Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE XX
« Fujisaki ! Attends ! »
Sans même ralentir le pas, Suguru poursuivit sa route vers la maison. Hiroshi lui courut après et l'attrapa par le bras.
« Lâchez-moi, monsieur Nakano ! »
C'était dit d'un ton si venimeux que le jeune homme hésita un infime instant, mais il ne se démonta pas.
« Non, écoute-moi d'abord. Depuis le début de ce jeu stupide nous n'avons pas arrêté de faire des concessions, une de plus ne va pas te tuer, n'est-ce pas ?
– Facile à dire ! Ce n'est pas vous qui avez eu à faire un strip-tease ! Et ce ne n'est pas non plus vous qui devrez… »
Il arracha son bras à l'étreinte du guitariste.
« Ça suffit ! J'en ai plus qu'assez de me ridiculiser ! Et si vous tenez tant que ça à faire ce numéro grotesque, prenez donc ma place, je vous la cède avec joie ! »
Furieux, le jeune garçon entra dans la maison et fila se réfugier dans la chambre. Trop, c'était trop. Il était musicien avant tout, pas clown de cirque, et cette émission idiote n'avait de cesse d'entraîner vers le fond tous ses participants. Et la prétendue écriture d'un single n'était qu'un prétexte fumeux pour les faire passer pour des imbéciles aux yeux du pays tout entier. Alors comme ça, K allait passer ? Parfait, il avait des choses à lui dire !
Cependant, la répétition s'effectua tout de même en dépit de son absence. Compte tenu de la visite des managers respectifs des deux groupes, deux tables furent préparées par la production et installées l'une dans le salon, l'autre dans la cuisine, le repas étant exceptionnellement fourni par un traiteur.
Quand les colocataires regagnèrent la maison, ils y trouvèrent K en compagnie d'une jeune femme qui paraissait avoir emprunté sa garde-robe à Manami, et qui n'était autre que Mei Osaki, la fougueuse manager des Bloody Jezabel. Les salutations et présentations effectuées, chacun des groupes alla s'asseoir à table afin de pouvoir parler tout à leur aise.
« Cette maison n'est pas mal du tout, déclara K en jetant un coup d'œil à la pièce – la cuisine, en l'occurrence, car les filles avaient été installées de facto dans le salon. J'imagine que vous vous y sentez bien ?
– Est-ce que tu suis l'émission de manière régulière ? demanda Hiroshi, un peu ironique. Si ce n'est pas le cas, je t'encourage vivement à le faire, ainsi tu auras la réponse à ta question. »
Le manager laissa échapper un petit rire tout en remplissant copieusement son assiette.
« À ce que j'ai pu en voir, tu t'amuses bien avec la petite Honda, Nakano. Elle m'a l'air très sociable, alors de quoi te plains-tu ? Pareil pour toi, Fujisaki. Moi, si j'étais à votre place, je ne me plaindrais pas !
– On n'est pas venus ici pour ça… commença le guitariste, qu'interrompit abruptement son petit ami.
– Vous voulez dire qu'on nous y a envoyés sans nous demander notre avis.
– Et Yuki ? Il t'a donné un message pour moi ? » s'enquit Shûichi avec empressement. K répondit par la négative, un peu surpris par l'incongruité de la requête, et engloutit une tranche de shime saba.
« Qu'est-ce qui est arrivé à ta main ? questionna soudain Hiro-shi, qui venait de remarquer les doigts bandés de la main gauche de leur manager.
– Hein ? Oh, un incident bénin au cours d'une mission de routine. Ne t'en fais pas pour ça, Hiro. »
Une mission de routine ? Mais qu'est-ce qu'il fait de son temps, depuis qu'on est consignés ici ? Des gâches pour les Services Spéciaux ?
Le jeune homme décida avec sagesse qu'il n'avait pas envie d'en savoir davantage, et ses compagnons de table non plus.
De son côté, K n'aurait jamais consenti à révéler de quelle façon il en était arrivé à recevoir cette blessure. Elle n'avait en effet rien de très glorieux.
JOUR 39 (VENDREDI) – BUREAU DE TÔMA SEGUCHI
« Une mission pour moi ? Ça tombe bien, je commençais à m'ennuyer. Et ça consiste en quoi ?
– Oh, rien de bien trépidant, j'en ai peur. Vous allez devoir récupérer des photos d'enfance de vos trois poulains. »
K haussa les sourcils.
« Des photos d'enfance ?
