15. Le loup
Remus toqua à la porte de la chambre d'Hermione et, faute de réponse, la poussa doucement pour entrer. Il n'était jamais venu dans la pièce auparavant, mais ce fut sans surprise qu'il posa les yeux sur un bureau couvert de parchemins soigneusement triés, des étagères croulant sous le poids de dizaines de livres, et un fauteuil reconverti en étagère de fortune.
- "Je n'ai pas touché grand chose", dit Rowena qui suivait son regard. "Même si ces grimoires ont l'air fascinants."
Debout au milieu de la pièce, au centre d'un pentacle élaboré dessiné à la craie, elle se balançait lentement d'avant en arrière. Elle tenait d'une main le lecteur de CDs portable d'Hermione, et de l'autre ses écouteurs. Quelques faibles notes s'en échappaient.
- "Vous avez réussi à le faire fonctionner?", s'étonna Remus.
La jeune femme pointa le sol du doigt.
- "C'est un cercle d'antimagie. Ca empêche le courant électrique d'être perturbé - bien sûr, Miss Granger avait laissé des notes détaillées, donc je n'ai pas eu grand chose à faire, juste à trouver comment appliquer ses théories." - Elle désigna le plafond, où le même pentacle était reproduit en miroir. - "J'ai eu un peu de mal à dessiner le pentacle du haut, ça doit être tout à fait exact pour s'activer."
- "Nous avions essayé l'antimagie... Et je suis surpris que vous sachiez travailler avec l'électricité, ce n'était pas un sujet étudié à votre époque, si?"
Serdaigle retira les écouteurs et secoua la tête.
- "Non, non, mais il y a quelques points communs avec la magie... Puis j'ai grandi chez les moldus et il y a quelques différences... Comme quand les habits font des étincelles dans le noir, ça n'arrive pas dans le monde magique. Déjà chez moi - je vivais à Little Hangleton - c'était... Oh, on dirait que vous connaissez le nom?", acheva-t-elle lorsque Remus se tendit.
Il acquiesça.
- "La famille de Voldemort en était originaire. Apparemment, la lignée y était établie depuis quelques siècles."
- "Ce n'est pas surprenant, même si... Rien. Il y a des rivières souterraines qui s'entrecroisent sous la forêt proche, donc c'est un endroit intéressant pour les herboristes. Beaucoup de plantes magiques, et caetera. Mes parents étaient les seuls sorciers à y vivre à mon époque, mais ils gardaient bien le secret des lieux de récolte."
Elle devenait facilement volubile, constata Remus. Dix jours avaient passé depuis son arrivée, et la sorcière se montrait peu à peu plus aimable et souriante. Même sa façon de bouger changeait sensiblement de jour en jour. Elle s'habituait sans doute au physique d'Hermione.
- "Enfin. Plus il y a de magie, moins il y a de cette 'électricité'", continua-t-elle. "Alors j'ai un peu regardé dans les livres de Miss Granger, surtout les encyclopédies moldues, pour essayer de comprendre ce qui pouvait causer ça, et je n'ai pas compris exactement le comment du pourquoi, mais la magie est prioritaire sur l'électricité et a tendance à la perturber. Pas tous les types de magie, par contre. Je pense qu'il faudrait faire des recherches sur les charmes repousse-moldus plus particulièrement, c'est le dénominateur commun des principales perturbations. Et... Je vous ennuie, excusez-moi."
- "Pas du tout, j..."
- "Pour couper court, interrompre totalement le flux magique autour d'un appareil fonctionne, sauf que ce n'est pas pratique parce qu'il faut bien rester dans le, euh, tube."
La jeune femme leva et baissa les bras en longeant les rebords invisible du dit "tube".
Remus, fort heureusement, était habitué au débit de parole d'Hermione et à son inexistant besoin de respirer. Il cligna tout de même des yeux. Il y avait une limite au nombre de mots qu'il pouvait assimiler par seconde.
- "Votre musique est très étrange", affirma Serdaigle après quelques instants de silence. Elle mit à nouveau les écouteurs. "Je ne dirais pas... Désagréable, enfin, pas plus que les cris d'un porc écorché vif, mais..."
Il tendit les mains pour prendre le casque, et échangea de place avec la sorcière, prenant garde à ne pas abîmer le pentacle au sol. Il reconnut très vite la mélodie de Space Oddity.
- "Ah. David Bowie est un goût acquis, il faut dire."
- "J'ai beau essayer de comprendre les paroles... C'est juste moi, ou elles n'ont aucun sens?", demanda Rowena avec une grimace. "J'ai regardé dans le dictionnaire pour savoir ce qu'était une boîte de conserve, mais comment peut-on s'asseoir dedans?"
