entraînée et traitée comme un animal. La conclusion rationnelle n'est pas qu'elle est en aucune façon handicapée par une malformation congénitale, mais plutôt qu'on lui a enseigné à ramper à la place de marcher. Je pense qu'une IRM serait, en toute honnêteté, un stress dont elle n'a pas besoin. »

« Alors tu penses qu'elle peut marcher ? » Demanda Esmée.

« Je doute qu'elle soit en mesure de le faire dans un avenir proche, si c'est ce que tu veux dire. Les muscles s'atrophient, les tendons se déforment sous la contrainte. Elle va avoir besoin de kinésithérapie, et en grande quantité. Probablement d'un appareil orthopédique et/ou de béquilles, au moins pendant un certain temps. Ça peut dépendre partiellement de si elle a ou non appris à marcher en premier lieu. » Jasper se pencha légèrement en avant. « Mais d'abord, avant d'entreprendre quoi que ce soit, nous devons faire diminuer l'enflure de ses genoux. Elle ne voudra même pas essayer de marcher s'ils lui font mal. »

D'accord, les genoux en premier. Edward pourrait régler ce problème. Une étape à la fois. « L'injection de stéroïdes ? Tu peux la faire aujourd'hui ? »

« Dès maintenant, » confirma Jasper. « Mais je me réserve le droit de lui offrir une autre sucette puisque je dois être à nouveau le méchant docteur. »

ooo

Le retour à la maison fut beaucoup plus tranquille qu'au matin – que ce soit parce que Brindille savait qu'elle s'en allait à la maison ou simplement parce qu'elle était trop fatiguée pour se plaindre, Edward ne pouvait le dire. Il la tint sur ses genoux, reconnaissant une fois de plus pour les vitres teintées alors qu'Esmée les ramenait au cottage.

« C'est mieux que ce que je craignais, » commenta Esmée depuis le siège du conducteur. « Dans l'ensemble, je veux dire. »

Edward devait en convenir. Il n'y avait rien de mal avec ses jambes qui l'empêcherait de marcher. Ses signes vitaux et ses analyses sanguines s'amélioraient, même s'il y avait certainement encore un long chemin à parcourir. Ils devraient attendre les résultats du test de dépistage d'IST, mais pour l'instant il allait demeurer optimiste.

« Ça va être un défi de l'empêcher de se mettre à genoux. » Avant qu'ils ne quittent la clinique, Jasper avait à nouveau souligné l'importance de ne pas la laisser s'agenouiller, mais franchement, Edward ne savait pas comment il allait réussir cet exploit. Il était heureux de la porter – il préférait cela, en fait, à la voir ramper – mais de façon réaliste il ne pourrait pas la stopper tout le temps. Au moins elle restait à l'endroit où on la plaçait, alors la surélévation et la glace n'allaient sans doute pas être un problème.

Brindille se ragaillardit quand ils se garèrent dans l'allée de gravier, ses yeux immenses s'agrandissant encore plus. Elle pressa son nez contre la vitre, regardant fixement alors que les arbres familiers autour du cottage d'Edward défilaient lentement.

« Est-ce que tu vois ça ? » Edward montra l'habitation. « Sais-tu ce que c'est, Petite Brindille ? »

Elle jeta un coup d'œil à Edward, mâchant sa lèvre inférieure en se détournant de la vitre pour le regarder, puis elle reporta son attention sur celle-ci. Il vit les émotions jouer sur ses traits – surprise, bonheur… sérénité ? Du soulagement, certainement. « Ouais, » approuva-t-il, fasciné comme jamais par elle. « Tu sais où tu es, n'est-ce pas ? Avais-tu peur que je ne te ramène pas ? »

Elle ne répondit pas, continuant de regarder fixement par la fenêtre tandis qu'Esmée arrêtait la voiture.

« C'est quelque chose que tu n'auras jamais à craindre, Petite. Je ne vais pas te renvoyer – jamais. Je ne l'ai pas fait la première fois, mais je sais que tu ne peux pas comprendre la différence, pas encore du moins. » Il ouvrit la portière, prenant soin qu'elle ne soit pas appuyée dessus, et la sortit de la voiture. Brindille inspira profondément et ses joues rosirent de bonheur en regardant tour à tour Edward et le cottage.