– Oui, ce sera pour les passer à l'occasion du prime de samedi prochain, 6 juillet. Peut-être savez-vous que, par coïncidence, ce sera l'anniversaire de mon cousin. À ce titre, la production de l'émission a décidé de projeter un diaporama de ses photos d'enfance, ainsi que quelques-unes des autres participants au jeu, expliqua le directeur de N-G.
– Donc, je dois me rendre à Kyôto récupérer des photos de Suguru quand il était petit ? Mais c'est votre cousin, pourquoi ne pas vous en charger vous-même ?
– Oh, je suis vraiment très occupé en ce moment. Et il ne me semble pas que vous soyez débordé de travail, alors ça vous fera une distraction. »
K se mit en route le matin même, pour arriver au domicile des Fujisaki peu de temps avant l'heure du déjeuner. C'est Haruka Fujisaki qui vint lui ouvrir.
« Bonjour, madame. Vous êtes la maman de Suguru, je suppose ?
– En effet. Et vous êtes ?…
– Appelez-moi K. Ravi de faire votre connaissance. Je suis le manager des Bad Luck, votre fils vous a certainement parlé de moi.
– Oui, en effet », répondit madame Fujisaki, sans préciser que Suguru l'avait décrit comme « un espèce de cinglé toujours prêt à foncer, même dans le mur ». Et d'ailleurs, n'était-ce pas lui qui se débrouillait pour toujours envoyer le groupe dans des émissions télévisées navrantes ?
« Et que puis-je pour vous, monsieur K ? »
Ce dernier se mit à rire.
« Allons, Allons, inutile d'être aussi cérémonieux ! C'est Tôma Seguchi qui m'envoie. Il m'a demandé de lui rapporter des photos de votre fils quand il était petit. Puis-je… entrer ? »
Un peu à contrecoeur, Haruka Fujisaki l'introduisit dans la maison. Un envoyé de Tôma, bien évidemment, trop lâche pour venir faire sa demande en personne.
« Vous m'excuserez, monsieur K, mais j'étais en train de cuisiner aussi je vous demanderai d'être bref. Vous voulez des photos d'enfance de Suguru ? Pourquoi donc ?
– Hé bien, Tôma m'a dit que, à l'occasion de son anniversaire qui tombe samedi prochain, la prod' de Pop Academy souhaitait projeter un petit diaporama. Aussi, si vous pouviez me confier quelques photos… un peu pittoresques… Je vous les rendrai, bien entendu ! »
A priori, une utilisation plutôt innocente était prévue de ces clichés. Pour une fois…
« Il vous en faut beaucoup ?
– Tôma m'a dit une dizaine. Je peux en prendre un peu plus, pour pouvoir faire un tri ? »
Madame Fujisaki ouvrit un meuble de bibliothèque et en tira un épais album à la couverture matelassée.
« Faites votre choix là-dedans. Veuillez m'excuser, mais mon repas est en train de brûler…
– Je vous en prie, madame. »
La maîtresse de maison partie, K jeta un coup d'œil rapide à l'album, qui contenait une sélection de photos de Suguru, de son plus jeune âge à la fin de l'école primaire. Il en prit quelques-unes (bébé, dans les bras de sa mère ; en kimono lors du Shichi-go-san, la fête des enfants de sept, cinq et trois ans ; en train de jouer du piano avec concentration lors d'une fête scolaire) puis reposa l'album et, après un coup d'œil furtif à la porte du salon, il ouvrit sans bruit la partie basse du meuble et en tira une boîte qui contenait, elle, des photos pêle-mêle.
Un sourire de triomphe s'épanouit sur son visage ; les gens ne se débarrassaient jamais des photos ratées ou moins intéressantes, comme celle-ci sur laquelle Suguru, âgé de quatre ou cinq ans, faisait des grimaces au photographe. Ou celle-là, presque bébé, où il pleurait entre les bras d'un Tôma Seguchi adolescent manifestement un peu dépassé. Le manager en subtilisa six puis replaça vivement la boîte dans le meuble et se rassit sur sa chaise ; il était temps, madame Fujisaki revenait.
« Avez-vous fait votre choix ?
– Oui, regardez, répondit K en étalant les photos prises dans l'album. N'ayez crainte, je vous les restituerai très rapidement. »
N'ayant plus rien à faire ici, il se leva et s'inclina.
« Bien ! Je vais donc rentrer à Tôkyô. C'est que j'ai du travail, même si les Bad Luck sont pour l'instant enfermés dans cette maison… vous n'avez pas idée de combien leur popularité a augmenté ces derniers temps, tout le monde ne parle plus que d'eux – et de leurs rivales, bien entendu.