Le nez froncé, elle secoua la tête, puis alla s'asseoir sur le lit. Remus ôta les écouteurs et la rejoignit.
- "C'est une façon de parler d'un vaisseau spatial. Les moldus ont réussi à construire des véhicules volants très perfectionnés qu'ils peuvent envoyer dans l'espace. Sur la lune, par exemple", ajouta-t-il après un long silence de son interlocutrice.
L'explication promettait d'être difficile: il ne savait pas si Rowena pensait que la Terre était plate, ou que le soleil tournait autour, mais quelques connaissances scientifiques majeures devaient lui faire défaut.
- "Donc. La Terre et toutes les autres planètes sont des sphères, qui gravitent autour du soleil. Et la lune autour de la Terre."
Serdaigle acquiesça, le regard fixe.
- "Donc, Aristote se trompait sur certains points..."
Lupin rit un peu, et hocha la tête.
- "Evitez de vous souvenir de ce que je vous raconte à votre époque, merci. Certaines théories ne seront pas acceptées avant le dix-septième siècle, voire après."
- "Des gens sont allés sur la lune?"
- "Une chose à la fois. Les moldus ont créé des machines capables de voler. Là où nous avons le balai et les tapis volants, ils ont à présent des appareils ailés - les avions - qui leur permettent de transporter des centaines de personnes. Ce sont... Des boîtes gigantesques, hermétiques, qui voyagent à des altitudes bien supérieures que celles que nous atteignons. Ils contiennent assez d'air pour permettre aux passagers de respirer là haut, et les isolent des basses températures."
Rowena chassa machinalement une des mèches folles d'Hermione de son visage, pour la voir aussitôt reprendre sa place. Remus saisit une pince à cheveux sur la table de nuit et la tendit à la jeune femme. Elle rassembla ses boucles emmêlées en un chignon de fortune.
- "Les vaisseaux spatiaux - enfin, c'est une grossière simplification - fonctionnent de cette façon aussi. Ils sont propulsés loin de la terre et gravitent dans l'espace... Pour divers types de missions."
- "Comme aller sur la lune."
Il découvrait qu'il était très difficile de faire dévier les pensées de Serdaigle quand elle s'était fixée sur un détail particulier. Il se décida à assouvir sa curiosité.
- "C'était en 1969, pendant l'été. Un vaisseau spatial s'est posé sur la lune et deux des membres de l'équipage en sont sortis pour quelques pas dans leurs épaisses combinaisons... Ils y ont planté un drapeau, aussi. Ca avait fait un scandale dans le monde sorcier..."
Il se souvenait des premières pages des journaux, de l'indignation de grands théoriciens, des murmures dans la rue à propos de cet "abominable projet moldu". Sa mère n'avait pas osé mettre un pied sur le chemin de traverse pendant des mois. Bien entendu, le voyage sur la lune n'était pas la seule raison pour laquelle elle et lui avaient vécu presque cloîtrés si longtemps.
- "Ce n'était pas la meilleure époque pour cette mission, à vrai dire. S'il y a eu une année où l'hostilité envers les moldus était sévère, dans mon enfance,c'était celle là. Voldemort était en pleine montée de pouvoir, pas encore par le terrorisme, et il avait la plupart des grandes familles à sa suite. L'opinion publique se conformait principalement à la leur. Comme beaucoup de charmes complexes et d'ingrédients dépendent de la lune, l'idée de quelqu'un ou quelque chose dessus était un sacrilège..."
- "Et au final, qu'est-ce que ça a donné?"
- "La navette Apollo 11 s'est posée sur la lune, deux hommes y ont marché, ont ramassé quelques cailloux, ont planté leur drapeau, et sont repartis. Rien n'a changé."
Il se souvenait très bien de la scène. Sa mère l'avait emmené chez ses grands-parents pour l'occasion. La lune n'en était qu'à son premier quartier, donc il n'avait pas à s'inquiéter d'une transformation, et il avait été autorisé à rester debout bien plus tard que le couvre-feu habituel de huit heures trente. Allongé ventre à terre devant la télévision, il s'était gavé des gaufres que préparait sa grand-mère tout en attendant le grand évènement. Une part de lui était émerveillée, l'autre suspicieuse: on ne grandissait pas avec une affection très développée pour la lune lorsqu'on était loup-garou.
- "Neil Armstrong - un des astronautes - a dit... 'C'est un petit pas pour l'homme, mais un pas de géant pour l'humanité'. A vrai dire, j'ai trouvé que c'était juste une belle aventure. Voir la Terre de là-haut..."
- "A quoi ressemble-t-elle?"