« Maison, » dit lentement Edward. « Ça ici, ma jolie, c'est notre maison. » Il fit halte, tenant son corps tout chaud contre le sien, laissant son regard errer sur le terrain boisé et la petite clairière de gravier humide devant l'habitation. « Je ne veux pas te traiter comme un enfant en bas âge, mais j'aimerais bien que tu apprennes ce mot. Peux-tu me dire que tu es à la maison, Petite Brindille ? Maison ? »

Elle le regarda, un petit sourire planant sur sa bouche rose. « Edward. »

« Oui, je suis Edward. Je suis Edward, tu es Brindille, et ça c'est la maison. » Il ne pouvait pas exactement pointer en direction de la maison pendant qu'il la tenait, mais il fit un signe de tête vers l'habitation.

Brindille tourna la tête, observant les fenêtres voilées de rideaux, la porte d'entrée verte qu'Esmée était en train de déverrouiller. « Maison ? » Essaya-t-elle, traînant sur le m dans un petit bourdonnement.

« C'est tout à fait ça. » Edward la serra contre lui. C'était plus qu'un peu ridicule qu'il se sente si heureux de l'entendre dire ça, mais il s'en fichait. Surtout après la journée qu'ils venaient d'avoir. « La maison. La maison est censée être un endroit où on peut être heureux et en sécurité. Peut-être le seul endroit, pour certaines personnes. »

« Viens à l'intérieur, petit sot, » l'interpela Esmée, son sourire chaleureux et accueillant. « Tu pourras lui expliquer des concepts intangibles plus tard, mais je pense que pour le moment elle mérite une surprise pour tout ce qu'elle a vécu. »

« Elle mérite bien plus que ça. » Edward sourit à la fille dans ses bras. « N'est-ce pas ? Tout le monde est plus qu'heureux de te gâter à l'excès avec des cadeaux et des sucreries. Je suis sûr que tu aimes ça, mais quelque chose me dit que ce n'est pas seulement les surprises que tu apprécies. » Il ne pouvait pas vraiment imaginer comment elle avait survécu avant, ce que c'était que de vivre au jour le jour sans affection. La cruauté était horrible, sans aucun doute, mais le désintérêt aussi. Combien de chacun avait-elle vécu au cours de ses vingt ans ? Y avait-il jamais eu une époque où elle avait connu l'amour ? Une famille ? « Je ne sais pas si c'est ta première véritable maison, Petite Brindille – où tu es en sécurité et où on s'occupe bien de toi. Si ça ne l'est pas, peut-être que tu ne crois pas que ces choses sont réelles. Qu'elles peuvent être réelles, et permanentes. Je vais faire de mon mieux pour te montrer à quel point la vie peut être belle, si tu me le permets. »

« Edward. »

Il cogna son front légèrement contre le sien. « Oui. Je suis Edward. »

« Maison ? »

Il hocha la tête, son nez effleurant le bout du sien en bougeant. « Ouais. J'aimerais être ça aussi. »

Quand il entra dans le cottage, Edward faillit trébucher sur la petite boule de fourrure noire qui commença immédiatement à s'enrouler autour de ses chevilles.

« Bête ! » Lança joyeusement Brindille, et elle tendit ses deux bras vers l'animal.

« Bête ferait mieux d'être prudente ou bien elle va finir par se faire écraser. » Edward déposa son 'fardeau' sur le sol, l'observant attentivement, mais elle ne se déplaça pas sur ses genoux pour essayer de ramper. Le chaton grimpa sur ses genoux et tendit la patte vers son visage, et Edward entendit le rire de Brindille pour la première fois depuis des heures. « C'est un joli son, » lui dit-il avant de partir à la recherche des dégâts causés par le chat dans la maison.

Il était seulement un peu plus de midi, et pourtant Edward avait l'impression qu'ils avaient été absents toute la journée. Pourquoi n'était-il pas déjà l'heure de se mettre au lit ? Tant de choses s'étaient passées en l'espace de quelques heures à la clinique pédiatrique, et il n'était même pas sûr de ce qu'il ressentait à propos de tout ça, sans parler de ce que Brindille devait ressentir.

Effectivement, le rouleau de papier de toilette dans la salle de bain était complètement déroulé, et Edward trouva aussi du papier déchiqueté à côté du bac de recyclage dans la cuisine.