– Pas forcément en bien, à ce que j'ai entendu, répondit sèchement son hôtesse.
– Mais qu'importe que ce soit en bien ou en mal ! L'essentiel est que l'on parle d'eux, même si c'est pour discuter de leur orientation sexuelle ! Une seule chose compte, occuper le terrain ! » Le grand Américain fit courir ses doigts sur les touches d'ivoire du Pleyel familial. « Bel instrument, commenta-t-il. Il doit valoir… »
Il s'interrompit abruptement et lâcha un glapissement de douleur ; madame Fujisaki venait de brutalement rabattre le cylindre du clavier sur ses doigts baladeurs.
« Je ne suis absolument pas d'accord avec votre vision des choses, monsieur K. Pour moi, tout n'est pas bon pour arriver à la gloire, et je ne crois pas que le fait de ridiculiser vos artistes dans ce genre de sous-produit culturel soit une bonne chose. Mon fils n'est pas un animal de cirque, et puisque je vous ai sous la main, j'en profite pour vous dire la même chose que j'ai dite à Tôma : veillez à ce qu'il ne lui arrive rien de fâcheux ou vous pourriez le regretter. »
Elle consentit enfin à relâcher sa pression et K retira sa main meurtrie avec un hoquet. Sans demander son reste, il bondit dans sa voiture et fila vers Tôkyô.
XXXXXXXXXX
Le repas et la fin de la soirée se déroulèrent sans anicroche. En dépit de tout ce qu'ils avaient eu à subir depuis le début du jeu en fait de contretemps et tracasseries, les Bad Luck étaient parvenus à bien avancer leur futur single – dont le titre restait encore à trouver. Mais c'était une chanson qui parlait d'éloignement, de séparation – et d'amour.
« J'ai écrit les paroles en pensant à Yuki de tout mon cœur, expliqua Shûichi d'un air pénétré en pressant sa main sur son cœur. J'ai eu du mal à démarrer mais je sais qu'il me soutient, même s'il n'a pas pu venir souvent me voir chanter.
– À ce propos, vous avez échangé vos groupes ? Alors, quel effet ça fait de travailler avec plein de jolies filles ? »
Hiroshi et Suguru se rembrunirent. Shûichi s'amusait peut-être en compagnie des Bloody Jezabel, mais travailler avec Nana leur avait donné un aperçu de l'Enfer, et c'était loin d'être fini.
K et mademoiselle Osaki quittèrent la maison aux alentours de minuit et tout le monde alla se coucher. Hiroshi aurait bien voulu discuter de la chorégraphie avec son petit ami, mais à aucun moment il n'en avait eu l'occasion et la situation était pour l'instant dans une impasse.
« Bonne nuit, souhaita Shûichi en se glissant entre ses draps.
– Bonne nuit », répondit Hiroshi en l'imitant. Suguru, lui, ne dit rien. Il était à demi allongé dans son lit et ouvrait des yeux horrifiés qui donnaient l'impression qu'un crocodile venait de lui avaler une jambe.
Il repoussa soudain sa couette avec un cri étranglé et bondit du lit comme un diable de sa boîte.
« Qu'est-ce que tu as Fujisaki ? s'écria Hiroshi, inquiet, cependant que Shûichi le regardait avec des yeux ronds.
– Dans mon lit ! De la gelée ! » couina le garçon dont les mollets, en effet, étaient maculés de gelée de fruits d'un beau rouge sombre. Il jeta la couette au sol, révélant des draps souillés d'épaisses traînées rouges.
« Il y en a partout ! » cria-t-il, furieux. Sans attendre, il se rua dans la salle de bains, remplit un des vases décoratifs qui flanquaient le lavabo et galopa jusqu'à la chambre des filles.
« Qui parmi vous a mis de la gelée dans mon lit ? » aboya-t-il en allumant le plafonnier. Les Jezabel sortirent la tête de sous leurs couvertures, éberluées, et le regardèrent sans comprendre.
« Quoi ? Mais qu'est-ce qu'il a encore, le hamster ? maugréa Nana en plissant les yeux.
– C'est vous ! siffla Suguru, hors de lui. Pour vous venger de ce que vous devez travailler toute la semaine avec Nakano et moi !
– Hé mais, ça va pas bien ? Va donc te faire soigner, pauvre attardé ! »
Elle n'avait pas même fini sa phrase que le jeune garçon lui envoya à la volée le contenu du vase en plein visage. Suffoquée, Nana demeura pétrifiée un court instant puis, avec un hurlement outragé, elle se jeta sur Suguru, les griffes en avant.