Remus hésita.
- "Il est assez facile d'en trouver des images, à présent... Peut-être que dans les livres d'Hermione..." - Il se leva et inspecta les étagères, mais secoua très vite la tête. - "Rien dans ceux ci, en tout cas. Je vous en apporterai un."
Rowena le remercia d'un signe de tête.
- "Donc, ça n'a pas affecté la magie lunaire?", demanda-t-elle.
- "Non... D'ailleurs, ceux qui craignaient le plus des problèmes n'étaient pas bien renseignés, comme souvent. Bien avant cette histoire, les moldus ont envoyé des appareils sur la lune, pour prendre des photos, par exemple. Certains s'y sont écrasés... Donc il y avait déjà des corps étrangers là-bas." - Il se rassit et roula des yeux. - "Evidemment, si vous leur en faisiez la remarque, ces grands théoriciens vous arrachaient les deux yeux."
Il avait de très vifs souvenirs d'un large sorcier barbu en robes grises, très impressionnant, qu'il avait interrompu en pleine discussion avec le gérant de Fleury et Bott. La conversation durait depuis près de dix minutes, et le commerçant semblait avoir décidé d'ignorer le garçon en vêtements de seconde main qui se balançait d'un pied sur l'autre, une pile de livres usés sur les bras, avec le faible espoir d'être remarqué. Lorsque le barbu avait avancé un argument particulièrement ridicule, Remus avait timidement pris la parole et osé un "excusez-moi, monsieur, mais ce n'est pas tout à fait exact". Son intervention lui avait valu un sermon sur son manque de politesse, et un "est-ce que tu sais à qui tu parles?" tonitruant.
Trente ans plus tard, il avait oublié qui était l'homme, mais il ne manquait pas de qualificatifs pour le décrire.
Rowena cacha un sourire derrière sa main.
- "Vous avez essayé?"
- "Oh oui. Je connaissais parfaitement le sujet, sur le bout des doigts. Quand on est un loup-garou, tout ce qui peut empêcher la lune de marcher est d'une importance capitale."
Elle acquiesça sans rien ajouter, même si une légère curiosité se lisait sur ses traits. Depuis qu'elle avait appris sa condition, elle s'efforçait de cacher son intérêt, mais sans trop y parvenir. Remus lui était du moins reconnaissant de ne pas poser de questions. Il ne se sentait pas prêt à affronter une comparaison entre le traitement des lycanthropes à leurs deux époques, pas tant à cause des changements survenus en un millénaire, mais plutôt parce que beaucoup de choses étaient restées pareilles. Enfin, les loups-garous n'étaient plus abattus à vue, il y avait peut-être de quoi s'estimer heureux.
- "Donc, de quoi parle la chanson, finalement?", questionna la sorcière.
- "Euh, ch... Ah. Elle est sortie en 1969, justement, pour coïncider avec le voyage sur la lune."
Son grand-père, dès sa première écoute, avait jugé David Bowie incapable de chanter juste. Son petit-fils, du haut de ses neuf ans, avait chaleureusement approuvé cette opinion. Six ans plus tard, son single de Space Oddity s'était usé sous l'aiguille de son tourne-disque, après de longues journées d'été passées à tourner sans relâche. D'autres, comme Jumpin' Jack Flash et Child in Time, avaient subi le même sort, et ses albums de Deep Purple et des Doors commençaient à montrer des signes de fatigue.
- "Je ne parviens pas à croire que tu écoutes ça", s'était écrié Sirius en découvrant sa collection de disques. "C'est tellement pas ton genre!"
Il avait bien entendu adoré. Fan instantané des Rolling Stones, il les avait gratifiés d'énergiques (et hilarantes) danses sur Paint It Black. Un mémorable incident avait impliqué une tentative de transplanage en groupe à un de leurs concerts à Londres en 1976, ainsi que des employés du ministère mécontents, une demi oreille laissée à Pré-Au-Lard, un renvoi temporaire de Poudlard et des parents exaspérés.
James, après quelques écoutes de ces perles du rock, avait été moins convaincu:
- "Tu ne pourrais pas écouter de la musique sorcière, de temps en temps, Moony?"
- "La musique sorcière, ça n'existe pas, Prongs", avait commenté Black.
Pour étouffer les protestations de son ami, il avait monté le son de Jumpin' Jack Flash, puis joué d'une guitare invisible jusqu'à ce que le père de Remus vienne tambouriner à la porte pour leur faire arrêter ce vacarme.
Lorsqu'ils avaient vidé le 12, Square Grimmaurd, après la lecture du testament de son ami, Remus avait trouvé un poster jauni de Mick Jagger collé au mur de sa chambre.