« Peut-être que j'aurais dû lui offrir un poisson rouge à la place, » marmonna-t-il, s'agenouillant pour ramasser les petits morceaux de papier éparpillés sur le plancher.

« Les poissons rouges sont beaucoup trop délicats, » fit remarquer Esmée, la tête enfouie dans une armoire alors qu'elle en fouillait le contenu. « Que ferais-tu dans une semaine, ou un mois, quand tu le trouverais flottant le ventre en l'air dans son bocal ? Elle est trop perspicace pour que tu puisses simplement troquer un poisson vivant contre un poisson mort – elle s'en apercevrait. De plus, les poissons ne cherchent pas les câlins. »

Et les chiots faisaient probablement de plus gros dégâts, sans compter qu'ils étaient beaucoup trop bruyants pour sa protégée si timide. Non, elle et son chaton étaient bien assortis. L'un d'eux se comportait juste mieux que l'autre. Non pas que quoi que ce soit ou qui que ce soit – personne, animal, ou plante – pourrait mieux se comporter que Brindille. Elle était trop terrifiée pour faire un pas de travers. En fait Edward attendait avec impatience la première fois où elle lui dirait sérieusement 'non', ou qu'elle ferait un gâchis, ou… quelque chose. N'importe quoi pour prouver qu'elle sortait lentement de la prison engendrée par sa peur. Parler, même avec des mots simples, était un grand pas, et il ne pouvait même pas imaginer à quel point elle devait avoir été effrayée la première fois qu'elle lui avait parlé.

Comme si ses réflexions l'avaient encouragée, Edward entendit la voix rêche et tranquille de Brindille dans le salon. « Bête, » dit-elle, et il passa la tête par la porte pour écouter. « Bête, mauvais docteur. »

L'idée qu'elle parle à son chat, lui racontant les petites choses de sa journée, était incroyablement mignonne. Le contenu de ses paroles, cependant, était tout le contraire. « Mauvais docteur ? » Demanda Edward, avançant dans la salle de séjour. L'endroit baignait dans la pénombre et il ouvrit les rideaux pour laisser entrer la faible lumière voilée. « Dr Jasper est le bon docteur, Trésor. Le mauvais docteur ne peut pas te faire de mal ici. »

« Mauvais docteur, » répéta Brindille, lâchant son chaton. Il sauta de ses genoux avec un petit mouvement de sa queue miteuse. « Docteur mauvais. »

Edward plissa le front. Inversait-elle les mots parce que c'est tout ce qu'elle savait faire, ou essayait-elle de lui dire quelque chose ? « Dr Jasper ? »

« Mauvais, » dit-elle. « Docteur mauvais. Aïe, Edward. »

« Ouais, je sais. » Il ne fallait vraiment pas s'attendre à ce qu'elle croie que Jasper n'avait fait que ce qui était nécessaire. « Je sais que ça a fait mal, mais… putain, comment est-ce que je peux expliquer ça ? » Il ne pouvait même pas penser à un dessin qui aiderait, comme Garrett avait dessiné James derrière les barreaux pour elle. « Tu as dit que tu l'aimais avant. C'est-à-dire, tu as dit qu'il était bon, ce qui revient au même en quelque sorte. Bon docteur, tu te souviens ? »

Le petit nez de Brindille se froissa et sa bouche s'incurva vers le bas, signe d'un mécontentement évident. « Mauvais docteur. Docteur mauvais. »

La sincérité dans ses grands yeux sombres rendit Edward perplexe. À la clinique, confuse et lente à cause de la médication, elle avait consciencieusement répété ce que Jasper et Edward l'avaient encouragée à dire, rien de plus. La réalisation se fit lentement jour dans son esprit, les implications bourdonnant comme l'électricité dans sa tête. « Esmée ? Peux-tu venir ici une minute ? »

Esmée apparut dans l'embrasure. « Qu'aimeriez-vous avoir pour le déjeuner ? Des sandwiches ? Je pensais à quelque chose de léger, car il y a aussi le dessert. »

Edward ne se souciait pas vraiment du déjeuner à cet instant. « Écoute ça. Dis-moi ce que tu en penses. » Il se retourna vers Brindille. « Bon Dr Jasper. »

« Mauvais docteur, » répéta-t-elle une fois de plus. « Docteur mauvais. »