« C'est pas moi, saleté ! Tu vas voir, je vais te massacrer ! »
Les autres occupantes de la chambre s'interposèrent aussitôt avant que la situation ne dégénère, de même que les garçons qui avaient accouru aux premiers éclats de la dispute. Tandis que les filles s'efforçaient de maîtriser leur chanteuse écumante, Hiroshi ceintura son petit ami et le traîna de force dans leur chambre.
« Ça suffit ! Calme-toi, ça va pas de te mettre dans un état pareil ! C'est juste de la gelée, qu'est-ce que j'aurais dû dire, moi qui me suis pris un pichet d'eau sur la tête !
– J'en ai assez de cette émission débile, de ces défis débiles et de ces chorégraphies débiles ! Je laisse tomber, je m'en vais !
– Commence d'abord par te calmer. Va te nettoyer les jambes, tu… tu n'as qu'à dormir dans mon lit, pour cette nuit. »
Cette phrase très anodine en apparence produisit un effet magique sur le petit claviériste qui cessa de vociférer et prit une serviette avant de se rendre à la salle de bains. Il en revint parfaitement apaisé, bien qu'abattu, et fit même mine d'hésiter avant d'entrer dans le lit.
« Bon, si ça ne vous dérange pas, maintenant j'aimerais dormir », dit Shûichi d'une voix étouffée par un bâillement. Un silence s'installa, troublé au bout d'un moment par le chuchotis léger de la voix d'Hiroshi.
« Il ne faut pas que tu le prennes autant à cœur, tu sais. On a passé le plus difficile, dis-toi bien que nous serons bientôt dehors. »
Indifférent en apparence, mais ses doigts entremêlés à ceux du guitariste, Suguru répondit :
« Oui, je sais bien… C'est ce que je ne cesse de me répéter, mais… je commence à en avoir vraiment assez. Comme si tous les défis que nous avons à relever n'étaient déjà pas si pénibles, il va falloir subir cette insupportable dinde de Ito toute la semaine en plus de cette chorégraphie ridicule… Non, c'est impossible. Je ne tiendrai pas un jour de plus ici !
– C'est pénible pour tout le monde, Fujisaki. Moi aussi j'ai hâte que ça se termine, répondit le jeune homme en lui caressant les doigts. Je comprends bien que tu n'aies pas envie de faire ce numéro grotesque, mais on a déjà fait tellement de choses stupides depuis le début de cette émission, tu ne vas pas tout abandonner maintenant, pas vrai ? »
Il lui lâcha la main et fit glisser la sienne le long de sa cuisse, en remontant sous la chemise de nuit. D'un geste indifférent, il tira la couette plus haut sur ses épaules et souffla : « Qui sait, c'est peut-être bon pour la peau, la gelée de fruits. Ça me donne des idées tout ça, tu n'imagines pas…
– Monsieur Nakano… murmura Suguru, sans pour autant réclamer l'arrêt de la caresse.
– Alors, tu veux bien continuer avec nous ? On ne va pas laisser les filles aller jusqu'au bout sans leur tenir tête, non ? »
Vaincu, Suguru hocha la tête. Et s'il partait, qui savait ce que cette Yukari de malheur était capable de faire ?
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Le reste de la semaine s'écoula sans incident notable. Nana et Suguru écopèrent chacun d'un gage pour l'agression nocturne et le début de bagarre, consistant en un nettoyage et un rangement en commun des deux chambres. Inutile de dire que leurs rapports n'en ressortirent pas améliorés et que les répétitions qui suivirent se déroulèrent dans un climat détestable. Celles de la chorégraphie se passèrent un peu mieux, en dépit du manque de motivation plus qu'évident de Suguru, qui ne laissa pas de provoquer le désespoir de Kenji Ochiai.
Au matin du prime, Suguru était si tendu qu'il en avait même oublié que c'était le jour de son anniversaire.
À suivre…
Shichi-go-san : (littéralement « sept-cinq-trois ») rite de passage traditionnel au Japon célébrant les enfants de trois ans, les garçons de cinq ans et les filles de sept ans, tenu annuellement le 15 novembre. Il est d'usage de se rendre avec ses enfants dans un sanctuaire shinto. Les filles portent le hifu (veste rembourrée) avec un kimono et sont coiffées en chignons décorés de peignes ou de fleurs. Les garçons portent le hakama et le haori (veste tombant sur le hakama), mais quelques-uns portent des vêtements occidentaux.
Shime saba : sashimi de maquereau mariné. Le sashimi est un mets traditionnel de la gastronomie japonaise, composé de tranches de poisson cru.