Il retint un soupir.
- "C'est à propos d'un astronaute, le major Tom, qui est envoyé dans l'espace", reprit-il avec un sourire nostalgique. "Il sort de sa navette, et là perd le contact avec son équipe de contrôle restée sur Terre, puis est supposé mort... Du moins c'est une des interprétations. Il y en a beaucoup d'autres."
Rowena lui dédia un regard inquisiteur.
- "Que je vais m'empresser de vous expliquer", ajouta Remus.
Les appartements de Salazar et sa femme consistaient en trois larges salles richement décorées, exposées au soleil couchant. Les meubles y étaient rares: le salon ne comptait qu'une table et ses six chaises, quatre fauteuils, et des étagères chargées de livres le long d'un mur. Dans les deux chambres, un lit et quelques coffres avaient été jugés suffisants. Mais, à défaut d'être abondant, le mobilier était luxueux et orné de sculptures.
- "Salazar a tout fait venir de chez son père", avait expliqué Cellestria. "Godric se fournit chez les menuisiers de Pré-Au-Lard, et ne se plaint pas de la qualité, mais Salazar... Vous devriez voir le manoir. Il a grandi dans l'opulence la plus totale, et ne sait pas s'en passer."
Elle, par contre, n'avait pas connu de telles richesses dans son enfance, et les quelques détails qu'elle avait donnés sur sa vie avant son mariage laissaient soupçonner une vie de garçon manqué dans un petit village rustre et coupé du monde. Face à la jeune femme au raffinement exemplaire qu'elle était devenue, l'idée était difficile à concevoir.
- "J'étais supposée choisir la décoration, mais, pour être honnête, j'ai demandé à Helga. Elle est très douée pour ce genre de choses. Elle a fait la fresque murale, regardez."
Et, à ces paroles, Cellestria avait désigné les murs de la pièce, où des colonnes grecques d'un blanc crème se dressaient en trompe l'oeil sur un paysage méditerranéen. L'oeuvre présentait à l'oeil de grossières erreurs de perspective et une herbe d'un vert bien trop vif, mais l'effet général était assez agréable.
Le sol semblait de prime abord de marbre blanc, mais en y regardant de plus près, un charme donnait simplement un aspect plus agréable à des dalles communes. Un mur avait été abattu entre deux petites pièces pour former le salon, et les deux côtés de la salle avaient chacun leur lustre - de larges chandeliers volants de bois ciré - et d'épais tapis sur lesquels reposaient les meubles. Le jour, les quatre grandes fenêtres vitrées donnaient à l'endroit un excellent éclairage, contrairement à beaucoup d'autres pièces du château qui ne disposaient encore que de meurtrières et de bougies perpétuellement allumées.
Dans les chambres, seules quelques tapisseries et tableaux ornaient les murs, et des arrangements floraux suspendus près des fenêtres parfumaient les deux salles.
Severus, dans le salon, s'était installé dans un fauteuil, un grimoire sur les genoux, et se documentait sur les sortilèges de pétrification. A ses pieds, Darren jouait avec des sculptures d'animaux en bois, presque sans bruit. Cellestria, debout devant la cheminée, disposait religieusement des fruits et des morceaux de viande cuite sur un plateau, aux pieds de statuettes en terre cuite. C'était un rituel quotidien auquel Rogue s'habituait déjà. Toutefois, il se mit à observer la sorcière tandis qu'elle murmurait quelques prières dans un latin mutilé. Lorsqu'elle s'écarta finalement de l'autel de fortune, il prit la parole.
- "Excusez-moi... C'est une offrande aux lares, n'est-ce pas?"
La blonde acquiesça.
- "Vous semblez surpris?"
- "Un peu. Je ne devrais pas l'être, pourtant. Ces rites sont tombés en désuétude à mon époque, mais je connais encore des gens qui les pratiquent..."
- "Ce n'est plus très courant même maintenant", répondit Cellestria. "Les sorciers ne sont pas très religieux, en règle générale. Je sais qu'Alshain Serpentard honore Minerva et Jupiter, mais il n'a pas imposé ses croyances à sa famille."
- "Precisément, à propos de la famille de Salazar, j'aimerais vous poser quelques questions."
La sorcière s'agenouilla près de son fils et posa une main sur son épaule.
- "Va jouer dans ta chambre, s'il te plaît, Darren."
Le petit garcon opina, ramassa ses jouets, et sortit en trottinant. Severus le trouvait assez tolérable: l'enfant était craintif, réservé, et généralement obéissant.
- "Que voulez-vous savoir?", demanda Cellestria qui s'installait dans un fauteuil.