Esmée fronça les sourcils. « Mais elle a dit- »

« C'est simplement ça. Elle l'a dit là-bas, quand il l'écoutait. Elle a dit ce que nous lui avons dit de dire. » Edward s'agenouilla de nouveau et frôla la joue de Brindille de ses doigts. Bête essaya de grimper après sa chemise, frappant la main d'Edward avec sa patte. Un petit rire s'échappa de la bouche d'Edward, mais pas à cause des pitreries du chat. « Je crois qu'elle essaye de dire qu'elle ne pense pas qu'il est bon, après tout. »

« Tu penses qu'elle a menti ? » Esmée n'avait pas l'air convaincue. « Edward, elle comprend à peine des mots simples. Le mensonge est un concept assez complexe. »

« N'appelle pas ça mentir. Appelle ça se cacher – une forme d'auto-préservation. » Edward sourit à la jeune femme alors qu'elle prenait son chaton et enfouissait son nez dans sa fourrure. « Elle fait ce qu'elle a toujours fait. Lorsque ce type, qui que ce soit, lui a appris à agir comme un animal domestique, elle a dû cacher son humanité quelque part où il ne pouvait pas l'atteindre. Elle lui a montré ce qu'il voulait voir. Finalement ça s'est retourné contre elle – le lavage de cerveau a dû venir à bout d'elle et elle s'est perdue. Mais elle a essayé. Tout comme elle essaye maintenant. Jasper lui a fait mal, et elle ne comprend pas que c'était pour une raison. » Edward sourit un peu plus. « De toute évidence une sucette et une coupe de pouding n'ont pas suffi à l'apaiser complètement. »

« N'es-tu pas inquiet ? » S'enquit Esmée. « Si elle peut duper Jasper, qui sait si elle ne peut pas te duper aussi ? Ne te demandes-tu pas quoi d'autre elle pourrait cacher ? »

« Non. » Edward se pencha et embrassa le dessus de la tête de Brindille, ce qui lui valut de se faire taper par le chat encore une fois. « Elle me fait confiance. Elle est rentrée à la maison et m'a dit la vérité. N'est-ce pas, Petite Brindille ? »

« Bon Edward, » dit-elle en lui souriant. « Bon Edward, bonne Bête. »

« Ouais, nous le sommes. Et bonne Brindille, aussi. Peux-tu dire ça ? »

Elle fronça le nez, inclinant la tête sur le côté, et resta silencieuse.

Ils allaient devoir travailler là-dessus.

« Elle a fait exactement ce qu'elle pensait que Jasper et moi voulions – elle nous a dit ce qu'elle pensait que nous voulions entendre. Ce n'est pas idéal, peut-être, mais c'est un mécanisme d'adaptation. » Il espérait qu'un jour ils seraient en mesure de lui expliquer que ses vérités – ses opinions et ses émotions – étaient des choses qu'elle pouvait partager en toute sécurité avec la famille et les amis. Au moins elle se sentait assez en sécurité pour les partager avec lui (peu importe qu'elle l'ait d'abord dit au chat). C'était la chose la plus importante. « Je souhaiterais pouvoir te dire que tu n'auras plus jamais à retourner voir un docteur, » dit-il, tenant gentiment son menton pour qu'elle le regarde. « Si ce n'était pas si important, je dirais au diable tout ça, mais nous avons besoin que tu sois en bonne santé, Petite. Et en parlant de ça… »

Edward laissa tomber son menton et retourna à la cuisine pour chercher une poche de glace et un sachet de petit pois surgelés, comme il en avait seulement un de chaque. Il lança deux torchons sur son bras, apporta le tout dans le séjour, puis il s'empara d'une pile d'oreillers supplémentaires dans le placard du vestibule.

« Ok, » dit-il, « nous allons essayer quelque chose de nouveau, Petite Brindille, mais je ne veux pas que ça te fasse paniquer. Reste juste… calme, et tout ira bien. »

Elle observa avec des yeux curieux alors qu'il étalait un plaid sur le sol, et elle ne lutta pas quand il la souleva pour la déposer dessus. « Je veux simplement que tu gardes la glace et que tu restes surélevée pendant, quoi, vingt minutes ? Est-ce que c'est ce que Jasper a dit ? » Il faudrait qu'il jette un coup d'œil aux directives écrites que Jasper leur avait données. « Ensuite tu pourras avoir un déjeuner et peut-être dessiner un peu. Ou alors je peux te faire la lecture – aimerais-tu ça ? Un livre différent, parce que Rose a dit que nous ne pouvons pas lire Peter Pan. »

« Rose ? » Brindille regarda avec enthousiasme vers la porte. « Peter ? »

Merde. « Non, Rose n'est pas ici, Chérie. Elle va venir te voir demain. » N'était-ce pas ce qu'elle avait dit ? Qu'elle viendrait un jour sur deux, qu'il le veuille ou non ? Si Brindille la réclamait, il n'allait certainement pas dire non. « Nous allons lire autre chose, d'accord ? »

Il installa deux oreillers sous ses jambes, appuyant son dos contre deux autres. Bien que son expression lui disait clairement qu'elle pensait qu'il était un peu fou, elle ne chercha pas à se déplacer. Edward pouvait vivre avec ça. Il drapa les torchons sur ses genoux pour protéger sa peau tendre de l'humidité, puis avec précaution il plaça le sachet de glace sur un genou et le sac de petits pois sur l'autre.

Elle frémit à la sensation de froid, une vive inquiétude s'infiltrant dans ses grands yeux foncés alors qu'elle le regardait.

« Ça va, » l'apaisa-t-il. « Tu vas bien, Petite Brindille. Ça va être un peu froid, mais je te promets que ça va aider. » Pêchant son téléphone, il chercha le site web de Project Gutenberg sur Google et fit défiler la liste de leurs livres électroniques gratuits du domaine public. « Je n'ai pas de véritables livres en papier ici qui pourraient t'intéresser, mais nous pouvons improviser pour le moment. Je t'achèterai toute une bibliothèque plus tard si tu veux. » Des livres d'images, des livres d'art, toutes les sortes de livres qu'elle voudrait. N'importe quoi pour voir son sourire de ravissement – celui qu'elle avait quand elle dessinait.

Au début, Edward n'était pas sûr que Gutenberg aurait quoi que ce soit d'approprié pour elle. Ils existaient depuis des années, avant que la lecture électronique devienne populaire, diffusant sur Internet des œuvres de connaissance générale et de littérature du domaine public. Il avait utilisé le site à plusieurs reprises à des fins de recherche, mais jamais pour le plaisir auparavant. En feuilletant les pages sur la Grèce Antique et l'Époque Victorienne, beaucoup moins lointaine, il se demanda s'il allait réellement trouver quelque chose qu'ils pourraient lire en toute légitimité.

Puis il tomba sur un nom vaguement familier.

« Lewis Carroll. » Il regarda Brindille. « Je suppose que ça importe peu que l'histoire ait du sens ou non. Je pense que je me souviens avoir trouvé cette histoire décousue quand j'étais enfant. » Il ouvrit le fichier et s'installa à côté d'elle, le dos appuyé au canapé. « Oh, regarde, il y a même des images. Tu vois ? » Il lui montra le téléphone. « C'est Alice. C'est-à-dire, pas notre Alice. Merde, peut-être que ce n'était pas une si bonne idée. »

Mais il avait son attention maintenant, et elle touchait l'écran tactile de son téléphone avec son doigt, ne faisant rien, heureusement, pour perturber l'image. « A-lice ? »

« Ouais. » Oh eh bien… Alice pourrait démêler ça la prochaine fois qu'elle viendrait. « Veux-tu que je te lise l'histoire de cette Alice ? »

Brindille ne répondit pas, mais elle semblait attendre.

Edward débuta la lecture. « Alice commençait d'en avoir assez d'être assise à côté de sa sœur sur le talus et de n'avoir rien à faire. Une fois ou deux elle avait jeté un coup d'œil sur le livre que lisait sa sœur, mais l'ouvrage n'avait ni images ni dialogues, "et, pensait Alice, à quoi peut bien servir un livre sans images ni dialogues ?"

Elle était donc en train de se demander (avec effort, car la chaleur lui engourdissait quelque peu l'esprit) si le plaisir de tresser une guirlande de pâquerettes valait la peine de se lever pour aller cueillir les pâquerettes, quand soudain un Lapin Blanc aux yeux roses passa près d'elle en courant. »

Mille mercis à ma précieuse correctrice mlca66.

À bientôt

Milk