- "Je sais qu'Urian est le frère de Salazar. Je me demandais si, par hasard, il en avait d'autres."
Severus avait été trop occupé à étudier le comportement qu'il devait adopter à cette époque pour avoir le temps de poser des questions, mais il avait soupçonné bien des choses sur son hôte depuis son arrivée.
- "Oui, je pense qu'il en a... Quelques uns. Je n'ai rencontré qu'Urian et Geoffroy, mais..."
- "Mais il en a probablement plusieurs autres, même si personne n'est au courant?"
C'était presque trop facile. Cellestria cilla.
- "C'est ça. Alshain s'est marié sur le tard, avec une jeune femme dont personne ne savait grand chose. Evidemment, c'est... C'était bien avant ma naissance, donc je ne suis pas au courant de tout, mais il a tout fait pour cacher son passé. Le bruit courait qu'elle avait été mariée avant ça..."
- "Et que le mariage n'était pas réellement dissolu."
Son interlocutrice le fixa un instant, sans voix.
- "Je crois savoir qui elle est", expliqua-t-il. "Et si j'ai raison, il y existe des livres entiers sur elle de mon temps. Elle vient de France? Urian est l'aîné, et Geoffroy a quelques années de moins?"
La blonde acquiesça. Severus se redressa sur son siège et posa son grimoire.
- "Dites-m'en plus."
- "Eh bien... Elle se montrait peu, après son mariage, et quand elle le faisait, Alshain parlait pour elle et empêchait les gens de la questionner. Les gens se sont mis à croire qu'elle était simplement une jeune fille - parce qu'elle paraissait très jeune, seize ans tout au plus - qu'il avait ramenée, et que les rumeurs étaient fausses. Mais Salazar est né et, trois ans plus tard, Urian est arrivé chez les Serpentard en clamant qu'il était son fils. C'était déjà presque un adulte, et personne ne l'aurait cru si Alshain ne l'avait pas adopté."
Snape haussa un sourcil.
- "Il était plus âgé que sa mère?"
- "Il l'est de plus en plus. Elle ne vieillit pas. C'est à peine si elle paraît deux ans de plus qu'au jour de son mariage, selon mon père."
- "Elle est immortelle", commenta Severus. "Maudite, plus exactement. Elle ne peut pas mourir avant d'avoir rempli un contrat magique. Son premier mari a rompu les termes de leur engagement, donc elle s'est enfuie en laissant époux et enfants derrière elle."
- "Vous êtes certain que c'est la même personne?", hésita Cellestria.
- "J'aimerais la rencontrer pour lui poser quelques questions, je ne peux rien affirmer. Comment s'appelle-t-elle?"
- "Lucinda."
L'ancien mangemort acquiesça lentement. Le nom n'était pas si différent de "Mélusine".
Peu de gens s'asseyaient réellement d'un bond en hurlant lorsqu'ils se réveillaient après un cauchemar. Pour la plupart, c'était l'affaire d'un gémissement, d'un soupir, d'un mouvement de la tête ou d'un volte-face sous les couvertures. Certains se rendormaient aussitôt, d'autres grommelaient et quittaient à contre-coeur la chaleur des draps, et les chanceux accompagnés pouvaient aussi chercher un peu de réconfort auprès de leur partenaire. Les sursauts et les cris étaient bien plus souvent des artifices du cinéma. Dans la réalité, ça n'arrivait sans doute qu'une fois sur cent.
Pour Remus, c'était une fois sur cinq.
Bellatrix avait le don de s'insinuer dans ses rêves, et de se disloquer nuit après nuit, les os broyés, le crâne brisé. Parfois elle riait, parfois pas; mais invariablement, elle finissait en pièces de viande chaude et sanglante répandues sur le sol. Il se réveillait en sursaut, de temps en temps avec un cri, mais toujours le corps moite de sueur et le souffle coupé. Rien ne l'effrayait autant que ces souvenirs.
C'était à nouveau une de ces nuits. Pantelant, le sorcier repoussa les draps qui lui collaient à la peau et se passa une main tremblante sur le visage. Il s'efforça de reprendre sa respiration, se rallongea, puis s'assit à nouveau et essuya la pellicule de sueur qui le couvrait de la veste de son pyjama, posée la veille à côté de son oreiller. Ensuite, il se leva et ouvrit la fenêtre. N'importe quelle distraction était la bienvenue.
Un croissant de lune, dans un ciel sans nuages, éclairait le parc désert. Pas une feuille d'arbre ne semblait bouger, faute de vent, et même le saule cogneur paraissait figé, à une telle distance. Quelques lumières aux fenêtres des tours indiquaient tout de même que le château n'était pas abandonné, malgré l'heure tardive. La montre de Remus indiquait trois heures quatorze du matin. Il ne se sentait aucune envie de retourner se coucher, et s'assit sur l'appui de fenêtre en soupirant.
Il avait tué avant Bellatrix, déjà à ses vingt ans, en tant que membre de l'ordre du Phoenix. Une guerre était une guerre, et quand bien même il était considéré par ceux qui le connaissaient moins bien comme un jeune homme calme avec un surplus de conscience, il avait amplement assez de détermination pour prendre des vies si nécessaire. Il se rappelait clairement l'expression incrédule de Maugrey la première fois que le corps d'un mangemort prêt à l'abattre était tombé à ses pieds. L'auror avait mis quelques secondes à se reprendre, tandis que Remus, calme et composé, entamait un duel avec un autre assaillant. Maugrey n'avait pas commenté, mais n'avait plus jamais fait la moindre remarque couverte sur son trop plein de bons sentiments après ça.
- "Tu lis des livres, donc tu es une fillette", avait commenté Sirius, hilare.
Black le connaissait bien, trop bien pour se permettre de le croire faible et influençable. Pas sur un champ de bataille, en tout cas. Il plaisantait volontiers sur les idées reçues des autres membres de l'ordre.
Il aurait mis fin aux jours de Peter sans ciller, par vengeance.
La guerre avait repris, et il s'était battu à nouveau, avait épié à nouveau, avait tué à nouveau. Il repensait parfois à ces corps laissés au sol et se demandait si les choses auraient pu être différentes. Peut-être que certains étaient manipulés par un sort, ou encore contraints au combat par la pression familiale, mais la plupart comptaient sans doute parmi les plus endurcis des mangemorts, ceux qui se battaient pour leur cause en toute connaissance des risques. De toute façon, Remus ne tuait jamais qu'en dernier recours. Somme toute, il avait peu de remords.
Quand Albus lui avait imposé la présence Hermione, pour ses missions de "négociation" chez les loups-garous (espionnage et sabotage étaient des termes plus adéquats), il avait omis de mentionner les éventuels décès. Même si Miss Granger n'avait qu'un an ou deux de moins que lui quand il avait tué pour la première fois, elle lui paraissait bien trop jeune et innocente pour être exposée aux squelettes dans son placard. Il l'avait laissée soigner ses plaies, et tandis qu'elle enfilait ses gants de latex moldus et inspectait les griffures, morsures et autres coups de couteau qui ajoutaient chaque fois quelques nouvelles cicatrices à sa peau déjà mutilée, il lui disait que tout s'était passé aussi bien que possible. Elle ne le croyait pas, bien entendu, mais ne soupçonnait pas non plus ce qu'il lui cachait. Au final, elle-même avait dû tuer Malfoy pour lui sauver la vie.
Elle avait aussi menti pour le couvrir. Il n'avait pas osé lui demander ses raisons. Réalisait-elle vraiment pourquoi il avait été si choqué de ses actes? Il avait toujours été un bon comédien avec elle, et elle le voyait bien plus doux et calme qu'il ne l'était en réalité.
Il y avait une différence entre un la simplicité d'un avada kedavra - une mort propre, nette, instantanée - et la sauvagerie avec laquelle il avait tué Lestrange. Si on cherchait une justification, on pouvait dire qu'il avait craqué: elle était folle, et dangereuse, et il était naturel qu'il veuille se venger. En réalité, il n'y avait pas d'excuses à l'acharnement qu'il avait mis à la frapper, pas plus qu'au plaisir qu'il avait éprouvé à chaque craquement d'os.
Il avait menti a Hermione sur ses remords, cette nuit là. Il lui avait donné des motifs acceptables pour son état nerveux, mais certainement pas la vérité.
Peter l'avait traité de "monstre", quelques instants avant que les aurors l'emmènent hors du ministère. "Il a massacré Bellatrix Lestrange! Je l'ai vu!". Jamais le terme n'avait autant frappé Remus, parce que jamais il n'avait été plus vrai. Là où Pettigrew se trompait, c'était en pensant que sa nature de loup-garou était la cause de sa brutalité. Remus aurait de beaucoup préféré que les choses soient aussi simples. Le loup aimait chasser, pister une proie, la traquer, l'attraper, la mordre. Il se résumait à quelques pulsions et à un fort besoin de transmettre sa condition. Non, ce n'était pas le loup qui avait broyé les os de Bellatrix et aimé voir son sang se répandre sur le sol: c'était l'homme en lui. Rien n'était plus purement et bassement humain que la violence pour la violence. Plus aucun cauchemar du loup mordant des innocents ne le hantait, non. A présent, ce qui le faisait se réveiller en sueur et haletant, c'était une peur viscérale de ce dont il était capable juste en étant lui-même.
- "Eh bien, tant qu'à être debout, je peux aussi bien m'occuper", marmonna-t-il.
Il tira la chaise de son bureau et sortit une pile de parchemins d'un tiroir. Il lui restait une cinquantaine de devoirs à corriger avant la fin de la semaine.
Un long sifflement l'interrompit juste avant qu'il prenne sa plume, suivi par une mélodie vive et joyeuse. Fumseck chantait. Remus retourna à la fenêtre et repéra le phoenix, qui tournoyait au dessus du parc en larges cercles. L'oiseau prit de l'altitude et dévia vers le château, puis plongea vers les remparts, où il se posa sur l'épaule de quelqu'un. A cette distance, il ne pouvait pas distinguer l'homme, qui longeait le chemin de guet pour retourner vers une des tours, mais une chose était certaine: ce n'était pas Albus.
Dix minutes plus tard, sommairement habillé et un elfe chargé de réveiller Dumbledore, Remus gravissait en courant les escaliers menant aux remparts. Il n'avait traversé que des couloirs déserts, mis à part Mrs. Norris en pleine chasse nocturne, et craignait de ne pas trouver l'intrus. Il déboucha sur un chemin de guet vide, et jura.
- "Je suis là", appela une voix derrière lui. "Vous me cherchiez, non?"
Remus se retourna d'un bon et pointa sa baguette sur la porte par laquelle il était arrivé, même s'il n'avait croisé personne en montant. Un jeune homme en robes noires en sortit, l'épée de Gryffondor en main. Fumseck, posé sur son épaule, picorait son oreille. Remus faillit ne pas le reconnaître, avec ses cheveux ébouriffés et son large sourire avenant, mais le blond très pâle des mèches en bataille était très caractéristique.
- "Draco Malfoy?", s'écria-t-il.
- "C'est gentil de votre part de faire les présentations, je me demandais un peu comment il s'appelait", répondit son vis-à-vis.
- "Qui êtes-vous? Urian?"
- "Ah! Rowena et Salazar sont bien arrivés, donc, je suis à la bonne époque?"
Remus serra les dents, nerveux.
- "Répondez-moi."
Fumseck s'envola et se posa sur sa tête, puis lui donna quelques coups de bec sans pitié. Malfoy tendit le bras pour le rappeler, et le phoenix retourna sagement sur son épaule.
- "Bien sûr que non, je ne suis pas Urian. J'aurais les deux yeux crevés et le visage lacéré par ses serres, si j'étais Urian. Non, je crains qu'il ne se soit trouvé un autre corps. Moi... Je suis moi", acheva-t-il, faisant tournoyer son épée dans sa main.
Il la présenta à Lupin et le laissa déchiffrer les lettres gravées sur la garde. "Godric Gryffondor". Le loup-garou écarquilla les yeux.
- "Si le phoenix et l'épée ne suffisent pas", continua le blond tandis que son arme prenait la forme d'une baguette magique, "je peux aller chercher mon chapeau, je l'ai vu près de l'épée. Ah, et puisque vous n'êtes pas au courant... Harry Potter, le nom vous est familier? Bien, il est à mon époque via le corps d'Urian."
Cellestria avait envoyé une lettre aux parents de Salazar, les invitant à passer quelques jours à Poudlard, mais Alshain avait décliné d'une réponse laconique et exempte de formules de politesse. Les Serpentard n'étaient tout simplement "pas disponibles".
Severus restait curieux des implications de Lucinda dans la prophétie de Sybille Trellawney, mais faute de pouvoir parler à mère de son hôte, il s'était rabattu sur des activités moins attrayantes, telles que la composition d'une lotion capable de ramener le corps pétrifié d'Urian à son état naturel. Miss Granger semblait considérer d'une importance capitale qu'Harry Potter dispose d'un corps. Rogue lui-même commençait à en être convaincu, après que le jeune idiot lui ait fait briser quelques bocaux d'ingrédients en sortant brusquement d'un mur. Aucun joueur de quidditch ne devait être autorisé à devenir un être flottant immatériel.
Ils avaient passé quelques jours enfermés dans le laboratoire de Serdaigle, à feuilleter des livres incomplets et totalement dépassés, dans l'espoir de recréer une formule de potion de dépétrification qu'ils savaient exister en plus de vingt variations à leur époque, et dont ils auraient apprécié se souvenir. Les journées passaient dans un silence tendu, parfois interrompu par l'arrivée d'Helga ou de Brian, qui semblaient se relayer pour les surveiller.
Ce jour là, ce fut Poufsouffle qui entra en trombe, ses robes et la peau de son décolleté constellées de taches vertes. Elle traversa la pièce à pas lourds et se laissa tomber sur un tabouret, avec le calme gracieux d'un jeune pachyderme. Son expression était celle d'une Molly Weasley dans ses mauvais jours. Elle expira, inspira, et finalement explosa.
- "Elle va me rendre complètement folle!"
Granger, qui avait relevé le nez à l'entrée théâtrale de la sorcière, se risqua à répondre.
- "Qui ça?"
- "Elinor. Une orpheline que nous avons recueillie dans un village dévasté par les chevaliers de Walpurgis", précisa-t-elle. "Oh, c'est une gentille petite, je dis pas le contraire. Une très gentille petite."
- "Mais?"
- "Mais elle a décidé de tout faire pour me mettre à bouts." - A ces mots, prise de remords, Helga soupira. - "Non, j'exagère. Elle ne le fait pas exprès, bien sûr, elle n'est pas tout juste dans sa tête, mais... Bon sang, elle est impossible. Vous savez ce qu'elle a fait?"
Elle n'avait manifestement pas besoin d'encouragements pour poursuivre, mais Hermione lui posa néanmoins la question.
- "Elle a onze ou douze ans", expliqua Helga. "Elle n'est pas... La plus brillante des élèves, dirons-nous. Elle est pleine de bonne volonté mais c'est un peu tout ce qu'elle a pour elle. Nous essayons de lui apprendre à tricoter, coudre, ce genre de choses, pour qu'elle ne se retrouve pas le bec dans l'eau parce qu'elle ne sait pas distinguer le bout pointu de sa baguette. Bref. C'est une des élèves de ma classe de dessin."
Severus se replongea dans sa lecture, peu concerné par les mésaventures d'une Londubat au féminin.
- "Elle n'aime pas certaines couleurs. Au point de refuser de les utiliser. Donc, elle fait son ciel bleu, son herbe bleue, ses maisons bleues, ses habits bleus. Et les arbres rouges, les fleurs rouges, les gens rouges, le maïs rouge. Tout en rouge et bleu. Tout. Et moi, j'ai tenté de doucement la convaincre d'essayer, je sais pas, une autre couleur. N'importe quelle autre couleur, je ne suis pas regardante, je voulais juste un peu de variété."
- "Qu'est-ce qu'elle a fait?"
- "Elle a commencé a hurler en se bouchant les oreilles et en se balançant d'avant en arrière. Elle fait ça de temps en temps, parfois elle se cogne la tête contre les meubles, aussi..."
Granger écarquilla les yeux.
Helga haussa les épaules, et appela un elfe pour qu'il leur apporte un repas.
- "Je ne sais pas comment agir avec une enfant pareille. J'ai essayé de la calmer, mais elle s'est juste mise à répéter que 'le jaune porte malheur, le jaune porte malheur'... Puis elle m'a lancé un encrier dessus. Ce n'était pas encore trop grave jusqu'à ce qu'elle renverse ma boîte complète de pigments..."
- "Elle pourrait avoir raison", commenta négligemment Severus. "L'orpiment est toxique, entre autres."
La brune secoua la tête.
- "Je doute que..."
Un plateau de petits pains chauds et de charcuterie apparut devant elle, et elle en oublia sa phrase.
- "Parfait, je meurs de faim."
Elle fit disparaître ses taches d'encre d'un coup de baguette, puis découpa quelques tranches dans un morceau de jambon posé sur le plat. En face d'elle, Hermione recula avec une grimace de dégoût. Ce n'était pas la première fois que Severus la voyait s'écarter à la vue de nourriture, mais cette fois, il fronça les sourcils. Il pouvait admettre qu'elle n'ait pas souvent faim - Rowena n'avait pas la carrure d'une grande gastronome - et comprenait qu'on puisse être répugné par du haggis ou une bouillie douteuse. Par contre, il ne parvenait pas à se souvenir avoir vu une seule personne réagir ainsi à une simple odeur de pain frais, à part Narcissa Malfoy pendant sa grossesse, et il savait que miss Granger n'était pas végétarienne. Suspicieux, il décida de la questionner un peu plus tard.
La jeune femme entreprit de questionner Helga à propos de sa jeune élève, s'improvisant psychologue. Severus se désintéressa de la conversation et se remit à prendre des notes sur l'obscur sortilège que les fondateurs avaient utilisé contre Urian. Il ne releva la tête que lorsque Brian entra.
- "Godric s'réveille", annonça celui-ci. "Vous devriez v'nir."
